‹ Le Bosphore et Constantinople avec perspectives des pays limitrophesChapitre 20 sur 179 · SYSTÈME HYDBACUQUE DE CONSTANTINOPLE · texte numérisé non relu

SYSTÈME HYDBACUQUE DE CONSTANTINOPLE

Citernes des empereurs bymilins, — Noiiïchu systime imuguré p«r les sultans. — Réservoirs ou btitd. — Aqueducs anciens el modernes. — Conduiiui d'eau soutcrraiucB. — L'ensemblu du ayalKnie destiné à l'alimenlation de lit cupilale el de ses Taubouigs. — Sou-ttratussî, ou ^uilLbreurs d'esu. — Véritable destination de ces appareils. — Insuffisance du système hydraulique de Cooslantinople. — Dinicullé de remédier aux défectuosités inévitables de ce système.

Il y a déjà plus de dix-sept siècles que l'empereur Adrien avait essayé de conduire dans l'intérieur de Byzance les eaux du Cydaris (Kiahalhané-sou) et du Berberyses (Alibey-sou) qui, alors comme aujourd'hui. ne profitaient point à la capitale, puisqu'ils déboucheni on dehors de son enceinte. Depuis cet empereur jusqu'au premier sultan ottoman , c'est-à-dire pendant plus de treize siècles, les souverains divers dont relevail l'antique Byzance n'avaient point cessé de rechercher tous les moyens capables do développer et de perfectionner le système hydraulique de la ville, ainsi que le

prouvent non-seulement plusieurs aqueducs encore employés aujourd'hui, mais aussi les nombreuses citernes dont la capitale avait été pourvue, et dont douze ont même été conservées jusqu'à nos jours, disséminées dans les différents quartiers de Constantinople *. Il est vrai qu'elles ne figurent presque plus qu'à l'état de monuments historiques, car, parmi ces douze citernes , une seule seulement , l'ancienne cislerna basilica^ munie de trois cent trente-six colonnes, n'a pas été soustraite à sa destination primitive; située, à peu de distance de Sainte -Sophie, elle est aujourd'hui encore, comme par le passé, alimentée par l'aqueduc de Justinien qui amène l'eau puisée dans les affluents supérieurs de l'Alibey-sou, non loin du village Djebedjikoï. A l'exception de la cistema basilica^ toutes les autres citernes sont parfaitement à sec; quelques-unes sont encombrées de détritus de tout genre, ou bien servent de magasin ou d'atelier, comme c'est le cas de la citerne dite des mille et une colonnes {bin bir direk)^ dans l'enceinte de laquelle habitent un certain nombre de tisserands. Cette citerne monumentale, œuvre de Constantin le Grand, et qui peut riva- User avec la célèbre citerne de Livourne, est la plus vaste et la plus splendide de toutes celles de la ville, bien qu'avec ses 672 colonnes encore debout elle ne puisse plus donner une idée exacte de la profondeur qu'elle a dû avoir jadis, puisqu'une épaisse couche

1. Voyez, pour la description des citernes de Constantinople, Hammer, CanstantinopolU und der BosporoSj vol. I, p. 552-560.

de limon endurci envahit la partie inférieure et souterraine de ce magnifique édifice.

Avec la chute de l'empire byzantin commence, pour le système hydraulique de Constantinople , une ère nouvelle, signalée par la création de la remarquable série des réservoirs destinés à Talimentation non -seulement de la capitale, mais encore de ses vastes et nombreux faubourgs. Ces réservoirs , connus sous le nom de bend, ne sont, à proprement parler, qu'autant de dépressions naturelles du terrain, ou des sortes de vallons dont les issues se trouvent fermées par des digues munies d'écluses, afin de concentrer dans ces cavités revêtues de maçonnerie les eaux soit pluviales, soit d'infiltration.

