‹ Le bonnet vert: L'ame transmiseChapitre 5 sur 23 · COURTE PRÉFACE · texte numérisé non relu

COURTE PRÉFACE

Voici mon premier liyre de prose ; je Tai écrit dans un âge où Ton ne fait que des vers^ cpiand on sait aligner un alexandrin.

J'ai gardé ce liyre en manuscrit jusqu'en 4829; je n'osais le publier^ me méfiant beaucoup d'une prose faite à l'âge de vingt ans, lorsqu'un éditeur, rencontré par hasard, me demanda le manuscrit, non pour l'acheter, mais pour le lire : il le lut et l'acheta.

La première édition parut en 1830, et plusieurs éditions successives donnèrent à ce livre l'apparence d'un succès*

34 us BONNET VERT.

J'aurais dû être encouragé à me lancer dans la ca] rière du roman; mais les vers triomphaient de ] prose : il a fallu l'explosion littéraire de 1836 pour h ramener à un genre qui est dans ma prédilection; ] roman, c'est le drame en vingt actes, il n'a pas besoi des mensonges conventionnels des théâtres de cartoi le roman a le soleil pour centre, les étoiles poi rampe, la nature pour coulisses, le monde pour acteu]

Le poète n'est à son aise que dans le roman ; il s met sur le lit de Procuste, lorsqu'il arrive devant ] trou du souffleur dramatique et sous un lustre de gaa

AVERTtSSEUENt DE L'ÉDltEtR.

Les lecteurs habituels des causes criminelles se souviennent sans doute de cet infortuné jeune homme Cfui fut condamné aux travaux forcés à perpétuité, ï)our avoir assassiné une jeune femme qpi*il aimait éperdument. Quelques circonstances particulières concoururent à jeter sur Tassassin cet intérêt qu'on refuse ordinairement au crime : il avait vingt^cinq ans, "tine figure belle et douce, des goûts d^artiste et de ^oôte, beaucoup d'exaltation de tète, de vivacité de cœur, de chaleur d*âme, avec un penchant prononcé ;pour la vie de repos et d'isolement, ce qu'il est facile d'explirtuer. Il était né riche; il avait passé ses premières années de jeunesse en Italie, peignant le paysage et nouant des intrigues amoureuses plutôt par imitation que par goût. Las de courir, il se i^tira dans Sa terre de Bourgogne avec le projet d'échapper aux passions qui le tourmentaient, par quelque mariage de CQUYcnancc et la douce monotonie des bahitades da

mpagne. Il se fit un atelier et une bibliothèque, et ^

ibstint de toutes relations de voisinage ; sa mère^ un ^

eux domestique et quelques fenniers étaient ses ^

uls compagnons. Il semblait qu'un secret pressenti- *"

ent lui révélait un horrible avenir, auquel il s'effor- ^

iX d'échapper en donnant le change à ses passions '

r des travaux d'artiste, et en s'isolant d'une société *

l'il redoutait vaguement.

Comme il s'affermissait dans ses résolutions de prunce, il s'éprit d'une vive passion pour une jeune orleline qui habitait une maison voisine de la sienne, passion ne fut point partagée. On répondit à un lour désordonné par une coquetterie d'enfant ; la jaisie arriva, terrible comme dans toutes les âmes igeuses; au retour de la chasse, l'infortuné jeune mme surprit celle qu'il aimait assise sous un arbre près d'un rival; sa raison s'égara, il fit feu... Caille C***, c'était le nom de la demoiselle, tomba baiée dans son sang. L'assassin fut arrêté à l'instant ime par des paysans et conduit dans la prison du lage voisin.

Camille survécut à sa blessure, et, par une de c^ :arreries inexplicables de jeune femme, elle devint Loureuse de son assassin. Il était trop tard. Le condamné fiit envoyé au bagne de Toulon.

