SÉJOUR D'ÉTÉ SUR LES RIVES DU BOSPHORE
Sensations que Ton éprouve lorsqu'on se transporte en été du Bosphore à Constantinople. — Différences remarquable entre les températures estivales de ces deux parages. — Causes de ces différences. — Agitation atmosphérique. — Prédominance des vents du' nord et appréciation de leur force. — Action réfrigérante des vents sur la température de la partie septentrionale du Bosphore. — Température d*été, comparativement trèsbasse, de Tliarapia. — Comparaison de cette température avec celle de quelques localités du Rhin et de la Suisse. — Réflexions sur les conditions où se trouverait l'étranger pendant Tété sur les rives du Bosphore. — Avantages et inconvénients. — Communications entre Constantinople et le reste de TEurope. — État actuel du système de réforme à Constantinople. — Fuad Pacha. — Nombre pou considérable de monuments d*antiquité à Constantinople et sur le Bosphore. — Aperçu des événements qui y ont fait disparaître les traces du passé. — Le Bosphore considéré sous le point de vue politique. — Chances de stabilité que présente la Turquie.
Dans les chapitres précédents , je me suis occupé de l'appréciation des éléments principaux qui constituent le climat de Constantinople et du Bosphore; il ne me reste maintenant qu'à faire ressortir un dernier trait qui le caractérise : c'est la différence remar-
quable de température entre la partie du Bosphore qui avoisine la capitale ottomane, celle-ci elle-même, et les parages situés plus prés de l'embouchure septentrionale du détroit. Non -seulement parmi les habitants de Constiintinopie qui viennent passer régulièrement leur été sur le littoral du Bosphore, mais encore parmi les étrangers qui ne s'y sont arrêtés que quelques jours pendant la saison d'été, il n'est personne qui n'ait eu occasion d'apprécier les brusques sensations que l'on éprouve lorsque, par une chaude journée de juillet ou d'août, on se transporte des rives du Bosphore dans la capitale ou dans l'un de ses faubourgs. Le contraste entre les impressions que l'on reçoit pendant ce rapide trajet (surtout en bateau à vapeur) est presque aussi tranché que celui que présenterait l'action successive de deux régions situées sous des latitudes différentes; et cependant l'espace que Ton parcourt n'a qu'une vingtaine de kilomètres de longueur, et, de plus, n'offre aucune variation de niveau susceptible de justifier un changement appréciable dans la température. Aussi le fait est patent et n'exige aucune preuve; mais, pour prendre j)hice dans les fastes météorologiques, il aurait besoin, comme tous les phénomènes de cette nature, d'être exprimé en quantités précises, ou, en d'autres termes, il faudrait déterminer par des chiffres d'une exactitude, sinon mathématique, du moins approximative, la différence entre les moyennes estivales de certains points du Bosphore et de celles de Constanlinople. Or, bien (pie le nombre d'observations de ce genre ne soit pas assez considérable pour offrir uu
résultat rigoureux, toutefois le peu que nous possédons à cet égard suffit pour nous permettre d'en tirer quelques conclusions intéressantes.
Cinq des seize années d'observations résumées dans ma Table X se rapportent à Constantinople; ce sont les années 1847, 18ft8, 1853, 1858 et 1859*; toutes les autres se rapportent à trois villages situés à environ six kilomètres au nord de cette capitale, savoir : Bebek, Ortakoï et Kouroutchesmé. Il en résulte que les observations relatives à Constantinople et au Bosphore n'offrent pas de termes de comparaison bien rigoureux, d'abord parce qu'elles n'ont pas été exécutées simultanément sur les deux points, ensuite parce que, même dans le cas où cela aurait eu lieu, celles de Constantinople sont trop peu nombreuses eu égard à celles du Bosphore. Il est vrai qu'en ce qui concerne la simultanéité, nous avons les observations de deux années, 1858 et 1859, qui peuvent satisfaire à cette exigence, attendu que, pendant ce laps de temps, M. Ritter a fourni des observations effectuées simul-
1. Celles de 1867 et 18/i8 à Péra par moi, celles de 18/i8 et 1869 dans le même faubourg, par M. Ritter, et celles de 1853, à la pointe du sérail, par M. Grellois. (Voyez mon Asie Mineure, w partie, Climatologie.)
tanément à Kouroutchesmé et à Péra; malheureusement cela ne ferait toujours que deux années d'observations rigoureusement comparables. Dans cet état de choses, pour obtenir un résultat tant soit peu approximatif, il ne nous resterait d'autre ressource que d'établir un parallèle entre la moyenne estivale des cinq années d'observations faites, en été, soit à Péra, soit à Constantinople mémo (dont deux seulement simultanées), et la moyenne estivale d'un nombre égal d'années d'observations fournies par les localités de Bosphore, Bebek, Ortakoï et Kouroutchesmé, en choisissant parmi les années relatives à ces dernières les plus rapprochées de celles qui se rapportent à Péra (Constantinople), et par conséquent en ajoutant les années 18/i9, J851 et 1852 aux années d'observations simultanées de 1858 et 1859. Or, voici comment se grouperaient les moyennes estivales des cinq années du Bosphore et des cinq années de Péra (Constantinople) :
Bosphore. Péra.
