RELIEF DU PAYS ET COURS D'EAU
Dimensions du Bosphore. — Profondeur. — Courants. — Température de l*eau. — Correspondance entre les denx côtes. — Parallèle entre le Bosphore et les détroits de la Manche, de Gibraltar et de Messine. — Importance militaire du Bosphore. — Promontoires et baies. — Li^^nes littorales des presqulles de Thrace et de Bithynie. — Golfes du Petit et du Grand- Pont. — Importance militaire de ces localités. — Système des vallées.
— Montagnes. — Kabatach. — Mont Géant. — Alemdagh. — Aidosdagh.
— Boulgourlou. — Panorama dont on jouit du sommet du mont Boulgourlou. — Anciens châteaux des empereurs byzantins. — Système hydrographique. — Défectuosités de ce système et importance des moyens employés pour y remédier.
Il n'est peut-être point de localité au monde entourée d'autant de souvenirs historiques et ornée de dons aussi variés de la nature, que l'imposant et pittoresque détroit au travers duquel les flots du Pont-Euxin se précipitent vers la Méditerranée, en baignant pour ainsi dire de la même vague les rives de l'Europe et les rives de l'Asie.
Tour à tour chantée par les poètes et ensanglantée par les souverains, cette prestigieuse région n'a cessé
d'être, pour les uns comme pour les autres, l'idéal des rêves les plus chéris; car, si les sciences et les arts y trouvent une source inépuisable d'activité , elle offre à l'ambition politique les plus irrésistibles et, il faut le dire, les plus légitimes appas, puisqu'elle promet à l'heureux possesseur du Bosphore la double couronne de l'Occident et de l'Orient. 11 est vrai qu'une telle promesse n'a pas été réalisée à l'égard des dominateurs actuels du Bosphore, mais le moment approche où ils devront décider eux-mêmes si cette magique couronne est réellement destinée à orner le front des sultans, ou si elle n'a été placée entre leurs mains qu'à titre de dépôt, pour être transmise un jour au souverain désigné d'avance dans les décrets mystérieux du Ciel.
Quel que soit le sort réservé à cette contrée, les conditions sur lesquelles reposent ses legs du passé et ses titres à l'avenir n'ont rien perdu de leur valeur : elles sont encore aujourd'hui ce qu'elles étaient il y a mille siècles. Et cependant, bien que les souvenirs historiques du Bospliore aient été l'objet de nombreuses et profondes recherches, sa constitution physique est demeurée presque inconnue, ou du moins n'a attiré que l'attention des savants de profession, sans entrer dans le grand domaine de l'intérêt public. Or, à une époque telle que la nôtre où, grâce à la prodigieuse puissance de la vapeur, toutes les contrées se sont rapprochées et confondues comme par enchantement, il n'est plus permis à l'innombrable quantité de voyageurs qui sillonnent sans cesse l'Europe d'ignorer.
ainsi qu'on Ta vu jusqu'à ce jour, qu'à une distance relalivement peu éloignée de nos capitales se trouve un pays qui mérite de devenir non- seulement le but des pèlerinages réguliers des touristes, mais encore une légitime rivale de ces villégiatures fraî(*hes et pittoresques que la classe aisée de notre société vient demander chaque printemps à la Suisse ou à l'Allemagne. Mais pour populariser cette vérité et la faire accepter par tout le monde, il est indispensable que tout le monde soit à même de connaître et d'apprécier le Bosphore, et c'est précisément le but que se propose cet ouvrage.
En conséquence, nous allons étudier d'abord les grands traits qui caractérisent la physionomie physique de cette contrée , c'est-à-dire son relief, ses productions animales et végétales, son climat, etc., et nous terminerons cet aperçu , mis à la portée de tout lecteur éclairé, par quelques réflexions générales sur les conditions dans lesquelles se trouveraient les personnes qui choisiraient ces lieux pour leur séjour d'été.