L'éditeur de ce livre a connu le malheureux Guse, il l'a souvent visité sur le bagne flottant, il a ;U ses épanchements et ses confidences, il a pleuré îc lui. Jamais assassin n'inspira plus d'intérêt et ins d'horreur. Dans les premiers mois de sa dure (tivité il avait appelé la philosophie à son secours, is larésignation apathique, puis les idées religieuses, IC cette mobilité de caractère commune aux imagiions vives; enfin ne trouvant de consolation nulle t, il s'était arrêté au suicide, remède unique dans nalheur consommé. Un seul lien l'attachait encore

à la Tie; sa Tieille mère : elle morte^ il s'était imposé la loi de mourir.

Le lecteur doit être peu soucieux de savoir si les pages suiyantefs ont été d'un bout à l'autre écrites par ce maUieureux^ ou si elles ne sont que Técho de ses pensées recueillies et publiées par un ami ou un confident. On peut affirmer seulement que le caractère de Gustave y revit tout entier^ avec ses continuelles oscillations^ ses incertitudes^ ses passions d'artiste, ses retours aux idées pieuses, ses consolations d'enfant, son horreur de la mort, sa haine pour la société.

La partie descriptive tient quelque place dans ce Uvr e ; elle est assez exacte, elle a été écrite sur les lieux. Notre Provence est une galerie de paysages où le copiste n'a que l'embarras du choix; les poètes et les romanciers y afflueront un Jour.

Ea sonmie, l'auteur du Bonnet vert a plutôt brigué l'honneur de faire une bonne œuvre qu'un bon livre ; si le sort de quelques malheureux lui doit une amélioration, il sera payé de son travail»

ToiUiïïdoIphe)

Bmcufr*

C'est le Yinglîème'jour du voyage : cinq heures sonnaient au clocher de la petite vUle d'OIliouIes quand Tordre de marche nous est arrivé ; je marchais le premier en tête de notre hideuse caravane ; un beau soleil d'avril se levait derrière un amas de montagnes grises et décharnées s parvenu au sommet d'une côte douce, j'ai été soudainement arraché à mes poignantes sensations par un spectacle qui doit être bien doux aux yeux de l'homme libre.

Une plaine immense, toute verte de pins et d'oliviers, clair-semée de blàaiches maisons, se déroulait jusqu'à la mer : la mer ! elle était bleue et calme, calme comme le ravissant tableau qui me riait de toutes parts: nul souffle dans l'air; une lumière transparente ; une harmonie de chants aériens, mariée au tintement vaporeux des cloches, aux aboiements des chiens de ferme, aux roulements confus d'un tambour lointain* Il y avait en face de moi un brouillard

40 UB BOimiT VERT*

léger qui découvrait^ en s'élevant^ des lignes blanchi de fortification sur le flanc des rochers : de ce côté^ mer était resserrée comme un bassin par des collini circulaires ; je montrai ce point de vue^ avec un mouvement de tète interrogatif ^ au gendarme qui chevau^ chait derrière moi. a Ça! me dit-il avec un souriro fade^ c'est Toulon, b

Toulon ! ma vie future était dans ce mot : quoi! déjà arrivé ! déjà au terme ! j'étais presque heureux en route : ma santé^ délabrée par tant de tracasseries judiciaires^ se rétablissait dans ce voyage de printemps; i mesure que je m'éloignais de D^^ l'horreur de mon histoire s'effaçait dans mon souvenir; une chaîne de moins^ et j'étais un voyageur amoureux de paysage et de soleil^ un de ces philosophes piétons^ conune on en rencontre en traversant la Provence ou le oomtat Yénaissin; j'avais encore ma vie de vingt ans^ libre^ liche^ aventureuse^ telle que j'en usai en Italie avec mes amours et mes pinceaux. Le mot du gendarme amit C;Ouvertd'un crêpe ces ravissantes créations.

Oh! pourquoi pas à Brest ou à Rochefort! là, les bagnes sont en harmonie ^vec le ciel grisâtre du nord, avec les pâles falaises, avec le brumeux Océan I mais traîner la vie ferrée du galérien ici, parmi les orangers en fleurs, à Tombre de ces collines parfumées de pins, sous un soleil si gai! c'est une horrible dérision de la justice; c'est extraire du Ckxie un luxe de peine qui ne s'y trouve pas!

