‹ Le bonnet vert: L'ame transmiseChapitre 4 sur 23 · A SON ALTESSE · texte numérisé non relu

A SON ALTESSE

MADAME LA PRINCESSE DE MONTFOïir.

Ne TOUS étonnez point, si ma facile plume.

Un jour, sur FEmpereur improvise an volume;

18 NOTICas SUR HÉKT.

Si> doTant eette table accouru pour m'asseoir^ Je commeDce au matin pour le finir le soir.

Il faudrait qu'un poète eût une âme de glace Pour demeurer stérile^ assis à cette place^ Dans ce palais magique^ où le plus grand des nomi Déroule devant nous ses merveilleux chaînons^ Où sur des fronts si beaux incessamment respire Le cachet triomphal des grands jours de TEmpire^ Où Ton croit que le bras d'un magique destin A mis le Carrousel au palais Florentin.

Française par le coeur^ par Tesprit et la gràce> Princesse, vous voulez que ma main vous retrace Quelque grand souvenir de nos beaux jours éteints. Un de ses vieux exploits^ fils des pays lointains : Si déjà votre album sur l'autre feuille étale La plaine de Memphis^ la page orientale Où le grand capitaine, à cheval dans le feu.

Est peint par le crayon d'un illustre neveu, Souffîrez qu'à ses côtés ma plume de poète Trace encore une fois cette héroïque fête.

Où devant le héros les mamelucks ont fui Au pied des monuments^ colosses comme lui; Parler d'une bataille^ dû Napoléon brille.

C'est vous offrir^ madame^ un tableau de famille.

Voyez-les, ces enfants des déserts inconnus, Arabes du Senuar, Africains demi nus, l^omades habitants des oasis numides.

Voyez-les éperdus au pied des Pyramides!

Le souffle du héros les a tous dispersés.

Devant son ombre seule ils se sont éclipsés; Pour les sauver du feu leurs cavales sont lentes; Le désert a fermé ses retraites brûlantes^ Le Nil les engloutit sous ses mille roseaux Et les porte à la mer dans ses sanglantes eaux. Le sphinx monumental^ témoin de la bataille.

Semble se relever de sou immense taille.

Et prêter une fiamme à ses yeux de granit Pour voir l'homme puissant et le jour qui finit. Salut, noble drapeau, déployé dans l'espace.

Ondoyant dans les mains du soldat qui l'embrasse! Le tombeau de Memphis, ton digne piédestal.

Te livre avec orgueil au vent oriental.

Et l'armée, à genoux, de respect te contemple. Comme si tu brillais sur le dôme d'un temple. Beau drapeau qui roulant tes replis gracieux. De gradini en gradins semble monter aux cieux!

NOTICE suit MÉAT. 19

Avant 1830, Méry s'était déjà fait connaître csomme

fosateur par la publication du Bonnet vert, qui avait

isputé la palme à Rouge et Noir de Stendhal.

Son voyage d'Italie acheva de relever au premier "^^^ang des romanciers de nos jours.

« Il rapporta, dit M. Georges Bell (1), des notes presciences, avec lesquelles il écrivit d'abord les Scènes de ià Vie italienne, qu'il publia, une fois revenu en J'rauce.

a La Revue de Parié donna ensuite un Amour dans V Avenir, roman dont le succès grandit encore à son apparition en librairie, et auquel succédèrent un grand nombre de nouvelles : Van Dick aupalaie Brignola, les Adeptes de l'Immortalité, VAme transmise, etc., etc.

a Ces nouvelles parurent successivement dans les recueils périodiques, politiques et littéraires du temps.

« Plus tard, à diverses reprises, et toujours avec amour, Méry est revenu aux impressions que lui avait laissées ce voyage. Nous avons eu tantôt la Comtesse Hortensia, tantôt Saint-Pierre de Rome, tantôt la Se" tniramide, puis ce magnifique ouvrage récemment sorti de sa plume, la Juive au Vatican ou Amor e Homa, le livre le plus complet et le plus exact que nous ayons sur Rome et sur l'Italie.

a Enfin, c'est encore avec les découvertes précieuses qu'il fit dans les bibliothèques vaticanes que iAévj a pu écrire France et Orient, ce monument élevé à la gloire de ceux de nos ancêtres qui prirent la croix ;^ur accompagner saint Louis marchant à la déli- "\rance du tombeau du Christ. »

Méry repassa les Alpes, après avoir consolé les der-

(4) Âutear d'une introduction remarquable, mise en tète ^Héva {collection des romans modernes), et dont nous tirons les citations qui siûTenU

20 NOTICE SUR MÉllY.

niets instants de la mère de TEmpereur, celte aui: -re

Gomélie^ qui a^ait vu tant d'infortune succéder à tai^^t de gloire.

