VIT
On le voit : les conditions d'existence au milieu desquelles l'étranger se trouverait placé sur le Bosphore
matique de TEurope, ou, si Ton veut, une espèce de chftteau-fort dont les créneaux sont occupés par d'immobiles sentinelles pérotes qui crient au feu aussitôt qu'elles aperçoivent une lumière quelconque. La singulière opiniâtreté avec laquelle les habitants de Péra maintiennent leur nom de Pérotes de préférence à celui de Pérats suffit déjà pour caractériser leur portée intellectuelle et pratique; ils se sentiraient blessés de se trouver placés au même rang que les Tegéates, Manlinëates ou Éléales; mais ils préfèrent rester en société avec les Ilotes, Zelots et idiots, et passer leur vie, en vrais Pérotes ou Hottenlots, sous la bannière de Tignorance et de la servilité. Il serait plus aisé de décrire les Pérotes des deux sexes, d'après le système entomologique de M. Born, comme un genre nouveau d'insectes, que d'en donner un exact aperçu ethnographique... Les femmes pérotes sont un mélange de bigoterie et de bassesse hypocrites. Des sermons qui peignent les splendeurs du ciel, rehaussés par l'éclat des pierres précieuses; des indulgences fondées sur une lettre de Jésus-Christ à sainte Brigitte et d'après lesquelles on accorde l'absolution non -seulement des péchés commis, mais môme de tous ceux que Ton pourra commettre, des loteries de saints, etc., suffisent pour donner une mesure des pratiques religieuses, morales, intellectuelles et esthétiques de ces dames », etc., etc.
Skh LE BOSPHORE
laissent beaucoup à désirer. Cependant, telles qu'elles sont, elles répondent suffisamment aux exigences de celui qui, pour jouir des attraits d'un beau ciel et d'une nature éminemment pittoresque, ne demande à la contrée qui les lui offre que la juste mesure de commodités et de combinaisons indispensables à la satisfaction des habitudes les plus essentielles de la vie européenne. Acceptée dans de semblables limites, toutes ses exigences sont parfaitement remplies. En effet, les hôtels fort bien organisés à Tharapia et à Buyukdéré, et au besoin plusieurs maisons grecques ou arméniennes à Kouroutchesmé, Ortakoï, Bebek, etc., qu'il ne serait pas difficile d'approprier à l'usage des Européens, permettent aux étrangers de passer les six mois de la belle saison (depuis mai jusqu'à octobre inclusivement) dans des demeures assez commodes, et offrant de plus la jouissance du magnifique tableau du Bosphore, tableau radieux qui éclipse toutes ces vues si vantées des plus célèbres stations d'été de l'Europe occidentale, reproduites et colportées dans l'album de nos touristes sous tant de formes.
Établi dans ces poétiques demeures, l'étranger n'éprouve aucune difficulté à conformer sa vie matérielle à ses habitudes européennes, car les produits de toutes les contrées lui sont amenés par les innombrables bateaux à vapeur qui relient aujourd'hui Constantinople à l'univers entier.
Quant à ses excursions sur terre, il n'a à la vérité d'autres moyens de transport que le cheval de selle; mais si, dans les conditions normales et permanentes
de la vie, la nécessité d'effectuer à cheval tous ses mouvements est en Europe une source de gêne et d'entraves, cette pratique perd infiniment de ses inconvénients lorsqu'il s'agît d'un séjour passager dans un pays où tout est exceptionnel, et où, pour l'étranger, les défauts mêmes deviennent souvent des qualités et lui révèlent des jouissances inattendues et d'autant plus délicieuses qu'elles puisent leur charme dans la nouveauté. Or, ce qui constitue pour l'étranger l'un des grands attraits attachés au séjour du Bosphore, c'est précisément le contraste entre la manière de vivre qu'il quitte et celle qu'il vient chercher loin de son propre pays. Il lui suffira de faire l'expérience de ce pouvoir magique des contrastes pour éprouver le besoin de renouveler le voyage; et quand, aux approches de l'hiver, il aura repris sa place au milieu de nos bruyantes cités, il sera étonné peut-être de voir combien l'image du Bosphore reste profondément gravée dans son imagigination. Avec combien d'impatience alors il attendra le moment de convertir ce charmant souvenir en une heureuse réalité.
