‹ Le Bosphore et Constantinople avec perspectives des pays limitrophesChapitre 131 sur 179 · Voyez la Gazette médicale d'Orient, année · texte numérisé non relu

Voyez la Gazette médicale d'Orient, année

C'est là un fait d'une grande importance, non-seulement parce qu'il constitue une des causes essentielles de l'abaissement de la température, mais encore parce qu'il exerce une puissante influence hygiénique. En effet, parmi les nombreux systèmes que la médecine moderne a proposés pour expliquer l'origine de plusieurs affections endémiques figure au premier rang la théorie d'après laquelle ces affections seraient engendrées par la présence, dans le milieu atmosphérique, de principes délétères, soit à l'état de gaz, soit à l'état de corpuscules d'une extrême ténuité; de sorte que la salubrité d'une localité quelconque se trouverait intimement liée au plus ou moins de facilité du renouvellement de l'air, ou, en d'autres termes, au degré d'intensité des vents ^.

1. M. Poulet, médecin à Plancher-les-Mines (Haute Saône), vient de publier un travail étendu intitulé : da Goitre à Plancher -les -Mines, dont un extrait a été inséré dans les Comptes rendus (t. LVHI, pr. sera. p. 7/i3), travail dans lequel il combat l'opinion généralement admise sur Forigine des goitres, en faisant observer que dans la contrée en question cette affection n'a aucune corrélation avec la nature des eaux potables, mais dépend uniquement de la disposition des lieux, plus ou moins soumis à l'action des vents capables d'opérer des renouvellements fréquents et réguliers dans les couches de l'air, et d'atténuer ainsi l'influence des matières organiques qui y sont répandues, matières auxquelles ce médecin attribue la production des goitres endémiques. Cette manière d'expliquer l'origine du goitre, ou du moins la nature des principaux agents qui en favorisent le développement, s'accorderait assez bien avec ce que la Suisse nous présente sous ce rapport; car les endroits de ce pays particulièrement affectés par la maladie dont il s^agit sont très -souvent situés dans des vallées étroites, profondes et peu exposées aux courants atmosphériques.

Les considérations que je viens de présenter sur la force avec laquelle se meuvent les masses d'air qui traversent le détroit acquièrent une signification plus grande encore, quand on considère que les villages Ortakoï, Kouroutchesmé et Bebek, où ont été faites les observations précitées, sont situés dans la partie méridionale du Bosphore et se trouvent, par la configuration de ce dernier, plus ou moins abrités des vents du nord. Il s'ensuit que si, pendant l'été, l'action de ces vents peut produire dans la température des villages indiqués un abaissement de près de deux degrés ^ comparativement à la température estivale de Constantinople, les valeurs différentielles doivent être encore plus fortes dans les régions du Bosphore plus directement exposées à l'action des vents du nord. Or, parmi les endroits ainsi situés, le village de Tharapia est l'un de ceux qui réunit le plus de conditions favorables sous ce rapport, car il fait face à l'embouchure septentrionale du Bosphore, et reçoit de première main, sans aucune atténuation, l'énorme volume d'air qui se précipite avec violence de la mer Noire vers le canal. Aussi , tous ceux qui ont habité quelque temps Tharapia ont pu apprécier l'énergie et la constance des courants atmosphériques qui s'y manifestent, tant par

l'agitation presque continuelle de la mer, que par l'abaissement de la température après le coucher du soleil; cet abaissement est quelquefois assez considérable pour nécessiter Tusage du manteau, même au fort de la canicule , mais il n'a point les effets dangereux que produisent les brusques altérations thermiques des climats appelés excessifs, non-seulement parce qu'ici les contrastes entre les extrêmes de température sont beaucoup moins prononcés que dans ces climats, mais encore parce que l'action du refroidissement atmosphérique sur le corps humain y est atténuée par l'habitude de se trouver exposé durant tout le jour à de violents courants d'air.