Il trouva Paris en butte à une avalanche véritabiZ^ le de petits journaux.

Jamais épocpie n'avait été plus féconde en rid i-

cules.

Le pays tout entier partait d'un immense éclat rire aux facéties de la Caricature, du Vert-Vert^ Charivariy et surtout de cet éblouissant Figaro qui laissé de si spirituels et de si méchants souvenirs.

On invita le maître à prendre part à cette nouvel! croisade à coups d'épingle.

Figaro savait que Méry allait lui fournir ses plir=^s fins aiguillons, et bientôt l'on imprima une mult:^^ — itude de joyeux articles, dont s'est délectée notre g^^*^ nération tout entière.

Qui ne se rappelle encore aujourd'hui cette couri^^ se amusante à la recherche de Vopinion publique, femelUT -ile aassi introuvable que l'homme de Diogène?

Et cette belle histoire d'Arbogaste, qui mit, pu ^rn dant huit jours, un académicien sur le lit de Procust^ ^^9 a-t-on pu l'oublier?

Méry rendait compte de la représentation solennell -^1ô d*une tragédie en cinq actes de M. Viennet à la Cc^^ — ^ médie-Française; il faisait l'analyse de l'œuvre, e^-=^^ citait des tirades complètes, parlait de l'enthousiasnxrii^ie du public, des bravos qui avaient accueilli le nom (t^ô l'auteur, que sais-je? Tout le monde'^aecourut félicite le père à'Arbogaite, tout le monde... excepté les s( ciétaireMa Théâtre-Français, très-surpris de voir compte-rendu d'une pièce qu'ils n'avaient pas encoi jouée. *^

Depuis, ils h jouèrent une seule fois.

lTAi^^ '^^^''^ ^*^^y ^^'^^^^* s^s trois articles ^, avant d aller déjeuner chez le duc de Choiseul, où sa^n

NOTICE SUA MÉar. 21

coavert était mis à côté de ceux du chevalier de Barue^ille et du marquis de Giambone.

Barneville avait joué aux échecs avec Jean-Jacques Rousseau^ et Giamhone avait connu Voltaire.

On peut dire du duc de Choiseul qu'il a été le der- Tkxev des grands seigneurs.

Seul^ au milieu de Tenvabissement de la sottise bourgeoise^ il montrait à la cour étonnée de Louis- Pliilippe un reste de magnanimité^ de nohles instincts et de protection éclairée des arts, dont personne autre que loi ne donnait l'exemple.

Au premier coup de onze heures^ le maître d'hAtel ouvrait à deux battants les portes de la salle i manger, où se trouvait la tahle nue, et, quand le dernier coup résonnait à Thorloge du Louvre, le service était avi grand complet.

Les convives alors prenaient place.

Écrivains, artistes, pairs de France, prélats, députés, s'asseyaient au hasard à ce banquet fraternel, dont la bourgeoisie était exclue, et où, par conséquent,

réfugiaient l'esprit, le bon goût, la Uberté.

Méry, à ces déjeuners de M. de Choiseul, était en Quelque sorte le chaînon qui réunissait deux siècles,

5UX littératures,

n promettait à Giambone ime loge pour Hernani^ Giambone lui racontait la première représentation

Parmi les autres convives, qui avaient un pied dans ï^ dernier siècle et qui venaient tendre la main au Poëte, nous citerons Duperray, ancien secrétaire de ^irabeau; M. de Pradt, l'illustre archevêque de Ma- ^^^es, et Jouy, devenu l'ami le plus cher de l'auteur ^ /a rUléliade.