Grâce au vaste réseau de voies ferrées et de bateaux à vapeur, étendu sur la surface de l'Europe , on peut aujourd'hui, sans la moindre fatigue, aller, chaque année, passer le printemps à Constantinople et en revenir à la fin de l'automne par la voie du Danube. Il est bon d'observer toutefois que l'aller est beaucoup plus rapide et plus agréable que le retour, parce qu'à l'époque où celui-ci s'effectue la baisse des eaux du Danube nécessite de fréquents et fastidieux transbor-
déments; en sorte qu'il faut quelquefois six jours pour revenir de Constantinople à Vienne, tandis qu'en été quatre jours suffisent en général pour descendre de la capitale de l'Autriche à celle de la Turquie. On peut donc saluer les sveltes minarets de Stamboul sept jours à peine après avoir pris congé des tours gothiques de Notre-Dame de Paris.
C'est sans contredit un immense progrès que l'étendue aujourd'hui donnée à la grande ligne de communication entre Paris et Constantinople, car tout le monde se souvient encore de l'époque où, pour se rendre de l'une à l'autre de ces deux capitales, on avait non -seulement à suivre les nombreux détours par lesquels la voie ferrée joignait Paris à Vienne , mais encore à subir les ennuis d'une longue navigation sur le Danube, en descendant pendant sept ou huit jours depuis Vienne jusqu'aux embouchures ensablées du fleuve. Or, en ce moment, trente-sept heures suffisent pour se transporter en ligne directe de Paris à Vienne par Kehl, Stuttgart et Munich; une fois à Vienne, on continue de suivre la voie ferrée pour franchir, en moins de vingt heures, l'espace qui sépare cette capitale du point de jonction de la Save avec le Danube, et pour atteindre la rive gauche du fleuve à l'endroit où est situé le petit village de Baziach, à deux kilomètres environ au-dessous de Belgrade. De cette manière on a supprimé plus de la moitié de l'ancienne voie fluviale; et si on la prend à Baziach, c'est pour parcourir, à bord d'excellents bateaux autrichiens, et pendant deux jours, la partie la plus pittoresque du
fleuve, bordé tour à tour par les beaux groupes montueux de la Servie et de la Bulgarie, ou par les plaines de la Valachie auxquelles se rattachent tant de souvenirs historiques. Arrivé dans les parages où le Danube tourne brusquement au nord et va serpenter au milieu des surfaces nues et marécageuses de la Dobroudjâ, on le quitte au petit village bulgar de Tchernovodd, et l'on prend le chemin de fer qui rattache le Danube au littoral de la mer Noire et qui, en quatre heures, conduit à Kustendji, lieu d'embarquement définitif pour la capitale ottomane. Ainsi le voyage de Vienne à Constantinople n'est plus, en été, qu'une délicieuse promenade de moins de cinq jours, et qui ne coûte qu'environ 350 francs par personne (voyageant en première classe, nourriture comprise).
Vin.
