‹ Le bonnet vert: L'ame transmiseChapitre 7 sur 23 · LB MONDE VU BU BA0NB · texte numérisé non relu

LB MONDE VU BU BA0NB

— Eh! pourquoi ne pourrais-je pas faire ma vie, ici, comme ailleurs !

Ai-je commis un crime qui fait monter la, rougeur au front, et qui enfonce au cœur le remords comme un poignard?

Non.

Le monde me plaint et ne me maudit pas.

Pourquoi serais-je plus sévère que le monde envers moi?

On adit ce vers je ne sais où :

Le crime fait la honte, et non pas l'échafaud.

Ce vers a été fait pour moi; je me l'applique sur le eœur comme un remède moral.

Je suis donc en position de vivre honorablement. Je puis marcher la tète haute, et regarder en face

les hommes vertueux qui vieimezit dans cette ménagerie de chrétiens pour se donner une heure d'émotion.

n ne tient qu'à moi de me regardemu>mme un homme libre et de me donner un demi-sièole d'émotions^ en contemplant^ 4 mon tour^ cette terra, bagne immense^ où Dieu, depuis Adam> a oondamné l'homme aux travaux forcés !

Ces pauvres hommes ! que je les plaiâs 1 aveo ^elle peine ils font leur vie! quelle amàre sueur ooUle de leur liberté ! quelle tristesse dans leur joie ! que d'ennuis sur leurs visages ! que de chaînes morales à leurs pieds et à leurs mains I

Leur bagne est assez vaste quand c'est une ville, il est bien étroit quand c'est un hameau.

J'ai vu des paysans, ils se levaient avec l'aube, ils jetaient un regard mélancolique sur une campagne qu'ils devaient arroser de leur» suèiirs à défaut de l'eau du ciel , ils laissaient tomber leurs têtes sur leurs poitrines, en songeant à cette brûlante journée de travail qu'ils accomplissent avec le soleil, et qui leur sera payée trente deniers I ils iront s'asseoir à une table dévastée où rien ne rappelle la nourriture de l'homme si ce n'est un caillou pétri avec du blé noir. Us entendront pleurer autour d'eux des enfants déjà vieux avant Tadolescence, et qui sont obligés de faire le semblant de vivre, parce qu'une mère les a mis au monde, sans y songer !

J'aime mieux mon sort que le leur.

J'ai vu des riches bourgeois passant la belle saison dans leurs terres.

Ils avaient lié à leurs chevilles des femmes d'une laideuridéale et d'un naturel d'Euménide ; des femmes qu'ils avaient épousées un jour par diversion d'ennui et par amour d'argent; et au dernier quartier de leur lune de miel, ils s'étaient précipités dans une ornière d'anthipatie conjugale qui devait les conduire au tom-

tB BONNET VERt. 59

beau. Chaque matin, ces femmes éternelles annonçaient à leur époux que le iour qui se levait ressem- Metait au jour delà veille; que ce jour serait semé de minutes épineuses qui s'enfoncent dans Tépidenne comme des lames de feu« en ne laissant Jamais au patient un seul intervalle de repos. Et ce jour expirait isaas toute la mélancolie sombre de ces crépuscules {ui seml)lent aainoneer Fagonie du solël et qui font d^ésespérer du lendemaia* La nuit veiMiM avec ses reioiital)les mystèj^eB d'alcôve, ses fades oaresaes aim- <^îiées au devoir, données par ordre du Code oivil, remues avec une distraction Témffué^, De port et d'autre, P^orodie de volupté, horreur de tout ce qui est amour ; ^t toujours, toujours, les mêmes heures sonnant sur l^s mêmes choses ! toujours !

J'ai vu des marchands dalîS leurs boutiques, autre Benre. Ils se levaient, les yeuî humides de sommeil, ^Is étalaieat des marchandises^ ils s'asseyaient et bâillaient en se réveillant> coiûme s'ils aUaient s'endorïWr.

