‹ Le BorinageChapitre 2 sur 9 · DESSIN INÉDIT DE CONSTANTIN MEUNIEH · texte numérisé non relu

DESSIN INÉDIT DE CONSTANTIN MEUNIEH

PREFACE Camille LEMONNIER

Je ne préjuge pas, je ne sais pas ce que sera ce livre. J’écris ces lignes simplement pour rendre hommage à l’idée qui lui a donné naissance. Celle-ci est belle ; elle émouvante, elle est fraternelle. Sans doute elle inspirera aux écrivains qui décidèrent de la réaliser, des pages pathétiques et vivantes. Elle exalte le sentiment éternel de la terre ; elle est la louange d’une contrée qui n’est comparable à aucune autre. Ceux qui ont vécu un peu de temps au pays borain ont senti se révéler à eux un accent de beauté fait de vaillance et de mélancolie, de misère et d’héroïsme. Le contraste permanent de la vie et de la mort le met plus près de notre sensibilité, et à lui-même, prête une sorte de sensibilité humaine. L’homme ici n’est pas effacé par le spectacle extérieur ; il ne cesse pas d’être visible à travers les multiples et prodigieuses activités de la contrée ; il fait si étroitement partie des milieux, que ceux-ci semblent l’avoir modelé selon leur structure... C’est à ce titre qu’on peut l’appeler un pays d’humanité par excellence.

L’homme et la nature y sont aux prises dans un éternel corps àcofps. Chaque jour oppose aux résistances des forces, l’effort d’innombrables milices. Sans cesse, aux régions de la mort et des ténèbres, elles s’avancent : combats sans merci ! Pareille aux hydres poussant du fond de leurs cavernes des mugissements qui faisaient pâlir Thésée, la terre gronde, rugit, halète, se défend par de terrifiantes hécatombes contre la horde envahisseuse. Mais l’abîme de ses centuples gueules a beau vomir le feu et la mort, celle-ci toujours plus avant descend aux abîmes d’éternité, avec ce visage impavide des premiers navigateurs violentant la virginité redoutable des mers.

On comprend ce qu’une pareille prédestination peut faire d’une race d’hommes opiniâtre, résolue, téméraire, rebelle aux défaillances et douée de l’énergie qui recule les bornes de l’activité humaine. Il faut avoir vu le permanent miracle de cette grande industrie du charbon allant fouiller, par le moyen des énormes puits qui à eux seuls tiennent déjà du prodige, les entrailles les plus secrètes du sol ; être descendu aux vertigineuses profondeurs où vit un peuple de kobolds, toujours à un doigt d’être précipités dans l’immensité béante du gouffre, broyés sous des avalanches de schistes et de psammites, ou foudroyés par l’artillerie du grisou ; puis encore, avoir assisté à ces affreux lendemains de cataclysmes, quand la mine volée en éclat s’est de haut en bas éclaboussée de la

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Pau

moelle jaillie des cervelles et que des villages entiers pleurent des pères, des frères, des époux, les assises écroulées du loyer domestique ; il faut enfin avoir observé, après la stupeur et la consternation de ces grandes calamités publiques, le calme qui se refait petit à petit dans les esprits, le courage solide, le dédain et l’indifférence de la mort, la fidélité à la çonsigne qui, à peine la dernière bière coulée en terre, ramènent aux sinistres cavernes, où les leurs trépassèrent, ces admirables soldats du devoir, pour sentir quel puissant concours de semblables hommes apportent à la prospérité d’une nation.

Il n’y a pas d’exemple que, à la suite d’un de ces horribles drames qui se jouent à cinq ou six cents mètres sous terre, presque aux limites de l’organisme terrestre, avec les Furies exterminatrices de la création pour acteurs, un de ceux qui ont échappé à la catastrophe déserte le poste où, face à face, il a vu un instant le funèbre rictus de la camarde lui apparaître à travers la sanglante apothéose des ténèbres soudainement incendiées. Ces renaissants périls, cet héroïsme qui s’ignore, cette sorte d’impassibilité devant les destins inexorables ont graduellement composé une humanité éprouvée, d’un acier passé au feu, et qui résiste à toutes les épreuves.

Le Borinage ! J’étais venu là un jour avec Constantin Meunier. Ce n’était pas la première fois que je le visitais ; mais je n’avais pas été touché encore en mes racines par l’extraordinaire beauté brusque et souffrante qui se dégage de ses aspects. On n’aime pas toujours tout de suite ce qu’on doit continuer à aimer pour la vie. Celui qui devait devenir le pensif et sensible introducteur des plèbes dans l’art, à peine lui-même connaissait ce pays noir qui allait devenir pour lui la cause d'une expression nouvelle de l’humanité.