Je me souviens d'avoir vu, à l'extrémité de la galène du^^ouvre, un tableau de Salvator Rosa représentant/^n choc de cavalerie. Jamais la ragede la destruouon naété peinte plus en reUef que dans ce tableau: de tous ces terribles cavaUers qui se chargent à coups de sabre, pas un ne doit survivre. Aussi queUe haute pensée domme cette composition ! Salvator Rosa n'a pas semé des fleurs sous les pieds de ces hommes de

LE BOlfmST TERT. 41

^oog; un riant soleil ne luit pas sur leurs tètes ; là rien €3e ce qui pourrait les réconcilier avecla yie ; c'est une xaer houleuse, un ciel plat et orageux, une plaine désolée, un portique en ruine, un horizon montagneux, âpre, déchiré, sans omhre de végétation; et le specta- ^ur qui les regarde se battre se dit : ils font bien d'échapper par k guerre à Tennui ; voilà les jeux qui conviennent à ces hommes et à ce ciel; les plus heuxeux sont ceux qui tombent; car que faire de la vie au milieu de cette nature en deuil?

Je conseille à ceux qui font des lois et nous condamnent à la vie de méditer ce tableau de Salvator Rosa; c'est le premier à droite que rencontre le rd, quand il sort de son palais par la porte du fond.

Au reste, ceci n'est que pure al^re d'imagination; Je suis le seul de la bande, sans doute, à regretter Brest ou Rochefort; et mon camarade, là, qui marche aveo mon pied, chante de plaisir devant les oliviers et la mer. Le misérable 1

Ce climat est conservateur : j'ai vu près d'Ollioules

des ruines parfaitement belles ; c'est la teinte du Go-

lisée romain. L'homme y vit longuement aussi ; dans

le bagne il doit y avoir des galériens à cheveux blancs :

hommes sans imagination, sans poésie de tète ou de

cœur, qui ont eu, dans leur jeunesse, tout juste assez

d'énei^e pour conunettre un crime, et qui, après, se

sont résignés à vieillir avec des fèves et des coups de

bâton, comme s'il leur eût été plus difficile de sauter^

les bras croisés, dans les flots, un jour de tempête et

d'hiver.

J'ai vu bien des dames sur les terrasses italiennes et dans les kiosques qui bordent le chemin routier de Toulon; cette vue m'a fait mal : j'ai senti les veines de ma gorge se gonfler comme le jour où j'entendis ces mots... Gustave Dev***, homicide... sans préméditation... oui... travaux forôés à perpétuité.

42 13 BONNBT YE&T.

Ëstrce que f aurais des ïeitiwdst des remords t pas même des legrets t que U chose soit à faire encore et je la f^s; mais œtte fois je ne subirai ni jury questionneur^ ni avocat gàiéral verbeux^ ni témoins de village^ ni bourreau^ ni caroan; je serai tout cela contre moinnème... ce n'est que différé.

Il était huit heures quand nous sommes orriTés sous les murs de Toulon : pendant les cinq minutes de halte^ je me suis mis à considérer avec attention les portes et les fossés. Gela peut m'ètre utite un jour. En entraat dans la Ville j'ai pris un point de reconnaissance^ e'est une fontaine i conque^ surmonitée d'un groupe

lï

£E BAONE FLOTTANT»

Un enflBr «tm vu tmmf d'MptIv.

S'il est un jour que je voudrais rayer dans mes souvenirs, c'est celui où j'ai revêtu la livrée du 609111^ vert. Heureusement j'ai perdu mon nom ce joor-là; je suis maintenant le n<» 7 : c'est bien fait do matérialiser ainsi un forçat; on pourrait avoir quelque pifié pour un homme portant nom de saint <mtie ftiaison: mais on n'est tenu à rien envers une chose ; on i)èut sans scrupule, torturer un »• 7.