Les bend se trouvent h une distance de trois ou quatre heures (en ligne droite) de la capitale, dans l'enceinte de la forêt de Belgrade. Le curage et l'entretien de ces précieux bassins sont confiés aux soins des villages grecs disséminés dans la forêt et dont les habitants portent le nom de Sou-Yoldji, ou transmetteurs, fournisseurs d'eau. Les réservoirs sont au nombre de neuf, dont quatre situés au nord -nord -ouest et nord-est du village Baglchekoï, dans les vallées où se réunissent

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les sources du Kiahathané-sou et du Buyukdéré-sou, et cinq disposés autour du village de Belgrade, dans les vallées traversées par les affluents du Pacha-deressi-sou, tributaire occidental du Kiahathané-sou. Parmi les réservoirs qui composent le premier groupe se distinguent, par leurs dimensions, les trois bassins situés au nord de Bagtchekoï. Ils portent les noms d'Eski sultan Mohammed bend (ancien réservoir du sultan Mahomet), Yeni sultan Mohammed bend (nouveau réservoir du sultan Mahomet) et Walidé bend (réservoir de la sultane mère). Parmi les réservoirs groupés autour de Belgrade, les plus considérables sont : le Grand bend y au sud, et YAiwat bendj à l'est-nord-est du dernier village. A ces neuf réservoirs on pourrait en ajouter un dixième, celui de Pyrgos {bach Uavous ou sultan Osman llawoussi) , bien que ce soit un bassin creusé artificiellement et non pas comme les bend une dépression naturelle fermée par des digues. A l'exception du bassin de Pyrgos , construit par Tempereur Andronicus et restauré par le sultan Osman II *, ainsi que d'un réservoir bâti par

1. Ainsi que le fait observer M. de Hammer {loc. cit., vol. 1, p. 564 , et Geschichte der Osman. Reichs,\o\. II, p. 808), une singulière fatalité semble s'être attachée aux souverains qui s'occupèrent successivement de cet ouvrage, car l'empereur Andronicus et le sultan Osman II ont été victimes des meurtres les plus atroces qui aient jamais ensanglanté les annales de l'histoire; peu d'auteurs même ont osé en retracer les détails révoltants. Et cependant, si le sultan Osman II fut un souverain assez insignifiant , Andronicus compte au nombre des princes byzantins les plus intelligents, bien que ses qualités personnelles aient été singulièrement exagérées par Fallmereyer dans sa remarquable Histoire des empereurs de Trébizonde {Geschichte des Katserthums von Trapezunl, p. 28-/i0). La fatalité, qui poursuivit si opiniâtrement ces

Constantin le Grand près du village Djebedjekoï , mais qui ne fonctionne plus aujourd'hui, tous les autres réservoirs sont Tœuvre des sultans ottomans auxquels revient incontestablement Timmense mérite d'avoir, par la création des neuf bend de Belgrade et de ses environs, fourni non-seulement à la capitale, mais encore à ses vastes faubourgs, de nouvelles sources d'approvisionnement, infiniment supérieures à celles qui alimentaient les anciens systèmes hydrauliques en vigueur sous les empereurs byzantins, bien que pour mettre ces nouvelles sources en communication avec la capitale, les sultans se soient servis quelquefois d'ouvrages déjà construits par leurs prédécesseurs païens ou chrétiens. En etfet, le système qui met en communication les réservoirs avec la capitale est de deux genres, savoir : l'un consistant en tuyaux qui conduisent l'eau au-dessous de la surface du sol partout où cette dernière ne subit point de solution considérable de continuité , l'autre franchissant ces solutions à l'aide d'aqueducs jetés comme des ponts par-dessus les vallées, les gorges, les ruisseaux, etc.

Oi% ainsi que je l'ai fait observer, parmi les aque-

deux souverains qui avaient doté leur capitale de grands travaux hydrauliques, atteignit également deux sultans qui se montrèrent amis du progrès dans un autre genre, en essayant de développer dans leur pays Tart de l'imprimerie, car une mort violente termina les jours de Sélim lU et d'Alimet UI, qui, Tun et Tautre, fondèrent de magnifiques manufactures de papier, le premier aux Eaux douces d'Asie , et le second aux Eaux douces d'Europe. (De là le nom de Kiahathané que portent Ccâ dernières , car kiahat signifie papier, et hané, magasin, fabrique.)