Et ces pauvres gens regardaient leurs marchandises et les passants ; maïs les {tassants ne regardaient ni les marchands, ni les marchandises. Quelle vie de Wtique ! étouffante en été, glacée en hivar^ ennuyeuse toujours I

J^ai vu des conuner^ts et des industrielsdans leurs Comptoirs» Ils s'étaient écroués ett^-^mèmes comme leurs propres geôliers, dans des eages griaes^ et bar- )K>uillaient des inr^olio de grandeur icolossale; ils te^ ornent leurs écritures en parties doubles, disaient-ils; 4 ce travail, ils usaient les jours, les nuits^ les ans; ils se levai^t, et ils écrivaient; ils lif^ient des lettres ; ils examinaient des échimlillons de marclïandises; ils ^payaient des lettres de change ; ils ne les payaient pas; £Ls faisaient des circulaires; ils haranguaient leurs commis; ils apuraient des comptes; Us signaient des

US BONNET TEAT»

factures; ils étudiaient des prix-courants; ils méditaient sur les variations de Tagio ; ils célébraient les bien&its de Téconomie; ils courbaient leurs fronts sous Tannonce d^une faillite^ et ils disaient que :

L'homme est iait poor tratailler Ck)mme l'oiseau pour TOler.

Un jour^ ils montaient dans leur chambre^ leur portefeuille à la main^ ils se couchaient sur leur lit nuptial et mouraient en songeant au vaisseau des Indes qui n'était pas arrivé après trois mois et demi de voyage^ ayant relâché au cap le 26.

On inscrivait leurs vertus sur une épitaphe.

n. niT BOK Fiix,

BQR époux;

mm oonm était Vàsuji db toutb un ▼nTn.

n. DinoiHJisiT LA ooqiMiniJj

DtABB SA FATIIB,

IL fVT IM PÉBB BB fBS OMODS.

■A TBDTB raCOBSOLABLB LOI ▲ BOaHÉ CB

BBBBBS-^rOQB BB LA TQHBB :

IL BSI ABBITÉ LB rBBBBB.

El les veuves incoosolahles de ces épitaqphes se remariaieiil i FexpùratiQn du deuil avec un de c«« cœnr mis dont le dtfunt mari avail élé le pète.

J^si vu des millionnaiies qui sâDblaieDt prier Dieu ^voir pitié de knr bonheor; ils tMrmîffwt lems millions i deux maiiis^ se demmdml ce qirïl faJlaii en fidre> el» ifiès de mùies rMexîoDS^ fls n^'en liaisaimtriaiu Os fusaient hencoiip & Ueaes enthaise d^ poste; ils ezaminiient le dos d^lmiianpde po&- Mons; ik listt»t r<»BseigK de beunoop d'an^^ us mangeaient les testes de bemomy dd HUes dliftte, «I ils iq^aimnt «^ vopv^l

voyage, voilà ce qu'ils ont fait de toi ! Voyage ! noble excitation de l'âme et du corps ! seule vie de la vie! naissance de tous les jours! révélation de tous les instants ! extase emportée au vol ! otet ainsi que ton nom est prostitué sur la feuille du tarif des relais!

Ils arrivaient ces miUSonnaires, ils arrivaient un jour quelque part; je ne sais où; ici ou ailleurs : que leur importe à eux? voilà une ville, il y a un indouze (chez le libraire), qu'on nomme indicateur. On trouve, là, la nomendature des curiosités de la ville; l'auteur a indiqué par des points d'admiration toutes les merveilles à voir : et les voyageurs, leur cicérone à la main, se posaient comme des points d'admiration devant ces merveilles, et s'entredisaient : Voilà qui est beau ! très-beau !

Et quand ils avaient fait assez de lieues, ils rentraient chez eux pour raconter quelque chose à des voisins qu'ils appellent leurs amis. Et ces amis se révoltaient contre la tyrannie de ces contes de voyage^ et ils allaient respirer ailleurs.