Il est fâcheux qu'aucune série d'observations météorologiques faites dans la partie septentrionale du Bosphore, notamment à Tharapia et à Buyukdéré, ne permette de formuler d'une manière précise l'étendue de la dépression que la moyenne estivale y subit comparativement à l'extrémité méridionale. Toutefois , puisque , comme nous l'avons vu , cet abaissement est déjà de presque deux degrés dans des endroits bien moins exposés à l'action des vents du nord , on serait probablement plutôt au-dessous qu'au-dessus de la vérité en admettant que dans la région septentrionale du Bosphore, et surtout à Tharapia, où les conditions réfrigérantes semblent atteindre leur maximum, la moyenne estivale est de deux degrés et demi inférieure à celle de Péra, et par conséquent à peu près de 19 degrés.

Il en résulterait donc que dans la partie septentrionale du Bosphore les étés non - seulement seraient

beaucoup moins chauds qu'en Italie et dans le midi de la France, mais encore presque aussi frais que dans les villes situées le long du Rhin ou dans certaines régions de la Suisse, comme entre autres : Manheim (moyenne estivale: 19%5), Carlsrulie (18%7) , Heidelberg (J9"), Baden-Baden (18%8), Strasbourg (18%1), Bàle(18%2), Genève (18"), Lausanne (18%/i), Zurich (18%3), etc. Or, dans tous ces endroits, dont plusieurs figurent au nombre des abris les plus recherchés contre les grandes chaleurs de Tété, les maxima absolus égalent ceux du Bosphore et quelquefois même leur sont supérieurs. C'est un fait auquel Tannée 1863 a donné une éclatante confirmation, car, non-seulement dans les endroits que je viens de nommer, mais encore sur des points beaucoup plus septentrionaux de l'Europe, on a eu un été beaucoup plus chaud qu'à Constantinople. Ainsi, tandis que sur le Bosphore (à Ortakoï) le thermomètre n'atteignait qu'une seule fois (le 21 août) trente degrés centigrades, pendant le même mois, à Paris, il montait, le 9 août à trente -six, le 12 août à plus de trente, le 13 août à plus de trente et un degrés, et à Vienne (Autriche) le 9 août à trente-six, et le 10 août même à 37%2^ On pouvait donc dire en 1863, avec plus de raison encore que pendant les autres années, qu'il fallait quitter Paris, Londres, Vienne et presque toutes les villes du nord et du centre de l'Europe pour aller se rafraîchir j non pas certes à Naples ou à Rome, où l'on serait tombé dans la bouche même de la four-

1. Voyez le Bulletin de l'Observatoire impérial de Paris, mois d^aodt.

naise, mais bien à Constanlinople , située sous la même latitude que Rome et seulement à environ un demi- degré au-dessus de i\aples. En effet, pendant que clans toutes les villes du nord et du centre de l'Europe les ardeurs tropicales de la journée rendaient môme les soirées presque brûlantes, j'étais obligé, à Tharapîa, d'avoir quelquefois recours au manteau pour me garantir contre des brises par trop énergiques; or, ce fait n'est nullement exceptionnel, il est presque normal.

Enfin, si les étés du Bosphore sont aussi frais que ceux de nos stations estivales les plus célèbres, ils ont sur les étés de ces dernières l'immense avantage d'être infiniment moins pluvieux et, de plus, ils jouissent du privilège de se terminer par cette longue série de magnifiques journées d'automne dont les pays situés en dehors de la zone méditerranéenne n'offrent qu'un reflet aussi pâle qu'éphémère.

Ainsi se trouverait justifiée l'assertion, en apparence si hardie, émise au commencement de cet ouvrage, et qui a pu soulever l'incrédulité de plus d'un lecteur, à savoir que les personnes aisées de notre société qui, chaque été, vont chercher en Allemagne et en Suisse de fraîches et pittoresques villégiatures, les obtiendraient mieux que partout ailleurs sur les rives enchanteresses du Bosphore.

