ConslantinopoUs tmd der Bosporos, vol. U, p
iskelé, par lesquels on désigne aujourd'hui , d'une manière générale, en Europe comme en Turquie, tous les ports et les rades de TOrient.
Le pittoresque promontoire qui borde la baie de Bebek du côté du nord , et que les anciens appelaient Hermœon, porte le château de Rouméli-Hissari , par l'érection duquel le sultan Mohamed II préluda à la prise de Constantinople. Ce barbare édifice , dénué de toute importance stratégique et même construit au rebours de tous les principes de la science de Vauban, n'a aujourd'hui d'autre mérite que celui de rappeler le fait mémorable du passage des armées de Darius; car c'est à l'endroit même choisi onze siècles plus tard par le conquérant musulman pour la construction de sa grotesque citadelle, que se trouvait taillé, dans le rocher, le trône du haut duquel le puissant potentat de la Perse contempla ses innombrables hordes asiatiques traversant, pour la conquête de la Scythie, le pont gigantesque qu'il avait fait jeter par-dessus le Bosphore, afin de passer de plain-pied de l'Asie en Europe. Ce siège monumental, que flanquaient des colonnes chargées d'inscriptions cunéiformes, a sans doute disparu sous les coups des barbares constructeurs du château ottoman. Au promontoire de Rouméli-Hissari fait face, sur la côte d'Asie, la magnifique vallée du Gueuk-sou (connue sous le nom de la vallée des eaux douces d'Asie), bordée au nord par une petite saillie qui porte le château d' Anadolou- Hissari , semblable à celui de la côte opposée , mais dont la construction a précédé celle de ce dernier. Du côté du sud, la vallée est ter-
minée par le promontoire de Kandili. A peu de dislance au nord du château d'Anadolou-Ilissari les contours de la côte d'Asie présentent une saillie considérable, au pied de laquelle est située Kanlydja, mais qui ne correspond, sur le littoral opposé, qu'à une côte doucement ondulée , et pittoresquement encadrée par les villages Balta-liman, Boyadji-Mahalessi et Emirgun. En revanche, cette dernière côte offre, à peu de distance au nord d'Emirgun, Tune des baies les mieux abritées du Bosphore et rappelant sur une échelle réduite la fameuse Corne-d'Or : c'est la baie de Stenia, célèbre déjà dans l'antiquité sous le triple nom de Sténos, Léothenius et Sosthenius, qui marquaient autant de réminiscences historiques remontant aux siècles les plus reculés^. Comme toujours et partout, ici encore les dons les plus précieux de la nature ont été la source des plus grandes infortunes , car si d'une part la baie de Stenia avait été le siège d'une foule de monuments splendides tant païens que chrétiens, d'autre part ces richesses mêmes, ainsi que l'avantage qu'elle offrait de servir de refuge ou de point de départ, soit aux vaincus soit aux vainqueurs, en firent le champ de bataille de tous les peuples. Si cette célèbre position n'a plus conservé aucune trace de son ancienne splendeur, ce n'est point aux Turcs qu'elle le doit , car il ne restait plus à ces derniers rien à détruire grâce aux Huns, aux Bulgares et aux Russes, qui depuis le commencement du vm'' jusqu'à la moitié du x^ siècle
i. Voir Hammer, lac. cit., vol. H, p; 231.
avaient plusieurs fois promené le fer et le feu tout le long du Bosphore , en choisissant presque toujours la baie de Stenia pour étape ou lieu de ralliement lors de leurs expéditions de pirate.