J'ai vu des files de voitures versant à la porte d'un bal de ville un flot de danseurs et de danseuses. Ces gens-là paraissaient bien heureux, en entrant : et, à leur sortie, ils étaient tristes et pâles ; et ils bâillaient beaucoup; un orchestre déchirant avait jeté à leurs oreilles quatre ou cinq heures d'étourdissements harmonieux ; ils s'étaient rués les uns sur les autres, dans ane cohue brûlante, et dans un choc de quadrilles à briset les coudes et les pieds ; ils avaient adressé cent questions qui avaient perdu leurs réponses dans le fracas de la danse; ils avaient fait cent réponses qui n'avaient aucun rapport avec les questions; ils sortaient d'un rêve fou, d'un tourbillon dévorant qui donne toute sensation humaine, excepté le plaisir.

62 tB BONNBT yiEEt.

J'ai tu la foule traverser les villes dans les jours d^ fète^ et goûtant les charmes de la promenade.

Il n'y a pas au monde un plus mélaneolique ta — bleau* Quelle tirâtessedans ce flux et veflux de tètes^ Tîdes qui ont la stupide eunosité de voir^ et Tabsuid^ prétention de se faire voir !

J'ai TU des hommes et des femmes bien élevés s^ néunir le soir, dans un salou^ pour échanger leurs idées^ eft n'échangeant^ hélas ! que des paroles. Quelle «téiîlité de preposi Mftis qu'aufaient pu dire ces gens-là^ si T^er n'avait pas inventé la calomnie et la médisaneet Sans cène heureuse prévoyaneede l'enlefy la société humaine était muette éternellement; et ils appellent toiqours ces échanges stupides de paroles empoisonnées^ les délices de la eomerêàiion! <m allume vingt bougies pour éclairer ces turpitudes de salon doré. Done^ ils sont tous^ li-bas^ hommes et femmes^ à travers villes et champs^ ta^alnant les boulets de Veofltit, de la eupidité^ de l'ambition^ de la vesugeanoe^ de I^anui^ de la haine^ du travail^ de Toisiveté, de la débauche, de laconruption et détentes les variâtes des sept péchés mortels. Quel bagne ! quels condamnés !

Oh î qu'ils ont bien fait de m'exîler ici, dans cette île flottante! Puisqu'ils ont détruit les monastères, où me seràis-je r^ugié pour me faire un abri contre leur liberté?

Autmit de moi que d'air et de lumière ! quelle irradiation descend de partout sur mon domaine ! je suis le cénobite de cette thébaïde : j'ai cherché comme Jérôme l'oasis du désert, où jamais n'arrive le fracas du monde. Seul, j'ai ma libei1;é, cette liberté que tout esprit demande, et qu'il n'obtient jamais. Ma maison n'a point de voisin, mon salon n'a point de visiteurs, ma table n'a point de parasites, mon sommeil n'a point de sursauts, une armée veille pour ma sûreté.

* i^ BONNBT ynm* 63

paiee cpi'on me redoute ; et moi je ae craios personme. Je sois arrivé à cette heureuse position où Tiniortune étant épuisée^ il ne reste plus dans l'af eoir de jdace que pour les éyentualités du bonheur. Qui saiti peutêtre ce bonheur fantôme^ toujours poursuivît est ici^ sur ce ponton désert! Puisqpie^ deTaveudatous les hommes libres^ le bonheur ne se r^eoutre nulle par t^ il y a au moiiïs ehanee probable de le rencontrer aux lieux où personne ne Ta cherché. ^ Abîmer sa peu* sée dans \m recueillement obligé^ m faire envie à aucun^ exciter l'intérêt dans tous^ plaindre ceux qui vous pteigneat> Qoiitei&pler les yague^ m^eiuses du monde^ et les convulsives agitations de la foule de son isolement tranquille; méditer sur Tâiigme éternelle de la vie et de la création^ avec la crueUe v<dupté de sentir que jamais ces effî^ayants mystères u» se laisseront dévoiler} pardouner à Thonm^e^ et lancer au ciel des regards d -acmisalioa et de désespoir^ voilà tout ce qui peut consoler du malheur de vivre ; et ce n'est qu'ici^ loia des distoactions puériles, qu'on peut rencontrer ce quel^pie cibose qpai teiis§aû»}â à du b<Hiheutt -

ÏX

Uif V18ITBTO.