Le lion de la tribune semblait avoir légué à Dupev* quelque chose de son audace et de sa verve élo-

22 NOTICE Sïïu mért;

Je ne sais quel député du centre ayant osé dire qm le gouvernement du roi citoyen deviendrait illustre dans nos £astes historiques^ le secrétaire de Mirabeau lui cria :

— Allez dire à votre maître que ce siècle est le siècle de Rossini et de Victor Hugo 1

De cette époque date la imputation de Méry commo causeur.

Jamais on n'a rencontré dans un seul homme une plus grande facilité de langage^ un tour plus délicat d'expressions, un jeu de physionomie plus original^ une spontanéité d'esprit plus étincelante. La conversation de Méry est un feu d'artifice qui éclate^ pétille» rayonne sans cesse et ne s'éteint jamais.

D^uis vingt ans, on se le dispute dans les salons, dans les fêtes, dans toutes les réunions artistiques, sans qu'il ait rien perdu de sa verve.

Sur ceux qui, pour la première fois, le regardent et l'entendent, il produit l'effet d'un météore : le premier sentiment est l'épouvante, l'admiration ne vient qu'ensuite.

Mais un autreprodige, plus extraordinaire peut-être, c'est que, chez Méry, l'improvisation de la plume est ' aussi vive et aussi prompte que l'improvisation de la parole.

Nous aurions à citer ici vingt anecdotes pour une.

A un dîner chez madame de Girardin, quelqu'un parlait de la tragédie de Lucrèce, reçue à l'Odéon, et pour laquelle M. Lireux embouchait d'avance toutes les trompettes de la réclame, habileté directoriale qui, jointe au haro classique poussé contre les Burgraves, n'a pas été l'une des moindres causes du succès.

Quand on ne peut, chez nous, renverser un piédestal, on se hâte d'en élever un autre : le temps seul fait recoimaltre la qualité du granit.

Luerie0 allait doDO ge jouer outire Seine.

NOTICE Sim ICÉRT. S3

'*^ Une tragédie classique?.. Ëh ! bon Dieu^ qui ne ferait pas une tragédie classique? s'écria Méry. Je ne connais en aucune sorte le chef-d'œuvre en question; niais je gage que, en moins de deux heures, je vous écris un premier acte de Lucrèce? Vous pourrez ensuite, si bon vous semble, le comparer à celui de M. Ponsard.

Le défi est accepté.

Madame de Girardin ouvre son cabinet de travail, on y enferme le poëte, et, quatre-vingt-douze minutes après, montre en main, iï apporte Tacte promis.

Gela tenait du miracle.

Le journal la Prene^ craignant de soulever des inimitiés contre Judith, alors à l'étude à la Comédie- Française, n'osa pas insérer les vers de Méry; mais un rédacteur du Globe s'empara de cette improvisation merveilleuse, et la publia, le lendemain, conmie un avant-goût de l'œuvre de M. Ponsard.

Chacun y fut trompé.

Le soir où la pièce fut jouée à l'Odéon, quelqu'un aborda Charles Nodier et lui dit :

— Conmient trouvez-vous cela, maître?

— Pas trop mal, répondit Nodier. Seulement, on a coupé ce qu'à y avait de mieux.

— Quoi donc?

— Ce qui a paru dans le Glohe^ il y a huit jours. Nos lecteurs peuvent étudier les pièces du procès,

mettre en regard les deux actes et se convaincre que celui de Méry est infiniment supérieur à l'autre.

Du reste, ici, le jugement de Nodier a force de loi.

Les amis de Méry s'amusèrent souvent à lui faire subir de semblables épreuves.

« Mon cher maître, lui écrivit un jour Constantin Joly, mademoiselle X...., notre illustre diva, professe, eu matière culinaire, les hérésies las plus condanmables^ elle défend à son cuisinier le gigot à Toil i mais

2i NOTICE SUR MÉïïT.

elle adore vos vers, et j'ai fait le pari qne vous m'cî% . verriez, courrier par courrier, quelques strophes capables de la convertir. »

Méry était à Marseille, il répondit :

Je le sais, Tail, enfant des Bastides Toisioes, M'est pas en bonne odeur dans tos fades cuisines, Même au Palais- Royal, tout encadré d*arccaiix. Jamais Tail n'embauma de ses gousses chéries Dans leur beau restaurant, ouvert aux^galerlcs, La trinité des Provençaux.