Il va sans dire que, conformément au caractère éminemment populaire que je tiens à imprimer à cette première partie de mon travail, toute discussion technique ou rigoureusement scientifique doit en être bannie. Les spécialités de cette nature sont d'ailleurs réservées pour la dernière partie destinée exclusivement aux hommes du métier, et notamment aux géologues. Aussi tout d'abord je ne laisserai parler le plus souvent que le touriste et le littérateur, et je n'accorderai au naturaliste que la part rigoureusement indis-
pensable pour donner à la parole des premiers plus d'autorité et de poids. De cette manière, les gens du monde des deux sexes n'y trouveront que ce qui peut les intéresser sans exiger des connaissances spéciales dans les sciences exactes, tout en leur permettant d'apprécier à leur juste valeur les résultats généraux fournis par ces sciences, seules capables d'imprimer au tableau d'une contrée un caractère vrai et solidement instructif.
Enfin, les deux cartes ci-jointes sont destinées autant aux géologues qu'aux lecteurs de la première partie de mon écrit, car, pour les uns comme pour les autres, le texte serait presque inintelligible sans un tracé topographique reproduisant les nombreuses localités qui y sont mentionnées, et dont la grande majorité ne se trouve indiquée sur aucune autre carte.
Le classique détroit connu sous le nom général de Bosphore, comme détroit par excellence , de même que Rome était jadis connue sous le nom vague (ïurbs ou de ville qui suffisait pour la faire distinguer de toutes les autres cités de la terre, est un canal sinueux qui, mesuré par une ligne droite traversant la région centrale, sans tenir compte de toutes les anfractuosités côtières, a, depuis les deux Fener jusqu'à la pointe du sérail , une longueur de près de 26 kilomètres. Sa plus
grande largeur, depuis le fond de la baie de Buyukdéré jusqu'à la côte opposée, est de 3 kilomètres, et son plus fort rétrécissement, entre les deux châteaux d'Anadolou et de Roumeli-Uissari , seulement d'environ 500 mètres. C'est à la partie méridionale du Bosphore , et particulièrement dans la portion comprise entre Kanlydja et Beylerbey, que le rétrécissement du canal se soutient sur l'espace le plus considérable, car, entre les localités précédemment indiquées, c'est-à-dire sur une ligne de plus d'une lieue, il n'a en moyenne qu'un kilomètre de largeur.
Sous le rapport de sa profondeur, le Bosphore peut être divisé en trois zones , savoir : une zone médiane et deux zones latérales , situées chacune le long de la côte d'Asie et d'Europe. La profondeur de la zone médiane oscille entre 45 et 118 mètres, tandis que celle des zones latérales est comprise entre le minimum de 2 mètres et le maximum d'environ 70 mètres. Or, indépendamment des différences très-notables qu'accusent ces chiffres , le mode assez irrégulier dont ils se trouvent distribués constate le relief très-varié que doit offrir le fond du Bosphore, ce qui, du reste, est suffisamment expliqué par la constitution géologique de ces parages, théâtre de catastrophes aussi violentes que multiples. En prenant la moyenne de 832 sondages, on
aura pour le Bosphore, y compris la Corne-d'Or ou le port de Constantinople , une profondeur d'environ 27 mètres*. Le magnifique port de Constantinople peut être considéré comme un embranchement latéral du Bosphore 2. C'est un golfe à côtes mollement ondulées, s'étendant du sud-est au nord-ouest, et ayant, dans cette direction , une longueur de près d'une lieue sur une largeur moyenne d'environ 500 mètres. Le maximum de sa profondeur se trouve à peu près dans sa région centrale, où il atteint 34^07; à son extrémité nord-ouest, il n'a, le plus souvent, que 3'" 06, partout ailleurs la profondeur varie entre 14'" 05, 18^02, 21^09 et 24™ 07. A son extrémité septentrionale, il reçoit les deux ruisseaux Kiahat-Hané-Sou et Alibey-Sou, connus dans l'antiquité sous le nom de Cydaris et BarbyseSy qui opèrent leur jonction avant de se jeter dans le golfe , en formant une petite rivière navigable pour des barques de faible tirant; c'est le seul exemple, dans les environs du Bosphore comme dans les contrées limitrophes de la Thrace et de la Bithynie, d'une nappe d'eau douce capable d'admettre une embarcation quelconque. Lorsque l'on considère la forme effilée et