Du côté du nord, la baie de Stenia est abritée par un vaste promontoire ayant la forme d'un triangle irrégulier, et qui sépare la baie de Stenia de celle de Tharapia. Ce promontoire, le long duquel sont alignés Jenikevi , Koïbachi et Kalender, correspond sur la côte d'Asie à une vaste échancrure dont la plage généralement assez unie porte Tchuboukly, Indjirkevi, Sultanieh et Beïkos, et dont l'extrémité septentrionale se termine par une saillie pointue faisant face à la baie de Tharapia. Au nord de cette dernière baie , la mieux abritée de toutes celles du Bosphore (après la baie de Stenia), le littoral de la côte d'Europe tourne brusquement au nord-ouest et se creuse en un golfe étendu , celui de Buyukdéré , qui reproduit sur une plus grande échelle, mais en sens inverse, l'échancrure précédemment indiquée sur la côte d'Asie comprise entre Beïkos et Tchubukly; en sorte que ces deux échancrures représentent les deux points du plus grand refoulement des eaux du Bosphore, l'un dans le sens de l'est et l'autre dans celui de l'ouest. Au nord de ces deux replis les plus sinueux du canal , les deux côtes de ce dernier n'offrent plus dans leurs contours respectifs la même coïncidence que dans les parages situés au sud des points susmentionnés. En effet, depuis le fond du golfe de Buyukdéré jusqu'à Roumeli-Fener, le littoral européen a beaucoup moins de sinuosités et de saillies
que la côte opposée ; car, tandis que sur cet espace le littoral d'Europe ne possède que trois principaux groupes de promontoires, et notamment ceux de Rouméli-Kavaghy, de Karybdje et de Fener, et qu'à la seule exception de deux baies situées l'une entre les caps de Fener et de Karybdje et d'une autre placée entre ce dernier et celui de Buyuk-liman, le reste des sinuosités se réduisent à des criques ou des anses peu importantes; le littoral asiatique, compris entre les points opposés au golfe de Buyukdéré et le cap Jumburnu, est hérissé de six groupes de promontoires diversement frangés, savoir : ceux du mont Géant, d'Anadolou-Kavaghy, de Filbournou, de Poïras, d'Anadolou- Fener et de Jumburnu; de plus, toutes ces saillies se trouvent séparées par des baies différemment ramifiées ou des échancrures souvent considérables, comme, entre autres, celle située entre les caps d'Anadolou- Kavaghy et de Filbournou, et à laquelle ne correspond» du côté de l'Europe, qu'un littoral fort escarpé à la vérité, mais dont l'ensemble est caractérisé par un développement comparativement en ligne droite.
Ainsi qu'il résulte de ce rapide coup d'œil jeté sur les contours littoraux du Bosphore, la longue série d'échancrures et de saillies que ceux-ci présentent se
termine au nord par les deux promontoires assez semblables de Roumeli-Fener et d'Anadolou-Fener, tandis que l'extrémité méridionale du canal est marquée par deux saillies de formes très-différentes, dont Tune est la pointe du sérail et l'autre celle de Skutari. Nous allons voir maintenant de quelle manière les lignes littorales, si déchiquetées du Bosphore, se prolongent à l'ouest et à l'est de ses embouchures pour former les côtes de la presqu'île européenne de Thrace et de la presqu'île asiatique de Bithynie. Depuis Roumeli- Fener jusqu'à Kilia, le littoral conserve encore le caractère de la côte européenne du Bosphore dont il est la continuation : ce sont partout des falaises basaltiques plongeant à pic dans la mer, et séparées par des vallées généralement sablonneuses, que traversent, du sud-ouest-sud au nord-est-nord, des ruisseaux presque à sec pendant l'été ou ne renfermant que de minces filets d'une eau tiède et limoneuse; mais à l'ouest de Kilia jusqu'aux parages limitrophes du lac Derkos et du cap Karaburnu, la côte s'aplatit en une plage sablonneuse , bordée par une rangée de collines arrondies.