Nous montâmes à la tourelle du château de Mons. Sous un lent et incessant déluge de charbon, l’air s’estompait de teintes fuligineuses qui décoloraient la tiède après-midi ; une suie éternellement projetée des hautes cheminées recouvrait des campagnes qui, dans un remous d’incessantes fumées, apparaissaient anémiques et dévastées. La sensation fut si forte de nous trouver brusquement devant ces horizons calcinés au bas desquels en tous sens s’étageaient des buttessombres, que nous demeurâmes longtemps sans parler. C’est que de l’endroit élevé d’où nous dominions la grande plaine industrielle, s’apercevait le cœur même de l’émouvante région charbonnière.

J’écrivais un peu plus tard dans ma Belgique : « Du côté de Charleroi, dans cet autre cratère toujours en éruption et qui vomit du charbon, du fer, un fleuve igné de matières incandescentes, l’industrie houillère s’entremêle aux verreries et aux laminoirs ; mais ici elle est seule et règne en maîtresse absolue sur toute la contrée qui s’appelle le Borinage. Aucune diversion au grand œuvre ténébreux de l’extraction du charbon : toutes les activités, toutes les intelligences, tous les capitaux, penchés sur le gouffre où, de cinq minutes en cinq minutes, s’engloutissent les petites cages chargées de wagons, comme de la vie qui s’enfoncerait dans les ondes d’un monstrueux Erèbe, regardent remonter l’or noir arraché par l’infatigablepic des mineurs aux caverneuses Cal ifornies englouties dans l’empire même des limbes. Les coups de piston de la machine qui active cet incessant va-et-vient

des cages montantes et descendantes, rauque symphonie qu’on n’oublie plus une fois qu’elle vous a déchiré l’oreille, ont l’air d’haleines furieuses rythmant la palpitation de cette vie du fond. Par moments, un beuglement d’auroch blessé monte des entrailles du sol, comme le cri de douleur et d’agonie de la terre violée. Et tous ces cris auxquels s’ajoutent le tonnerre des wagons poussés à toute volée sur les plates-formes, les sonneries qui signalent le départ et l’arrivée des cages, le ronflement de volants tourbillonnant comme de gigantesques meules, et au fond des galeries, le roulement des berlaines cahotées sur des rails par des genets d’Espagne ou précipitées sur les plans inclinés, forment dans l’air une prodigieuse clameur, pareille à celle que poussent, dans les champs de bataille, les vaincus terrassés sous le genou des vainqueurs, cependant que des cheminées béantes comme des gueules qu'ouvriraient une légion de pythons jaillissent des tourbillons de fumée et de feu. »

Partout, l’horizon est cabossé de grandes buttes, ampoules poussées à la surface du sol sur la fermentation souterraine : ce sont les « terris ». Chaque jour les augmente du tassement des schistes qu’on enlève de la bure et des escarbilles crachées par les machines. Quelques-uns atteignent la hauteur de petits monts à cônes brisés, avec des flancs demi-éboulés et des sillons ravineux. pareils à d’énormes écorchures. Un feu sourd bout constamment sous les rugueuses parois, braséant en vols d’étincelles qui, la nuit, piquent de points rouges ces espèces de grandes taupinières obscures. A la longue cependant la nature reprend possession de leurs bosses chauves, prodiguant alors les semailles de graminées dans les creux, accrochant des racines d’arbres entre les pierres et sur la nudité brûlée des pentes finissant par jeter le verdoiement d’une forêt toute vive qui se balance, ondule et flotte en longues chevelures dans l'immobilité vide et noire de la contrée.

Si loin que va le regard, il rencontre une plaine hérissée d’installations industrielles dressant des bras, des moignons, des roues, des tubes, tout un outillage compliqué qui est comme l’anatomie extérieure de ce grand organisme quasi -animal de la bure. N’a-t-il pas un estomac, sa dévorante chaudière, des poumons, ses hautes cheminées rejetant des haleines enflammées, des intestins, ses galeries creusées dans le schiste et ramifiées dans tous les sens, une respiration sensible, celle que font passer dans son énorme larynx les coups de vent furieux de ses volants ?

Un livre comme celui qui vous est proposé ici, avec de telles assises de

grandeur, de misère et de souffrance, avec tout ce que la mort perpétuellement

affrontée ajoute de menaçant et d’héroïque à la vie, ne peut manquer detre

une utile leçon d’humanité.

Tout le Borinage, au surplus, n’est pas dans ces spectacles violents et ces images exaspérées : la race d’hommes poussée parmi les contrées boraines a la gaieté sonore et tranche. Ces héros tranquilles gardent aux lèvres, dans leurs visages que la houille, plutôt que l’âme, rendit farouches, un rire qui ne s’en va que dans la contraction tragique des coups de grisou et la grimace pathétique des larmes répandues sur des frères immolés.

Ce sera l’affaire des écrivains du recueil de vous initier à la beauté de ces

natures simples, cordiales, rudes autant que sincères, et qui, dans tout ce noir d’un pays aux apparences hostiles et bourrues, m’évoquent, — commeleurs courtils verts où, sous la pluie des cendres, s’épanouit l’été parfumé des roses, — une fleur d’humanité brave, franche, joviale, arrosée du sang rouge des races qui n’abdiquent pas.

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