Un de ces hommes qui, dans les elioses, ne YOient jamais ce qu'il faut y voir.

Ce matin, un étranger vêtu de noir est venu promener sa vertu libre et son bonheur daas l'hôpital : c'est une galerie de tableaux comme une autirjB»

n était accompagné d'un planton, espèce de cicérone, ou d'aboyeur de spectacles forains. En entrant, le cicérone a dit :

« Voilà l'hôpital du bagne, monsieur.

— Mais c'est très-bien ! on n'est, ma f oi^ pas mal id. Est-il ancien cet hôpital?

— n a été bâti en 1784.

— C'est absolument la répétition de la salle du rez-de-chaussée, n'est-ce pas?

— Oui, monsieur : li-bas les gaides-chiourmes; id, les forçats malades.

— Mais c'est très-bienl II y afort peu de malades en ce moment.

— Soixante et un.

— Soixante et un scir six mille forçats... Voyons la proportion : en soixante, combien de fois six... c'est i peu près le centième; ce n'est pas beaucoup. Le régime alimentaire de l'hôpital est-il bon?

— Gomment, monsieur?

— Je TOUS demande siles malades sont bi^a traités?

— Ck)mme à l'hôpital de marine.

— Ah ! c'est bien ! c'est bien ! l'humanité, l'humanité! La Yue est fort belle d'ici; comment nonunez- Tous ces espèces de hangars, là-bas?

— Ge sont les cales couvertes pour lesyaisseaux en construction.

— Cest admirablement imaginé. »

Un galérien convalescent aborde le visiteur d'un air timide et lui dit :

— Monsieur, voudriest-vous m'acheter cette petite corbeille?

— C'est vous qui avez fait ce petit ouvrage-li? -*- Oui, monsieur.

— Avec du sureau ? avec de l'ébène? avec quoi donc est-ce travaîQé cela?

— Avec delà paille, monsieur.

LE BONinST VERT. 65

— Bien que de la paille 1 c'est prodigieux : ètes-TOos ^niste?

— Non, monsieur.

— Alors c'est d'instinct... effectivement, il a sur les yeux les protubérances des beaux-arts; et combien Tendez-Yous cela?

•^ Quinze francs, monsieur.

— Diable ! c'est un peu cher. Et que faites-vous de l'argent, ici?

— Ce qu'on en fait partout, monsieur : vous com« prenez bien que ma ration de trente onces de pain et de quatre onces de fèves ne me suffit pas à moi...

— En effet, c'est un colosse, une constitution athlé* tique. Et alors, avec de l'argent...

— Avec de Taisent, je vais chez le fricotier, où je mange comme un homme.

— Il a raison, le scélérat ! . . cependant, il ne faut pas encourager ses penchants vicieux. . • Allons, laisse-nous tranquilles. » Le galérien sort.

a Dites donc, monsieur le cicérone, n'avez-vous pas ici quelque forçat curieux t. . de ces gens qu'on lit dans la gazette?

— Mais si..... tenez, voilà le fameux Lamour, celui qui arrêtait les voyageurs sur la route de Plombières.

— Je ne le vois pas bien en face : ne pourriez-vous pas lui dire de se tourner de mon côté ?

— Ah bah I vous croyez que je suis un maître d'école, ici ?

— Tiens, c'est singulier! Alors je vais m'approcher...

