‹ Le bonnet vert: L'ame transmiseChapitre 6 sur 23 · MraMttl jota, fini · texte numérisé non relu

MraMttl jota, fini

{Bxtra4t du proo^t-Mrtol.)

Horreur ! jour de sang ! ôtez de mes yeux cet abattoir d'hommes! que je n'entende plus les éclats de la fusillade mêlés aux cris rauques des démons!

Adieu, poétiques images de la veille ! ciel italien ! belle mer ! un voile de sang couvre ces ravissantes créations. Enfin, il faut mourir ! mourir ou s'échapper, ou ressaisir la vie de l'homme! Vivrais-je mille ans ici, toujours je verrais là-bas, de l'autre côté du port, au chantier de bois, ces misérables follement insurgés tomber sous les balles comme des chevreuils. C'est une nécessité, disent les hommes raisonnables : à la bonne heure ; mais arrachons-nous d'un repaire où l'on voit de telles nécessités... Et demain? bien pis, demain! là, sur cette esplanade, on dressera l'échafaud du bagne; quatre tètes tomberout; et nous

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sommes tous conviés à cette fête 1 C'est le spectacle gratuit des galériens ! c'est ITieureuse diverson àleui travaux! Aussi, tous sautent de joie en y songeant, y " compris les quatre condamnés, dont ITiorible bonhe m * est un objet d'envie pour leurs compagnons !

Et, en ce moment, il y a des hommes heureux qd se promènent fans ces bois de pins; il y a des bals d'été sur les terrasses de marbre; des concerts de douce harmonie sur les canots en lade; le soleil souriten se couchant àtant de joyeuses scènes!.. 24 juin! jour sans nuit, car le crépuscule du soir ne s'éteint qu'à l'aurore. Quel contraste ! c'est le Frascati de Midialon, à côté des cadavres de Géricault; c'est la pythonisse de Salvator Rosa, dans une teinte infernale, auprès d'une marine de Claude Lorrain, avec ses oscillantes gondoles, ses colonnades, ses escaliers de granit illuminés par le soleil couchant.

Pourquoi sur cette plage de désolation, dans cette soirée de sang, une frénésie d'amour m'embrase-telle? qui m'expliquera ces mystérieux rapports! Camille ! là-bas, sous les orangers, enivrés de parfums et d'harmonie, avec ta rose et fraîche figure, tes blonds cheveux, tout ton corps de femme si délicieux à voir, un instant seulement, et je reviens à mon banc de galérien, et je me tue avec la baïonnette du garde, et je meurs tout frissonnant encore de ta chair et de tes baiseisl

l'exécution.

C'était une ffite d'espèce nouvelle; tous les travaux ont été suspendus; partout r^nait la joie, car ici le repos est du bonheur; une heure d'indolente distrac-

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tion^ aa mpis de juin^ est un bamne dans le poumon. Quel est le but de ce répit ? N'importe^ on le savoure et on s'inquiète pou du reste. Je les ai tous tus aujourdliui défilant par liasses^ comme une aimée d'enfer. Que de cheveuic rouges et blonds ! que de figures sèclies et pâles ! que d'yeux d'un bleu terne ! c'est^ dans tous les rangs^ presque la mftme organisation : point de tempéraments lymphatiques; point de ces .faces reposées^ comme en ont^ dans les viUes^ les gens de bien^ c'est-à-dire ceux qui ne commettent pas de crimes publics. Gela donne à penser !

Une exécution dans les villes attire toujours lafoule; mais c'est la fonle triste et sombre; une inexplicable et ardente curiosité la pousse autour d'un échafaud^ comme devant une tragédie^ où l'émotion est complète^ parce que les acteurs y répandent le sang de leurs propres veines^ et que dans la coulisse ils ne se relèvent plus vivants. Ici^ au bagne^ on force les spectateurs à être curieux; on les convoque par chiourme; on leur fait un devoir d'être attentifs. Toujours pour l'exemple ; c'est la pensée des moralistes : bien imaginé ! Voilà six miUe bommes qui n'ont plus rien à perdre dans la vie; il ne leur reste plus qu'une chance de faveur, la mort : jugez quelle sévère leçon doit être pour eux le supplice libérateur de leurs compagnons I

Aussi, voyez-les se ruer par groupes, avec des rires et des conviilsions de gaieté cynique ; entendez ces cris d'argot, ces refrains^ ces noms, ces appellations mêlées de fange et de luxure; c'est à faire blanchir les cheveux ! Les misérables ont avili jusqu'à l'amitié ! On leur a dit : Vous ête» flétris à tout jamais, tant que l'épiderme sera collé à vos os! et ils n'ont pas voulu donner démenti à la justice ; ils ont renchéri sur ses rigueurs, en flétrissant leurs âmes ; d'abord qudques scrupules, quelques souvenirs de religion ou de morale, les ont retenus ; puis l'entraînement de l'exem-

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pie et les mo<]iieries des anciens les ont. pxécipités^ I les voir surgir en bandes derrière leurs écluses et 1 long des canaux; à leurs figures luisantes^ à leurs re gards de satyres^ à leurs chants de crapuleuse argie^ on croirait voir le peuple de Gomorrhe res^^usciter sur son lac maudit. G^est bien fait; corrige;^; ces âmes tièdes, admirables législateurs ! Voilà VécLafaud : les quatre condamnés arrivent en riant^ leur fortune est faite ; demain le bâton du garde-chiourme ne les ré« veillera pas. Il prodiguent d'horribles adieux & leurs compagnons^ qui leur répondent e£t termes dignes de tous, a Voyons donc, s'écrie Tun des quatre, qu'on me coupe la tète ! Le bourreau n'est pas là. : c'est égal, je me la couperai, moi; ça me fera plaisir. ï> Et le grave gendarme lui montre avec la pointe de son sabre le cadran de l'horloge. Il parait que Pheure fixée n'a pas soimé; les règlements avant tout; eette ponctualité fait honneur à l'administration.