Mais comme peut-être, si j'ai été assez heureux pour les déterminer à tenter cet essai, elles me demanderont, avant d'entreprendre le voyage, d'ajouter aux renseignements que je leur ai déjà fournis quelques considérations plus détaillées sur les conditions dans

lesquelles elles se trouveraient placées, en choisissant le Bosphore pour leur séjour d'été, je m'empresse de prévenir leurs questions dans les paragraphes suivants.

Avant tout, je commencerai par rappeler que dans mon plaidoyer en faveur du Bosphore il ne s'agit que de la saison d'été exclusivement. Je n'ai nullement la prétention de recommander Constantinople , et encore moins le Bosphore, comme pouvant servir de demeure permanente, non-seulement aux personnes accoutumées au séjour de nos capitales, mais même aux habitants des plus humbles bourgades de l'Angleterre , de la France, de l'Allemagne ou de l'Italie. Pendant longtemps encore la capitale ottomane ne pourra recruter parmi nous des hôtes tant soit peu constants que dans les classes des hommes d'affaires, des employés officiels, quelquefois des savants professionnels; et encore parmi ces personnes en est- il fort peu qui, renfermées à Péra dans leurs cages d'hiver, n'aient de fréquentes et légitimes occasions de regretter leurs villes natales, quand bien même elles ne s'appelleraient point Paris. Ce n'est donc que pour la saison d'été que je recommande Constantinople.

Cependant, bien que l'étranger demande pour première condition un beau climat aux lieux qu'il choisit

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comme séjour d'été , il ne se contente pas toujours de cet avantage, surtout lorsqu'il s'agit de renoncer à des pays parfaitement connus de lui, pour eu aller chercher qui ne le sont pas. Tout dépend donc de la question de savoir ce que Ton exige en sus d'un beau climat. Il est certain que le plus splendide ciel du monde ne suffirait point à remplacer le charme et les distractions que l'on trouve dans plusieurs de nos célèbres centres de réunion d'été, comme Baden-Baden, Kissingen, Wiesbaden, Hombourg, Ems, Spa, Garlsbad, Vichy, Biarritz, les eaux des Pyrénées, etc.

Si telles sont les prétentions de l'étranger, il fera tout aussi bien de renoncer aux rives du Bosphore, car il n'y rencontrera ni salles de bal ou de concert, ni vaudevilles, ni moyens de se ruiner au jeu. Ceux même qui n'éprouvent pas le besoin de chercher à la campagne les excitations factices de la ville, et qui vont demander aux sauvages vallées de l'Uelvétie les nobles jouissances de la nature, pourraient trouver que sur le Bosphore ces satisfactions esthétiques ne sont pas suffisamment assaisonnées de confort européen : car si , en Suisse, le voyageur peut se faire transporter dans de commodes voitures à chaque site digne de son admiration, exactement comme s'il se rendait au théâtre pour assister à une solennité artistique; si, là, chaque montagne, chaque rocher l'invite à venir se reposer de ses agréables et volontaires fatigues dans un somptueux hôtel où l'on s'occupe jour et nuit de prévenir toutes ses fantaisies, il n'en est pas de même sur le Bosphore : ici il faut que le visiteur se contente d'ad-

mirer la belle nature tantôt à cheval, tantôt à pied, exposé au soleil ou à la poussière; il faut qu'il emporte avec lui ses provisions et son tapis ; il faut que le soir il rentre à son domicile, ou qu'il se résigne à passer la nuit en plein air, s'il n'est pas assez heureux pour être accueilli dans l'étable de quelque pâtre hospitalier; car, à l'exception de Péra, de Tharapia, de Buyukdéré et de l'île de Prinkipo , il n'existe aucun lieu où Ton trouve des hôtels sur les rives du Bosphore, à moins que par dérision l'on ne veuille qualifier ainsi un ou deux horribles bouges où l'étranger est livré à la double attaque d'insectes sanguinaires et d'aubergistes rapaces, les uns et les autres aigris par de longues abstinences.