La côte méridionale de la presqu'île de Thrace est, sous le rapport de ses contours , moins uniforme que la côte septentrionale; car, sur l'espace compris entre Constantinople et Selivri, le littoral offre d'assez nombreuses échancrures, dont les principales sont les deux golfes de Kutchuk-Tchekmedjé et de Buyuk-Tchekmedjé, désignés par les Européens sous les noms de golfe du Petit-Pont et du golfe du Grand-Pont , à cause des ponts qui les traversent. Le golfe du Petit- Pont, le
plus proche de Constaiiliuople, est un golfe à entrée étroite, se terminant du côté du nord par de nombreuses ramifications qui reçoivent plusieurs ruisseaux. L'étrécissement de son embouchure est causé par une forte saillie de la côte occidentale, s'avançant de Touest à Test, et n'étant séparée de la côte opposée que par un ruisseau qui constitue la seule communication entre le golfe et la mer. Un pont en pierre relie cet isthme au bourg Kutchuk-Tchekmedjé situé sur la côte orientale du golfe. Malgré l'exiguïté du canal par lequel le golfe tient encore à la mer, l'action des courants littoraux empêche le développement de cette langue de terre, dont un accroissement peu considérable suffirait pour convertir le golfe en un lac. D'ailleurs, ainsi que nous le verrons dans la partie géologique de cet écrit, l'isthme du Petit-Pont n'est point le résultat d'alluvions qui, si elles l'avaient créé, pourraient encore continuer à l'accroître; au contraire, il fait partie de la grande formation lacustre à laquelle appartient toute cette côte de la Thrace; en sorte que, quoique géologiquement parlant elle soit d'origine récente, néanmoins l'époque de sa naissance remonte à une période antérieure à l'existence de l'homme; dans tous les cas, il est certain que l'isthme dont il s'agit ne s'est point produit dans le courant de la période historique^ Au reste, l'eau du Petit-Pont comme celle du Grand-Pont est très-peu salée, et nourrit, à côté de certaines espèces pélagiques, plusieurs espèces de poissons d'eau douce ou saumAtre.
L'espace littoral qui sépare le golfe du Petit-Pont de celui du Grand-Pont oflfre des contours assez variés, et
la côte s'y termine souvent en falaises au milieu desquelles se trouvent plusieurs villages grecs, comme Ambarli, Angouria, etc.
Le Grand-Pont a également à son embouchure un étranglement assez considérable; seulement celui-ci n'est point causé par un isthme comme c'est le cas pour le golfe précédent, mais par deux Ilots dont on a tiré parti pour jeter un pont de forme aussi bizarre que peu commode pour les chevaux, car il consiste en trois arcs à sommets pointus qu'il faut franchir par autant de montées et de descentes passablement roides et raboteuses. Cependant dans un pays comme la Turquie , où le plus souvent les ponts ne paraissent avoir d'autre destination que celle d'empêcher de franchir l'endroit où ils sont établis, le pont de Buyuk-Tchekmedjé peut être considéré comme une construction monumentale, car il est très-solide et remplit sa mission tant bien que mal. C'est l'œuvre du sultan Suleiman et de son fils Selim II, qui le termina en 1567, ainsi que le constate une splendide inscription turque très-élégamment tracée en lettres d'or, et particulièrement destinée à chanter, avec toute l'emphase orientale, la gloire des deux augustes architectes.