1. Voyez le tableau général des sondages du Bosphore dans mon Asie Mineure, Géographie physique comparée, p. 593-596.
2. Dans Tîmmense nombre d'auteurs anciens et modernes qui chantent à Tenvi le site délicieux de Constantinople , le Byzantin Procopius ( de /EdificiiSj 1. 1 , v, vi ) mérite une place distinguée par la manière gracieuse dont il peint la Corne-d'Or, lorsqu'il dit : « La baie de Byzance jouit d'un calme parfait, quels que soient les vents qui sévissent tout autour; les tempêtes n'osent point franchir cette limite, et viennent expirer respectueusement au pied de l'imposante cité des Césars. »
recourbée de ce golfe , dont le sommet se confond avec les contours sinueux des deux petites rivières, Timage de la corne ramifiée d'un cerf se présente naturellement à l'esprit; en sorte que Ton est tenté d'admettre cette similitude comme la véritiible origine du nom de Cfinj^ sokeras ou de Corne d'or, que les anciens avaient donné à ce golfe; cette étymologie paraît plus vraisemblable que les interprétations tirées, par la plupart des archéologues, du mythe de lo et de sa fille Keraessa, née, selon la fable grecque, dans ces parages*. La Corne-d'Or sépare, comme on voit, la ville de Constantinople proprement dite (la portion musulmane de la capitale) des faubourgs de Galata , de Tophané et de Fera , quoique ce dernier faubourg ne descende point jusqu'au littoral du golfe 2.
1. Aussi Strabon ( Ub. vu, 6) dit positivement que le port de Byzance s'appelle Come-d'Or, parce qu'il se ramifie comme la corne d'un cerf. L'abréviateur de Strabon (Chrestamathiœ ex Slrab, Geogr.^ 1. vu ap. Huds., t. n, p. 27-28) reproduit cette opinion en la commentant.
2. Un curieux passage de George Pisida {Bellum avaricum,\evs 396), écrivain du vu* siècle qui chanta les exploits de l'empereur Héraclius en vers grecs assez barbares, semble prouver qu'à cette époque le littoral du golfe de Constantinople , ainsi que celui de la côte opposée de Skutari , étaient désignés par le nom de Fera, Quercius , dans un commentaire très -savant dont il a enrichi le poëme de George Pisida, ajoute au passage susmentionné l'observation suivante : « Fera enira « quondam Byzantinis non modo ea pars erat quae etiam hodie id nomen « retinet, verum totum littus vel ad Boream seu Orientem positum « trans fretum omniaque ea loca quae nonnisi navibus trajicere quis « potuerit TctpaTixà fxipa vocabantur. » Il serait donc possible que le nom moderne de Fera ne fût que la reproduction d'une dénomination assez ancienne. Au reste, sous les empereurs païens, la région occupée aujourd'hui par les fauboui'gs de Pera et de Galata était connue sous
Sous le rapport du mouvement de ces eaux, le Bosphore peut être divisé éfçalement en trois zones, savoir: une médiane, occupée par le courant qui va de la mer Noire à la mer de Marmara, et deux latéraux qui constituent deux contre-courants marchant en sens inverse du premier. En débouchant de la mer Noire, le courant médian passe devant la baie de Buyukdéré (sans y pénétrer), mais, à mesure qu'il se rapproche de Yénikevi, il dévie de plus en plus de la ligne centrale en se rejetant tantôt vers la côte asiatique, tantôt vers la côte européenne. Dans les parages des deux hissar (Roumeli et Anadalou), l'étranglement du canal rapproche tellement le courant médian des deux autres contre-courants, qu'il s'étiiblit entre eux une lutle violente qui détermine une espèce de bouillonnement fort incommode pour la navigation, et connu sous le nom de Courant du diable {Chaïtan akhyndessi); les bateaux à rames et les petites embarcations à voiles ne peuvent le franchir qu'en se faisant remorquer par des hommes qui les tirent à la corde, et dont un certain nombre se trouvent toujours apostés à cet effet dans les parages d'Arnaoutkevi. Au-dessous de ce village, le courant médian suit la côte d'Europe d'assez près, .sans cependant l'atteindre, et puis se replie sur la côte d'Asie pour revenir de nouveau vers celle d'Europe, où, dans la proximité de la Corne-d'Or, il se bifurque; l'une de ces branches entre dans le golfe , l'autre passe devant Sku-
le nom de ad Sycas, ou région située sous les figuiers; c'est ainsi que la désigne déjà Strabon , 1. vu , 6.