A tous ces inconvénients, on peut ajouter les difficultés de communication en général et l'absence des ressources intellectuelles et sociales. Il est vrai que, pour ce qui concerne les voies de communications maritimes, elles ont beaucoup gagné de nos jours par l'établissement de nombreuses lignes de bateaux à vapeur qui relient entre eux tous les points des deux rives du Bosphore; mais le service des bateaux à vapeur lui-même est loin de répondre encore à toutes les exigences, puisqu'il est limité à de certaines heures et cesse au coucher du soleil ; en sorte que dans les cas nombreux où l'on n'arrive pas en temps utile pour user de ce moyen et où l'on veut néanmoins éviter la voie de terre , on n'a d'autre ressource que le caïque , qui, il est vrai, ne laisserait rien à désirer s'il était aussi rassurant qu'il est pittoresque. Malheureusement

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ces légers esquifs, où le passager ne conserve Téquilibre qu'en se maintenant dans une parfaite immobilité, deviennent fort incommodes et souvent même dangereux par une mer houleuse, comme cela a trèsfréquemment lieu dans le Bosphore. Aussi, lorsqu'à Tharapia ou à Buyukdéré un ministre étranger veut, par extraordinaire, organiser une soirée à l'européenne, Jes dames n'y peuvent prendre part qu'autant que l'état ^e la mer le leur permet; et plus d'un bal manquerait ^r^omplétement de danseuses, sans la gracieuseté de ^rjuelques chefs du corps diplomatique qui, dans ce cas, ;0:Mieiient en réquisition les bâtiments de guerre affectés ^^ 11 service des ambassades, pour le transport en masse c:M^& dames des localités limitrophes.

L'exiguïté des ressources intellectuelles et sociales

d^MVks ces pays tient à l'absence des éléments mêmes

qvÊR constituent chez nous ce qu'on appelle la société,

c'o^t-à-dire une association toute naturelle et spontanée

eotwe les personnes des deux sexes qui éprouvent le

beso^in de mettre en commun leurs idées et leurs sen-

tim^nts, pour se créer une sphère d'activité intelligente

et cronforme à leurs goûts. Or, aucun de ces besoins ne

petM t: se manifester dans un pays comme la Turquie, où

ïa. fV^mme est privée de toute individualité morale, où

• lioixime n'est pas encore suffisamment civilisé pour

cliei-'<>her un milieu d'existence en dehors du cercle

élnoît, soit de ses occupations domestiques, soit de

'^^^ion purement passive que lui assigne sa position

oiScîî^Ile. Il est donc tout simple que là où il n'y a

P^**^t de besoins élevés, il n'y ait non plus aucune in-

stitutioD destinée à y satisfaire. Le musulman, en général, ne s'occupe ni de lectures ni de recherches scientifiques, puisqu'il lui est permis d'aspirer aux plus hautes fonctions sans aucune étude préalable; il peut donc se passer aisément de tous ces établissements publics qui constituent chez nous les conditions indispensables à l'existence de la moindre cité sérieuse : bibliothèques, salons de lecture, collections d'objets d'histoire naturelle, cabinets d'instruments de physique, universités, théâtres, etc. Sans doute, ces institutions commencent déjà à poindre dans la capitale ottomane et ne peuvent manquer de se multiplier avec le temps, mais il faudra bien des années encore avant qu'elles ne s'élèvent à la hauteur de leur objet. Lors môme qu'elles se seront suffisamment développées pour répondre aux besoins purement scientifiques de l'étranger, celui-ci cherchera longtemps encore , à Gonstantinople , une satisfaction pour ses besoins sociaux, parce que les habitudes et les mœurs musulmanes sont trop enracinées, et se rattachent trop fortement à des principes religieux, pour que, malgré l'instruction technique ou littéraire qu'ils finiront par acquérir, les Orientaux consentent à établir entre eux et les chrétiens ce commerce régulier et sympathique exclusivement fondé sur le désir mutuel de se voir, de s'apprécier et d'échanger ses impressions. Aujourd'hui, et cela n'est pas près de finir, la vie sociale proprement dite se trouve renfermée dans la sphère de l'élément chrétien, sphère d'autant plus rétrécie et pauvre, qu'elle est loin d'être homogène; car la population chrétienne de Constanti-