Depuis le golfe du Grand-Pont jusqu'à Selivri , les contours de la côte sont peu variés, bien que sur plusieurs points elle se termine en falaises moins intéressantes pour l'artiste que pour le géologue, parce qu'elles offrent à celui-ci des profils et des dénudations souvent extrêmement instructifs. Le Petit et le Grand- Pont sont entourés du côté de la terre par des hauteurs
arrondies, mais qui descendent d'une manière assez abrupte vers les dépressions qu'occupent les deux golfes : c'est ce qui donne à ces parages une certaine importance stratégique, parce que, pour une armée qui s'avancerait vers Constantinople le long de la côte méridionale de la mer de Marmara, il n'y aurait de passage convenable que par les deux golfes, à l'aide des ponts qui les traversent; il en résulte que la défense de ces positions rétrécies peut s'organiser d'une manière aussi aisée qu'efficace. Voilà pourquoi, sous les empereurs byzantins, les deux golfes étaient célèbres comme deux points militaires désignés sous les noms de Regium ou Aihyras, auxquels on ajoutait, comme aujourd'hui, pour les distinguer l'un de l'autre, répithète de grand ou de petit, appelant Grand Regium ou Athyras le golfe de Buyuk-Tchekmedjé, et Petit Regium ou Athyras le golfe de Kutchuk-Tchekmedjé. Ce fut dans ces défilés que vinrent se briser à deux reprises les hordes sanguinaires qui menaçaient si souvent Constantinople à l'époque de la grande émigration des peuples; ainsi lorsque, l'an 450, après avoir conquis toute la Thrace, Attila, se tournant vers Constantinople, arriva dans ces parages, il s'y arrêta tout court et crut prudent de se contenter d'exiger une contribution pécuniaire, au prix de laquelle l'empereur Théodose le jeune s'estima heureux d'acheter le salut de sa capitale. Un siècle plus tard, les Huns essayèrent de nouveau de se frayer passage au travers du Grand- Pont, mais ils eurent encore bien moins de succès que la première fois , car ils y périrent sous les coups
que leur porta le bras déjà octogénaire de Bélisarius. Protégés de ce côté par la nature elle-même, les empereurs byzantins, ainsi que les riches propriétaires de la capitale, aimaient à concentrer leurs palais et leurs villas sur cette partie de la côte comprise entre Constantinople et le Grand-Pont. Ces Versailles et Fontainebleau byzantins, dont toute trace a disparu, paraissent avoir été fort nombreux, à en juger par le chiffre des noms que les annalistes ont conservés, comme : Regium^ Ennakosia, Apamea, Slrangybn, Philopatium, Damocramiaj Empyritha^ Epibaton, etc. Sans doute, malgré tout ce que ce littoral a encore aujourd'hui de gracieux avec ses villages de Makrikoi et St. Stephano, et ses nombreuses métairies ( tchiflick), il a dû offrir un tout autre aspect lorsque les portiques et les dorures de tant de châteaux impériaux et de villas des Crésus byzantins se reflétaient dans les ondes azurées de la Propontide.
Si maintenant nous suivons les prolongements des côtes asiatiques du Bosphore tout autour de la presqu'île bithynienne d'un côté, depuis l'embouchure septentrionale du Bosphore jusqu'au cap Karaburun (d'Asie), et de l'autre, depuis l'extrémité méridionale du canal marquée par le bourg de Skutari jusqu'au cap Touzla, les deux ligues littorales dont il s'agit se pré-
senteront d'une manière beaucoup plus variée que celle de la presqu'île de Thrace. En premier lieu, tandis que sur la côte septentrionale de cette dernière le cap de Roumeli-Fener fait place à une longue plage sablonneuse, sur le littoral opposé (bithynien) le cap d'Anadolou-Fener, loin d'être interrompu, se continue par une pittoresque et imposante rangée de falaises basaltiques qui bordent toute cette côte. Ensuite, le littoral méridional de la presqu'île bithynienne offre un contraste non moins prononcé avec la côte sud de la presqu'île de Thrace par la variété de ses contours, qui rappellent ceux du Bosphore, sans parler de la série d'Iles gracieuses qui, comme celles des Princes, ajoutent au pittoresque de cette charmante côte.
Après avoir rapidement esquissé les contours littoraux du Bosphore et des presqu'îles de Thrace et de Bithynie, nous allons jeter un coup d'œil sur le relief même de l'ensemble de ces contrées. En conséquence, nous prendrons le Bosphore pour point de départ, et nous examinerons successivement les régions placées à l'ouest et à l'est de ce canal, c'est-à-dire, les parties des presqu'îles de Thrace et de Bithynie comprises dans les limites de notre carte.