— Prenez garde, il vous dira quelque sottise.

— A un homme comme moi?

— A tout le monde : il se gênerait peut-être!

— Mais j'irai me plaindre à M. l'intendant, pour inquel j'ai une lettre de recommandation.

66 VR BONIfST TERT.

— Cane tous ôterait pas les sottises... Teii0Z> moiLr^ sieur, voilà Gravier.

— Gravier!., je connais ce nom».*

— Gravier du Pétard.

«— Ah! j^y suis ! Comment, il est bossu! je ne savais pas qu*il fût bossu. Ah l c'est Gravier 1 Je suis bien ais^ de le voir de près... Il lit, il Ut»., qud diable de livr^ peut-il lire?

— Oh! vous pouvez Taborder, il est honnête, ce — lui-là.

— Je vais Taborder... Hmn! hum!». Eh bien!., mons... malheu... Ah! c'est M. Gravier; vous lisez... Eh ! ^ fait passer le temps, n'eslrce pas?

— Oui, monsieur, répond Gravier.

— Y aurait-il de Tindiscrétion à savoir quel livre...

— Si cela vous intéresse, c'est Rousseau.

— Ah I Rousseau de Genève, le philosophe?

^ Oui, monsieur. Bonne lecture mx gantes t

— Pourquoi?

— Parce qu'elle ne console pas.

— Tiens, c'est drôle; je croyais, inoi> qu'il faut avoir des consolations dans le malheur.

— Oui, dans le malheur, mais non pas dans les ga« 1ères.

— Je ne comprends pas.

— Tant pis. »

Et Gravier fit un signe de tMe, comme pour donner congé au visiteur.

L'interrogant étranger tira de sa poche an joli portefeuille maroquin vert, en disant : C'est fort eur? eux toutes ces réponses ; jo vais écrire tout cela, parcf que cos pnits détails amusent en société.

Il s'aiTêta court et pâlit. En prenant une chaise au pied de mon lit, il rencontra mes yeux et la foudroyante expression de ma figure ; au même instant toutes les chaînes de l'hôpital s'agitèrent sous les lin-

LE BONNST YBRT. 67

^uls. — Misà^abk I m'écriai-je, de la pauvreté «t de ^'énergie avec toû cœur froid, et ta serais ferré ici; c'est ^^ fortune de ton père qui t'a sauvé!

X.e visiteur n'écrivit rien> ^ sortit; il m^avait re- ^^Bnu : c'était un de mes jurés.

UNS I)ÉSTIK:É£«

<x Je sors dans dnq joufs, m'a dit mea voistki ; aves- >fOQS quelq[ue ordreà me domhdr?

— Aucun.

-^ Aucun ! réfléchissez him.

-> C'est tout rétéchi.

— - Mais, si je puis vous être utile pour..;

— Ah ! . . j'y songerai. . . j'ai besoin de quelfoes conseils... et ici, je ne sais tr^ à qui me fier..é

-^ Bah 1 vous trouverez plus de discrétion ici que dans le monde. Je vous présenterai ce soir au vieux Garon... il a l'expérience de ces choses, luî*»» quarastd ans de sesrvice au bagne !

"-^ Je ne veux |ms être présenté i ce vieux brigarà^

— Chut, imprudent! il n'y a point de brigands ici^ nous sommes tous frères^

-^ Veux4u te taire, misérable !

— Qb.\ vous pouvez m'insulta, moi; je suis d'ai^ pain à tout; et quand vous aurez mangé dix ans les fèves de cet hôtel, vous serez comme moi : rien ne démoralise un homme comme les fèves et un argousin.

— Et pourquoi ne se tuait-ils pas tous ?

— Ah! l'espoir les fait vivre; et puis^ pourquoi se tuer? Il y a des douceurs attachées à l'état; et la vie passe ici comme ailleurs : on la regrette mdns quand il faut mourir, c'est autant de gagné : voilà la philo^

68 us BONNET TERT.

