‹ Le Bosphore et Constantinople avec perspectives des pays limitrophesChapitre 134 sur 179 · XIII · texte numérisé non relu

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Lorsqu'à de telles œuvres de destruction accomplies par la main de l'homme, on ajoute celles dues aux grands phénomènes de la nature, notamment les tremblements de terre, qui n'ont pas été enregistrés par l'histoire au nombre de moins de vingt-six, en ne tenant compte que des plus désastreux*, on cessera de

1. Parmi les tremblements de terre les plus désastreux pour Contantinople figurent celui de 678 (sous Justinien), ainsi que ceux qui se uccédèrent à neuf reprises pendant le règne du môme empereur, dans ^e court espace compris entre 533 et 558; puis ceux de 611, 732, 887,

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s'étonner que Constantinople et ses environs ne possèdent plus de monuments de l'antiquité, comme Rome et Athènes. Toutefois, si les siècles écoulés n'ont pas laissé là d'empreintes matérielles de leur passage, parce que l'homme et la nature semblent s'être coalisés pour les effacer aussi complètement que possible, les traces, aujourd'hui indistinctes, s'en trouvent néanmoins presque toutes religieusement conservées dans les annales historiques ; elles s'y pressent en si grand nombre que ceux qui se sont donné la peine de les en extraire ont pu, à l'aide de ces précieux matériaux, composer des ouvrages considérables sur les antiquités de Constantinople et du Bosphore. Grâce à ces guides aussi compétents que consciencieux, en tête desquels figure le livre vraiment classique de M. de Hammer*, l'étranger peut puiser dans ces lieux, en apparence si muets et si stériles pour l'antiquaire, les détails historiques les plus attrayants , et il peut ajouter ainsi le charme des souvenirs aux jouissances que lui procure une contrée pittoresque empreinte du cachet poétique de l'Orient, et placée sous un ciel qui reflète l'éclat du Midi, sans en avoir les accablantes ardeurs. Parmi les lieux célèbres qui attirent chaque été la foule des touristes, en est -il un seul, en effet, qui

1033, 1037, 1060, 4296, 1305, 4511, 1698, 1712, 1727, 1728, 1729 et 1765. Le tremblement de terre le plus récent est celui qui eut lieu Tannée passée (1863) en se manifestant le 22 août, le 2 septembre et le 6 novembre , mais les secousses furent peu violentes et n'eurent aucune suite grave pour la ville.

1. Conslanlinopolis und der Bosporos, 2 volumes ; 1822. Pesth , chei Hartleben.

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puisse se vanter de réunir au même degré de semblables avantagés?

La réponse, ce me semble, ne saurait être douteuse, quand même on chercherait à diminuer ces avantages, en faisant valoir certaines considérations puisées dans la position politique de la Turquie qui dirait -on, n'offre pas au môme degré que les États chrétiens des garanties de stabilité, de sorte que ce défaut de confiance placerait dans des conditions précaires l'étranger disposé à rattacher à ce pays une partie de son existence et de sa fortune. Or, une appréciation plus approfondie de la position créée aujourd'hui à la Turquie dissipera bien vite ces appréhensions. Le mot passé en sorte d'axiome : que « les Turcs ne font que camper en Europe », n'a plus d'autre valeur qu'un paradoxe, depuis qu'après des siècles de tâtonnements et d'essais infructueux l'Europe paraît enfin avoir acquis la conviction qu'elle ne peut permettre à aucune des populations chrétiennes de se substituer aux musulmans originaires d'Asie. Dès lors 3l ne s'agit plus pour elle de savoir jusqu'à quel point Jes Turcs méritent ses sympathies, mais de se rendre <ompte du mode le plus avantageux pour lès conserver ^t vivre en paix à côté d'eux. Il en résulte que le plus

grand danger qui puisse menacer la sécurité d'une nation, celui de l'exposer à devenir la proie du plus fort, n'a plus lieu à l'égard de la Turquie, car son existence étant devenue un de ces faits d'absolue nécessité que, dans l'intérêt de l'équilibre européen, on est unanimement convenu d'admettre, la conquête ou le partage de l'empire ottoman ne saurait plus figurer que dans le domaine des réminiscences historiques, des utopies spécieuses ou des regrets stériles. Désormais, les destinées de la Turquie, comme celles de tous les autres États de l'Europe, ne se trouvent livrées qu'à l'action lente mais irrésistible du temps, dont les œuvres sont placées en dehors de la volonté et de la force des hommes, quoique quelquefois à la portée de leurs prévisions. Ainsi, il est difficile de ne pas admettre que, tôt ou tard, la Turquie sera spontanément amenée à faire certaines concessions à un grand empire voisin, dont la position, telle qu'elle a été déterminée en dernier lieu par la paix de Paris, ne saurait être maintenue indéfiniment. En effet, refoulé entre les glaces de la Baltique et les barrières élevées contre lui dans la mer Noire, le colosse du Nord doit éprouver de plus en plus le besoin de s'éloigner des premières et de faire disparaître les secondes.