Moyenne des 5 années. 21.3 23.0
Différence en plus pour Péra 1 .7
ET GONSTANTINOPLE. 323
Malgré Tinconvénient très -sérieux que présente un parallèle entre une série d'années qui ne se correspondent pas sufTisamment, il résulte cependant de ce qui vient d'être exposé que, sur cinq années opposées les unes aux autres, bien que séparées par des intervalles de deux à trois années, toutes, à l'exception d'une seule (1859), offrent cette particularité que les moyennes estivales du Bosphore sont notablement inférieures à celles de Péra (Constantinople), en sorte que la moyenne quinquennale des premières est presque de deux degrés inférieure à celle des dernières, résultat assez important lorsqu'on considère qu'une différence semblable correspondrait presque à la différence de quatre degrés de latitude, taudis qu'elle est produite ici par une distance de cinq à six kilomètres seulement; car telle est à peu près la distance de Constantinople aux villages de Bebek, de Kouroutchesmé et d'Ortakoï. Il faut donc que l'action réfrigérante que subit la température estivale de ces localités soit déterminée par des causes très -énergiques. Il est probable qu'en tète de ces causes figure le volume considérable d'air, comparativement froid, qui se précipite des vastes surfaces de la Russie à travers le Bosphore , et y acquiert un mouvement plus rapide, en raison du rétrécisse-
ment du canal qu'il est forcé de parcourir, ce qui donne lieu à deux phénomènes très -propres à abaisser la température de cette partie du détroit, savoir : la prédominance des vents du nord, et la vitesse avec laquelle ces vents se meuvent, en favorisant par là le renouvellement successif des couches d'air froid. Ces deux phénomènes sont suffisamment constatés par les observations de M. Ritter, bien qu'elles n'embrassent qu'une série d'années assez peu considérable; aussi les résumé-je ici, en donnant pour les étés de 1858, 1859, 1860, 1862 et 1863, le nombre de jours de vent et la direction dominante de ces derniers , tout en me bornant à l'indication des quatre vents cardinaux, de sorte que ce que je signale comme vents de nord ou de sud comprend les vents nord-est, nord-ouest, sud-est, sud -ouest, etc.
Juin 28 Jours de vent, dont 16 N. 10 S. 1 E. 1 O.
Juillet.... 31 — — 13 13 5 »
Août 31 — — 23 4 1 3
Totoux.. 90 — — 52 27 7 4
Juin 30 Jours de vent, dont 11 N. 17 S. 1 £. 1 O.
Juillet.... 30 — — 24 5 1 >i Août 2i — — 15 1 8 »
Totaux.. 84 — — 50 23 10 1
Juin 21 jours de vent, dont 18 N. 3 S. » E. » O.
Juillet.... 22 — — 17 5 » »
Août 27 — — 25 2 » »
Totaux.. 70 — — 60 10 » »
Juin 30 Jours de vent, dont 19 N. 11 S. » E. » O.
Juillet.... 31 — — 28 3 » » Août 28 — — 23 5 » »
ToUux.. 89 — — 70 19 » »
Juin 29 jours de vent, dont 21 N. 8 S. » £. » O.
Juillet.... 30 — 27 3 » » Août 31 — — 23 8 » »
Totaux.. 90 — — 71 19 »i »
Les faits suivants résultent de ce tableau :
1* Sur 460 jours dont sont composées les saisons estivales des quatre années précédentes, Tatmosphère était à l'état de calme seulement pendant cinquante-sept jours; tandis que pendant tout le reste, c'est-à-dire pendant ÙOS jours, elle s'est trouvée plus ou moins fortement agitée.
2" Sur les Û03 jours de vents, plus des deux tiers étaient des vents de nord.
La saison estivale du Bosphore est donc éminemment venteuse , avec une prédominance considérable des vents de nord.
Maintenant, pour ce qui concerne la deuxième action réfrigérante que subit la température du Bosphore,
c'est-à-dire le degré de vitesse avec laquelle se meuvent les masses d'air qui traversent le canal, l'appréciation de ce phénomène ;\ l'aide de chiffres ne repose malheureusement que sur un très -petit nombre de calculs. Toutefois, comme il ne s'agit ici que de formuler en langage scientifique un fait des plus évidents et des plus appréciables par les sens pour tous ceux qui n'ont môme passé que quelques jours d'été sur les rives du Bosphore, les observations publiées à cet égard par M. Ritter pour l'année 1858* offrent déjà un caractère passablement concluant.
Sur le nombre total de jours de vents qui composent presque exclusivement l'année 1858, dans laquelle on ne note que dix-huit jours de calme, les trois mois de l'été comptent, ainsi que nous l'avons vu (p. 324), 90 jours de vents, parmi lesquels 77 (dont plus de la moitié vents de nord) ont soufflé avec une vitesse de cinq, six et huit mètres par seconde, ce qui dans le langage des marins constitue une brise très - fraîche ; quant aux autres 13 jours de la saison d'été, la vitesse du vent était de deux à quatre mètres par seconde.
Ainsi , autant du moins que l'année 1858 peut offrir une mesure pour les autres années, ce qui est assez admissible en raison de la régularité que les vents ont dans cette contrée, on pourrait conclure que, sur le littoral du Bosphore , les vents j dans la saison d'étés sont non - seulement très- fréquents j mais encore rf'une violence extrême.