Les nombreux promontoires et échancrures que j'ai
signalés tout le long des deux côtes du Bosphore ne sont que les extrémités ou les solutions de continuité des massifs qui Tentourent. Ces massifs, dont nous étudierons plus tard la composition minéralogique et l'histoire géologique, forment de chaque côté du détroit un rempart qui serre d'assez près la mer et ne se trouve que localement interrompu par les vallées débouchant dans cette dernière. Aussi, la grande majorité des villages situés des deux côtés du Bosphore est-elle alignée le long de la bande plus ou moins étroite interposée entre ces hauteurs et la mer, et c'est précisément cette condition topographique, jointe aux brusques et tortueux replis du canal, qui constitue les principaux éléments de sa physionomie pittoresque. En effet, il se présente comme une magique galerie à ciel ouvert, dont les parois diversement sculptées écartent tout horizon importun et concentrent exclusivement l'attention sur son enceinte intérieure, enceinte qui presque à chaque pas change de direction , en sorte que l'on se trouve successivement transporté sur un théâtre nouveau évoqué comme par enchantement, et tout aussi vite effacé pour faire place à d'autres décorations imprévues.
Sur plusieurs points, les hauteurs échelonnées le long des deux bords du canal se précipitent dans la mer en rochers abrupts et souvent très-pittoresques. C'est ce qui a particulièrement lieu dans la partie septentrionale du Bosphore, où, depuis les parages des deux Kavaghi jusqu'à ceux des deux phares (Fener), la côte d'Europe et celle d'Asie ne présentent qu'une
série de rochers sourcilleux presque constamment blanchis par l'écume des vagues, et que l'on ne peut franchir que par des sentiers assez escarpés. Entre Buyuk-liman et Rouméli-Kavaghi, ces rochers forment un long rempart littoral de plus de 160 mètres d'altitude. Bien que les massifs qui servent d encadrement immédiat au Bosphore varient de hauteur selon les localités, on peut en évaluer l'altitude moyenne à 115- 120 mètres. Parmi les plus élevés figure le groupe montagneux qui s'avance, en beaux rochers, le long du littoral septentrional du golfe de Buyukdéré, et s'étend, du côté opposé, jusqu'aux vallées inférieures qui débouchent dans ce golfe. 11 est désigné par le nom collectif de Kabatach et atteint, dans ses régions les plus élevées, au delà de 250 mètres. Il est probable qu'antérieurement à la formation du Bosphore le groupe allongé de Kabatach avait une extension plus considérable de l'ouest à l'est, et se terminait par le massif du mont Géant, dont le canal le sépare aujourd'hui. En effet, la position de ces deux montagnes échelonnées exactement sur la même ligne, mais surtout l'identité complète de leur constitution géologique, démontrent que le mont Géant n'a été jadis que l'extrémité orientale du mont Kabatach. D'une altitude peu considérable, puisque son sommet n'est que de 180 mètres au-dessus du niveau de la mer, le mont Géant {Yucha-dagh des Turcs), figure cependant au nombre des traits saillants de la physionomie du Bosphore. Hérissé de falaises" plus ou moins escarpées , le Yucha-dagh n'a de pentes douces que du côté sud-est; c'est le long de ce ver-
saut qu'une assez bonne route conduit jusqu'au sommet aplati de la montagne, d'où l'on jouit d'un de ces panoramas enchanteurs que présentent si fréquemment les hauteurs du Bosphore, et parmi lesquels celui dont il s'agit est loin d'être le plus beau. Les rochers qui composent le mont Géant du côté de la mer continuent à longer le littoral et se groupent à peu de distance au nord de cette montagne pour former les hauteurs pittoresques couronnées par les ruines du Yoros-Kalessi ou château génois, qui se dressent à une altitude de 120 mètres. Du côté de l'ouest, ces hauteurs sont séparées des plateaux limitrophes par des gorges remplies de figuiers verdoyants.