Un moment viendra donc où, sans avoir tiré un seul coup de canon, et rien qu'en suivant la pente naturelle des choses, ce double affranchissement se sera accompli, surtout lorsque, cédant à la nécessité d'établir d'une manière rationnelle le centre de gravité de leurs immenses États, les successeurs de Pierre

le Grand se seront décidés à transporter dans une région plus méridionale la capitale de la Russie, reléguée aujourd'hui à l'extrémité la plus inhospitalière et la plus vulnérable de l'empire. Sans doute, ils choisiront alors pour cette haute destination, soit le plateau qui porte les tours antiques du Kremlin, soit les rives d'un beau fleuve navigable tel que le Dnieper, où la pittoresque cité de Kiev offre le double avantage de se trouver à proximité tout à la fois des plus importantes voies naturelles de communication, et du vaste bassin houiller du Donetz, dont les trésors si plein d'avenir n'ont presque pas été encore entamés.

Il est évident qu'à l'époque où l'irrésistible courant qui entraîne vers le Midi les grands intérêts politiques et industriels de la Russie aura acquis tout son développement et réalisé tous ses effets , la mer Noire deviendra le centre non-seulement de l'activité commerciale, mais encore de la puissance maritime de cet empire ; car le siège des forces défensives d'un pays se place tout naturellement là où il y a le plus d'intérêts à sauvegarder, et où se trouvent le plus fortement concentrés les avertissements salutaires du passé et les espérances légitimes de l'avenir.

Dans tous les cas, la Russie ne pourra achever l'œuvre de sa complète régénération sans avoir recouvré l'une des premières conditions de tout pays indépendant, savoir : la faculté de disposer à son gré des côtes qui circonscrivent ses Etats et des mers qui les baignent. Or, c'est précisément cette légitime faculté

qui lui a été enlevée par le dernier traité de Paris; en sorte qu'il en résulte pour la Kussie une position unique dans l'Europe entière, puisque, parmi tous les États grands ou petits qui la composent, il n'en est aucun qui soit soumis comme elle à l'humiliante obligation de renoncer au droit de posséder une flotte dans la seule mer où elle pourrait en entretenir en permanence, et de n'avoir pour sa marine militaire que le bassin de la Baltique où pendant six mois de l'année il n'y a point d'eau à l'état liquide. C'est à peu près comme si l'on forçait la Grande-Bretagne à renfermer ses vaisseaux de guerre dans les golfes de Baffin et d'Hudson, ou dans le canal de Melville, sans oser les produire dans la Manche, Évidemment, de semblables entraves peuvent s'imposer et être acceptées , mais sans que ceux qui les imposent et ceux qui les acceptent s'engagent sérieusement à les respecter au delà des circonstances exceptionnelles et passagères qui ont donné lieu à des transactions aussi peu viables. C'est pourquoi aucun homme d'État n'a jamais pu douter, dans son for intérieur, que par l'effet d'un consentement tacite, un jour ou l'autre, la Russie ne rentre dans la jouissance des droits imprescriptibles qui ouvraient à ses flottes la mer Noire au même titre qu'à la Turquie. C'est également à la suite d'influences tout aussi pacifiques que tombera la clôture du Bosphore et des Dardanelles, et qu'on verra les bâtiments de guerre de toutes les nations parcourir ces voies naturelles de communication aussi inoffensivement que les détroits de la Manche et de Gibraltar, où la vue des ports de Cher-

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bourg et de Gibraltar peut bien scandaliser quelquesuns, mais n*intimide ou n*inquiète personne.

