CHAPITRE XVI
ROCHES fiRUPTIVES.
i'minn'ration dos rorhos ôruptivos du Bosphore. — Division de ces roches en deux groupes. — Domaine Miptif de la rote d'Europe. — Conglomi^rats dohVitiques entre les raps Papas et Kar>'hdjé. — (iOngîomc^rats et filons de delessit des îh's C.yanées. — Doh^rites, basaltes et tufs entre Kilia et Skombré-koi. — Domaine ('•ruptif de la côte d'Asie. — Conglomc^rats et masses métamorphiques des parages de Filbournou. — Corniche volcanique entre Rivas et le cap Karabouroun. — Trachytes. — PorphjTCs dioritiques de Bebek. — Rareté d'éruptions dioritiqucs sur la côte d'Asie et leur fréquence sur la côte d'Europe. — Considérations tendant à faire admettre que les diorites du Bosphore constituent les roches éruptives les plus récentes de cette contrée.
Sons le rapport de leur composition minùralogique, les roches dn Bosphore peuvent ôtre distinguées en quatre espèces différentes, savoir : dolérite, basalte, trachvte et diorite. Malheureusement, tant à cause des altérations plus ou moins profondes qu'elles ont subies dans leur composition, qu'à cause des nombreuses interruptions qui masquent leur développement et ne permettent point d'apprécier leurs relations respectives, il
devient souvent impossible de déterminer l'extension de ces roches ; et cette difficulté est d'autant plus grande que fréquemment elles semblent réellement passer des unes aux autres par des transitions insaisissables. En conséquent^e, je les réunirai en deux groupes, dont Tun représente un ensemble de roches éruptives formant, à l'extrémité septentrionale du Bosphore, un domaine continu, et seulement interrompu par le détroit; tandis que l'autre groupe est composé de masses éruptives peu considérables et sporadiquement disséminées au milieu des dépôts devoniens qui constituent les deux rives de la partie centrale du Bosphore.
Nous examinerons donc successivement ces deux groupes sous le double rapport de leur développement et de la composition des roches qui les constituent.
Ainsi que je l'ai déjà fait observer, le premier groupe celui qui encadre l'embouchure septentrionale du Bosphore, est divisé par le détroit en deux parti(\s.
La partie qui occupe la rive européenne s'étend tout le long du littoral compris entre Kilia et le village d'Yenimahalla situé à un kilomètre au nord-est de Buyukdéré, et qui n'est que la continuation septentrionale de Saryari; elle s'avance ensuite, en ligne presque droite, depuis ce dernier point jusqu'au village Skom-
KT CONSTWTINOPJ.K. 411
brekoï, où elle se recourbe à Test jusqu'îiiix parages de Yerlukoï; puis elle tourne de nouveau au nord-ouestnord en d(^[)assant un peu Demirdjikoï, et enfin, à une faible distance au nord de ce dernier village, elle redescend au sud et vient, par des contours ondulés, rejoindre les parages de Yenimahalla. L'espace ainsi dcMimité rappelle la forme d'un coin irrégulier dont la pointe se trouve à Yenimahalla, et dont le côté occidental est traversé par une bande étroite de dépôts devoniens qui, comme un golfe allongé, pénètre dans le domaine éruptif jusqu'au delà de Demirdjikoï. Nous allons maintenant parcourir ce domaine pour apprécier la nature des roches qui le composent.
Ce sont les dolérites et les basaltes qui paraissent y jouer le rôle le plus important, du moins là oiï les roches se présentent dans un état qui comporte la détermination de leurs éléments constitutifs. Malheureusement tel n'est pas toujours le cas, car très-souvent elles se ré<luisent soit à des masses plus ou moins désagrégées, soit à <les conglomérats grossi(*rs ou tufs à grain très-meiui, formés à la vérité sur place, mais ne reproduisant plus leurs éléments constitutifs dans l'ordre ou avec les combinaisons où ils se trouvaient dans la roche qui en a fourni les matériaux. Ainsi, à l'endroit même où, dans les parages de Yenimahalla et de Saryari, l'on peut marquer la limite méridionale du domaine éruptif placé en conUict immédiat avec les calcaires devoniens, cette limite n'est rien moins que nettement tracée. En effet, bien que les calcaires et les micaschistes y soient brusquement remplacés par une
/i12 J.E ROSPHORE
roclîc évidemment éruptivo, cette dernière est tellement désagrégée, qu'il devient impossible de la déterminer d'une manière précise : c'est une masse blanchâtre, terreuse, qui ne donne point d'efTervescence avec les acides, et se trouve çïi et là traversée par de minces bandes de quartz. Cette roche, probablement doléritique, compose les montagnes échelonnées le long du littoral, depuis Yenimahalla jusqu'à Roumeli-Kavaghi; les flancs de ces montagnes offrent des pentes assez douces pour permettre de les parcourir par un sentier commode, qui, après plusieurs montées et descentes, s'abaisse rapidement vers la plage, à peu de distance au sud de Roumeli-Kavaghi.
