PLACE DE TCHANUK-KAI.ESSI
que nous avons signalés sur tout le littoral septentrional de la mer de iMarmara, depuis Constantinople jusqu'aux parages limitrophes de Silivri. Or, tandis que sur la côte européenne du détroit, les dépôts miocènes dominent presque exclusivement; sur la côte opposée, ils ne forment qu'une bande comparativement rétrécie, et se trouvent, du côté du sud, limités par des hauteurs composées de grès et d'argiles non fossilifères. Parmi ces hauteurs, il en est une, située à l'est et tout à côté de Tchanak-Kalessi , dont les flancs sont mis à nu par les travaux qu'on y exécute poui exploiter l'argile plastique destinée à la fabrication d'une vaisselle (pots, cruches, assiettes, etc.), assez grossière, mais fort recherchée dans le pays; aussi est-ce ce genre d'industrie qui a valu h la petite ville son nom de Tchanak-Kalessi *. La carrière, où l'exploiUition se fait à ciel ouvert, offre un vaste et très-beau profil que j'ai essayé de reproduire (en 1849) d'après nature, en le représentant dans la planche 8, où les lettres indiquent les dépôts suivants :
a. Grès et marne gris de 2 mètres d'épaisseur.
b. Grès jaune alternant avec la marne grise, 1 mètre d'épais-
seur.
c. Argile plastique exploitable, 2 mètres d'épaisseur.
d. Grès sableux gris, environ 1 mètre d'épaisseur.
e. Argile plastique exploitable, de teinte i-ouge de brique, et
grasse au toucher, 1" 5 d'épaisseur.
^1. Tchanak, vaisselle, vase; kalé, château. C'est ainsi que le peuple désigne la localité connue parmi les Européens sous le nom de Dardanelles, où résident les consuls des puissances étrangères. Dans les actes officiels turcs, on ne se sert que de la dénomination de Kalé Sultanié, ou château du sultan.
Aucune de ces couches ne parait renfermer des traces organiques, tiuidis que la plage qui s'étend au pied de la hauteur dont il s'agit est toute chamarrée de fossiles (particulièrement d'Unio); ce qui peut faire admettre que les dépôts à Unio, que je range provisoirement dans le terrain miocène, sont infraposés aux dépôts de grès et d'argile.
Quant à ces derniers, ils rappellent beaucoup les grès et les argiles quaternaires de la côte septentrionale de la presqu'île de Thrace, et il ne manquerait aux dépôts de Tchanak-Kalessi que les lignites, pour rendre la similitude parfaite. Or, c'est précisément ce dernier trait de ressemblance qui se reproduit non loin de l'embouchure septentrionale du détroit des Dardanelles, à 20 kilomètres environ à l'est-nord-est
de Lapsaki*. En effet, lorsqu'on se rend de cette dernière localité à la petite bourgade de Gunedjé , on franchit des hauteurs considérables de grès jaune à couches souvent assez fortement redressées, dont les flancs sont percés de petites ouvertures qui sont autant d'orifices de galeries autrefois pratiquées dans le but de constater l'extension du dépôt de lignites. Ce dépôt a pour toit une mince couche de sable grossier résultant de la désagrégation du grès jaune précédemment mentionné, et pour mur une argile plastique, plus ou moins foncée, analogue à l'argile de poterie de Tchanak-Kalessi. Le lignite est disposé en dalles ou
1. Modeste représentant de l'antique et splendide cité de Lampsacus.
schistes, généralement de 2 à 5 centimètres d'épaisseur, légèrement inclinés au nord-ouest. Le dépôt tout entier, tel qu'on le voit dans les galeries, a environ 1 mètre de puissance. La qualité du combustible minéral varie beaucoup selon les localités : tantôt il est gras, luisant, d'un beau noir, et semble, par son aspect extérieur, rappeler les meilleures variétés de la houille; tantôt il est maigre au toucher, d'une teinte terne et sale, d'une structure peu compacte et plus ou moins terreuse. A en juger par les galeries dont l'une a presque atteint les limites inférieures du dépôt, celui-ci ne constituerait qu'un nid tout à fait local et assez restreint; car, il peu de distance au sud du lieu de l'exploitation, on voit, au-dessus du niveau des lignites, apparaître l'argile plastique immédiatement recouverte par les grès jaunes sans un intermédiaire quelconque de substances charbonneuses, ce qui semblerait indiquer que le dépôt de lignite n'occupe qu'une dépression locale dans l'argile, sans en atteindre les régions plus élevées, conditions de gisement dont pourrait donner l'idée le diagramme idéal suivant :
a Argile plastique, b Grès, c Lignite.
Les grès présentent çà et là quelques empreintes de tiges de graminées.