Six milles figures hideuses sont tournées vers la tour de l'horloge ; on entend ce cri des gardes*chiourmes dans les rangs : A genoux 1 Tous les galériens obéissent nonchalamment, et rient de leur étrange position; l'heure sonne aux battements de mains des condamnés ; le cri sourd de l'impatience satisfaite do* mine la foule; un bourreau de bagne monte sur son établi et travaille quatre fois. Que la société dorme tranquille, ^t le bagne aussi, l'exemple est donné.

li'HÔFITAL,

Bwtmidtm Otalamit

Le sacrifice des misérables est consommé I Tant d'horribles scènes ont brûlé mon sang; je suis à l'hô-

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pital^ au neuvième jour d^une maladie inflammatoire ; le médecin Tient de me déclarer hors de danger, c*est consolant.

Il est des gens qui cherchent des émotions dans le Dante ou Shakespeare, et qui frissonnent avec Ugolin et Macbeth; mais ^ui ont traversé froidement cet hôpital, curieux, distraits, etsurtoutgrands interrogateurs. Rien d^aussi affreux au monder Une salle étroite et longue, formée de trois nefs : & cotiTts intervalles des pilastres épais, où sont scellée» les chaînes qui pressent la cheville du malade. Dès que j'eus repris connaissance, je me levai sur mon séaut, et la symétrie des lits, la grandeur du local, la propreté des murailles, me causèrent une sorte de satisfaction; mais bientôt mes cheveux se hérissèrent d'horreur, ^and j'entendis retentir sous les linceuls un long cliquetis de ferrailles, et que moi-même j'agitai mes chaînes dans ma convulsion. Non, le pâle récit, la froide parole, ne peuvent donner une idée de ce spectacle d'agonie, de ces gémissements de malades, de ces râles de mourants, combinés avec les retentissements du fer des galériens. L'étemel anneau ne tombe <jue devant la civière et le dernier linceul; il nous étreint de son cercle glacé tant qu'une goutte de sang anime les artères de nos pieds ; et c'est pour voir cette autre page du bagne qu'un médecin ma guéri ! Qu'il vienne me tâter le pouls, ce n'est pas le bras que je lui donnerai! Ah! je ne suis qu'un lâche 1 j'ai trop parlé du suicide pour agir ! l'homme de cœur au désespoir ne s'impose point de lendemain. La première fois que je lus la lettre de Saint-Preijx sur le suicide, je devinai qu'il ne se tuerait pas. Ses dix pages de commentaires valaient mieux pour le sauver que la réponse de milord Edouard. ^

C'est cette idée de femme qui me retient encore à la vie par un inexplicable lien.

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Et ma mère aussi m'y retient; ma pauvre vieille mère^ qui pleure^ souffre et prie^ et qui a besoin de mes lettres pour vivre. Que la reUgion la console, car il n'est pas bouche humaine qui puisse adoucir pareille affliction ! Â soixante ans, après une vie toute do vertus, elle s'est vue flétrie en son fils ! Un écrivain a dit : c n est des maux si terribles et si peu mérités, qi e la constance même du sage en est ébranlée (1). » La constance de ma mère a été plus forte que son malheur : elle n'a pas désespéré de Dieu; mais cette fermeté de l'âme mine le corps et le tue. Pauvre f enune I tu ne verras pas ITiiver, l'hiver et ses douces soirées de causeries et de reversis. Eh bien ! je t'attends; hâtetoi de mourir, ma boime mère ; il ne manquait plus à mon horrible destinée que de faire des vœux pour ta mort!

Je suis en pleine convalescence.

J'ai pour voisin de lit un jeune homme bien philosophe, car il rit quelquefois : le rire est effroyable dans un hôpital de galériens. Je l'ai prié de me conter son histoire; mais elle était si longue que j'ai demandé le dénouement : l'extrême malheur n'a pas d'attention soutenue pour les longues histoires. Par un de ces jeux du hasard si commims dans les vies extraordinaires, et que les hommes sensés traitent d'invraisemblances romanesques, ce pauvre jeune Àomme, défiguré et vieilli par les chagrins, est le même que je rencontrai un jour si misérable à Paris, dans mes jours d'opulence et de bonheur. Je lui ai offert de l'argent qu'il a accepté de verve : son temps expire dans huit jours; mais cette perspective de Ûberté si prochaine ne lui donne aucune sorte d'émotion. Il s'est façonné

(4) Bernardin de Saint-Pierre,

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aux habitudes du bagne^ et le monde n'a plus rien à lui oflBrir que la liberté; c'est beaucoup pour ITiomme heureux, ou pour l'homme né avec rorganisation du travail; ce n'est rien pour le misérable que la nature a fait indolent, et que le bourreau a flétri. Cette idée de liberté m'a fait faire un retour sur moi, et je me suis dit : Oh! si j'étais libre!.. 6 Camille!., et ma mère!

Et je me suis entretenu toute la nuit avec mon voisin d'amour et de liberté.

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