Sophie de ce pays. Que diable! j'avais vos idées, moi aussi, en entrant, et je me suis apprivoisé; j'ai eu de l'honneur autant que vous ; mais le destin ! « •

— Ah ! ils disent tous cela.

— Ha M, c'est une accusation raisonnable.

— Et commode pour les scélérats.

— Hais dites donc, l'ami vertueux, est-^ une bonne œuvre de charité qui vous a fait gagner votre bonnet vert?.. Ne vous fâchez pas : voulez-vous me frapper, voilà ma joue. H y a douze ans qu'un soufflet reçu m'avait donné la jaunisse; aujourd'hui, je m'en soucie comme d'un baiser. Je suis mort à tout.

— Et tu as une famille? un frère? une sœur? des amis?

— Je n'ai plus que moi, comme vous voyez, ce n'est rien. J'avais des parents, des parents bien chers; ils sont morts...

— De chagrin?

— De chagrin : pauvres gens I

— Et tu pleures ! tu te fais plus méchant que ta n'es.

— Non, je ne pleure pas; je suis un homme vil, un misérable, et je veux travailler à m'avilir davantage; c'est ma consolation... J'étais honnête, il y a douze ans environ; oui, douze ans, le 15 mai 18...

— C'est singulier de préciser l'époque.

— Ah ! vous trouvez cela singulier 1 eh bien! écoutez mon histoire ; elle sera courte : ne vous alarmez pas.

— Contez votre histoire.

— Avant de commencer, je suis bien aise de vous faire une question. Savez-vous pourquoi les Turcs perdirent la bataille de Petervaradin I

— Quelle diable de question?

— C'est une question comme une autre, tant que la réponse n'est pas connue.

îiB BONNET VERT. 69

•^ Eh bien, non.

— Alors, je vous apprendrai qu'elle fut perdue ce qu'un bonze, allant se baigner dans le Gange^

Tança le pied gauche au lieu du droit.

- Oh ! c'est une vieille histoire que j'ai sue dans l6 mps.

— Bon î je vous ferai grâce de la série de chahions ^ai conduisent le raisonnement du pied du bonze à '3a bataille perdue; mais j'en fais le texte de mon his- "toire. Moi, je suis au bagne, parce que j'ai lu un traité ^u docteur Pinel, sur le banc de pierre qui est adossé ^ l'enclos des Chartreux, dans le jardin du Luxem- 2)ourg. Veuillez bien suivre les chaînons de ma destinée.

« J'étais le plus studieux de tous les élèves qui as- « siègent les chaires et les amphithéâtres de Paris; « j'étais l'orgueil de mes professeurs et la joie de mes a vieux parents; mon unique passion était la médea cine, mes plaisirs une représentation par mois à a l'Odéon.

« Un jour, c'était le 15 mai 18.., par un temps « malheureusement beau, je descendis de ma man- « sarde pour aller étudier un livre du docteur Pinel, dans le jardin du Luxembourg. Je fus arraché à ma a rêverie par le froissement d'une robe, et je vis une a figure éblouissante de frsdcheur. Je me levai machi- « nalement et suivis la jeune femme comme i mon a insu.

a Elle descendit la rue deTournon, la rue de Seine, a prit à droite la rue Dauphine, et se glissa légèrea ment sous une porte cocbère du numéro 36, vis-àa vis la rue Christine. J'entrai au café du coin, et, « l'œil collé â la vitre, j'attendis je ne sais quoi. Au a bout d'une teure je sortis et remontai lentement a vers mon hôtel, où cette ravissante image brûla mon « sang toute la nuit. Le lendemain, à la même heure^