Lorsqu'on remonte la vallée étroite à l'embouchure de laquelle se trouve Roumeli-Kavaghi, on ne voit partout que d'immenses masses désagrégées formant tantôt des tufs compactes, tantôt des conglomérats à éléments méconnaissables, nuancées des teintes les plus variées (jaune, rouge, violet, etc.), sans que cependant toutes ces masses offrent le moindre indice de stratification, de nalure à constater leur formation par voie humide. Il ne faut pas moins d'une demiheure de pénible montée pour atteindre les plateaux qui terminent, du côté nord-ouest, la vallée de Roumeli-Kavaghi, plateaux qui sont également revêtus de tufs et de masses doléritiques plus ou moins désagrégées et décomposées.
Le littoral compris entre Roumeli-Kavaghi et Roumeli-Fener est très-escarpé; aussi la route qui conduit de ce dernier village à Karjbdjé-Kalessi passe-t-elle à
ET COiNSTAMlNOPLE. M5
une certaine distance de la côte, à travers des plateaux d'où Ton ne peut apercevoir ni le fort Icharet, ni Roumeli-Fener, ni les lies Cyanées, car les Falaises littorales les masquent complètement. Plusieurs de ces falaises sont très -imposantes, entre autres celles du promontoire de Papas , qui est couronné par le fort du même nom. Ce promontoire consiste en rochers gigantesques de basalte noir plongeant à pic dans la mer. Du côté de l'ouest, une gorge profonde et saccadée les sépare d'une série de hauteurs à contours fantastiques; les masses qui composent ces dernières sont accumulées comme le seraient des substances demi-tluides ou pâteuses se tordant et s'étirant en tous sens pendant leur refroidissement; elles rappellent beaucoup certaines laves récentes du Vésuve.
Du côté du sud, le promontoire de Papas est séparé de celui de Karybdjé par un golfe dont la plage sablonneuse est bordée d'énormes rochers, en grande partie composés de conglomérats solides, de teinte noire, trèsanalogues aux conglomérats doléritiques qui forment des remparts considérables sur plusieurs points du littoral septentrional do l'Asie Mineure , notamment dans les parages de la ville de Kerasoun *. Le sentier qui franchit le promontoire de Karybdjé (couronné par un fort du môme nom) est extrêmement escarpé : c'est pourquoi la route directe entre Roumeli-Fener et Roumeli-Kavaghi se tient à une certaine distsmce de la côte,
1. Dans la partie géologique de mon Asie Mineure j ces remarquables conglomérats doléritiques de la côte septentrionale de la péninsule seront Tobjct d'une étude spéciale.
en passant par des plateanx assez unis, particulièrement composés de tufs et de conglomérats doléritiques et basaltiques diversement coloriés . mais toujours sans un indice quelconque qui permette de leur assigner une origine sédimentaire.
11 résulte de cet aperçu que la charpente solide de la région littorale comprise entre Yenimahalla et Roumeli-Fener consiste tantôt en dolérites et tantôt en bîisaltes, sans que l'on puisse décider la question de savoir si ces deux roches passent effectivement de l'une à l'autre, et si leurs relations respectives se trouvent dissimulées par la désagrégation de leurs éléments constitutifs, ou masquées par les conglomérats et les tufs. Au reste, nous verrons se reproduire exactement le même phénomène, en continuant à longer la côte depuis Roumeli-Fener jusqu'à Kilia.
I^ roche qui compose la côte dans les parages de Roumeli-Fener est un porphyre doléri tique, dont la pâte, de teinte foncée et de texture compacte, renferme beaucoup de cristaux de labradorile et de pyroxène, ainsi qu'un petit nombre de cristaux d'olivine et de fer magnétique. Ce porphyre se trouve intimement lié à des masses de conglomérats et de l)réch(»s doléritiques plus ou moins solides, souvent régulièn»nu»nt stratifiées
ET COiNSTAiNTliNOPLK. il5
et traversées par des iiloiis de terre verte. Ce sont particuliùrement ces conglomérats qui composent les fameuses lies Cyanées, situées à peu de disUmce de la côte. Parmi ces lies (qui ont déjà été l'objet d'une assez longue étude dans la première partie de cet ouvrage, p. 72-80), une seule mérite c(? nom : c'est celle qui est couronnée par le fût d'une belle colonne corinthienne en marbre blanc, portant une inscription grecque. Elle est [formée par un rocher d'une soixanlaine de mètres «le hauteur, dont le sommet aplati a environ quarante mètres de circonférence.
