EXCURSIONS SUR LE LITTORAL OCCIDENTAL
DE LASIE MINEURE
Facilités qu*offrent les services divers des bateaux à vapeur pour visiter Smyme et la Troade. — Relâche aux Dardanelles. — Excursion aux lieux classiques de VIliade. — Jets d'eau de Touzia. — Leur température. — Source d*Akbounar. — Source d*Inova. — Plateau de Pambouk-kalessi, ou Château de coton. — Origine probable de ce nom. — Terrasse supérieure du plateau.
— Sources chaudes qui s*y trouvent. — Pont et aqueducs formés par le travertin. — Terrasse inférieure du platoau. — Dépôts remarquables qui en revêtent les pentes. — Cascades pétrifiées. — Monuments antiques envahis par les dépôts de travertin. — Passages des auteurs anciens relatifs aux sources chaudes d'Hiéropolis et à leurs propriétés incrustantes. —
— Caverne à exhalaisons mortelles signalée par les anciens dans les parages d*Hiéropolis. — Légendes dont elle était Tobjet et leur explication — Réflexions sur les excursions qui se rattachent au séjour du Bosphore.
Après avoir étudié les contrées du Bosphore sous le point de vue de leur constitution physique, les considérations développées dans le chapitre précédent sur Tétat social et intellectuel de ces contrées pourraient servir de clôture à la première partie de mon ouvrage. En effet, j'aurais de cette manière atteint le
but que je m'étais proposé, c'est-à-dire tracé un tableau aussi complet que possible du Bosphore , en fournissant sur cette région tous les renseignements susceptibles d'intéresser les personnes qui désireraient la choisir pour séjour d'été. J'aurais donc droit de prendre ici congé du lecteur, non sans exprimer l'espoir que mes efforts ne seront pas demeurés complètement inutiles pour lui procurer une charmante retraite dans la saison des chaleurs. Cependant, comme, grâce aux communications établies aujourd'hui par la vapeur, non-seulement entre les divers points du Bosphore, mais encore entre celui-ci et les lignes littorales de l'Asie Mineure , l'étranger établi dans les environs de Constantinople serait souvent tenté de se livrer à ces faciles et utiles promenades, je crois devoir ajouter ici, pour son instruction, l'indication d'un certain nombre de localités susceptibles de l'intéresser plus particulièrement, et placées d'ailleurs à la proximité des contrées mêmes qu'il serait le plus disposé à visi- , ter. Or, à l'aspect de cette foule de bateaux à vapeur circulant sans cesse entre Constantinople et Smjrrne, en touchant à de nombreux points des côtes pittoresques qu'ils longent, par exemple aux châteaux des Dardanelles, à Tenedos, au littoral de la Troade, à Chios, etc., quel est l'étranger qui ne se sentirait pas invité à prendre part à cette délicieuse tournée, et surtout à toucher, chemin faisant, aux lieux classiques de la péninsule troyenne? Au reste, je n'ai nulle intention de lui servir de guide ni à Smyrne, ni dans les « champs où fut Troie; » car Smyrne a déjà été suffisam-
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ment décrite pour tout ce qui peut intéresser le simple touriste, et quant aux lieux immortalisés par VIliade, ils ont été l'objet de tant de travaux, que l'on n'aurait que l'embarras du choix entre les ouvrages consacrés à ce sujet, ouvrages parmi lesquels figurent ceux de Choîseul-Gouffier, Lechevalier, Clark, Rennol, Moritt, Dubois, Sibthorp, Hunt, etc. Tout ce que je me propose, c'est de signaler à l'étranger certains endroits qui pourraient d'autant plus facilement lui échapper, qu'ils sont au nombre de ceux ou qui ont été rarement mentionnés, ou presque jamais visités, malgré ce qu'ils ont de remarquable sous le rapport des grands phénomènes physiques. Or, c'est précisément à ce point de \Tie que je désirerais les faire ressortir, afin que le voyageur, conduit par le souvenir du passé au milieu de la Troade ou dans les parages de Smyrne, puisse ajouter, presque sans dévier de son itinéraire projeté, au charme des réminiscences historiques, les jouissances inséparables de la contemplation des œuvres de la nature.
Je commencerai donc par indiquer certains lieux de la Troade , notamment les jets d'eau bouillante de Touzla et les sources d'Akbounar et d'inova; je m'occuperai ensuite des remarquables phénomènes d'incrustation que présentent les sources de Pambouk- Icalessi, situées dans la vallée du Méandre, au sud -est ^e Smvrne.
Ceux qui désirent profiter du bateau allant de Constantinople à Smyrne, pour visiter les lieux classiques de la Troade , se font ordinairement débarquer à Tchanak-kalessi (château des Dardanelles), parce que dans cette petite ville, habitée par les consuls des puissances étrangères, on peut trouver les chevaux et les guides indispensables à ces intéressantes excursions, où, comme je l'ai déjà dit, je n'ai pas Tintention de suivre le voyageur. C'est quand, après avoir rêvé à son aise sur tous les tumules, ravins et blocs de pierre animés par le souffle de V Iliade, il se sera rapproché de la côte, pour y examiner les restes d'Alexandria-Troas (Eski -Stamboul d'aujourd'hui), ce n'est qu'alors que je me présenterai pour le conduire tout près de là, dans une vallée étroite, arrosée par rilidja-sou, sur le talus droit de laquelle on voit jaillir, des fissures des rochers trachytiques, plusieurs filets d'eau chaude recueillis dans deux édifices carrés et grossièrement construits , qui servent de hamam ou de bains. Cette vallée, avec ses sources d'eau chaude, n'est qu'une introduction au spectacle bien autrement imposant que présente une autre vallée située à dix kilomètres environ au sud de la première , savoir : la vallée du Touzla-sou {vallée de l'eau salée).