nople est bornée aux sujets turcs, aux hommes d'affaires appartenant à tous les pays de l'Europe, et enfin aux membres du corps diplomatique étranger. En supposant même que ces derniers fussent composés, plus souvent qu'ils ne le sont, de personnages tels que les comtes de Clioiseul-Gouffier et d'Andréossy, qui surent allier à Texercice de leurs fonctions une admirable activité dans l'intérêt des sciences et des arts, ils n'en seront pas moins des acteurs isolés sur un théâtre presque dénué de spectateurs; car, en dehors de leur ^action purement officielle , ils se trouvent trop rarement en contact direct avec le reste de la population chrétienne, pour faire cause commune avec cette dernière, parce que les commerçants étrangers, et plus encore les sujets turcs du culte chrétien ne sauraient se prêter à cette fusion, les premiers à cause de leur position comparativement subordonnée et de leurs occupations spéciales, les seconds pour les mômes raisons renforcées de considérations toutes particulières. Le fait est que les chrétiens sujets ottomans, qui se composent de Grecs occupant, dans la portion turque de la capitale, le quartier du Fanar ou Fanal, et d'une race croisée d'origine multiple établie particulièrement dans le faubourg de Péra, se ressentent encore trop de leurs longs et curieux antécédents pour pouvoir revêtir complètement le caractère d'une population européenne. Bien qu'ayant pour ancêtres des colons italiens (en grande partie vénitiens et génois) auxquels déjà, neuf siècles avant la conquête

de Constantinople par Mahomet II, les empereurs

byzantins avaient assigné pour demeure les faubourgs de Péra et de Galata, ils ont fini par s'identifier avec la population grecque dont ils ont adopté la langue; en sorte que, sous plus d'un rapport, il y a une certaine similitude entre les habitants du Fanar {les Fanarivles) et ceux de Péra (les Pérotes). Mais ce qui a particulièrement contribué à rapprocher deux races d'origine et de religion très-diCFérentes, c'est la solidarité des destinées qui leur furent réservées sous la domination turque; elles se sont trouvées, l'une et l'autre, en quelque sorte dans la position d'un nombreux personnel de domestiques ramassés dans les pays les plus divers, mais réunis dans la même maison et voués aux mômes fonctions, de manière qu'ils oublient leurs rivalités d'origine et se transforment en une masse compacte, sous l'impression de souffrances et d'intérêts communs, et dans une sorte d'entente tacite pour user de la supériorité de leur intelligence et de leur éducation sur celles de leurs maîtres. Le premier conquérant de Constantinople apprécia, avec la rare sagacité qui le caractérisait, l'immense parti que le gouvernement ottoman pourrait tirer de cette population gréco- italienne d'une part et arménienne de l'autre, en la faisant servir d'intermédiaire entre les puissances chrétiennes et le nouvel élément musulman qui venait de s'imposer à l'Europe. 11 en résulta que depuis Mahomet II jusqu'à une époque encore assez rapprochée de la nôtre, les Pérotes et les Fanariotes jouirent toujours d'une position exceptionnelle qui leur permettait de se rendre indispensables, non- seulement à leurs