Les parois extérieures du rocher sont extrêmement abruptes , élant composées de falaises déchiquetées et d'énormes blocs éboulés; en sorte que ce n'est qu'avec difficulté (ju'on parvient à les gravir pour atteindre le sommet de l'île. U\ plus grande étendue de celle-ci est de l'ouest à l'est. A chacune de ses extrémités (orientale et occidentale), l'île est flanquée de plusieurs écueils qui probablement en faisaient jadis partie, et en ont été détachés soit par l'action des vagues , soit à la suite de secousses auxquelles aura été exposé le sol sous -marin, et qui auront eu pour résultat définitif un abaissement de ce sol. Les écueils, aussi bien que les falaises qui constituent Tîle môme, consistent particulièrement en conglomérats souvent régulièrement stratifiés, et se présentant soit à l'état de brèche à éléments tellement menus que la roche prend raj)parence d'une masse homogène, compacte, soit à l'élat (h» conglomérats gi'ossiers comj)osés de morceaux volumineux ou mèuK* i\v vérilabl(»s hlocs
de porphyre doléri tique noir, analogue à celui de la côte de Roumeli-Fener, mais le plus souvent coloriés en rouge par une épaisse croûte d'oxyde de 1er. Tous ces blocs, généralement anguleux, sont cimentés par une pâte jaunâtre, et forment, de même que la brèche, des roches très-solides. Sur plusieurs points, mais particulièrement dans les régions inférieures de Tlle, le grain fin de la brèche alterne avec le conglomérat grossier. Enfin, ces conglomérats divers sont traversés par de nombreux filons verticaux (c'est-à-dire sillonnant les masses de haut en bas dans le sens de la hauteur de rile) de terre verte {eisenchlorit , yrunenlc ou dclessil des minéralogistes allemands*) composée de sihcates hydratés de fer et de magnésie. Ces filons, d'un vert clair, de texture compacte et rubanée, et de cassure conchoïde, rappellent, à s'y méprendre, les bandes de marnes vertes de certains terrains crétacés ; ils se détachent d'une manière tranchée des masses noires qu'ils traversent. Au reste, il n'est pas impossible que les filons de delessU aient été également formés par voie humide; car, en sup[>osant l'infiltration des eaux dans les fent(»s de la roche doléritique, on peut admettre que leur action sur les pyroxènes a eu pour résultat la transformation de ces derniers en delessil. Des phénomènes de cette nature ne sont point sans exemple, et tout récenmient encore M. H. Ueymanii a signalé dans les mélaphyres de la vallée de Fassa les
1. Voyez Y. Sonft, Cliissific. tind Beschrcib. der Fclsartm. p. 11 G'J et 203.
ET COiNSTANTlXOPLE. 417
substances pyroxéniques converties en amygdales de grcngesU et de delessit, ou terre verte *.
Le porphyre doleritique, remarqué dans les parages de Roumeli-Fener, compose également la majorité des caps nombreux et plus ou moins abrupts dont est hérissé le littoral compris entre cette localité et Kilia; seulement, dans les parages de Roumeli-Fener, les roches doléritiques se trouvent plus souvent associées à des basaltes compactes renfermant de rares cristaux d'olivine. Le porphyre doleritique, qui constitue les hauteurs couronnées par le village et le fort Kilia , est fréquemment disposé en longues traînées qui rappellent les laves du Vésuve refroidies sur place, et venant, comme à Torre del Greco, s'accumuler du côté de la mer en remparts sourcilleux. Çà et là , les dolérites ainsi que les basaltes passent, par les eft'ets de la désagrégation mécanique ou de transmutations chimiques subies postérieurement à leur éruption, à des masses grisâtres, soit friables et terreuses, soit compactes et solides, composées presque exclusivement de kalkspath et d'une substance verdâtre dont la nature
1. Voyez yiederrhein. Gescll. fur .\atur. und lîeilk. ju Bonn, Auiiéu 18G3 , îïùaiicc du 3 niarî>.
il8 LE BOSPHORE
n*est guère appréciable sans une analyse chimique. Enfin, les dolérites et les basaltes qui composent le littoral entre Roumeli-Fener et Kilia sont fréquemment disposés soit en colonnes verticales, soit en bancs horizontaux, ce qui donne quelquefois aux promontoires escarpés de cette côte un aspect pittoresque et fantastique*.