Un forçat comme moi est ici un être d'exception : I0 porte la livrée du bagne, camisole rouge, pantalon

f^ïZf f *?'^'^ '^^^^ ^^^^^ "^^^ ^^^ simulacres ^î^vLÎT}^ suis entouré, on voit que mon histoire m a précédé et que je suis regardé comme an honnête

tE «ONNET VERT. 43

Criminel de bonne maison; et voilà ce qui me tue 1 Je suis tenté de présenter un placet à l'intendant, pour obtenir h faveur de me mêler à la foule ignoble qui hâtit, rame et scie dans Tarsenal : la dureté du travail tue la réflexion. A quoi penserais-Je si j'étais là-bas mêlé à ces rouges travailleurs qui élèvent un cylindre de fer et le laissent tomber sur des pilotis ? je ferais sans doute des raisonnements sur le mécanisme ingénieux de cette machine; je. me piquerais d'émulation peutrêtre, afln que Targousin dît de moi : Bravo^ 1© n» 7 î il est plus fort que le blondin I

Tandis qu'ici l'isolement m'expose comme une bête fauve aux avides regards des curieux qui ont suivi mon affaire dans la Gazette, et m'ont pris pour but de leur promenade après déjeûner. Il est vrai qu'il n'y a jamais dans leurs yeux l'expression de l'horreur; c^est toujours une compassion tendre, chez les femmes surtout; xm jeune homme assassin par excès d'amour et de jalousie n'est qu'intéressant; un jury de femmes et j^étais sauvé.

Admirez comme la société est faite ! Je vois un galérien, mon égal d*âge et de crime, qui scie une pierre énorme sur le chantier, et qui se fond en sueur : il lui a manqué des protections pour être ici avec moi, le coude appuyé sur la fenêtre d'une cabine, et noircissant du papier par désœuvrement. Il faut être protégé aux gîdères. J'ai pour voisin le maire de G***, qui a le bonheur aussi d'être protégé. C'est un homme de cinquante ans, fort vert encore, et d'une physionomie noble et honnête : il a sa chambre comme chez lui, tin lit . de sangle, une petite cuisine portative, et un atelier de tourneur. Quand il est las de tourner et de polir, il forme des recours en grâce et fait des pétitionis au garde des sceaux; ma foi, c'est une vie comme une autre. Jamais le moinire signe d'impatience ou de remords ne contracte sa calme et fraîche figure : on l'a

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condamné à mort^ puis à yie par commutation^ ponr avoir brûlé les jieAs de sa femme; mais lui ne le croit pas^ et rien dans ses formes si décentes ne décèle Tassassin. Avec son organisation froide et compassée^ il soigne sa vie en épicurien^ pour la faire durer longtemps.

J'ai un autre voisin. C'est un horloger sans doute, et passionné pour son état. Il s'est établi sur le pont du bagne flottant, comme il aurait pu le faire sur le boulevard de Bondy, aves ses pinces, ses lentilles convexes, et sa triple rangée de montres fixées i des clous, n n'est pas de penseur allemand plus courbé dans ses méditations q[ue mon pauvre horloger; pour lui, les heures passent sans qu'il s'en doute; son appétit sonne son dîner. Repu, il accroche le miscroscope à ses dent^ et continue sa journée : je pense qu'on rétonnerait fort en lui apprenant qu'il est forçat au bagne de Toulon.

Ce sont les deux seuls compagnons avec lesquels je puisse me mettre en rapport. Mais l'un est muet dans son atelier d'horlogerie, et l'autre a fini par me dégoûter de ses entretiens, à force de me prouver son innocence et de me lire ses pétitions. Je veux imiter ITiorloger; celui-là a compris la vie de galérien : un travail opiniâtre et muet, coupé de repas et de sommeil. — Oui, imite l'horloger, toi qui vivais d'indolence, de chasse, de promenades et de bal : ta nouvelle vie, va la chercher sous la quille du bagne, il y a trente pieds d'eau salée, et le fond est vaseux comme un étang. -^ C'est bien !

n est de ces petites circonstances qu'on grave dans la mémoire, comme si un vague pressentiment nous disait qu'elles nous seraient utiles im jour. C'était dans mon âge d'or; je sortais de chez Véfour,* et Tallais monter en cabriolet, aux paviUons, pour me rendre à l'Opéra; la soirée était piquante, et la pluie

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fom])aît en aiguilles glacées : un miséra])le^ yëtu de lambeaux noirs^ pâle de faim et de froîd^ m'appelle par mon nom^ et me demande dix sous pour manger. Dans sa reconnaissance, il se précipita à genoux sur le pavé humide, et je Tentendis qui disait : a Si la Seine n'eût pas été si froide, je m'y serais jeté ce soir. »