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ducs qui fonctionnent aujourd'hui (comme aussi parmi les conduits souterrains qui y correspondent), quelques-uns déjà existaient longtemps avant la conquête de Constantinople par Mahomet IL Dans ce nombre, figurent les aqueducs de Justinien, de Valens et d'Andronicus. Les deux premiers rappellent plutôt les noms de leurs restaurateurs que ceux de leurs fondateurs, car Justinien utilisa une partie des constructions de l'empereur Adrien, en y ajoutant les deux aqueducs monumentaux qui, aujourd'hui encore, se voûtent majestueusement par-dessus l'Alibey-sou, non loin du village Djebedjekoï, ouvrage que l'empereur Andronicus compléta à son tour en jetant par -dessus le ruisseau qui coule à peu de distance au nord-est de l'Alibey-sou un autre aqueduc connu aujourd'hui sous le nom de Pyrgos kavouk kemer ou aqueduc creux (coudé) de Pyrgos, puisqu'en effet il est disposé sur une ligne brisée en forme de coude, en sorte qu'il présente d'un côté un angle saillant auquel, par conséquent, correspond du côté opposé une échancrure à sommet aigu. Quant au bel aqueduc de Valens qui s'élève si gracieusement dans l'intérieur même de Constantinople, il n'est qu'une continuation des travaux hydrauliques exécutés par Constantin le Grand pour amener dans la ville les eaux des ruisseaux situés à l'ouest de la capitale; seulement, les conduits souterrains établis par l'empereur Constantin s'arrêtaient à l'entrée de la capitale, tandis que l'empereur Valens les prolongea à travers cette dernière à l'aide d'un aqueduc bâti extérieurement.

A ces travaux légués au gouvernement turc par les empereurs romains, les sultans en ajoutèrent un grand nombre de nouveaux, soit pour abréger ou perfectionner les anciennes lignes de conduits, soit pour répondre aux besoins de lignes nouvelles nécessitées par la création des réservoirs ou bends de Belgrade et de Bagtchekoï.

Sans entrer dans Ténumération de tous les ouvrages de ce genre dont le gouvernement ottoman a doté le système hydraulique de Constantinople, mais dont plusieurs ne présentent que peu d'intérêt, n'étant que des constructions très -restreintes destinées à franchir des gorges ou des dépressions insignifiantes, je me contenterai de mentionner les aqueducs échelonnés entre Pyrgos et Petinokhorio et celui de Mahmoud , situé au sud de Bagtchekoï. Les premiers furent construits par le sultan dont ils portent le nom, afin de mettre en communication le réservoir nommé Aïwat-bend avec l'aqueduc de Justinien. A cet effet, Suleiman le Grand éleva deux aqueducs par -dessus le ruisseau qui passe à peu de distance au sud des villages Petinokhorio et Pyrgos et débouche dans le Kiahathané-sou. Ces deux magnifiques ouvrages, dont l'un s'appelle Usun-kemer ou longues arcades et l'autre Guseldjé kemer ou belles arcades, complètent le vaste réseau du système hydraulique qui, à l'aide de V aqueduc creux ou coudé de Pyrgos, conduit les eaux des cinq bends de Belgrade dans Tintérieur même de Constantinople; il constitue ainsi la base de l'alimentation de cette grande cité. Quant à celui qui est situé au sud de Bagtchekoï et qui est

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généralement connu sous le nom d'aqueduc de Buyukdéré, il peut être considéré comme le plus remarquable parmi tous ceux de l'époque ottomane, en ce sens qu'il représente une ligne hydraulique complètement nouvelle, où les réservoirs et le système employés pour mettre ceux-ci en communication avec les points qu'ils sont destinés à alimenter, sont tous de création turque, sans antécédent quelconque.

En effet, dans leur préoccupation en faveur de la ville proprement dite, les empereurs byzantins avaient complètement perdu de vue les nombreuses localités du littoral septentrional de la Corne-d'Or, qui constituent les faubourgs de Conslantinople et se rattachent à une série de villages échelonnés tout le long de la côte européenne du Bosphore. 11 en résultait qu'à l'époque de la conquête de Constantinople la ville seule profitait des quelques conduits d'eau que les empereurs byzantins y avaient fait aboutir, tandis que les habitants des lieux appelés aujourd'hui Kassim- Pacha, Fera, Galata, Topkhané, Funduklu, Dolmabagtché et Bechiktach étaient complètement exclus des avantages réservés à la capitale. Ce fut pour remédier à des inconvénients aussi graves, que dans la première moitié du xviii* siècle le sultan Mahmoud fit non-seulement construire les trois réservoirs ou bend dans les parages de Bagtchekoï, mais qu'il organisa encore tout un système de conduits pour amener l'eau de ces réservoirs vers les lieux dont il vient d'être parlé. Dans ce système figure le grand aqueduc érigé par Mahmoud pour faire franchir aux conduits souter-