Malgré la rapidité de ce parcours, le système de voies de communication entre Constantinople et le reste de l'Europe est encore bien loin du degré de perfectionnement dont il est susceptible, car, en hiver, il faut absolument franchir à cheval le vaste espace qui sépare le Danube, alors congelé, de la capitale ottomane, et, de plus, la mer Noire devient en général tellement mauvaise, qu'on éprouve une répugnance natu-
turelle à naviguer dessus, ce qui n'empêche pas qu'on ne la préfère encore à la voie de terre. Ainsi, indépendamment de tant d'autres considérations très-graves qui font désirer l'établissement d'une route carrossable entre le Danube et Constantinople , l'avantage qu aurait cette capitale d'être à toute époque de l'année facilement accessible par terre aux habitants du reste de l'Europe devrait, à lui seul, être assez important pour déterminer le gouvernement turc à hâter l'exécution d'une mesure si généralement réclamée, mesure dont il serait le premier à recueillir les fruits. Tant que l'étranger n'aura pas la faculté de se rendre à Constantinople par les voies usitées dans tous les pays civilisés, sans avoir la désagréable alternative ou de se confier soit aux ondes peu hospitalières du Pont-Euxin, soit à celles de la Méditerranée , ou de faire à cheval un voyage de huit ou dix jours à travers une contrée dénuée des commodités les plus élémentaires de la vie, on n'aura pas le droit de dire que la Turquie se trouve reliée à la grande famille européenne; car le Danube se dressera toujours entre l'une et l'autre comme une véritable muraille de la Chine, rempart au pied duquel expire le flot du monde civilisé , et que le voyageur aborde avec d'autant plus de répugnance, que le passage de la civilisation à la barbarie y est plus brusque et par cela même plus pénible.
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Au reste, cette importante mesure dont, après tout, le voyageur ne ressent le défaut que pendant l'automne et l'hiver, puisque en été la traversée de la mer Noire , réduite aujourd'hui à vingt heures, n'offre aucun inconvénient , est en ce moment l'objet de toutes les préoccupations du gouvernement ottoman. Or, le remarquable homme d'État qui est placé h la tête de ce gouvernement permet d'espérer que ce nouveau bienfait ne tardera pas à être ajouté à tous ceux dont il a déjà doté son pays. 11 est impossible, en effet, de se dissimuler que si, depuis longtemps, les plus larges et les plus libéraux systèmes de réforme ont été proclamés en Turquie, c'est à Fuad -Pacha, ainsi qu'à son éminent collègue Ali-Pacha, qu'ils doivent leur exécution. L'étranger qui compare le Constantinople d'aujourd'hui au Constantinople d'il y a peu de temps encore éprouve une impression d'autant plus agréable qu'elle était moins attendue. C'est un hommage que je dois à la vérité; et certes, il ne paraîtra point suspect de flatterie ou d'exagération de la part d'un auteur qui , jusqu'à ce moment, n'avait eu que des paroles sévères à l'adresse d'un pays qu'il affectionne sincèrement, et qu'il étudie avec courage et avec une persévérance toute désintéressée depuis près de vingt ans.
Sans doute, en appliquant à la Turquie les dîver éléments de la civilisation européenne , on n'a pas toujours été également heureux dans le choix des moyens ; car, parmi les institutions qu'on adopte, on ne distingue pas suffisamment celles qui constituent les conditions essentielles de la société moderne, de celles qui n'y subsistent 'qu'à l'état de débris vermoulus; il s'ensuit, qu'en photographiant trop servilement l'ensemble compliqué du grand édifice de la civilisation européenne, les Turcs courent le risque d'en reproduire, avec le côté monumental, les replâtrages difformes irrévocablement condamnés par le goût. Parmi les hors-d'œuvre monstrueux qui déparent encore çà et là ce grand édifice, figurent les systèmes inquisitoriaux de passe-ports, les tracasseries douanières, les séquestrations de livres trouvés dans le bagage d'inoffensifs voyageurs, en