maîtres légitimes, mais encore aux puissances chrétiennes; ce fut, en effet, particulièrement parmi eux que le gouvernement turc et les représentants de ces puissances choisirent leurs interprètes ou drogmans : en sorte qu'en servant tantôt leur propre gouvernement et tantôt les gouvernements chrétiens, et en maniant tour à tour, dans l'intérêt de leur pays ou dans celui de l'étranger, la langue turque et les langues européennes, ces protées polyglottes offrirent souvent le curieux spectacle d'une seule famille dont le père et Jes enfants se qualifiaient tour à tour de Turcs, de Jlusses, de Français, d'Anglais et d'Allemands, selon qu'ils étaient interprèles de la Porte Ottomane ou bien i jnterprètes des diverses ambassades qui les couvraient temporairement de leur nationalité. Cependant, malgré :reUe variété d'emplois, et surtout malgré ce qui en y€$siiltait en apparence d'incompatible avec les devoirs ^xivers la Porte, la qualité de sujet turc n'en laissait pâs moins une ineffaçable empreinte sur la position soc^iale et sur l'attitude officielle des Pérotes et Fanartat^^. La chaîne qui rivait les populations conquises à Is^ Sublime Porte conservait et son poids et ses terribl^s étreintes, en dépit des oripeaux étrangers dont elle^ parvenaient à les orner passagèrement; car, quoi que fut l'ascendant moral que de nombreux et incontestables services leur donnaient sur leurs maîtres légi limes, elles n'en étaient pas moins considérées conarme des esclaves qu'on ne ménage qu'autant qu'on ^ïi a besoin et que l'on saisit partout où on les trouve, ^^ sous quelque déguisement qu'ils se présentent.

SkO LE BOSPHORE

Aussi, pendant la longue période de la puissance ottomane, qui permit au gouvernement turc d'accabler de sa morgue insolente les États chrétiens les plus considérables, les drogmans pérotes, malgré la protection dont tentèrent de les couvrir les ambassadeurs étrangers, ne furent pas moins traités comme des rayas ou sujets chrétiens du gouvernement turc, chaque fois que celuici jugea à propos de leur faire sentir sa lourde domination. lUen de plus fréquent dans les annales diplomatiques du moyen ûge que les exemples d'interprètes pérotes attachés à une ambassade européenne, décapités, souffletés, fustigés ou emprisonnés par les fonctionnaires turcs*; sans parler du sort des rayas employés dans l'administration intérieure de l'Empire, où ils occupaient souvent (surtout les Fanariotes) les postes élevés de princes des provinces danubiennes, honneurs temporaires qui ne les empêchaient pas d'être exposés au traitement réservé aux plus vils des esclaves. On conçoit que les étranges conditions d'une telle

1. Lors de la guerre entre la Turquie et la république de Venise, le drogman vénitien fut pendu, revêtu de son costume officiel (Hammer, Const. und der Bosp., v. II, p. 158). En 1515, sous Murad III, le drogman vénitien fut chassé du divan à coups de bâton, et le drogman de l'ambassade de France , Jean-Baptiste , ne put sauver sa vie qu'en embrassant l'islamisme (Hammer, Gesch. des Osm. Reichs, vol. II, p. 653). Sous Murad IV, Balthusar, drogman français, fut empalé tout vif en présence du sultan. (Hammer, Const. und der Bosp,, vol. II, p. 160). En 1617, Pierre, également drogman de France, fut assassiné par Tordre du kiaya du grand vizir. Or, toutes ces atrocités, dont il serait facile de multiplier la liste à Tinfini, furent supportées par les puissances chrétiennes, sans qu'elles obtinssent jamais une satisfaction proportionnée à l'offense, à l'exception, toutefois, d'un seul cas qui parle en faveur des Anglais, et démontre en même temps que l'énergie et la

ET CONSTANTINOPLE. 3ftl

existence, prolongée pendant près de quatre siècles, ait dû laisser une empreinte assez profonde, pour qu'on en reconnaisse les traces, môme après que les causes qui Favaient fait naître ont disparu. 11 est naturel que, malgré leur complet affranchissement et la prédominance de l'ascendant de l'Europe , les Pérotes et les Fanariotes n'en trahissent pas moins quelquefois et leur origine et leur ancienne position. Ainsi, c'est encore par leur aptitude aux diverses langues qu'ils se distinguent aujourd'hui, plus que par les connaissances scientifiques; comme s'ils avaient conservé instinctivement un sentiment de gratitude et de prédilection pour un genre de talent qui leur valut jadis leur importance, talent d'ailleurs qui, souvent, n'exige pas le développement de facultés bien solides. De même, dans plus d'un trait de leur caractère, on trouve encore un certain reflet de l'ancien serviteur habitué à obéir aux maîtres les plus divers et les plus capricieux, et à se concilier leur bienveillance par les ressources sans