rains la dépression transversale qui , à peu de distance au sud de Bagtchekoï , s'élend de la vallée supérieure du Buyukdéré - sou jusqu'à celle de Kiahathané-sou. Quoique peu remarquable par ses qualités architecturales, qui sont assez médiocres, cet aqueduc est au nombre des plus pittoresques des environs de Constantinople , et se reproduit de la manière la plus variée dans les nombreux paysages que présentent d'un côté la vallée de Buyukdéré et de l'autre la forêt de Belgrade; en effet, soit que l'on contemple la contrée de la plaine gracieuse ornée par le célèbre groupe de platanes, ou des hauteurs boisées de Kabatacb, soit que l'on jette un coup d'oeil à travers les massifs verdoyants de Belgrade, partout l'aqueduc de Bagtchekoï se dessine, selon les distances, tantôt comme une pittoresque série d'arcades découpant la perspective en autant d'avenues aériennes superposées, tantôt comme une bande argentée suspendue au milieu de mamelons d'émeraude.

Maintenant que nous avons étudié les éléments principaux qui constituent le système hydraulique destiné à l'approvisionnement tant de la capitale que de ses faubourgs, nous pouvons jeter un coup d'œil sur l'ensemble de ce grand réseau, afin d'en apprécier l'ordonnance générale.

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Comme les deux groupes de réservoirs situés l'un dans les parages de Bagtchckoï et l'autre dans ceux de Belgrade sont les véritables points de départ de tout le système hydraulique fonctionnant aujourd'hui , celui-ci se décompose en deux branches correspondant aux deux positions qui les voient naître, et séparées l'une de l'autre par le Kiahathané-sou. La branche orientale, que l'on peut nommer soit branche de Bagtchekoï, d'après son origine, soit branche des faubourgs, d'après sa destination, représente une ligne ondulée s'étendant en moyenne, du nord au sud, depuis les quatre bend ou réservoirs de Bagtchekoï jusqu'aux parages de Fera, où elle se divise en un certain nombre de conduits secondaires destinés à l'alimentation des fontaines des différentes localités limitrophes. Comme la branche de Bagtchekoï parcourt un terrain assez uni, elle est presque tout entière composée de conduits souterrains. Aussi, à l'exception du grand aqueduc de Mahmoud jeté par-dessus la portion supérieure de la vallée de Buyukdéré , la branche de Bagtchekoï n'a que deux petits aqueducs situés à peu de distance de Fera, et tous deux destinés à faire franchir aux conduits souterrains les deux ramifications d'un ruisseau qui débouche dans le Kiahathané-sou, près du village du même nom. La branche occidentale qui, à son tour, peut être désignée par le nom soit de branche de Belgrade, soit de branche de Constantinople, selon que l'on considère sa provenance ou sa destination, a une direction bien moins simple que la branche de Bagtchekoï, parce le terrain qu'elle traverse est plus ou

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moins accidenté et fréquemment sillonné par des ruisseaux, des vallées ou des ravins que l'on n'a pu franchir qu'à l'aide d'aqueducs; c'est pourquoi le nombre de ces derniers n'est pas inférieur à seize, dont, à la vérité, cinq seulement sont considérables. De plus, indépendamment (les accidents variés de terrain qui ont forcé la branche hydraulique de Belgrade de décrire une foule de détours, elle se décompose fréquemment en plusieurs ramifications latérales, non-seulement à cause des conduits supplémentaires qu'elle reçoit dans ses portions centrales et inférieures, mais encore parce que ses points de départ sont multiples. Eu effet, tandis que la branche de Bagtchekoï émane exclusivement de réservoirs presque tous groupés dans un espace circonscrit, ce qui permet aux conduits de se réunir très- près de leur origine en une seule grande artère parfaitement indivisible sur tout son parcours, les réservoirs de Belgrade se trouvent échelonnés sur trois lignes parallèles ; en sorte que les conduits auxquels ils donnent naissance forment deux rameaux qui (après avoir franchi sur deux points différents un affluent du Kiahathané-sou, à l'aide des aqueducs du sultan Suleiman et de Taqueduc nommé Kavouk-kemer) décrivent des lignes courbes pour se réunir dans le bassin de Pyrgos en une seule artère se dirigeant au nord-ouest pour franchir la vallée de l'Alibey-sou par un quatrième grand aqueduc, celui de Justinien. De là, l'artère principale tourne au sud -est, jette une branche latérale vers Djebedjekoï, puis va se diriger do nouveau au sud-ouest jusqu'auprès de Kutchukkoî,