a j'étais posté au jardin du Luxembourg^ plutftt par a souvenir que par espoir, lorsqi»e je vis la même « dame descendre vers la rue de Toumon, en coc( toyant le grand bassin. Me voilà de nouveau sur ses « traces : elle suit le chemin de la veille et se glisse a dans le même hôtel, avec une précipitation qui a avait quelque chose de mystérieux. Cette fois, j'entre « dans la cour presque au même instant qu'elle; je a tourne la poignée d'une porte grillée, qui venait dô a se refermer d'elle-même, et je me trouve dans un© a petite salle, ignoble à voir, et dont les murailles a sont couvertes de chapeaux; deux hommes assis mo c( regardaient. Persuadé que je suis dans rarrière- « boutique d'im chapelier, je prends du sang-froid, « et je prie ces messieurs de me faire voir un chapeau, a — Quel chapeau? me dit en se levant un honmie a grand, sec et sérieux. — Eh ! un chapeau comme a les autres, répondis-je... à la mode. -— G^esf bon, a monsieur, c'est bon, dirent-ils tous les deux ence semble, passez votre chemin; et, au signe qu'ils a firent, un gendarme sortit d'un cabinet sombre, me c( poussa dans la cour, et ferma le vitrage sur moi. Je « cherchai la loge du portier; ni loge ni portier : c*éc< tait un hôtel unique dans Paris.

a Mon imagination s'exalta; je voulus me rendre a raison de ces choses étranges, approfondir quels c( rapports pouvaient exister entre ces hommes, à face c( dure, ces chapeaux, cette salle ignoble, cet insolent a gendarme, et cette femme céleste plus ravissante a encore qu'hier. Toutes mes conjectures ne nae satis- « firent pas, et, dévoué d'impatience, je me décidai à « attendre la sortie de mon inconnue, dussé-je me et promener dans lame jusqu'au lendemain.

a Deux heures s'étaient écoulées^ la nuit et le a brouillard obscurcissaient la rue Dauphine ; plus a hardi dans les ténèbres, je m'assieds sur la born^

c même de ITiôtel, et, pour me donner une conte- « nauce, j|*engage la conversation avec un conducteur « de cabriolet stationné devant moi. Je languis peu à a ee nouyeau poste. Au coup de cinq heures et demie a la belle mystérieuse arriva lestement sur le seuil de ce l^ôtel^ ellb monte dans le cabriolet, en me f roisa sant de sa robe et de son châle. Dans une minute, « je me trouvai seul ; le cheval se précipita au galop a veys le carrefpur Bussy, et tout disparut.

« Ge fut ma vie pendant quinze jours; cours, am- « pbi&éâtre, Dubois et Pii^el, douces études du cabia nat^ tout était délaissé; pies professeurs m'avaient « écrit des lettres amicales {auxquelles je n'avais pas « répondu; nda passion était anveloppéede trop de « singularités pour me laisser ce sang-froi4 qu'âge i rétude. Vingt fois je voulus aborder au Luxemf bourg rinix)nnue, mais un scrupule me retint; je 4^ craigms d'attenter ^u mystère de ses promenades, f et de me perdre à tout jamais dans son esprit.

m Cette incertitude était accablante : un soir je pris « rénergique résolution de la suivre, de franchir de € vive force la salle des chapeaux, et de monter aux < étages supérieurs où sam doute les renseignements a ne me manqueraient pas : pour les payer, j'avais « dans ma bourse toutes mes économies, douze pièces c de vingt francs.

a Je m'enveloppe de mon carriok, j'affecte une déc marche militaire, j'ouvre le vitrage d'un air décidé, a et, sans écouter les cris des deux gardiens, je pousse « une seconde porte et je me trouve dans une salle « pleine d'hommes muets et debout. Au même instant, « une main arrache mon chapeau, et glisse dans la f mienne une petite plaque d'ivoire jaune avec on « numéro. Tous les regards se tournent vers moi, un « ricanement général m'accable; n'osant rebrousser « chemin, je longe le mur, la tête haute et le refrain