A toutes ces modifications réalisées sans violence , la Turquie n'a absolument rien à perdre. Son indépendance étant placée sous la sauvegarde de l'Europe, un tel patronage semble devoir être toujours assez puissant pour déjouer des projets ambitieux de quelque part qu'ils viennent, sans qu'on ait besoin de se créer des garanties fondées sur l'irritation des susceptibilités nationales, garanties aussi fragiles que dangereuses, parce qu'elles perpétuent les haines secrètes et nourrissent au sein de la paix des germes de guerre.

En un mot, parmi toutes les modifications que la nature des choses pourra opérer dans la position politique de la Turquie, il n'en est absolument aucune qui soit capable d'ébranler la confiance de l'étranger désireux d'habiter les rives du Bosphore ; car, encore une fois, loin d'y camper seulement, comme on le croyait jadis, les Turcs s'y trouvent au contraire plus solidement établis peut-être que ne le sont dans leurs États les peuples les plus puissants de l'Europe, précisément parce que ces derniers n'ont d'autres défenseurs qu'eux-mêmes, tandis que la Turquie a et aura toujours pour champion l'Europe réunie. C'est qu'aussi l'existence de l'empire ottoman ne repose point sur des alliances, des promesses ou des considérations philanthropiques; celles-là, on ne le sait que trop, n'engagent à rien; l'existence de cet empire est fondée sur les sentiments de jalousie, d'égoïsme et d'inimitié que

se portent mutuellement les puissances européennes;

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ce sont pour la Turquie des garanties de conservation bien autrement durables; car si, en politique, les affections et les instincts généreux ne constituent que des résultats éphémères, les rivalités nationales défient les siècles et dureront autant que le genre humain.

Je n'ai guère besoin de faire observer que les idées émises ici relativement aux garanties de durée matérielle que présente l'empire ottoman ne sont point en contradiction avec les •considérations développées dans plusieurs de mes écrits politiques sur l'incompatibilité du régime turc avec la liberté et la civilisation des populations chrétiennes qui lui sont soumises. Dans ces écrits je ne considérais la question d'Orient que sous le point de vue théorique, la représentant telle qu'en ma double qualité de chrétien et d'homme libéral j'aurais voulu qu'elle fût, tandis qu'ici je ne l'envisage que sous le rapport exclusivement pratique, en me résignant à admettre un fait que l'Europe entièi^e est forcée de reconnaître, peu importe que ce fait soit sympathique ou répulsif, ou que l'unanimité avec laquelle on l'accueille soit spontanée ou involontaire. D'ailleurs, je dois l'avouer, plusieui's des arguments que j'avais tant de fois fait valoir contre la Turquie ont depuis perdu beaucoup de leur portée, précisément parce que certaines conditions, sans lesquelles je ne concevais pas une Turquie qui devînt membre de la grande famille européenne, sont aujourd'hui en voie de se réaliser. Ainsi, lorsque je soutenais que le crédit financier de la Turquie n'avait que peu de valeur tant r|n'il n'était pas basé sur dos garanties matérielles pla-

cées entre les mains des puissances chrétiennes, je ne prévoyais pas que ces garanties seraient réellement obtenues, et que dès lors les engagements contractés par le gouvernement ottoman revêtiraient un caractère sérieux, comme c'est effectivement le cas aujourd'hui de l'emprunt ottoman. De même, j'avais cru devoir déclarer illusoires toutes les brillantes promesses faites par les chartes libérales du gouvernement turc, tant que je n'avais rien vu qui eût témoigné de leur mise à exécution; mais depuis les réformes très -substantielles introduites par Fuad- Pacha relativement à la sécurité publique, je ne puis que m'associer avec bonheur aux espérances légitimes qu'elles font naître. Enfin, plusieurs des mesures que j'avais recommandées comme indispensables à la régénération des finances ottomanes, et entre autres l'emploi au profit du fisc des vastes propriétés du clergé et des mosquées, sont aujourd'hui sur le point de s'accomplir. C'est un fait d'une portée immense, parce qu'il prouve que la courageuse initiative du gouvernement n'a pas reculé devant l'obstacle le plus redoutable qui s'oppose dans tous les pays musulmans à une réforme fondamentale, c'est-à-dire la puissance des idées religieuses. Lorsqu'en présence des signes de vie que donne le célèbre malade, on proclame chez lui , sinon la résurrection complète , du moins l'absence de la mort, on s'acquitte d'une dette de justice et de conscience, surtout quand il s'agît d'un malade que l'on est forcé de conserver, parce qu'il est de toute impossibilité de lui rien substituer qui ne présente, pour le repos du monde, un danger

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