un mot, toutes ces pratiques soi-disant préventives dont on finira par apprécier la véritable portée en constatant qu'indépendamment de la gêne qui en résulte pour le commerce, des dépenses qu'elles causent au trésor public et de l'atteinte gratuite qu'elles portent aux droits les plus sacrés de l'homme, elles n'ont même pas l'avantage de produire l'effet désiré, puisque de nombreux exemples prouvent chaque jour que l'énorme arsenal des passe-ports et des émissaires officiels ou officieux ne possède aucune arme capable d'atteindre ceux qui veulent sérieusement échapper à leur action, et que, par conséquent, toutes ces mesures n'ont définitivement pour les gouvernements qui veulent en faire usage d'autre résultat que celui de les
exposer à une ruineuse mystification et à un humiliant aveu d'impuissance. 11 est donc assez singulier que dans un moment où, frappée de cette vérité si chèrement achetée à ses dépens, l'Europe presque tout entière repousse ces institutions surannées, ce soit précisément à Constantinople , qui jadis ne les connaissait point, qu'elles viennent d'être introduites au mênK3 titre que i'ùclairage au gaz, le pavage des rues, les chemins de fer, la télégraphie électrique et tant d'autres choses dignes de notre époque. Aussi, lorsque après avoir traversé toute l'Europe depuis Paris jusqu'à Kustendji, sans que personne ait eu la curiosité de voir ni mon passe-port ni mon bagage, je débarquai le 15 juillet 1863 à Constantinople, grande fut ma surprise de me voir accueilli k l'échelle de Tophané par toute une escouade nouvellement organisée de fonctionnaires destinés à représenter dans la jeune Turquie ces tristes et ridicules souvenirs de la vieille Europe. Pouvant, en qualité de Turcs ou d'Européens, connaissant l'italien, le français ou le russe , appuyer l'exercice de leurs fonctions par des sommations préalables, ces messieurs se précipitèrent tout simplement sur moi, qui pour demander mes papiers, qui pour fouiller mes malles, dans l'intention explicitement déclarée de s'assurer si elles ne contenaient pas, non-seulement des objets susceptibles de payer un droit, mais encore des écrits d'une nature séditieuse ou immorale, genre d'appréhension qui parut surtout être excité et justifié par quelques volumes de géologie, de botanique et d'astronomie aperçus dans mon bagage, et qui furent immédiate-
ment soumis à un tribunal plus élevé, chargé de statuer en dernier ressort sur la portée de ces pièces de conviction. Il y avait dans cette scène burlesque quelque chose qui me transporta involontairement au milieu des anciennes douanes de TAutriche ou du ci-devant royaume de Naples ; et même, si je n'avais pas su que je me trouvais chez un peuple éminemment adonné au culte de la barbe, j'aurais presque craint de voir la mienne fournir contre moi des présomptions compromettantes, comme cela m'était jadis arrivé en présence des douaniers et des sbires du feu roi Ferdinand II. Tandis que je me livrais à ces souvenirs d'un temps peu éloigné, je vis défiler dans les rues de Péra une procession garibaldienne qui me rejeta bien vite dans l'actualité la plus palpitante.
Au reste, il faut le dire, tous ces anachronismes ont lieu en Turquie sans qu'on en ait la conscience, et sans qu'ils prouvent nécessairement contre les intentions libérales du gouvernement. Ce ne sont que les effets de tâtonnements inséparables d'une entreprise telle que la réforme de l'empire ottoman, surtout lorsque, malgré la vapeur et la télégraphie, les pays auxquels se font les emprunts sont encore assez éloignés et assez peu connus de ce gouvernement, pour qu'il en soit souvent réduit à confondre les choses du présent avec celles du passé : genre de méprise qui met quelquefois les réformateurs turcs à peu près dans la position des Européens établis au fond de certaines îles de l'Océanie, où les derniers journaux de modes parisiennes n'arrivent que lorsque les nouveautés qu'ils renferment figurent
déjà en Europe au nombre des caricatures rétrospectives.