Vous ne savez donc pas que cette plante est bonne Entre toutes? Tissot, professeur en Sorbonne, No vous a pas vanté cet admirable don.

Lorsque, des vieux Romains disant la grande chère. Bucoliques aux doigts, il vous explique en chaire Les vers du Pastor Corydon ?

Virgile, homme de goût, a vanté son aromo Dans des vers applaudis par les dames de Kome ; Et, quand il allait voir Auguste au Palatin, TytiiyUis apprêtait l'ail, en gardant ses chèvres. Et le poète, en cour, exhalait de ses Icvics Le vrai parfum du vers latin.

Tout ce qui porte un nom dans les livres antiques. Depuis David, ce roi qui faisait des cautiqucs. Jusqu'à Napoléon, l'empereur du Midi, Tout a dévoré Tail, cette plante magique, Qui met la flamme au cœur du héros léthargique. Quand le froid le tient engourdi.

Kl toi, cher ConslaïUiii, dout l'uai.lic m'civcilc. Si je t'écris ici ces quelques vers si vile.

C'est que l'ail dans Marseille a mis son grand bazar. Que je viens d'en manger pour écrire un volume. Et qu'au lieu d'encre enfin j'avais pris pour ma plume L'ail de Virgile et de César.

Ilcnry Monnier se trouvait alors à Marseille. Le crayon de Tartiste rivalisa de promptitude ave^ la plume du poQte^ et^ cinquante-deux heures après i^

KOTICE SUB MÉRT. SJ5

départ de sa lettre, Constantin Joly reçut Yode d Vail illustrée.

Nous aurions cm difficilement nous-mème à cette facilité inouïe, si nous n'avions été témoin d'un fait analogue, que Félicien David, notre illustre collaborateur et ami, certifiera, comme nous le certifions.

C'était au commencement de Tété dernier, dans la maison de campagne que Méry habitait à Chaton.

Il s'agissait du cinquième acte d'un grand opéra intitulé la Fin du Monde, dont Félicien termine, en ce moment, la gigantesque partition.

Tout à coup, du choc des idées jaillit une situation musicale.

Le jeune compositeur l'approuve, l'œil de Méry étincelle, et, sans plus de retard, là, devant nous, à course de plume, il écrit un morceau de quatre-vingtnlix vers, rhyihmé, dialogué, avec l'absence la plus complète de ratures, et qui se nomme le Duo du dernier amour.

C'était surtout chez Victor Hugo, place Royale et, depuis, rue de la Tour^l'Auvergne, qu'avaient lieu les sc^es d'improvisation les plus surprenantes.

Jamais un nuage de jalousie ne troubla ces deux grandes amitiés de l'auteur i'Héva et de l'auteur de Ruy Bla$.

ns s'aimaient sincèrement comme frères et s'admiraient plus sincèrement encore comme poètes.

Qui n'a lu, dans les Voix intérieures, cette pièce de vers si touchante et si naïve qui a pour titre : A Je$ oiseaux envolés? Victor Hugo rappelle ses enfants, qu'il a chassés dans xm moment d'humeur, et dont 1 absence le chagrine. Il leur dit :

Voyons, faisons la paix, je tous prie à mains jointat| Je ToiiS livrerai tout, tous toaclierei & tout! Vous pourrez sur ma table être assis ou debout;

T. IV. t

t6 NOTICE sim u£rt«

^ Toas laisserai même, et gaîment, et sans crainte^ D prodige ! en tos mains tenir ma Bible peinte. Que TOUS D*aTex touchée encor qu'arec terreur. Où l'on tott Dieu le père en habit d^emperear.

Et puis brûles les Ters dont ma table est semée.

Si TOQS tenea àTOir ce qnMls font de fumée!

Brûlai ou déchireil^Je serais moin» clément.

Si c^était chei Méry, le poète charmant.

Que Marseille la grecque, heureuse et noble Tille^

Blonde fille d*Homère, a fait fils de VlrgOe.

Je TOUS dirais : « Enfants! ne touchez que des yeu

A ces Ters qui demain s'enToleront ans deux.

Ces papiers, c*est le nid, retraite caressée.