Cet aperçu, très- général , suffit pour faire apprécier la différence entre les côtes opposées du détroit des Dardanelles et de la mer de Marmara, sous le rapport de la répartition des dépôts quaternaires, puisque ces derniers, largement développés sur le littoral septentrional de la presqu'île de Thrace, sont au contraire faiblement représentés sur le littoral méridional, et que les côtes asiatiques qui font face à ce dernier possèdent des dépôts quaternaires considérables. Mais, ainsi que je l'ai déjà fait observer, les différences , sous ce rapport, entre la presqu'île de Thrace et les côtes anatoliques limitrophes, ne se bornent pas seulement au mode de répartition des dépôts quaternaires , mais encore se manifestent dans la puissance des dépôts respectifs. En effet, si, à l'exception de sa côte septentrionale, le reste de la presqu'île de Thrace, surtout la portion paléozoïque du Bosphore, n'offre que des lambeaux locaux, et souvent assez minces, de terrain quaternaire, celui-ci a laissé dans les contrées anatoliques limitrophes des traces aussi nombreuses que remarquables par leur grande puissance. Ce que j'avance est un fait constant^ mais que je ne puis développer ici, les régions où il se présente se trouvant en dehors du
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cadre où je me renferme aujourd'hui, et étant d'ailleurs destinées (ainsi que j'ai déjà eu l'occasion de le rappeler plus d'une fois) à faire l'objet d'un ouvrage spécial. Cependant, puisque les contrées du Bosphore font partie intégrante de l'Asie Mineure, je nç saurais m'empêcher de signaler, parmi les nombreuses régions si caractéristiques sous ce rapport, deux localités peu éloignées des contrées qui nous occupent, savoir : les deux vallées presque parallèles débouchant sur la côte occidentale, l'une au nord et l'autre au sud de Smyrne, et dont la première est arrosée par le Gedis-tchaï (Hermus), et la seconde par le Buyuk-Menderé-tchaï (Méandre). Or, chacune de ces deux vallées est encadrée dans une double ceinture d'énormes dépôts s'appuyant sur les flancs des montagnes élevées qui les bordent. Dans celle de l'Hermus, ces espèces de contreforts acquièrent un tel développement que par leur hauteur, et surtout par leurs formes hardies, ils paraissent n'être que les embranchements de la charpente solide du rempart du Tmolus qui constitue le bord méridional de la vallée; et cependant toutes ces masses, taillées en tourelles et en pics , que l'on prendrait, à une certaine distance, pour autant de colonnes granitiques ou basaltiques, ne sont que de puissantes accumulations de sables et de galets, souvent régulièrement stratifiés, portant le cachet d'une origine très-récente; ils remontent peut-être à l'époque où la vallée n'était qu'un bassin lacustre fermé de tous côtés, dont l'eau a pu s'élever le long des flancs du Tmolus et en recevoir successivement les débris; par la suite, ces derniers se
seraient accumulés en cordons littoraux, et auraient été enfin profondément ravinés par la retraite violente des eaux qu'aurait occasionnée la rupture du bassin. La planche 1 placée à la page 232 de la première partie de cet ouvrage pourrait donner une certaine idée de Taspect pittoresque que présente ce labyrinthe de hauteurs quaternaires, dans la partie de la vallée de l'Hermus où se trouvent les ruines de la célèbre Sardes, et les traces du ruisseau non moins célèbre du Pactole, auquel se rattachent de curieux souvenirs historiques que j'ai eu l'occasion de rappeler.
Nous terminerons nos études géologiques sur les contrées du Bosphore par une récapitulation succincte des résultats les plus importants qui en découlent.
1. A l'époque où le continent de l'Europe actuelle n'était encore qu'une vaste mer au milieu de laquelle surgissaient çà et là quelques îles siluriennes et devoniennes, dont la plus étendue occupait une partie de la région occidentale de la Russie actuelle, les contrées du Bosphore se trouvaient réduites à un îlot probablement peu considérable, dont les sommités, d'une
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altitude à la vérité assez médiocre, sont représentées actuellement par le domaine devonien du Bosphore, domaine dont Textension n'égale point celle de la moitié de Tlle de Corse. D'ailleurs, il ne serait pas impossible que cet îlot n'eût même pas émergé tout d'une pièce, mais que sa partie sud -est fût restée audessous du niveau de la mer quelque temps après rémersion de sa partie centrale, représentée aujourd'hui par les deux rives du Bosphore. (V. p. 50G.)
i. L'IloC devonien est resté, du moins en partie, émergé pendant la longue série de siècles que dura le comblement successif de la vaste mer qui, à l'époque devonienne, recouvrait la majorité de l'Europe actuelle; mais qui allait toujours en diminuant d'étendue pour faire placée aux nouveaux continents destinés à relier entre elles toutes les masses insulaires. Ce fut ainsi que l'îlot devonien se trouva enfin englobé dans les continents qui s'étendirent tout autour de lui, et que représentent aujourd'hui les péninsules turco-helléniqre et îinatolique.