tari et la pointe du sérail ; elles finissent par se confondre dans la mer de Marmara , tout en se rattachant, par des ramifications locales , aux deux contre-courants qui suivent les deux rives de très-près, en remplissant les zones non occupées par le courant médian, et, par conséquent, en longeant toutes les nombreuses anfractuosités littorales du Bosphore.
Nous ne possédons malheureusement qu'un trèspetit nombre d'observations sur la température de l'eau du Bosphore, car celles de M. Ritter n'embrassent que cinq annéesS savoir : 1858, 1859, 1860, 1862 et 1863, et, d'ailleurs, ne donnent que la température de la surface de l'eau et non celle des couches inférieures , ce qui, par conséquent, ne suffit point pour nous fournir tous les éléments nécessaires à l'explication du mécanisme compliqué des courants du Bosphore. Voici les faits qui résultent de ces observations :
l'' La température annuelle moyenne de l'eau du Bosphore ne diffère pas beaucoup de la moyenne annuelle de l'air, car, dans les cinq années susmentionnées , cette différence n'a été qu'une seule fois (en 1860) d'un degré.
1. Voir la Gazelle médicale d'Orienl, pour les années dont il s'agit.
A Texceplion de Tannée 1859, où la température moyenne annuelle de l'eau du Bosphore présente un léger excédant (de deux dixièmes d'un degré) sur la moyenne annuelle almos[>héri(|ue , pendant les autres cinq autres années c'est l'inverse qui a lieu.
2° Mais si , sous le rapport des moyennes annuelles , il y a peu d'écart entre la température de l'eau du Bosphore et celle de l'air atmosphérique, la différence devient fort considérable, quand on compare les deux milieux, tant sous le rapport des températures extrêmes absolues que sous celui de la température des diverses saisons. En effet, tandis que pendant les années 1858, 1859, 18G0 et 18G3, la température de l'air est descendue à 6H, 8°8, 1"7 et 3"2 au-dessous de zéro, les températures les plus basses de l'eau du Bosphore se sont constamment maintenues au-dessus du point de congélation * ; de môme , tandis que, pendant les quatre années susmentionnées, le maximum de la température atmosphérique s'est élevé chaque année au-dessus de 30% à l'exception de l'année 1863, celui de l'eau du Bosphore n'a point dépassé 24". Enfin, pendant les quatre saisons des quatre années dont il s'agit, la température de l'eau du Bosphore offrait en hiver, sur la température atmosphérique , un excédant moyen de 2^2, tandis qu'au printemps, en été et en automne la température de l'eau du Bosphore est demeurée au-dessous de la température atmosphérique, en présentant une
1. En 1858, le minimum absolu était 1°2; en 1859, 4*» 3, et en 1860, 5«2.
différence qui en moyenne fut, pour le printemps, de 1°8, pour Tété, de 2^2. et pour Tautomne, de 1°0. On peut donc admettre que Teau du Bosphore (à sa surface) a en hiver une température notablement supérieure à celle de l'atmosphère, tandis que, pendant le printemps. Tété et l'automne , la différence est également considérable, mais en sens inverse.
