‹ Le bonnet vert: L'ame transmiseChapitre 18 sur 23 · VAN-DICK AU PALAIS BRIGNOLA · texte numérisé non relu

VAN-DICK AU PALAIS BRIGNOLA

pour le palais Serra. La musique du bal retentissait de nouveau; mais il y avait sur les terrasses moins de bruit; moins de foule, moins de joie.

— C'est l'agonie du bal, dit Van-Dick d'une voix sourde ; c'est la mienne aussi ...

n se leva vivement.

— Tiens, regarde là... regarde ces quatre croisées {uel'on ferme... Sais-tu quelle est cette chambre?.. Je le sais, moi! C'est la chambre du maître!., la chambre nuptiale !.. Comte Pallavicini, ètes-vous mon ami?

— Ton amitié, c'est tout ce qui me reste de ma fortune; j'y tiens.

— Ëh bien! écoute : la nuit court, l'heure brûle; le sang gonfle mon cœur; je vais mourir, si tu ne m'assistes.

— Parle, que faut-il faire?

— Monte au palais Durazzo, demande à parler au comte en secret, qu'il soit au salon ou dans sa chambre, debout ou levé. Tu lui diras que l'ennemi de son père, le marquis de Gippino, l'attend au puits de la vallée du Lerbino avec son épée et son poignard ; que Gippino se rend en toute hâte à Florence, et ne s'arrête qu'un instant sous les remparts de Gênes pour ce duel à mort; qu'un refus sera une infamie pour lui; un retard, une lâcheté. Va, va ! les lumières s'éteignent, les femmes accompagnent la comtesse au lit nuptial; point de réponse, va.

-^ J'y vais, dit froidement Pallavicini en serrant les mains de son ami.

Un instant après il remontait les degrés du palais Durazzo et se mêlait à la foule des conviés, cherchant à attirer sur lui les regards de l'époux du jour.

Le comte Brignole recevait les adieux de quelques jeunes seigneurs, ses intimes, lorsqu'il vit entrer mystérieusement Pallavicini, qui lui iit un signe du

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doigt. Os se retirèrent à l'écart dans un de ces pavit lons qui dominent la rue.

Pallayidni prit un air grave, et, d'une voix émue, dit au comte :

— Je vous demande pardon de vous déranger en ce moment. Mais l'affaire est pressante. Gonnaisses-vous le marquis Gippino t

-^ Je ne le connais pas, dit le comte ; mais je sais qu'une haine mortelle a régné de tout temps entre mon père et lui.

— Son fils vous attend au puits de la vallée in Lerbino; il m'a pris pour son Second; avant que vos amis ne s'éloignent tous, choisissez le vôtre.

Le comte Brignole demeura muet.

-^ Comte Brignole, ajouta Pallavicini, ma parole est-elle assez claire î

— Je ne refuse pas satisfaction à un Gippino; je la lui donnerai demain.

— Demain votre ennemi, qui n'est pas lihre de son temps, sera sur la route de Florence, et il publiera partout votre déshonneur.

— Voilà un singulier moment pour un cartel! Ils choisissent heureusement les Gippino ! Eh bien 1 soit, je lui demande une heure...

Et il se dirigeait vers sa chambre; lacamériste de la comtesse venait d'en sortir, le sourire aux lèvres.

— Une heure! dit Pallavicini en l'arrêtant; je n'ai pas le pouvoir de vous donner une minute de répit; nous avons déjà même perdu beaucoup de temps...

— Mais c'est une affaire grave, comte Pallavicini; au moins le temps d'embrasser ma femme...

— Rien; le temps de prendre vos armes, voilà tout; chaque minute qui s'écoule ôte un grain d'or à votre blason.

— Que faire? que faire? murmura le comte Brignole entre ses dents.

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— Me suivre, répondit Pallavicini.

— Voilà une tyrannie inconcevable ! Je reconnais bien là les Gippino, tels que mon père me les a dépeints cent fois. Voici mon épée : allons !

n se retourna vers le groupe d'amis qu'il venait de quitter et dit :

— San-Gallo, si tous pouvez me doMer un iûstant, je vous prie de m'accompagner jusqu'à l'église de la Consolation.

— Vous allez faire votre prière bien loin avant dé vous coucher, comte Brignole, dit San-Gallo en riant.

— C'est ainsi, répliqua froidement le comte ; voulezvous m'accompagner?

Les trois acteurs de cette scène descendirent à la rte et marchèrent silencieusement jusqu'à la poterne; là, ils trouvèrent un homme enveloppé d'un manteau qui paraissait les attendre.