Il avait raison ! le suicide par eau n'est bon qu'en été : par une nuit d'hiver on serait tenté de ressaisir l'existence aux premières étreintes d'une onde glacée^ et ce pas rétrograde est une lâcheté. Maisaujourd'hui, par exemple, au tomber du soleil, dans cette mer tiède ! c'est comme un bain délicieux après un brûlant midi; chaque degré de l'agonie rafraîchit le sang, et le râle de la mort est une pâmoison de Yolupté!

N'attendons pas lliiyerl

CONSOLATION d'ABTISTE.

n n'est rien de plos beau ni de pins grand an monde* TicTonHuiio. {Lm ohmioIm.)

Un poëte étranger a dit : Quand, après bien des soupii^, on a vaincu la pudeur d'une amante adorée, on s'étonne que la récompense de tant de sacrifices soit de si peu de valeur.

J'ajouterai qu'il en est des grands malhei^rs en perspective, comme des extrêmes plaisirs; au moment de la jouissance ou de la douleur, on se dit dans im à part philosophique ; Comment ! ce n'est que cela ! ! !

De loin, je me représentais le bagne comme un vaste enclos à murailles hautes et noires; par intervalles, des bassins d'eau stagnante et bourbeuse ; une espèce

|g tE BONNET YBRT;

de Tartare sous le soleil ; des coups de fouet, dee vm^ à tourner, des rocs à délacer; point de repos ni de sommeil : au repas, des fèves bouillies et de l'eau. Il y a bien un peu de tout cela; mais que de récréations pour rame et les y«ux ! Si je parvenais à secouer cette idée de femme et de liberté qui s'incruste dans mon cerveau, je pourrais passer id des jours d'extase dans une perpétuelle contemplation; car il n'est pas en autre lieu du monde spectacle plus merveilleux^ ta^bleau plus ravissant des œuvres de llK>ousie mâées aux créations de Dieu,

Cet arsenal, ma prison^ est une merveille qui change d'aspe^ à tout instant; mes yeuxs^y replongent sans cesse avec une ardeur jamais assouvie de curiosité. Je ne puis me lasser deeont^npler ees vastes palais qui sont des magasins et des corderies, avec leurs arches colossales, leurs galeries sans fin, leur architecture de diamant; et ces cales couvertes, ces dômes aériens qui protègent les vaisseaux au chantier; et ces bassins à larges écluses^ ces forges, ces ateliers, ces fonderies, ces canaux, ces salles d'armes, ces parcs d'artillerie, toute cette immense surface d'eau, de bois, dé dalles, de fer, où s'agitent dix mille travailleurs rouges, qui élèvent des merveilles à leur insu, comme les juifs esclaves bâtissaient les pyramides ou l'amphithéâtre de Titus. Autre face du tableau. C'est le port, c'est la rade avec ses vaisseaux de ligne à rancre> avec ses canots sveltes et légers qui volent à douze rames; c'est l'amiral qin rentre> toiles ferlées, et battant pavillon à misène; c'est le spectacle changeant de cette mer^ qui commence à mes pieds et que je vois fuir à l'horizon entre la Grosse-Towr et le tombeau de Latotiche-Tréville; mer qui emprunte ses couleur» au ciel et aux nuages ; tantôt verte, calme et transparente; tantôt bleue, ayant à chaque fltot des paillettes de sdeil ; puis, tourmentée dans le lointain