Avant de procéder à l'examen des contours littoraux du Bosphore , il est bon de faire observer que ce qui vient d'être dit, relativement à ses dimensions et à sa profondeur, suffit déjà pour établir entre ce canal et les principaux détroits de l'Europe des contrastes frappants bien propres à assigner au Bosphore une immense supériorité , indépendamment des considéralions puisées dans leur physionomie extérieure ; car , aux yeux de l'artiste , ce serait presque se rendre coupable d'un acte de profanation que de vouloir accepter un parallèle entre le magique labyrinthe de Thrace et quoi que ce soit que l'Europe puisse offrir en ce genre.
Or, en comparant les détroits de la Manche, de Gibraltar et de Messine sous le double rapport de la profondeur et des dimensions, nous voyons que, sous le premier point de vue , la prééminence du Bosphore est incontestable, puisque les conditions de profondeur s'y présentent dans les limites les plus avantageuses.
IZi LE BOSPHORE
étant assez considérables pour admettre les plus gros bâtiments, mais ne dépassant que rarement les proportions qui les rendraient inutiles à Fancrage , inconvénient qui a fréquemment lieu dans les trois détroits susmentionnés*. Quant aux dimensions, Tinfériorité de ces détroits à l'égard du Bosphore est encore plus marquée, puisqu'ils n'offrent nulle part ce remarquable rapprochement entre les deux bords opposés qui, dans le sens militaire, assure au Bosphore une place unique dans le monde, puisqu'il permet de le convertir en un défilé foudroyant, qu'une flotte ne peut franchir qu'en subissant pendant deux heures les feux croisés des batteries tirant quelquefois presqu'à bout portant. Or, quand on considère que ces conditions, si éminemment favorables à la stratégie, se renouvellent jusqu'à un certain point dans le détroit des Dardanelles , en sorte qu'une flotte qui , venant de la Méditerranée, voudrait se frayer un passage dans la mer Noire , aurait à passer pendant cinq à six heures devant une double rangée de bouches ignivomes , il est impossible de ne pas être saisi d'admiration à la vue de ces formidables défenses accumulées par la nature pour rendre vraiment inexpugnable et invincible la nation civilisée qui posséderait les deux détroits, ainsi que les côtes de la mer Noire et de l'Anatolie. Ce sentiment d'admiration ne peut que s'ac-
1. Voir pour les détroits de la Manche, de Gibraltar et de Messine, les pièces justificatives discutées dans mon Asie Mvieure, Géographie physique comparée, p. 51-58.
croître, lorsqu'on songe qu'à ces défilés maritimes, se prêtant à toutes les combinaisons de l'art S la nature a voulu ajouter des remparts protecteurs érigés du côté de la terre, sous forme d'une ceinture de montagnes : la chaîne du Balkan, qui isole en quelque sorte la presqu'île de Thrace^.
1. Bien que les fortifications actuelles du Bosphore soient encore, sous tous les rapports , loin de ce qu'elles pourraient être , elles suffisent cependant pour rendre le passage sinon impossible, du moins assez difficile. La côte d'Europe (la mieux défendue) est garnie de dix batteries portant cent soixante-quinze canons , et la côte d'Asie de cinq batteries avec cent soixante- neuf canons, ce qui fait un total de quinze batteries et de trois cent quarante -quatre canons. Et cependant les fortifications de la côte d'Asie n'occupent qu'une partie de l'embouchure septentrionale du Bosphore, et nommément depuis le Fener jusqu'au mont Géant, tandis que tout le reste de cette côte est complètement sans défense, et n'est protégée que par les batteries de la côte opposée.
2. Il est curieux de voir la tendance que les maîtres de Constantinople ont toujours manifestée à reproduire artificiellement, à plusieurs reprises, la grande ligne de circonvallation du Balkan. Ainsi l'empereur Anastase éleva un mur (dont on voit encore les traces) entre Selivri et les parages du lac Derkos; c'était, en quelque sorte, la dernière enceinte après le Balkan, tandis que les murs de Constantinople et ceux du sérail représentent deux autres enceintes intérieures , de manière que la demeure même du souverain (le sérail qui occupe la place des anciens palais des empereurs byzantins) se trouvait, du côté de la terre, entourée de quatre remparts presque concentriques, représentant un grand triangle dont la pointe du sérail est le sommet et le Balkan la base.