Si de Kilia nous nous dirigeons vers Skombrékoi, pour longer la limite occidentale du domaine éruptif, nous trouvons que ce sont encore des dolérites localement associées aux basaltes qui constituent la roche dominante de la contrée, bien qu'à la vérité ces roches ne soient pas toujours à l'état normal. Cependant on
1. Je n'ai pas été assez heureux pour constater, dans les parages limitrophes de Kilia, le lambeau de terrain crétacé que M. Homroaire de Hell y signale. (Voyez Solice sur les voyages et les collections de M. Hommaire de lîell, par M. Viquesnel, dans le Bulletin de la Soc, géol. de France,^'' série, t. VII, p. 506.) Si ce dépôt isolé y existe réellement, il doit être tellement limité et tellement caché dans les replis des rochers doléritiques, qu'il ne soit possible de le découvrir qu'en longeant en bateau les falaises abruptes qui hérissent la côte entre Roumeli-Fener et Kilia, ce que je n'ai pas été à même de faire, à cause de l'état d'agitation violente où était la mer chaque fois que je me suis trouvé dans ces parages. Cependant j'ai suivi le revers opposé de ces falaises et j'ai même gravi quelques-uns des caps par lesquels elles se terminent du côté de la mer, sans jamais apercevoir autre chose que des remparts doléritiques ou basaltiques, n'offrant sur leurs sommets et leurs flancs aucune trace de dépôt sédimentaire. Ne serait-il pas
voit des rochers de porphyre dolérilique parfaitement conservé se dresser à peu de distance au sud de Skombrékoï , sur la pente assez rapide par laquelle on descend vers ce village, lorsqu'on y arrive de Sekerékevi. Le porphyre doléritique dont il s'agit est trèsanalogue à celui de Roumeli-Fener; sa pâte, compacte et noire, renferme de petits cristaux de labradorite et de pyroxène vert noirâtre, associés h des cristaux moins nombreux d'olivine et de fer magnétique. Ces porphyres se trouvent pêle-mêle avec des masses d'un basalte noir, compacte, renfermant quelques cristaux d'olivine clair-semés. Les deux roches se manifestent tantôt en mamelons, tantôt en piliers ou colonnes, dont
les surfaces sont çà et là blanchies par l'effet d'une décomposition plus ou moins avancée.
Enfin, entre Demirdjikoï et Yerlukoï, la présence des roches éruptives ne se révèle que par celle de tufs volcaniques, qui tantôt percent à travers les dépôts
possible que Tindication de M. Homniaire de Hell eût été faussée par une de ces confusions d'étiquettes si fréquentes dans les collections venant de loin, et surtout dans celles examinées après la mort de leur auteur? Et dès lors, ne se pourrait-il pas que les échantillons de calcaire crétacé, marqués comme provenant des parages de Kilia, appartinssent à une localité de la côte opposée , c'est-à-dire à un point de la côte de la Bithynie, situé à Test du cap Karabouroun? J'y ai en effet découvert de vastes dépôts crétacés renfermant précisément le Peclen quadricos talus qui caractérise les échantillons de la collection de M. Hommaire de Hell indiqués comme ayant été recueillis dans les parages de Kilia? — Dans tous les cas, malgré ce que cette supposition me paraît avoir de vraisemblable, je suis bien loin de prétendre que le dépôt local dont il s'agit n'existe pas, et qu'il ne puisse un jour être constaté à la suite d'exploratious plus minutieuses que celles que j'ai faites.
bourouu se trouvent le long de leur limite méridionale en contact tantôt avec les terrains paléozoïques, tantôt avec les terrains crétacés, rien n'est plus difficile que de toujours résoudre d'une manière satisfaisante la double question de savoir, d'une part, auquel des deux terrains appartiennent les marnes, grès et calcaires schisteux malheureusement non fossilifères qui se présentent sur ces points de contact; d'autre part, si les masses de roches éruptives, plus ou moins désagrégées , qui s'associent souvent à ces affleurements énigmatiques, sont réellement les représentants d'une roche sur place, ou bien seulement les débris empruntés à des roches situées ailleurs, et transportées ici par l'action de l'eau. Aussi n'est-ce que d'une manière provisoire, et sauf à la voir rectifiée par des explorations ultérieures, que j'ai tracé les limites sud et sud-est de ce domaine éruptif, en les figurant par une ligne ondulée partant du cap Fiibournou , et se dirigeant au nord d'Arnaoutkoï et de Karakires, vers le cap Karabouroun.