— C'est notre champion, sans doute, dit le comte Brignole.

— C'est lui, répondit Pallavicini.

— Vous connaissiez donc Gippino î

— Nullement, il m'a rencontré dans la strada Balbi ; il m'a demandé si j'étais noble ; sur ma réponse, il m'a expliqué son affaire; j'ai accepté.

— Vous avez bien fait ; au moins, avec vous, nous n'aurons pas à craindre de guet-apens. Nous sommes entre amis et connaissances.

*— C'est ce que j'ai pensé.

— Merci.

On entra dans la campagne ; Van-Dick marchait le premier, en avant d'une vingtaine de pas; il s'arrêta dans un petit bois de tamarins, dont les sombres rameaux augmentaient encore l'obscurité de la nuit.

— C'est donc ici, comte Gippino, que vous voulez inaugurer votre champ-clos avec ceux de ma noble maison?

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Van-Dick^ jetant à terre son manteau^ mit Pépée à la maia et ne répondit pas.

— Je vous préviens^ continua Brignole^ que je vais me défendre vigoureusement^ car je ne yeux pas Mre une veuve la première nuit de mes noces.

Van-Dick bondit sur le terrain et se mit en garde. Ces paroles Pavaient mordu au cœur comme le dard acéré de la vipère. Il lui tardait d'en finir avec cet homme qui Tinsultait avec son bonheur insolent jusque sur le terrain du combat. Les deux adversaires croisèrent aussitôt le fer. Le combat ne fut pas long; Van-Dick reçut un violent coup d'épée dans le bras droit; faible de constitution^ et déjà prédisposé aux atteintes de la phthisie qui le consuma jeune encore^ épuisé d'ailleurs par toutes les angoisses de ce terrible jour^ il tomba de faiblesse sur le gazon.

— Je vais vous envoyer un chirurgien, dit froidement le comte Brignole.

Et il partit avec San-Gallo.

Pallavicini, resté seul, prodiguait ses soins au malheureux artiste blessé.

— Mon ami, lui dit Van-Dick, j'ai assez d'argent pour racheter ton palais et ta villa; je te le donne. Cours après cet homme, et bats-toi avec lui ; tu seras plus heureux que moi, tu le tueras.

— Ton sang coule, il faut que j'arrête ton sang : cahne-toi I la fièvre te brûle !..

— Laisse-le couler, mon sang; laisse-moi mourir... Sais-tu bien qu'il va rentrer en triomphe dans son palais; que des pleurs de joie, que des caresses de feu l'attendent là-bas ; que le paradis va s'ouvrir pour lui, l'enfer pour moi? Va, te dis-je, atteins cet homme ayant qu'il soit aux remparts !

— Calme-toi, calme-toi I te dis-je : demain, foi de comte Pallavicini, nous recommencerons. Laisse-moi te panser.

YAN-DIGK AU PALAIS BAIGNOLA. 265

— Ah! tu as peur!

-* Allons ! voilà qu'il m'insulte maintenant ! Arrête^ ne bouge pasl

— Eh bien I je vais courir après lui^ moi... laisse... laisse... Que m'importe la vie^ s'il rentre à son palais... je vais... Malédiction!

Il s'évanouit.

Lorsqu'il revint à lui^ le jour commençait à poindre sur la crête des Apennins.

— Quel horrible songe ! s'écria-t-il.

Ce furent ses premiers mots.

11 promena dans la campagne des regards effarés^ et baisa les mains de Pallavicini en les arrosant de larmes; puis^ désignant du doigt le gazon ensanglanté^ il soiurit avec amertume^ et leva les yeux au ciel avec une expression que les grandes âmes seules peuvent donner à leur visage dans les heures de désespoir consommé.

— Te sens-tu assez fort pour rentrer en ville? dit Pallavicini^ qui continuait à le veiller avec une délicatesse touchante.

— - Oui. . . mais que faire en ville maintenant ?.. Tout est perdu... regarde comme le soleil se lève riant! comme la nature est joyeuse ! J'ai entendu chanter l'alouette ce matin dans un rêve... Dieu nous fait toujours de ces ironies-là... Que lui importe mon malheur^ à la nature?.. Si elle prenait son crêpe noir à chaque être qui soufBt^e^ ce serait un deuil étemel... C'est bien ! habille-toi d'azur et d'or^ beau ciel d'Italie^ cela réjouit la misère de tes enfants.

— Je crois que nous pourrions rentrer, observa tranquillement Pallavicini.

— Oh I toi, tû es de marbre, comme la villa que tu as fait bâtir... As-tu aimé quelquefois?

— Cent fois, mais de ta force, jamais.