D'ailleurs, malgré les fautes qu'on peut commettre en Turquie dans le choix des emprunts faits à l'Europe, on tire encore de ceux-ci assez de bons éléments pour donner à la réforme un caractère efficace et plein d'à-propos. De ce nombre sont les mesures prises récemment pour soumettre les questions de finances et de sécurité publique à une organisation calquée sur les modèles les plus irréprochables ; il faut môme l'avouer, le succès de l'entreprise a dépassé toutes les espérances; en sorte que si d'un côté la résurrection inattendue des douanes et des passe-ports est faite pour impressionner péniblement l'étranger qui arrive à Constantinople, d'un autre côté on ne manque pas d'éprouver une surprise des plus agréables en voyant, dès l'entrée dans la capitale ottomane, circuler une excellente monnaie métallique, au lieu de ces misérables et dangereux chiffons de papier qui , il y a très-peu de temps, étaient en Turquie, comme ils le sont encore en Autriche, la seule représentation du numéraire. Le retrait du papier-monnaie (kaïmé) s'est effectué à Constantinople avec une rapidité dont aucun pays de l'Europe n'avait jamais donné l'exemple; moins de trois mois ont suffi pour faire disparaître, comme par enchantement, tous les kaimés, et pour leur substituer d'élégantes pièces en or et en argent faites sur le modèle de la monnaie française. C'est un tour de force dont le gouvernement turc peut être fier à juste titre;
et tout en applaudissant à l'énergie et au tact dont il
dbti LE BOSPHORE
a fait preuve, l'Europe ne peut que se féliciter de l'appui qu'elle lui a prêté dans cette circonstance; on ne saurait non plus trop féliciter la France de la part qu'elle a eue dans le succès de cette opération aussi importante que délicate, en mettant à la disposition du gouvernement ottoman l'un de ses employés les plus capables — le marquis de Plœk — dont les talents, l'énergie et l'honorabilité ont tant contribué à donner à la Banque ottomane une position riche d'avenir.
Quant aux mesures relatives à la sécurité publique, elles ont été également couronnées d'un brillant succès; les résultats, obtenus en fort peu de temps relativement, permettent aujourd'hui à Constantinople nonseulement de soutenir sous ce rapport la comparaison avec nos villes les plus civilisées, mais même de servir d'exemple à certains pays de l'Europe, voués, comme l'empire ottoman, à la tâche difficile de la réforme. Ainsi, peu de temps avant mon dernier voyage en Turquie, j'avais passé un hiver à Naples, où j'ai pu acquérir la certitude que, quant à la sécurité publique, cette cité, sous la dynastie bourbonienne, était bien inférieure à la capitale ottomane. D'ailleurs, i! ne faut pas oublier que si les environs de Constantinople, infestés, il y a peu d'années, par des troupes de brigands, laissent encore apercevoir çà et là quelquesuns de ces hôtes incommodes, ce sont malheureusement presque toujours des chrétiens, et souvent des chrétiens qui ne sont pas sujets turcs, tels que des Hellènes, des Maltais, etc.
Ënfm , abstraction faite même des heureuses trans-
formations opérées dans l'état administratif, et en se bornant à envisager les améliorations que présente la physionomie générale de Constantinople, il est impossible à l'étranger, revenu dans cette capitale après quelques années d'absence, de ne pas remarquer les notables progrès qui s'y sont accomplis. Parmi les innovations les plus susceptibles de frapper tout d'abord les regards, on peut reconnaître non -seulement les modifications apportées à l'état des rues et des maisons, dont la malpropreté avait toujours été, par tout l'Orient, un objet de juste répugnance pour les Européens, mais encore les changements introduits dans le costume de l'armée et de certains fonctionnaires publics, que l'on a débarrassés en partie du vêtement européen, aussi peu pratique que burlesque dans son application aux peuples orientaux. En effet, si, en Turquie, les officiers et quelques fashionables ne font aucune difficulté de porter nos uniformes avec l'élégance voulue, surtout lorsqu'ils ont recours aux draps et aux tailleurs de France, rien n'était plus comique et plus disgracieux que l'aspect que présentaient ces uniformes endossés par les soldats. Passant subitement des amples enveloppes orientales à nos habits étriqués et collants, les infortués troupiers étaient sans cesse aux prises avec les exigences, exagérées ou mal entendues, de leur nouveau costume et les souvenirs involontaires de leurs anciennes habitudes; il en résultait un mélange bizarre qui rappelait les plus singuliers travestissements.