OÙ elle reçoit une branche latérale qui lui amène quelques renforts puisés dans les ruisseaux situés à l'ouest du village en question. Dans les parages de Kutchukkoï, l'artère principale fait un long coude à l'est, en se rapprochant du point de jonction du Kiahathanésou avec l'Alibey-sou, puis elle pousse une autre saillie dans le sens opposé, pour revenir de nouveau au sud-est, en passant entre Eyub et Toptchilar; c'est dans ces derniers parages que la grande branche de Belgrade opère sa jonction avec l'ancien système de l'empereur Valens (ou plutôt de Constantin), système composé de deux bras dont l'un amène les eaux d'un réservoir situé près de Kavaskoï, et l'autre celles du ruisseau qui débouche dans la mer de Marmara, entre les sept tours et Makrikoï. Après avoir opéré sa jonction, entre Eyub et Toptchilar, avec le système hydraulique de Constantin-Valens, la grande branche de Belgrade ne forme plus qu'une seule artère, et entre par la porte d'Egrikapoussi dans l'enceinte même de Constantinople , qu'elle traverse de nordouest au sud -est dans toute sa longueur, se ramifiant en une foule de conduits secondaires destinés à alimenter les nombreuses fontaines de la ville.

Le système hydraulique de Constantinople que je viens d'esquisser rapidement offre une physionomie

toute particulière, non -seulement à cause de son extension et de Tagencement compliqué de ses éléments, mais surtout à cause des fréquentes manifestations extérieures de sa charpente souterraine, en sorte que, tandis que dans d'autres pays de vastes réseaux hydrauliques restent ensevelis sous le sol sans que rien en révèle aux yeux la présence mystérieuse, ici, au contraire, la direction et la marche de toutes ces artères souterraines se trouvent marquées par de longues séries de signes extérieurs. En effet, indépendamment des nombreux aqueducs dont le chiffre total, ainsi que nous Tavons vu, se monte au moins à dix- neuf, chacune des lignes que parcourent les conduits souterrains sont indiquées par des piliers à forme pyramidale nommés sou (erastÂSsi (équilibreurs d'eau). Sans doute, il n'est point d'étranger visitant Constantinople qui n'ait remarqué ces pyramides placées de distance en distance tout le long du chemin qui conduit de Fera à Buyukdéré, ou bien dans la contrée que l'on traverse pour se rendre de Belgrade à Pyrgos et de là le long de la vallée d'Alibey-sou, par Eyub «à Constantinople. Mais si, depuis tant de siècles que les étrangers viennent parcourir la capitale ottomane et ses environs, tous ont dû être frappés par ces séries de piliers échelonnés sur des lignes étendues, bien peu parmi eux ont pu en deviner la véritable destination; du moins il est permis de le croire quand on considère que, dans les innombrables écrits publiés en toutes langues sur Constantinople et le Bosphore, les piliers dont il s'agit et qui jouent

un rôle saillant dans la physionomie de la contrée, ont été ou passés sous silence ou bien traités comme des choses susceptibles d'interprétations très-diverses, s'éloignant plus ou moins de la vérité. Aussi, après avoir passé en revue les opinions contradictoires émises à ce sujet, M. de Hammer, dont le grand et érudit ouvrage résume et complète tous les travaux de ses prédécesseurs, finit par avouer* que si ceuxci, sans même en excepter le comte général d'Andréossy, ne disent rien de positif sur la véritable destination de ces constructions mystérieuses, il se trouve lui-même dans l'impossibilité de fournir une solution complètement satisfaisante de la difficulté; en conséquence, il se contente d'admettre provisoirement qu'elles sont destinées à l'aérage des conduits souterrains, assertion complètement erronée. Le fait est que les piliers dont il s'agit, et dont l'invention remonte probablement à une origine arabe ou persane, ne sont que les revêtements extérieurs d'un appareil destiné à diminuer, sinon à annuler complètement, l'effet de la pression exercée sur les conduits, par l'impulsion que donne à l'eau la force initiale acquise à son origine et successivement augmentée par les plans inclinés qu'elle a à parcourir. En conséquence, cet appareil opère l'interruption locale des conduits souterrains, dont l'une des extrémités, relevée de manière à laisser tomber l'eau dans l'extrémité opposée, s'élargit en forme d'entonnoir.

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