— As-tu aimé des femmes oui t'ont montré de l'a«

256 tàN«»ICUt At tàlAlê SfttONlttiA.

mour^ dans an jour de coquetterie^ et 06 doni mariées ateo d'autteê 1

— Certainement.

— Eh bien ! qu*aâ-tu fait àlcnut ^^ Je me suis consolé.

— Tiens, c'est singulier} ttt pawile tne calme* Donnemoi ta main que je la serre, c'est la mdin d'un ami, tu me fais du bien,

— Vive Dieu I te voilà en convalescence 1 Prends mon bras, et gagnons la ville eu nous promenant, comme si nous étions sortis ce matin atant l'aube. Ëooute : la comtesse Bri...

— Oh ! ne prononce pas son ùom I

'^ Boit, la comtesse est belle, belle i ravir, c'est vrai ; elle a un teint rose transparent, des yeux lumineux et azurés comme le golfe de Gènes, des lèvres de corail, des dents de perles, un cou d'ivoire, des épaules sculptées avec amour, ime taille, oh ! une taille ! Je ne connais qu'une femme qui ait une taille comme cellelà : c'est la Vénus de ton ami Titien de Venise. Quant à son esprit, à ses qualités du cœur et de l'âme, tu ne m'en W jamais parlé ; je vois que tu t'en soucies fort peu... Ainsi, donne-moi vingt-quatre heures, je te donne une autre comtesse Brignole.

-*-. Oh ! tais-toi I tais-toi ! impossible !

— Impossible î je veux te donner mieux que la comtesse Brignole... Moi, j'ai perdu mon palais; qu'on m'en donne un plus beau, et je me console tout de ôuite, foi de grand seigneur!.. Boni., tu souris, nous allons mieux. Laisse de côté ces alouettes qui chantent, et la nature qui se moque de toi, parle raison. Mon ami, toutes les comtesses d'Italie ne valent pas le sang qui vient de sortir de tes Veines d'artiste. . . Une femme se retrouve, im artiste comme toi, jamais !

— Mais voyons, trêve d'éloges : de quelle autre tenune veux-tu parler?

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~ Bénie soit Notre-Dam^ ifo Rémèdè, qui demeure dans la rue où nous allons entrer! nous sommes guéri 1 Ail ! tu t'intéresses déjà à une autre f^mme !..

— C'est curiosité pure»..

— J'entends... Ehl mon Dieu! l'amour d'un artiste, n'est, je crois, qu'une curiosité délirante. 8i la Vénus de la villa Adriani était enfouie à mille pieds sous terre, tu te ferais fossoyeur au grand soleil pour l'exhumer, la voir et reml}rasser le premier. * .

— C'est vrai.

— Vous êtes des hommes maîtrisés par vos sens; aussi votre insouciance est passée en proverbe ; vous vous faites un musée de maîtresses, comme un cabinet de tableaux j c'èët votre métier, vous étudiez la nature ; vous ne voyez qu'un beau modèle là où un autre homme verrait l'objet idéal et rêvé d'une platonique et immortelle passion. Eh bien ! je veux te donner un modèle qui ferait se draper de jalousie la Vénus Aphrodite dans son bain;

— Son nom î

*— Tu le sauras demain; j'ai promis. Aujourd'hui guéris ta fièvre, et dors.

En causant ainsi, les deux amis étaient arriyés à la porte de leur maison, sur la place de PAnnonciade , par des rues détournées. La ville était encore plongée dans le sommeil. Un chirurgien fut appelé; il trouva la blessure fort légère, malgré la grande abondance de sang répandu. Il ne conseilla pour régime que vingtquatre heures de repos.

Grâce au comte Pallavicinî, qui s'était constitué le gardien et le médecin moral de son ami^ cette ordon^

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nance fat suivie dans sa rigoureuse simplicité, Alssî, après vingt-quatre heures, la fièvre avait complètement disparu et Tartistese trouvait en état de se lever. Le lendemain, i midi, un domestique, à la livrée de Brignole, porteur d'une missive, entrait dansTappartement de Van-Dick. Pallavicini habillait Tartiste^ qui était encore faible et bien pftle. Le comte Brignole priait Van-Dick de se rendre à son palais.

— Voilà un étrange incident, dit le peintre ; qae me veut le comte?., il ne me connaît pas; il ne m'a

jamais vu.

— n faut aller voir cependant, dit Pallavicini. Veuxtu que je t'accompagne ?

— Certainement, je n'irai pas seul... c'est quelque piège infernal. Le comte s'est douté de quelque chose... Oh I vite, vite, au palais Durazzo.