Où du poète ailé rampe encor la pensée.

Oh! n'en ^proches pas! car les Ten nonTcmB-oés,

An manuscrit natal encore emprisonnés.

Souffrent entre xos mains innocemment cruelles.

Vous leur blesseï le pied, tous leur ft^isseï les ailes;

El, sans tous en douter, toos leur fkites ces manx

Que les petits enfants font aux petits oiseaux. »

A la reprise A^Hemani par madame Dorval, Méry écriyît sur ses genoux, au fond de sa loge, un quatrain que nous regrettons de n'avoir pu r^trouTer.

Victor Hugo le reçut et lui envoya cette réponse :

« l«» JanTier.

€ Que TOUS êtes bon, mon po^te, et que t«his êtes heureux ! Faire éclore de parois vers arec quatorze dcgiê;> de froid, c'est avoir j4u> de rayoas dans Fâme que le soleil n>n a au ciel. Quel magniâ que privilège vous avez là î Ma femme a rleuré, moi î'ai été touché jusquau fond du cœur; et pris, le soir, j'ai lu tos vers à dona SoL toute Xo.l7:t'?^te ce son trioin: lie, et Cette ravissante p»?êsie a tîouvê moy n de réinouToir encore après les aocliin^.tiriîs d? toute la salle. C'est qu: qilîtîre ver< de vous, Mery. c\st dr la :jl:ir:*. Ma* cim- Dvivai a un^ courciuir, xo^^s VvU.i d'y attacher de^ iiidii.aiits* — Je vor^ axie, Viixoi. »

NOTICE SUR MÉRT. 27

qui était Tun des plus grands étonnements de son illustre confrère, nous raconterons une dernière anecdote, que Victor Hugo lui-même a racontée cent fois.

C'était un jeudi de mars. Nos deux poètes avaient déjeuné ensemble.

En quittant la place Royale, ils rencontrent sur le boulevard Anténor Joly et Ferdinand de Villeneuve.

— Maître, dit Anténor à Tauteur i'nernanif quand donc nous ferez-vous un drame ?

— Êtes-vous pressé? demande Victor Hugo.

— Très-pressé.

— Alors, voilà Méry qui vous en fera un, et qui viendra vous le lire cliez moi, lundi prochain, à midi.

Le poëte parlait sérieusement.

Son compagnon ne sourcillait pas, bien qu'il n'eût jamais travaillé pour le théâtre : « Mais, pour tout au monde, dit-il lui-même dans une de ses préfaces, je n'aurais voulu faire mentir le grand maitre avec lequel je me trouvais. »

- Au jour et à l'heure fixés, Méry lut aux faturs directeurs de la Renaissance le drame de la BaiailU de Toulouse^

Ce drame eut cent représentations. Depuis dix-huit ans, les troupes de province ne cessent de le jouer.

A l'époque où nous sommes, c'es^à-dire de i 842 à i844, il y eut chez Méry un véritable débordement de sève littéraire.

Héva, la Floride^ la Guerre du Nizamy publiées presque sans interruption, ne laissaient plus respirer les abonnés de la Presse. Cette trilogie brillante, succédant ms. Mystères d^Vdolphe, kV Histoire d'une Colline et à la Famille Dherbier^ amena des sacs d'or dans la caisse du journal.

Un incendie vint à éclater dans les bureaux de la Presse et réduisit en cendres les quatorze premiers feuiUetOQS de la Guerre du Niiam.

28 NOTICE SUR MÉar.

Aussitôt les directeurs offrirent cinq mille francs i Méry pour le dédommager de cette perte.

Le poète refusa et se mit à recommencer son œuvre.

M. Dujarrier^ mort depuis si malheureusement dans un duel que la Cour d'assises a qualifié d'assassinat^ lui écrivit alors :

« Mon cher Méry,

« Votre lettre me touche vivement; mais, de votre part, les sentiments qu'elle exprime sont loin de me surprendre. Vous repoussez TofCre de Girardin, soit, puisque vous le voulez ! Mais je fais mes réserves et je ne m'explique pas. J'ai besoin d'un peu de temps.

a Tout à vous de cœur, Dujarrier. b

Trois mois après, un encrier magnifique, sculpté par nos premiers artistes et représentant les principaux épisodes de la Guerre du Nizam^ fut envoyé à l'auteur de la triologie indienne, comme témoignage de reconnaissance et d'amitié.