L'ensemble des massifs , dont les hauteurs échelonnées le long des deux rives du Bosphore ne sont que les versants, constitue des plateaux irréguliers, déchirés en tous sens par des excavations plus ou moins profondes; celles-ci se développent quelquefois en vallées qui pénètrent jusqu'aux rives du détroit et s'y terminent en surfaces unies. La plupart de ces vallées sont arrosées par des ruisseaux peu considérables et généralement à sec pendant l'été. Plus ou moins ramifiées, et souvent réduites à des ravins abrupts et sinueux, elles recouvrent d'un réseau compacte toute
la contrée limitrophe du Bosphore et se reproduisent également dans le reste de la presqu'île de Thrace, jusqu'aux méridiens de Derkos et de Selivri. Dans la portion moyenne du Bosphore les vallées convergent vers le canal, en sorte que sur la côCe d'Europe elles courent à Test ou au sud-est, et sur la côte opposée à Touest ou au nord-ouest; mais plus on se rapproche des deux extrémités du détroit, plus les déviations au nord ou au sud deviennent fréquentes. Les premières dominent dans les extrémités septentrionales du Bosphore, où les eaux tendent à gagner la mer Noire, et les dernières dans les extrémités méridionales, sillonnées particulièrement par les affluents de la mer de Marmara.
La prédominance de ces deux directions se fait surtout sentir à mesure que l'on s'éloigne à l'ouest et à l'est du Bosphore, pour parcourir les parties de la Thrace et de la Bithynic comprises dans les limites de notre carte. Ainsi, déjà à peu de distiince à l'ouest du détroit, la contrée se trouve traversée en moyenne du nord au sud, depuis la forêt de Belgrade jusqu'à la Corne-d'Or, par la vallée peu profonde de Kiahathané qui, avant de se jeter dans la Corne-d'Or, opère sa jonction avec la vallée d'Alibey-sou, dirigée en moyenne de nord-ouest-nord au sud-est-sud, ce qui établit deux systèmes centraux de vallées auxquels se rattachent une foule de ramifications latérales sillonnant la contrée en tous sens. A l'ouest du système bifurqué qui constitue ces deux cours d'eau, ceux qui traversent les vallées de la presqu'île de Thrace se
dirigent tous au sud-est-sud ou au nord-est-nord. La première direction figure dans la majeure partie de cette presqu'île, parce que les ramifications sudest du Balkan désignées dans le pays par le nom de Strandja divisent la presqu'île en deux parties trèsinégales en s'avançant jusqu'aux parages méridionaux du lac de Derkos, en sorte que la région située au sud de la chaîne de Strandja offre une surface plus ou moins inclinée vers la mer de Marmara. Ce n'est que depuis l'extrémité orientale du lac de Derkos que la portion littorale de la presqu'île de Thrace est traversée de l'ouest à l'est par une série de collines plus ou moins boisées, mais indépendantes du système du Balkan. Elle peut avoir une longueur de vingt-sept kilomètres sur une largeur de quatre kilomètres; de manière que la bande, comparativement étroite, comprise entre ces collines et la mer, détermine dans cette portion littorale de la presqu'île un système hydrographique opposé à celui qui caractérise les régions centrales et méridionales.
Ainsi que je l'ai déjà fait observer, la grande majorité des vallées qui sillonnent tant la contrée limitrophe du Bosphore que la presqu'île de Thrace ont une tendance prononcée à se ramifier et à se rétrécir en gorges ou ravins souvent abrupts et peu pittoresques, comme par exemple la plupart de ceux qui traversent les plateaux des environs du Bosphore, ou bien à s'épancher en dépressions plates et sablonneuses, comme presque toutes les nombreuses vallées qui débouchent le long des plages de la mer Noire.
3k LE BOSPHORE
Cependant il est plusieurs de ces vallées qui revêtent un caractère fort pittoresque, et parCicnlièrement les quelques vallées profondes et boisées qui sillonnent les versants méridionaux de la chaîne de Strandja, certaines vallées arrosées par les tributaires des deux golfes du Petit et Grand-Pont, comme entre autres celle traversée par le Kulchuk-Tchekmedjé-sou et qui conduit vers le plateau sur lequel se trouve le village Agios Georgios (Saint-George), enfin les charmantes vallées qui débouchent des deux côtés dans le Bosphore et qui constituent Tun de ses plus grands ornements. Aussi nous y arrêterons -nous un moment, en commençant par la côte d'Europe.