— C'est bien fâcheux ; je crains une rechute pour toi, tu vas la revoir, et...

— Elle, la revoir? Jamais! jamais 1 Je verrai le comte; je n'ai besoin de voir que le comte... Oh ! la revoir! Et pourquoi? J'expirerais devant elle de honte, de jalousie, de désespoir... Viens...

— Tu n'es pas assez calme pour brusquer ainsi cette visite. •• Le comte n'est pas si pressé, sans doute. Nous devrions attendre demain ou ce soir...

— Pas une minute de plus...

— Hélas ! nous voilà retombé.

— Oh! tu ne me connais pas ! C'est fini, te dis-je; cette femme n'est plus pour moi qu'un souvenir, un rêve pénible... Allons à Durazzo.

— Allons I

Van-Dick s'était habillé magnifiquement; mais l'éclat de son co^^lume ne pouvait dissimuler sur sa figure sa soufirance et son agitation ; il était horriblement pâle et sa démarche, qu'il s'efforçait de rendre hardie, était chancelante comme celle d'un conva-

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lescent. Il avait enfoncé la main de son bras blessé dans un crevé du pourpoint^ comme par contenance; il s'appuyait de Pautre sur la rampe de marbre de Tes^ calier du palais. Pallavicini le smvait en soupirant, n fut introduit dans la galerie où le comte ne se fit pas attendre.

— Seigneur Van-Dick, dit-il en courant vers lui, veuillez bien excuser mon indiscrétion : j'ai appris que vous étiez de retour dans notre ville; je n'avais pas eu rhonneur de vous y connaître à votre premier séjour : aussi me suis-je empressé de vous offrir cette fois mon amitié et mon palais. Durazzo est Thôtellerie des grands artistes, n'est-ce pas, comte Pallavicini?

y an-Dick s'inclina et ne répondit rien : il était bou« leversé de cet accueil.

Son ami imita son silence. Une légère inclination de tète fut toute sa réponse à la parole du comte Brignole.

— Je vous prie de prendre un fauteuil, messieurs, continua le maître du palais, j'ai à vous parler d'une petite afikire, à vous, seigneur Van-Dick. Je me suis marié avant-hier : sans iatuité, je puis dire, que c'est un mariage d'inclination; je veux que notre intimité se forme sous des auspices dignes de votre talent et de ma fortune; je veux que vous fassiez le portrait de ma femme. Quand même je couvrirais votre toile de sequins, je serais toujours votre obligé.

Van-Dick s'inclina de nouveau. Ce silence fut interprété comme timidité d'artiste en Csice d'un grand seigneur.

— Quel jour le modèle pourra-t-il se mettre i votre disposition?

— Aujourd'hui. Je suis prêt, répondit Van-Dick d*une voix éteinte.

— Vous êtes charmant, seigneur artiste; vous allez au-devant de mes vœux. Vous trouverez dans mon atelier des toiles toujours prêtes ; je veux un portrait

y^O tlN-BtCft ÂÛ RÂLAIS BRrairoLÂ.

6D pied, comme cîelui de là marquise de Vélletri, qae vous ateB peint et qui est un cheM'œuvre, comme tout ce que vous faites...

Van^Dlck laissait parler le comte Brignole sans lui répondre. Celui-ci, croyant en avoir asse« dit sans doute pour flatter Tamour-propre de Tartîsie, se tourna vers son ami r

*— Alil dites-moi, comte ï^àllavlcini , Comment àve^-tous laissé notre champion du Lerbinot Donnezmoi de ses nouvelles.

— n est parti ce matin pour Florence.

— C'est un spadassin payé par les Gippino } J'ai su cela. Mes ennemis ont voulu me faire assassiner le jour de mes noces; c'était bien imaginé. Messeigneurs, soyez assez bons pour m'attendre ici un tnarnentind; Je vais vous amener ma femme.

Et il rentra dans ses appartements.

Van-Dick et Pallavicini se regardèrent quelque temps sans parler.

— Un bon conseil, Van-Dick, un conseil d'ami dévoué; le teux-tuî

— Oui.

— Pars.

— imposable ! Que dirait le comte ?

— Queflmçorte?

— Il me croira fou.

— Dans mi quart d^héure, si tu restes, tii le seras tout â fait. Préviens le coup.

— Je m'abandonne à mon destin.

— Itf ais songe que tu es blessé, que ta main ûe peut manier le pinceau.

— Je pemdrai de la main gauche.

— Tu es pâle, tu souffres, tu es faible et agonisant; tu vas périr à l'œuvre.

— Tant mieux.

La porte s'ouvrit, et la comtesse entra.

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