Les moulagues qui entourent cette vallée près de son embouchure frappent tout d* abord par leurs teintes blanches variées de bleu, de rouge et de jaune. En examinant leurs flancs tournés du côté de la vallée , on les voit complètement désagrégés et décomposés par une multitude de filets d*eau salée qui jaillissent de leurs fissures, et qui, en s'écoulant dans la plaine. Tout revêtue d'une croûte fendillée , au travers de laquelle sortent également une foule de petits jets d'eaXi. Ainsi, en traversant la plaine située au nord-est du village de Touzla, on sent brûler la semelle de ses chaussures chaque fois que les pieds se trouvent en contact avec une de ces fontaines presque imperceptibles qui sourdent partout du sol, et dont la température est de 78 à 90 degrés centigrades. De distance en distance, la plaine est sillonnée par de petits bassins que Ton y a creusés, afin d'y concentrer l'eau et de l'y laisser s'évaporer, ce qui s'opère avec une étonnante rapidité et donne naissance à des dépôts considérables de sel très-pur. Les jets d'eau salée qui s'élancent des flancs des montagnes se multiplient et acquièrent un énorme développement à l'est- nord -est du village de Touzla. C'est ainsi qu'à peu près à dix minutes de marche de ce village, là où la vallée se rétrécit en une gorge, on voit sortir des flancs d'un rocher une magnifique gerbe dont la longueur est de 1'" 57, et la grosseur à sa base de 34 centimètres. L'eau de ce jet a une température si élevée , qu'à deux reprises mes thermomètres éclatèrent aussitôt que je les y eus plongés. Le goût de l'eau est extrêmement salé ; c'est probablement une
dissolution de chlorure de sodium toute pure, et au plus haut degré de saturation. Au-dessus de cette gerbe, une foule d'autres petits jets s'élancent des fissures des rochers. Réunis, tous ces jeUs forment un ruisseau d'eau bouillante qui coule rapidement du nord-est au sud-ouest pour se jeter dans le Touzla-sou. Le croquis que je donne (fig. 2), et que je fis (en 1848) sur les lieux mêmes, permettra de se former une idée de Tas-^ pect de cet intéressant phénomène.
Sous le rapport de sa température, la source de Touzla est peut-être unique dans son genre (du moins en Europe), car cette température est supérieure^ celle de toutes les eaux thermales observées jusqq<àç€! jour, sans en excepter même celles d'Islande, le^ plus chaudes que l'on connût; car, d'après MM. SartoritfS dç Waltershausen et Descloizeau, la température duKraild Geyser est à sa surface de 76 à 80 degrés cent., et ce n'est qu'à une profondeur de 22 mètres qu'elle atteiot de 122 à 127 degrés, et encore d'une manière non per^ manente, mais seulement immédiatement avimf oui^^ chaque éruption ; tandis que dans les sources de Touda*, l'eau, à la surface même des jets, dépasse d'uqe mamir» constante la température de 100 degrés^ ce ;qui:.|mdt supposer qu'à une profondeur de 22 mètres ;çUe do^t offrir un chiffre plus élevé que celui que présçiite: ^ grand Geyser. .. ^ -...-. •
L'innombrable multitude de gerbes .d'eau sa^.qpii jaillissent dans la vallée de Touzla pourPai:t fearpiûr juiiç prodigieuse quantité de sel pour l'usage du cofliiiQerçe; Dans l'état d'enfance où se trouve l' industrie jeu :Asre
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iMineure, cette source de richesse a été à peine entamée ; car en i 8/i8 , lorsque je les visitais , les salines naturelles de Touzla ne donnaient annuellement que de 18 à 20,000 kilos (le kilo a 44 oks) de sel (environ un million de kilogrammes). Sur les lieux mêmes, Tok (1284 grammes) de sel ne coûte (en 1848) que six paras (environ 30 centimes) ; mais transporté aux Dardanelles , à Balikesri et d'autres localités limitrophes qui servent de débouché à cet article , Tok se vend 10 paras (environ 50 centimes) .
L*exploitation du sel de Touzla est une propriété du gouvernement, qui en a fait la concession à des spéculateurs moyennant 15 à 20 mille piastres (environ 18,000 fr.) par an, ce qui prouve que ces immenses richesses naturelles ne sont pour le gouvernement turc qu'une source insignifiante de revenu. Cependant les salines de Touzla étaient déjà célèbres du temps des anciens sous le nom de salines de Tragase, et même celui que porte aujourd'hui cette vallée {vallée d'eau salée) n'est qu'une traduction littérale du nom de Haliséon, par lequel le désigne Strabon ^. Quant au ruisseau appelé aujourd'hui Touzla-sou, il se trouve mentionné déjà par Homère sous le nom de torrent Satntoeis; les passages qui s'y rapportent sont cités par Strabon^, car celui-ci ne néglige guère l'occasion de mentionner
1. « A côté de Lectum (cap Baba d'aujourd'hui) se trouve la petite plaine Ualiséon, ainsi que la saline Tragaseon, r^a^ouroûcv àx&TTQTtcv. » strabon, 1. xiii, 1; Pline, Hist. nat,, 1. xxxi, /i, parle également du sa/ iragasceus,