Les différences considérables qni caractérisent le développement du détroit dans le sens de sa longueur doivent nécessairement faire supposer une grande variété dans les contours de ses lignes côtières. C'est ce qui a lieu en effet, car le Bosphore présente Timage d'un fleuve décrivant dans son cours des replis tortueux qui découpent ses rives en une foule de dentelures extrêmement diversifiées, mais cependant disposées de manière que, des deux côtes, le plus souvent les saillies de l'une correspondent aux sinuosités de l'autre; il s'ensuit qu'en rapprochant idéalement les deux bords du canal on le verrait sur plusieurs points s'enchâsser, s'emboîter presque avec la précision de deux pièces de menuiserie destinées à n'en faire qu'une. Tel est, entre autres, le cas du promontoire qui, entre Tharapia et Slenia, correspond exactement au grand golfe de la côte opposée, dans lequel il se placerait à merveille; de même, le promontoire (le Kandili, sur la côte asiatique, boucherait presque hermétiquement la baie de Bebek, du littoral européen. Cette correspondance*, sinon consUmte, du moins très-fréquemment reproduite, entre les sinuosités et les saillies des deux côtes, fournirait un argument de plus en faveur de l'ancienne jonction des deux bords
du canal , si des considérations géologiques n'élevaient pas cette hypothèse au rang d'une certitude.
Comme la variété des contours littoraux du Bosphore constitue l'un des traits caractéristiques de ce détroit et lui prête en même temps cette physionomie pittoresque qui le distingue éminemment, nous nous arrêterons un moment sur les principales anfractuosités et saillies que présentent les deux côtes, et, à cet effet, nous remonterons le Bosphore du sud au nord, c'està-dire depuis la pointe du sérail jusqu'aux deux Fener.
L'embouchure méridionale du Bosphore est marquée, sur la côte d'Europe, par la saillie qui représente le sommet du grand triangle occupé par la ville de Constantinople proprement dite, le Stamboul des Turcs. Ce triangle , avec sa pointe recourbée au nordest-nord, constitue une partie de la rive méridionale de la Corne-d'Or, dont la rive septentrionale se termine par un cap arrondi , sur lequel se trouvent échelonnés les deux faubourgs de la capitale, savoir : Péra et Galata. A la sinueuse baie de la Corne-d'Or, comprise entre les deux saillies susmentionnées, correspond, sur la côte opposée de l'Asie , le cap qui porte Skutari {Chrysopolis des anciens, Uskudar des Turcs) figurant également au nombre des faubourgs de la capitale, mais
qui, tant par son extension que par sa position, pourrait tout aussi bien être considéré comme une ville parfaitement indépendante de Constantinople.
Depuis le golfe de la Corne-d'Or et du cap de Skutari jusqu'à Ortakoï et Beylerbey , les deux côtes se dirigent du sud-ouest au nord-est et ne présentent que des ondulations peu accentuées; mais près de ces derniers villages, le canal tourne plus au nord et les contours littoraux revêtent un caractère de plus en plus varié. Ainsi, dans les parages d'Arnaoutkoï , la côte d'Europe se recourbe en une saillie aiguë (le cap Arkjndessi), qui borde au sud la baie de Bebek, tandis que, du côté du nord, cette dernière se trouve limitée par un cap beaucoup plus étendu , mais à formes arrondies, celui de Roumélihissari. La gracieuse et vaste baie de Bebek , dont la plage est ornée d'une série de villas et de kiosques impériaux, était jadis désignée par le nom de Chelé ou Skely (xeXai, 2x5^?), escalier, échelle), à cause des gradins construits le long de la plage pour faciliter le débarquement des passagers , et surtout des marchandises. Or, il est curieux de voir cette dénomination purement locale acquérir, par la suite, dans presque toutes les langues de l'Europe et de l'Orient, une extension et une importance inattendues; car, d'après le savant orientaliste et historien, J. de Hammer*, c'est de ce nom de Chelé ou Skely, appliqué d'abord à la seule baie de Bebek, que dérivent les mots français, italiens et turcs, éclielle, scala et