Parmi les principales vallées de la côte d'Europe figurent : les vallées de Buyukdéré, de Kastané-sou, de Stenia, de Baltaliman, et les longues vallées arrosées par le Kiahathané-sou et TAlibey-sou.
La vallée de Kastané-sou n'est qu'un élargissement d'une gorge profonde vers laquelle convergent plusieurs ravins qui descendent de l'extrémité occidentale du Kabatach. La gorge longe d'abord le versant septentrional de cette montagne et se dilate à mesure qu'elle se rapproche de la côte, dans la proximité de laquelle elle forme la pittoresque vallée connue sous
le nom de Kastané-sou. Cette vallée débouche vers la mer par plusieurs ramifications dont Tune traverse le village Saryari. C'est une des plus verdoyantes el des plus belles de la côte européenne du Bosphore, où elle jouit d'ailleurs d'une réputation particulière, à cause de la qualité supérieure des sources qui vivifient les rochers du Kabatach. Parmi ces sources, celle appelée Kaslané-sou ou Eau des châtaigniers offre en même temps l'un des endroits les plus délicieux de la vallée ; elle est pour les habitants des villages limitrophes, surtout pour ceux de Buyukdéré, un rendez- vous de promenades et de dolce far niente. Le contraste tranché entre l'épaisse verdure qui revêt les fantastiques rochers du Kabatach et les teintes jaunes des surfaces mamelonnées et arides qui composent le bord opposé (septentrional) de la vallée produisent un effet des plus frappants. '
La vallée de Kastané-sou n'est séparée que par le massif du Kabatach de la vallée de Buyukdéré , la plus vaste parmi les vallées transversales de la côte européenne du Bosphore, et celle qui parait avoir eu, dans l'antiquité, le plus de réputation, car les historiens byzantins la qualifient généralement de xa)^oç «ypo;; tout le monde connaît la belle prairie qui la termine du côté de la mer, et au milieu de laquelle se dresse le magnifique groupe de platanes dits de Godefroy de Bouillon ^^ bien que, d'après M. de Ham-
1. Voyez la planche M de TAtlas pittoresque de mon Asie Mineure ^ qui représente la plaine de Buyukdéré avec le groupe de platanes de Godefroy de Bouillon.
mer*, la présence des croisés dans la prairie de Buyukdéré ne repose que sur une légende dénuée de toute preuve historique; en sorte qu'il est très-probable qu'il n'y a pas plus de rapport entre le célèbre chef des croisés et le platane qui porte son nom, qu'il n'y en a entre Ovide, Léandre et Pompée, et entre les deux tours et la colonne des îles Cyanées, que la crédulité du moyen âge a honorées de ces réminiscences classiques. Le Kiahathané-sou , qui arrose la vallée du même nom , a ses sources dans la forêt de Belgrade. A peu de distance au-dessous du village d'Ayas-Agha, où la vallée est désignée par le nom local de Dermenderessi ou vallée des moulins , il se réunit avec le Pachaderessi ^ et plus bas avec l'Alibey-sou; bien que les plateaux situés tant entre Içs deux cours d'eau qu'entre ceux-ci mêmes et le Kiahathané-sou soient arides et déchirés en tous sens par des ravins , les deux vallées latérales sont assez pittoresques. Quant à la vallée principale de 'Kiahathané, elle ne constitue, dans ses régions inférieures , et particulièrement dans les parages de Bagtchekoï, qu'une gorge dont les nombreuses ramifications se confondent avec celles du ruisseau de Buyukdéré et forment tout un réseau de vallées étroites, revêtues d'une magnifique végéUition arborescente. Au-dessous d'Ayas-Agha, la vallée de Kiahathané perd un peu de son caractère agreste et se développe en surfaces assez monotones; mais plus près de son embouchure, elle revêt un aspect des plus riants et forme la belle vallée