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le y eut du perd, roulant des vagues blanches el ilencieusessurun fond sombre^ comme une immense ^::aiYière qui charrie des glaçons ; pour cadre à tout cela, '^ngt collines, vingt Pausilippes qui descendent i la :mer, toutef étagées dfi ^ycomor^s et de pins, $aint- IVfandrieiTf qui jette sqr le rivage sa blaiiche rotonde à colonnades, comme m ^^i\^ de Sunium; \^ ruines jaunâtres du PetiMîibraltar, où Bom^pçqlâ se lévfla dans une nuit de tempête et d'î^is^ut; le tort Fwm, inciwité comme up ^id d'aigle sur le |la^c d'une OMXh tagne; au bas^ ]^ ville^ ^vec m ceinture de remparts à facettas et 4e peuplier^ italiens; puis, les vignobles en amphitbéâtrcb <K)mma à la Gûte-d'Or; enfin, le fort I^imiilgue étoile pcup Vauban, avec ses angles opposés mi lo^las, biïiqués sor la ville, et, aelcm la chanee du â^e, pièt à la défendre ou à Técraser. Cette con* templation fatigue les yeux; il 7 a là trop de ehosea pour un faible regard d'homme, trop de sensations et d'idées pour le cœur. Ce n'est pas Naples, ce n'est pas Constantinople, c'est une ville de France sous le ciel du Bosphore ou de Paestum ; c'est un peuple libre qui assiste à cette fête, sans fièvre jaune, sans pacha, sans Ferdinand. Et il y a, pour l'homme heureux qui se baigne sur ce sable tiède, qui respire dans ces villa et sous ces bols de pins, il y a ce raffinement de jouissanee qu'on recherche sans l'avouer, cette pensée qui sourit douce et presque criminelle, que Lucrèce a traduite le premier en langage humain... Aussi, pour-* quoi tant de bcmheur d'existence aux portes d'un enfer de galérien)

È terra,.* àlterius speetare loboremf

Malédiction! ce vers de Lucrèce, il faut, moi, que je me l'applique à rebours! Qu'il est cruel de contempler des galères la suave oisiveté des hommes heu*

renx ! Oh ! bien cniel^ surtout le dimanche^ quand une brise chargée d'un parfum connu^ un air d'église dans le lointain^ un son vague de cloche^ un chant d'oiseau^ ^'éveille en moi subitement d'inexplicables sensations de souvenir... Douce vie de cMteau, à deux heures^ sous les marronniers de l'avenue^ quand les épis frissonnants s'arrondissaient en vagues jaunes, sous les derniers souffles d'été, et qu'il m'arrivait, à travers le bruissement des feuilles, un accord velouté de voix et de piano, un rire éclatant de jeune femme, un doux refrain de romance, chanté dans le salon, le frais salon, dont les persiennes volantes laissent ei> trevoir un vaporeux nuage de robes, de frais visages, de blonds cheveux... Oh ! je veux sortir de ce bagne; je suis jeune, riche et fort... Que demande ce hideux brigand?.. • C'est le garde-chiourme qui vient sonder mes fers: quel réveill!!

FOLDSS.

Oh! oui, quelle belle position que la mienne, pour me doimer du cahne et du plaisir avec des points de vue; pour étouffer la voix du dedans par la contemplation des objets extérieurs I Et, en supposant même que je puisse, avec tous ces hochets, faire diversion à ma vie, ce ne serait que pour un temps Jimité. nour cinq, dix ans, sil'onveut; mais après, quand tJusces tobleaux se seront identifiés avec moi-même, i forœ d'habitude et de famiUarité, quand je serai Masé^

cette nature qui ne m'appartient pai, et qu^S te^plus automr de moi que ce cli^etis d'^^ t»tte odeur grasse de chaudière, ce plancherde^

dron^ ces vieux porte-haubans d'un ponton qui fut vaisseau^ alors il faudra bien un dénouement à mon histoire^ un final à ce monolc^e de forçat désœuvré. Eh bien! c'est à la première idée de destruction qu'il &ndra revenir : oui^ mais donner gain de cause aux hommes^ mourir sans avoir été connût ikire dire aux gens de la ville : Il s'est noyé^ bienl c'est un scélépat de moins... Voyez donc le malheur ! quelle velléité de respect humain m'a traversé le cerveau ! leshonmies ! c'est bien la peine de se soucier de leur jugement I Vaut-il mieux les voir venir en visiteurs curieux sur mon bagne^ étalant devant moi leun^ habits bleus, en affectant des airs de vertu et de liberté; comme ce gios

monsieur qui vient de sortir, en disant à sa femme d'une voix haute : « Ma bonne amie, onze heures « sonnent à l'Arsenal; on nous attend à déjeunera la « Croix-de-Malte, hâtons-nous? b