Méry n'a jamais vu l'Inde, et cependant il en a fait une peinture saisissante.

Parfois les poètes ont d'inexplicables révélations. Le ciel accorde évidemment le don de seconde vue à certaines natures privilégiées.

Les principales œuvres de Méry, outre celles que nous avons déjà citées , sont : la Ferme de V Orange, Une Conspiration au Louvre y la Circé de Paris, Une Veuve inconsolable, Adrienne Chenevier^ les Deux Enseignesy le Transporté, Un Mariage de Paris, et cette délicieuse nouveUe, Anglais et Chinois^ qui fit nommer M. Lagrené ambasseâeur v.n Chine, tant sa femme obséda le ministère Guizol pour aller voir un pays dont la description lui avait paru si ravissante.

— C'est à vous que je dois mon ambassade, dit M. Lagrené à Méry. Je désire que vous me fournissiez l'occa&ion de vous être agréable.

NOTICE SUR MÉRT. 29

— Eh bien I répondit le poète, rapportez-moi une tuile de la tour du temple Pao-gnenrtsée (temple de la Reconnaissance) (1). *

Deux ans après, Méry reçut une caisse énorme; pleine de chinoiseries, et au centre de laquelle, dans une boite tout en laque et d'une richesse extrême, se trouvait sur un coussinet de soie parfumé à Tambre b tuile demandée.

Méry a yu la Chine comme il a yu Tlnde, par révélation et sans quitter son cabinet de travail.

Bientôt deux nouveaux romans, le Paradis natal et le Damné de V Australie ^ dignes frères à'Hivay nous rendront le lac de Tinnevdy, les naucléas, les tulipiers jaunes etle chattiram avec sa colonnade d'érables.

A cette imagination merveilleuse qui le distingue, et à sa verve étemelle, Méry joint des qualités ordinairement incompatibles chez le même homme : il est mathématicien comme Euclide, savant comme Leibnitz, astronome comme Newton, philosophe comme Bayîe et Descartes.

Il a battu aux échecs La Bourdonnais.

Pendant son séjour en Angleterre, il y avait derrière lui, dans les salons de TAmirauté, toute une plébéiade de comètes qui le regardaient jouer au vtrhist.

Homme du moncte avant tout, jamais il n'a para dans un cercle sans en chasser l'ennui.

Son existence est un long poème, semé de péripéties suaves ; un beau ciel, où la femme, radieuse étoile, l'a constamment éclairé de ses rayons.

Il nous sera permis peut-être, un jour, de soulever le voile qui recouvre de doux mystères : nous raconterons alors comment Méry a été l'homme le plus aimé et le plus digne do l'être.

Depuis vingt ans, il a renvoyé sa muse politique

(4) Ce monument yient d'être détruit par rinsurrection»

30 îfOTIGE SUR MÉRT.

pour ne plus s'occuper que de poésie intime, de poésie de cœur, et pour semer partout, dans les boudoirs, sur les albums, des diamants précieux, qui tous auraient été perdus, si M. Georges Bell, son ami, n'en eût dernièrement rassemblé quelques-uns dans un seul écrin.

Méry n'a pas im ennemi : tous les artistes Testiment et Tadmirent.

Aider, encourager, protéger T^, tel est constamment le but de sa yie. Rien ne lui coûte, ni les démarches, ni le travail, ni les sacrifices. On Ta vu revenir tout exprès de Florence, au milieu de l'hiver, pour écrire le discours d'inauguration du théâtre de la Renaissance.

L'art n*a jamais asies de temples dans le monde. Il faut tendre la main k la main qui les fonde.

Son discours terminé, Méry se hâta de retourner de l'autre côté des Alpes, car il faisait froid, et, nous avons oublié de le dire, ce fils du Midi grelotte sur nos boulevards en plein soleil d'août.

Mais on n'a jamais vu Méry avoir froid au cœur.

Demandez une de ses mains, il vous tendra les deux.