Ces anomalies, sous lesquelles le soldat turc, bon-
teux et gêné, excitait tour à tour la compassion et le rire, vont enfin complètement disparaître; en effet déjà une grande partie de l'armée du sultan a reçu un costume calqué sur celui des zouaves français. En l'adoptant, les Turcs n'ont fait, à la vérité, que reprendre ce qu'on leur avait emprunté; toutefois ils ne s'y sont décidés qu'après avoir attendu le moment où ce qu'ils avaient proscrit comme mauvais fût adopté comme bon par ceux même auxquels ils le reprenaient, tant ils paraissent redouter de rentrer, sous certains rapports, dans la vieille ornière. Ce curieux exemple d'une double imitation successivement subie en sens inverse est peut-être de nature à avertir les Turcs de ne pas trop se hâter d'imiter les chrétiens en toutes choses, et de ne point renoncer à l'espérance de pouvoir à leur tour servir quelquefois de modèles, comme dans le cas en question de ce fameux uniforme des zouaves qui , depuis que les Français Font illustré, est en train de faire le tour du monde, au point que l'héritier de saint Pierre n'a pas dédaigné d'adapter à ses troupes la tenue militaire des défenseurs de Mahomet.
Je n'ai parlé jusqu'ici que des conditions dans lesquelles se trouverait placé sur les rives du Bosphore celui qui voudrait y établir son séjour d'été, sans y
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chercher autre chose qu'un beau ciel, une parfaite indépendance et un repos que rien ne trouble; en un mot, un milieu assez favorable pour que les privations y soient largement compensées par de nombreux avantages. Il me reste encore à soumettre quelques réflexions sur les jouissances que l'étranger pourrait y puiser, non à titre de savant de profession, car, s'il avait le bonheur de l'être , sa sphère d'activité y serait sans bornes, mais simplement à titre d'homme éclairé, sensible aux souvenirs historiques , et par cela même disposé à les demander à une contrée qui a traversé un passé aussi riche en événements mémorables. Il éprouvera donc un sentiment de surprise de n'y point apercevoir ces monuments et ces débris poétiques dont la Grèce, l'Italie et surtout l'Asie Mineure sont pour ainsi dire encombrées. Eh bien, cette lacune même deviendra pour lui la source d'intéressantes méditations, lorsqu'il considérera les curieuses péripéties que cette contrée a dû subir pour perdre jusqu'au triste privilège de la vieillesse, celui de conserver sur son front les traces d'une force et d'une grandeur éclipsées. Un coup d'oeil jeté sur les épreuves vraiment exceptionnelles que la Providence avait réservées à cette terre classique suffira pour expliquer la disparition même des ruines, et pour prouver que, parmi les cités les plus immortalisées par leurs infortunes, aucune, pas même Rome ni Jérusalem, ces deux sublimes holocaustes de l'humanité, n'ont droit autant que la malheureuse Byzance à la couronne du martyre.
En effet, aucune ville n'a eu à subir des sièges et des assauts aussi nombreux « aussi désastreux que Constantinople; aucune ne vit sous ses murs ou dans son enceinte envahie se presser autant de peuples divers accourus de tous les points de l'Europe, de l'Asie et de l'Afrique pour assouvir la soif du butin, l'amour de la conquête ou la rage du fanatisme religieux. Investie deux fois par les Grecs anciens *, Trots fois par des empereurs romains 2, une fois par les Latins, parles Persans, par les Avares, parles Slaves, et enfin par son propre souverain détrôné *, deux fois par les Bulgares, une fois par les rebelles byzantins, sept fois par les Arabes, et trois fois par les Ottomans, Byzance a donc offert le spectacle d'une cité populeuse assiégée vingt-deux fois, sans que ses innombrables assaillants aient pu célébrer plus de six victoires ^ ; ce qui ne les empêcha point de marquer leur passage par