‹ Le Bosphore et Constantinople avec perspectives des pays limitrophesChapitre 133 sur 179 · Michel Paléologue · texte numérisé non relu

Michel Paléologue

/». Sur les vingt-deux sièges qu'a subis Constantinople, la vîUe n*a été prise que six fois, savoir par Alcibiade, les empereurs Septime- Sévère et Constantin, le doge Dandolo et le comte Baudouin, Tempereur Michel Paléologue et Mahomet II. Voyez Hammer, Constant, und der Bosp., vol. I, p. 81-100.

la dévastation des deux rives du Bosphore et de tous les environs de la capitale, en sorte qu'après chaque retraite de Tennemi, la cité palpitante surgissait comme une oasis isolée au milieu d'un immense désert jonché de cadavres et de ruines.

Parmi ces sanglantes catastrophes figurent, au :Kiombre des plus anciennes et des plus mémorables, le ^iége et la prise de Byzance par Septime-Sévère. Dion Cassius ^ nous trace un vivant tableau et des magnificences dont brillait cette cité à la fin du ii* siècle de ïiiotre ère, et des longues agonies qu'elle eut à suppiorter pendant le blocus de trois ans qu'établit autour d'elle cet empereur, qui, selon les propres paroles de l'historien, « avait. réuni pour son expédition les flottes cJe l'univers entier. » Après d'innombrables actes d'hér^oïsme, les Byzantins ne se rendirent que lorsque la mer fut rougie de sang et jonchée de débris de cadavres dont eux-mêmes avaient dévoré une partie, et lorsqu'ils eurent épuisé tous les moyens de défense, au point de n'avoir plus d'autres cordes que celles qu'ils

avaient fabriquées avec les cheveux de leurs femmes.

L'inexorable vainqueur fît d'abord passer au fil de

i. HiêL rom,, 1. lxxiv, iO-l/i:

i'épée tout ce qui restait encore de ces braves déjà presque réduits à Tétat de squelettes, puis ii livra aux flammes les demeures désertes et profanées. Dion Cassius, qui avait vu la ville immédiatement avant et après cette catastrophe, s'écrie avec douleur qu'il n'eût jamais cru possible que tant de richesses et de magnificences pussent être réduites au néant.

Détruite de fond en comble par Septîme- Sévère, l'antique Byzance sortit de ses cendres à la voix de l'empereur Constantin (surnommé on ne sait trop pourquoi le Grand) , qui en fit la capitale de l'empire et y transporta les monuments des villes les plus célèbres du monde, sans en excepter Rome et Athènes, qu'il dépouilla de leurs plus précieux trésors ^.

La nouvelle capitale du monde sut les garantir pendant près de neuf siècles contre la profanation des barbares du Nord, des Persans et des Arabes, bien qu'en 672 (sous l'empereur Constantin III) elle ait eu à subir de la part de ces derniers un siège qui ne dura pas moins de sept années. Durant le cours de ce siège, tous les environs de la capitale furent convertis en un vaste désert au milieu duquel elle demeura seule intacte, grâce à l'action puissante du feu grégeois ^.

1. Gibbon {The Hist, of the decL and fall of the Rom, Emp,, vol. I , c. xvii, p. 355, édition de Londres en quatre volumes) cite un curieux passage d'Hiéronyme qui prouve que toute l'antiquité classique fut inexorablement mise à contribution en faveur de Gonstantinople , car Hiéronyme dit : « Gonstantinopolis dedicatus pêne omnium urbium nudiiate. »

2. Hammer, loc. cit., p. 87, cite un important passage de Hadji- Khalfa d'après lequel le feu grégeois n'aurait pas été autre chose que

Malheureusement, ce fut aux chrétiens mêmes qu'était réservé le triste honneur d'accomplir une œuvre de destruction que les barbares du Nord, ainsi que les Persans et les Arabes, n'avaient pu consommer; car lors de la prise de Constantinople (en 1204) par les Français et les Vénitiens , les atrocités qu'y commirent les alliés dépassèrent de beaucoup toutes celles dont les musulmans se sont rendus coupables sous Mahomet IL On aurait de la peine à croire à tant d'infamie de la part des peuples catholiques, si des écrivains contemporains n'étaient pas là pour en attester l'horrible réalité; l'annaliste Nicétas Choniatès qui assista à la prise de Constantinople par le doge Dandolo et le comte Baudouin, comme plus tard Phrantzès fut témoin oculaire de celle effectuée par Mahomet II, ne laisse aucun doute sur l'abominable conduite des chrétiens^.