Quelle pitié ! il y a là-dessous une cruauté stupide, une fanfaronnade de bonheur qui est bien de l'homme, tel que sa bile et ses humeurs l'ont fait! Ces bonnes gens s'imaginent être irréprochables devant la loi, parce qu'ils ont la cheville libre. Oh! que je voudrais connaître la biographie secrète de tous ces honnêtes visiteurs, de ces jurés qui nous jugent, de ces conseillers qui nous semoncent ! Que je voudrais voir elair dans leurs nuits et déchirer les rideaux de leurs alcôves. Parmi tant d'honmies libres, combien ont mis en émission de fausses pièces de six francs après les avoir reconnues fausses ! que de testaments soustraits par fraude ! que de maladies infusées dans les oncles riches et vivaces, de ces maladies qu'on nomme gastrites, inflammations d'entrailles, dissolutions, et qui pourtant déconcertent les médecins! Cest bien le cas d'appliquer au bagne ce qu'on a dit des hospices des aliénés : Le bagne est un lieu où l'on renferme des scélérats, pour montrer que ceux du dehors soxtt

d'honnêtes gens; et pious avons des savauts & statistique^ qui^ an décenibre; publient des rapports ayeo additions et accolades, et nous donnant jmte le uoiobfâ des criminels de Tannée, à peu près cçimne les an-* ciens astronomes, (pi comptaient ii^oiille çt YiagV4euj(

étoiles 4^1^ 1^ ci^l; ^^ fil^ ^ n^oi^* î^ télesoopea n'étaient pas cpnnus ; la yoie lactée i^'était aloï« gu'upe bande blanche, Que de prpçuire^rs du roi daixs ces astronomes ! ({ue d^ ypies lajctà^ dans le domaine du crime !.. Plus J'y pense ayec :ina yaispn bonne et fùj^^ plus Je reconnais que je vaux xnim^y jo w dis p^ que mes collègues du bagne, c'est bPF^ de compara" son, mais que tous ceux qui vien^eRt flf^'y voir» Si lo jour où j'ai conunis ce qu'ils appellent mon a^ifli®i II pluie fût tombée après le lever du soleil, j'étws sauy^é Car les causas qui oïit déterminé mou action m s^ seraient pas reproduites une autre fois, avec tous les accessoire^, si bien arrangés par }a fortune quand eUe veut faire un malheureux, Il fallait que Je fusse ià^ sous le petit bois^ mon fusil chargé, contrarié par une nuit pluvieuse, et (ju'au lieu de ju^a^^rêter à la ferm^ pour Jouer avec les petits enfants, selon mou usage, je sois descendu dans le vallon de la Source, où Camille était riante avec... Ah | malédiction!

Oh ! que ne suis-Je né avec un tempérqnent lymphatique, sang épais et cerveau froid! comme tant de ces mortels qu'on appelle d'honnêtes gens, et qui fieraient bien embarrassés d'être le contrai^^e. Au lieu dp morceler mon patrimoinb en libertines folies de voyages et d'amours. J'aurais pris la vie au sérieux; j'aurais fondé à Troyes en Champagne uue bonne m^nufacture de bas, avec comptoir et commis. A trente ans, j'aurais demandé en mariage cinquante luille francs de dot incarnés, qui seraient entrés dans luon commerce. Un jour d'fijTnénée bien calme, bien or»donnancé selon Téticjuette, avec épithalame, çouseii

^fi niatrones^ propos grivois, bons mots de gens d'es- Prit conviés. A dater de ce beau soir, j'aurais fait une publication périodique d'enfants, jusqu'à extinction fe fécondité; pour désastre dans ma vie, jours de vaccine, croup, rhumes d'hiver, retard du courrier de Lyon; pour joies, première communion d'enfant, prix de thème, certificats honorables du professeur; et puis, une vieillesse verte et fraîche^ avec du bon vin, du feu et du soleil ; et la douce mort après, suivie du tombeau de marbre et de l'épitaphe en latin.

Mais il a fallu vivre avec un san^ de feu !

LE VASSAGRE.

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