72 us BONNET YEET*

a à la l)Ouche^ une nouvelle porte s'ofDre i mol^ je la « franchis... et si jamais la foudre m'écrase, comme ^ je Tespère, je serai raide de stupeur comme devant 4r rétrange tableau qui frappa mes yeux.

ce Trente dames étaient assises autour d'une im- « mense table verte, toutes dans un silence effrayant, « et les yeux fixés sur des cartes qu'un hideux ban- € quier déroulait devant lui. Chaque joueuse assem- « blait des cartes rayées et pressait une pile de petits a écus, et ma belle inconnue frappait le tapis de son « poing blanc et potelé, avec une expression épilepa tique de douleur qui ne frappa que moi. Pois, se a levant avec dépit, elle dit d'une voix harmonieuse: « Quand ce gros monsieur taille, il y a dix refaits par « heure; voilà vingt masses que je perds sans gagner « un seul paroli !

« Je m'attendais à une insurrection générale de « joueurs, de joueuses et de banquiers : tout lat a calme. Le gros monsieur ne fit aucun signe d'impa- « tience, aucune tète ne se leva, on n'entendit que le « cliquetis argentin des écus refoulés par un lAteau « d'acier. Ma belle incomiue avait disparu. Sa chaise c était vacante, je m'y précipitai avec transport, et je « m'assis comme un furieux. Au même instant, un « gros homme chauve me jeta des cartes rayées sous a le nez, et m'ofirit de longues épingles fixées à la « manche de son habit : j'acceptai machinalement. Le « banquier me présenta la coupe ; je coupai, il me re- « mercia. Une dame, ma voisine, laide et vieille, se « pencha vers moi en me disant : a Êtes-vous heu* « reux à la coupe î — Oui; Madame. — Alors je vais « jouer le tiers et tout; je crois que vous jouez la i^ « rie, vous. Monsieur? — Quelquefois, Madame. — a Ck)nune madame Duverger; elle a beaucoup perdu « aujourd'hui. — Ah! cette dame qui vient de € partir est madame Duverger? — Oui, Monsieur,

< veuve d^an colonel^ él ce qu'elle dit du moins. » a Alors une voix aigre comme celle d'un huissier ^ nous imposa silence. Pour étouffer ma confusion^ je « jetai vingt francs sur le tapis; c'était prendre mon Mi inscription de galérien I

a Yoiidez-vous en savoir davantage^ maintenant?» « — Non^ lui ai-je répondu : je devine à peu près a tout.

— a Trois mots encore. Mon amour s'évanouit; je « devins effréné joueur et faussaire un an après : me a voilà ! Que dites-vous de mon étoile? Pour moi j'y a ai beaucoup réflécM^ et les loisirs ne m'ont pas a manqué pour cela. J'en ai conclu qu'il y a dans ce a bas monde deux sortes d'hommes bien distincts, a Les uns naissent et vivent sans que le ciel ait l'air a de se soucier d'eux; ils ont une vie bien monotone, a dont tout le bonheur est dans l'absence du malheur; a les autres^ au contraire, semblent être nés pour être a les hochets de quelque malin génie; leur existence est un cahotement perpétuel ; tout leur vient à mai ; a chacim de leurs jours a sa physionomie particulière ; a les incidents non prévus leur tombent comme dans a une tragédie. Toujours l'inverse de la chose attena due, toujours le côté noir de la chance sur laquelle a ils jouent; toujours l'orage quand leurs voisins ont un ciel pur. Et, souvent, quelle est la cause première qui détermine cette échelle sans fin de cahoa tementsî Une vétiUe, une feuille qui tombe, un paa piUon qui vole : allez vous méfier de si peu ! Si ma a fatale banquette du Luxembourg eût été placée deux a pieds plus loin, je ne serais pas ici. »

Mon voisin était tombé dans l'abattement de la rë* verie : il y avait peut-être du repentir dans ce sUence^ je le respectai»

74 lE BONNET VERTé

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