Pendant nos dernières années de trouble, bien des infortunes ont cherché près de lui refuge et protection. La littérature contemporaine n'oubliera jamais qu'un de nos meilleurs feuilletonistes du lundi, victime d'ime accusation mensongère, et menacé de la transportation, dut son salut à l'auteur i'Hém.

Bon, sensible, indulgent, Méry a toujours fait l'éloge de ses confrères ; ou, si parfois il lui échappe quelques mots de critique, cette critique est si douce et si spirituelle, que celui qu'elle attaque en rirait le premier.

Nous en citerons un exemple. ,

Lors des représentations A' Ulysse, il vint, douze ou quinze fois de suite, écouter l'œuvre de M. Ponsard.

NOTICE SUR UÉRT. 31

'Nouslui demandâmes, avec Gérard de Nerval , la cause d'une telle excentricité.

— Mon Dieu ! nous répondit-il, cette pièce a, d'un bout à Pautre, une absence d'intérêt qui m'amuse !

Deux assions ont dominé toute sa vie : Tamour de Tart et Tamour de la France.

n a toujours échauffé de son enthousiasme le nouvel athlète de génie qui descendait dans la lice. Courbet, Diaz, Couture et vingt autres peuvent dire qui a, le premier, salué leur gloire.

Quant à Pamour de Méry pour la France, il éclate en vers sublimes toutes les fois que notre honneur national se trouve engagé aux yeux de l'Europe et du monde. Cest alors que le poète trouve ses plus belles inspirations.

Après le bombardement de Barcelone, il écrivit à M. de Lesseps :

Voilà ce qu'on a tu dans l'orageuse 7ille, ABarceione^aufeu de la guerre eiYîle, Volcan humain roulant sur la terre qui bout : Quand Touragan courba la foule consternée , Souveraine dans vous et dans vous incarnée^ La France seule était debout I

Debout, quand Thomme expire et que la pierre tombe. Debout sur la ruine et debout sur la tombe.

Debout, lorsque la mort pleuvait du haut des airs ! Toujours la ville en deuil^ sous le drapeau de France, Beconnaissait en vous Fange de Tespérance Dans une auréole d'éclairs !

Prêtre du temple saint que l'agonie implore.

Élevant sur son toit le signe tricolore.

Vous avez abrité sous les nobles couleurs Ceux qui fermaient déjà leur paupière flétrie; Sans demander leur nom, leur culte, leur pairie, Vous n'avez vu que les malheurs!

Méry chante sous Timpression d'un événement, comme chantaient autrefois les rapsodes d'Hellénie.

32 NOTICE SUR UÉRT.

La pièce écrite^ quelque journal s'en empare, puis le poète oublie son œuvre. Moins que personne, il ne pourrait dire aujourd'hui ce que sont devenus les vers qu'il a ainsi écrits par milliers.

Nous n'avons pas essayé de peindre Méry comme auteur dramatique. On le joue tous les soirs, soit à la Comédie-Française, soit à l'Odéon, soit à la Porte- Saint-Martin.

Son théâtre est une image fidèle de sa conversation.

Le feu d'artifice commence aux premiers vers et ne s'éteint qu'à la chute du rideau.

Pour terminer cette biographie, que sans doute il nous sera donné de rendre plus complète un jour, nous citerons un extrait des Mémoires de M. Alexandre Dumas.

« Méry, dit-il, sait tout, ou à peu près tout ce qu'on peut savoir : il connaît la Grèce comme Platon, Rome comme Vilruve; il parle latin comme Cicéron, italien comme Dante, anglais comme lord Palmerston.

a L'homme le plus spirituel a ses bons et ses mauvais jours, ses lourdeurs et ses allégements de cerveau. Voulez-vous que Méry parle? approchez la flamme de la mèche et mettez le feu à Méry. Uévj pailira. Laissez-le aller, ne l'arrêtez plus, et que la conversation soit à la morale, à la littérature, à la politique, aux voyages; qu'il soit question de Socrate ou de M. Cousin, d'Homère ou de M. Viennet, d'Hérodote ou de M. Cottu, vous aurez la plus merveilleuse improvisation que vous ayez jamais entendue.

« Il est savant comme Tétait Nodier; il est poète comme nous tous ensemble : il est paresseux comme Figaro, et spirituel... comme Méry. »

EuGÈNB D£ MIREGOURT.

LE

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