3. Par les caractères de leurs fossiles, les dépôts devoniens du Bosphore, qui offrent un remarquable mélange de formes siluriennes et devoniennes, fournissent un argument de plus en faveur de l'opinion déjà émise par ])lusieurs savants sur l'absence de limites paléontologiques bien tranchées entre les diverses formations, sans en excepter même les plus anciennes. D'un autre côté, par le mode de répartition de leurs fossiles, les dépôts devoniens du Bosphore viennent prêter leur appui à une autre doctrine non
moins importante introduite de nos jours dans Tétude des terrains anciens, à savoir la doctrine qui applique à ces derniers le phénomène de localisation que pendant longtemps on avait cru propre seulement aux terrains plus récents, parce qu'on supposait qu'aux époques primordiales les êtres organisés, placés dans un milieu à peu près uniforme étaient soustraits à l'influence des agents locaux. Or, aujourd'hui l'existence de ces agents dans l'époque paléozoïque est un fait acquis à la science. Pour ne rappeler que deux exemples, l'un emprunté au terrain silurien, l'autre au terrain carbonifère, il résulte des belles observations de M. Barrande, parfaitement confirmées par sir R. Murchison, qu'un isthme moins large que ceux de Suez et de Panama, 'qui séparait jadis le golfe silurien de la Bavière (à Hof) de celui de la Bohême, a suffi pour imprimer des caractères différents aux Faunes de ces deux bras de mer. De môme, dans les divers bassins houillers de la Bohême, notamment dans ceux de Stradonitz, de Lisek et de Rakonitz, situés presque les uns à côté des autres, on a constaté autant de Flores plus ou moins distinctes*. Enfin, des observations semblables ont été faites, non -seulement en Europe, entre autres en Angleterre par M. Salter, mais encore dans l'Amérique du nord par M. Billings; et aujourd'hui le Bosphore apporte son contingent en faveur de cette doctrine , pour prouver sinon le groupement
1. Voyez l'intéressante note de M. Richard Andrée sur les Fossiles de la formation carbonifère de la Bohême, publiée dans le Xeues Jahrhuch, etc., de G. Leonhard, année 186/i, p. 160.
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d'espèces différentes sur des points rapprochés, du moins la concentration de la vie organique dans des localités très-restreintes, séparées les unes des autres par des dépôts non fossilifères, bien que ces dépôts soient composés de roches parfaitement identiques à celles qui renferment de nombreux représentants de la Faune devonienne.
4. Pendant l'époque quaternaire, et, dans tous les cas, postérieurement à la formation du calcaire de steppe, l'Ilot devonien fut séparé en deux fractions, à la suite de l'éruption des dolérites, des basaltes, des trachytes, etc., ce qui fit naître le célèbre détroit de Thrace, à travers lequel les ondes du Pont-Euxin, jusqu'alors contenues dans un bassin clos, se précipitèrent dans la Méditerranée. Sans doute, le déplacement de cette énorme masse d'eau a dû donner à la Méditerranée une impulsion dont il est impossible de calculer la portée, mais cl(mt les effets ont dû se manifester sur un espace considérable, surtout s il était permis d'admettre qu'à l'époque où la mer Noire cessa d'être un lac, et rompit hîs barrières qui la séparaient de la Méditerranée, celle-ci n'était également qu'un bassin fermé du côté de l'est par un isthme joignant l'Afrique à l'Espagne, et que, de plus, un autre isthme unissait alors la France à l'Angleterre. Or, si une hypothèse semblable parvenait à être établie sur dos bases réellement solides, ce qui, dans l'état actuel de nos connaissances, est loin d'avoir lieu, on se trouverait tout naturellement amené h accepter une liaison intime entre les catastrophes qui ont donné naissance aux
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éruptifs de l'Asie Mineure, ainsi que ceux de nos contrées volcaniques de l'Europe, entre autres les régions du Vésuve et les champs phlégréens, les roches éruptives du Bosphore ont le plus souvent produit des tufs, formés sur place sous rinduence directe des agents atmosphériques, et non déposés dans un milieu aqueux* ; ce qui prouverait que lors de leurs éruptions, surtout à Fépoque où ces dernières ne fournissaient plus que des substances détritiques ou pulvérulentes, la majorité des bouches ignivomes du Bosphore ne se trouvaient point dans les mêmes conditions que les bouches ignivomes des contrées du Vésuve et de la péninsule de l'Asie Mineure, où les produits volcaniques non- seulement attestent souvent le rôle important que l'eau en général a joué dans leur formation, puisqu'ils sont régulièrement stratifiés, mais encore indiquent la nature même du milieu aqueux où ils se sont déposés; car en Italie, comme en Asie Mineure, les tufs renferment des fossiles lacustres 2.