notre poudre k canon , dont Thistorien turc attribue Tinvention à un Grec nommé Callinicus; ce qui la ferait remonter à l'an 660, et par conséquent à neuf siècles antérieurement à Tépoque où cette découverte fut faite en Allemagne.

1. Gibbon (loc, cit., vol. IV, p. 197) trace de la conduite infâme des Latins un tableau émouvant fondé sur les autorités les plus irrécusables. Parmi les atrocités que rapporte le grand historien anglais, je ne mentionnerai que les faits suivants. L'église de Sainte-Sophie devint le théâtre d'inqualifiables orgies; non-seulement les vases sacrés furent employés aux libations bachiques ou à d'autres usages plus révoltants encore, mais l'église fut encombrée de mulets qu'on chargeait d'or et d'étoffes précieuses, et que les soldats assommaient quelquefois, ne pouvant les faire avancer assez vite, en sorte que le sang de ces animaux se mêlait â celui des vierges et des prêtres égorgés. Sur le trône du patriarche fut placée une prostituée, qui exécuta des danses obscènes en parodiant, de la voix et du geste, les hymnes et les chants

Au reste, en détruisant les plus beaux monuments de Fantiquité et en souillant les églises grecques par des profanations inouïes, les catholiques d'alors s'imaginaient peut-être que les excès perdent de leur gravité quand ils sont commis contre des schismatiques par les représentants d'une religion proclamée la seule vraie. Pourtant, les défenseurs de l'orthodoxie ne se montrèrent guère plus scrupuleux, lorsque, trois siècles après avoir mis à feu et à sang la schismatique Constantinople, ils vinrent, conduits par le connétable de Bourbon, saccager le siège même du chef de la catholicité. Or, on sait par les chroniqueurs contemporains, qu'en fait de cruautés, de cynisme brutal, de spoliations, la catholique armée d'un prince de Bourbon laissa bien loin derrière elle les hordes sauvages d'Odoacre et de Théodoric, premiers conquérants de Rome *. Le moyen âge et la renaissance ne le cédèrent en rien à ce qu'on est convenu d'appeler les temps * barbares, et, de nos jours même encore, l'intérêt et

religieux, grecs. On fouilla jusqu'aux caveaux funéraires de Téglise pour en retirer les ossements et les cadavres des empereurs byzantins. Les bibliothèques furent brûlées. Les Latins parcoururent les rues, ornés grotesquement de feuilles de papier et d'encriers, pour tourner en ridicule les goûts littéraires des Grecs, tandis que d'autres se montraient sur des chevaux coiffés de tiares et portant, en guise de housses, des ornements pontificaux du clergé byzantin. Quant aux innombrables monuments d'antiquité païenne et chrétienne dont Nicétas donne une longue liste , tout ce que le feu ne parvint point à dévorer fut brisé à coups de marteau et de hache.

1. Les scènes horribles dont fut signalé le sac de Rome en 1527, par un prince de Bourbon, ont inspiré des pages pleines d'éloquence à Massimo Azeglio, dans son admirable écrit intitulé : Niccolà de* Lapi.

la passion ne sont pas sans faire de grandes et sanglantes ruines.

Depuis la destruction de Constantinople par les mains mêmes des chrétiens, Tinfortunéc citcS qui semblait avoir épuisé tous les genres de martyre, continua encore pendant plus de deux siècles et demi à tenir à flot, au milieu de l'Europe barbare, la dernière épave de l'antiquité classique, jusqu'à ce qu'enfin Mahomet II vint achever ce qui avait échappé à la fureur des Latins, et arbora définitivement le croissant sur la tombe gigantesque où s'étaient successivement confondus dans les mêmes cendres les monuments et les cadavres de presque tous les peuples de la terre.

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