courageuse opiniâtreté qui caractérisent de nos jours la nation britannique, s'étaient déjà fait remarquer môme dans ce siècle de dégradation des puissances européennes. En effet, M. de Hammer {Consl. und der Bosp,, vol. n, p. 163) cite un curieux document emprunté au chroniqueur turc Naïma, dans lec^uel ce dernier rend compte de l'embarras causé à la Sublime Porte, en 16/i9, par l'ambassadeur d'Angleterre, dont les persévérantes et intrépides démonstrations eurent pour résultat la destitution d'un mufti qui avait insulté un consul anglais à Smyrne. En parlant avec indignation de cette concession si blessante alors pour l'orgueil turc , Naïma qualifie les ministres anglais de « race maudite à grands nez, pleins de bruialilé^ et ne voulant jamais reprendre une seule syllabe de leurs paroles, lors même qu'ils sauraient que cette opiniâtreté pourrait leur coûter la tête. »

nombre de l'astuce italienne unie à la ruse byzantine.

C'est pourquoi le nom de Pérote conserve encore, tout aussi injustement que celui de Juif^ quelques-unes des réminiscences et des inexorables préventions du moyen ûge, bien que, pour l'un comme pour l'autre, ait déjà commencé cette ère nouvelle de réhabilitation ouverte par les principes libéraux de notre siècle, principes qui, dans l'appréciation des peuples ainsi que des individus, conduisent à ne voir que ce qu'ils sont et ce qu'ils sont susceptibles de devenir, et non point ce qu'ils ont été*.

Aussi, nul doute que le contact avec l'Europe civilisée et surtout l'avantage d'y faire élever les enfants, ne créent un jour à Péra et dans le Fanar une nouvelle

1. Rien ne prouve mieux les préventions dont les Pérotes étaient Tobjet, môme il y a une quarantaine d^années, que le tableau vraiment burlesque et d'assez mauvais goût qu'en trace M. de Hammer dans son ouvrage si souvent cité : Constantinopolis und der Bosporos, vol. H, p. 111, où cette fatigante caricature n'occupe pas moins de neuf pages. Je ne veux en donner qu'un petit échantillon, traduit sur le texte allemand de l'auteur qui, ici comme ailleurs, ne brille point par la légèreté du style. « Comme étant la demeure des ministres étrangers et des voyageurs européens qui, par leur présence, rafraîchissent tant soit peu l'atmosphère méphitique de la société pérote, Péra mérite la préférence sur Galata qui généralement est habité moins par les négociants et les capitaines de vaisseaux que par les boutiquiers et les matelots , bien que les Pérotes, qui ne sont qu'un mélange de sang génois et grec et qui fondent tout leur orgueil sur cette origine hybride, aient grandement tort de prétendre à avoir le pas sur les boutiquiers et les matelots. Une demi -douzaine de ces nombreuses familles, alliées entre elles, sont parvenues à se maintenir pendant deux siècles dans la possession exclusive de tous les postes subalternes des ambassades, et se considèrent comme les représentants d'une immuable diplomatie pérote, qui ne doit assigner aux ambassadeurs d'autre rôle que celui de mannequins. C'est ainsi que Péra est devenu le centre du commérage diplo-

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sphère de vie européenne, capable de fournir les éléments nécessaires à la formation, dans la capitale ottomane, de ce que nous appelons une société; mais à peine est-il besoin d'ajouter que pour le moment elle y est impossible , n'étant représentée que par trois coteries isolées et disparates, savoir : le corps diplomatique, les négociants étrangers et les chrétiens sujets turcs.

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