LA CHÈVRE D'ANGORA
Expériences faites par la Société impériale d'acclimatation relativement à la chèvre d*Angora. — Résultats favorables de ces expériences. — Conditions où se trouve la chèvre d'Angora dans sa patrie. — Sa localisation. — Sou éducation, ses mœurs. — Tonte de la laine. — Produit annuel do la tonte. — Sa valeur industrielle. — Coup d*œil sur l'histoire des chèvres à laine fine. — La chèvre d*Angora inconnue aux anciens. — Interprétation des passages des auteurs anciens et des écrivains du moyen &ge relatifs à ce sujet. — La chèvre d'Angora pour la première fois signalée on Europe au xvi« siècle. — Dérivation probable de la chèvre d'Angora d'une race importée par les Seldjuks, du continent septentrional de l'Asie. — Réputation usurpée du chat d'Angora et son infériorité relativement à celui de Sibérie.
Les heureuses tentatives faites par la Société impériale d'acclimatation en faveur de l'introduction et du développement de la chèvre d'Angora en Europe figurent sans doute au nombre des plus beaux exemples du triomphe de la science sur les opinions les plus solidement accréditées, car il y a peu d'animaux dont l'acclimatation paraissait être moins praticable que celle de cette célèbre race, si intimement liée au sol qui l'a
vue naître, que plusieurs observateurs, au nombre desquels je me trouvais moi-même, ont cru pouvoir la déclarer incapable de le quitter sous peine de dégénérescence complète. Et néanmoins cette prévision, fondée sur des antécédents séculaires, vient d'être, sinon complètement réfutée , du moins profondément ébranlée, grâce à l'initiative du célèbre naturaliste dont la science ne cessera jamais de déplorer la perte, mais qui a eu le rare bonheur de léguer sa pensée à des hommes dignes non - seulement de l'apprécier, mais encore de l'accomplir. En effet, l'expérience a démontré que, môme à Paris, dix années écoulés depuis l'importation de cet animal n'ont pu exercer sur lui aucune influence défavorable. Parmi les sept boucs et les douze chèvres que possède aujourd'hui le Jardin d'acclimatation si habilement dirigé par M. Rufz de La vison, et si heureusement placé sous le patronage intelligent et fécond en résultats de M. Drouyn de Lhuys, tous ont conservé leur type originaire jusque dans les moindres détails; de sorte qu'il m'a été impossible de découvrir une difl'érence appréciable entre ces colons français et leurs congénères que j'ai tant de fois eu l'occasion d'étudier dans la contrée à laquelle, jusqu'à ce moment, on avait accordé le mérite exclusif de pouvoir les posséder. Mais ce qui est plus significatif et plus concluant encore, c'est que les métis, qui ont été procréés à Paris avec les chèvres communes et les chèvres provenant directement de l'Asie Mineure, ont donné des individus tout à fait remarquables; aussi c'est avec étonnement que j'ai admiré dans le Jardin
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d'acclimatation un bouc de trois quarts de sang revêtu d'une toison déjà fort belle. I) en résulte que sous le climat de Paris, que Ton serait porté à croire très-peu favorable au développement de cette race, elle conserve exactement le môme degré de persistance que dans son pays natiil, où Ton a Thabitude de réparer les pertes causées parmi les chèvres de sang pur, en la croisant avec les chèvres communes, pratique qui y a po\ir résultat immanquable de ramener le type normal au bout d'un certain laps de temps; or il se trouve que le bouc dont il s'agit est déjà aussi rapproché du type normal que tous les métis au même degré de croisement que j'ai eu l'occasion de voir à Angora.
Ainsi donc, les mémorables expériences que l'on doit à la Société d'acclimatiition de Paris , semblent promettre des chances de succès à la naturalisation de la chèvre d'Angora dans presque toutes les contrées de l'Europe; et déjà, pour exécuter ses expériences sur une échelle aussi grande et aussi multipliée que possible, cette Société s'est empressée, non-seulement d'établir sur plusieurs points de la France des colonies de cet intéressant animal, qui y prospère d'une manière satisfaisante ainsi que le démontrent les nombreux rapports régulièrement faits à ce sujet, mais encore elle a voulu étendre son infatigable activité sur les pays les plus lointains, en leur fournissant des individus destinés à de nouvelles études entreprises dans les conditions les plus variées *.
1. Parmi les nombreux et importants documents que renferme W. Bulletin de In Sorif^lr d'acclimatation sur la rh^vre d'Vnpora, je ne rap-
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Puisque, commo je l'ai l'ail ohservc^r, les brillantes expériences que vient craceomplir la Société d'acclimatation de Paris ont surtout cela de très- remarquable • qu'elles s'appliquent à un animal qui ne semblait pas devoir donner de tels résultats, rien ne pourra mieux faire ressortir tout h la fois et la valeur de ces expériences et les conclusions que l'on est réellement en droit d'en déduire, que l'examen des conditions où la chèvre d'Angora se trouve dans son pays natal.
En efiet, plus nous constaterons de-diflTérences entre ce pays et la nouvelle demeure assignée à cet animal à Paris, plus nous serons autorisés à admettre que si, en le plaçant dans les conditions les moins favorables, l'action de ce nouveau milieu n'a pu pendant près de dix années faire subir au type originaire la moindre altération, on doit nécessairement en conclure que, contrairement à toute prévision, la race d'Angora est douée d'une grande persistance, et que par conséquent elle devra s'acclimater avec d'autant plus de facilité que l'on reproduira mieux les conditions climatériques et hygiéniques de son pays nat;d, conditions que pourront réaliser de nombreuses localités situées non-seulement en Europe, mais encore dans les autres parties du monde.
pellerai ici que le mémoire de M. do y iiat refuges, t. IV, année 1857; le rapport de M. Richard sur les animaux déposés à la ferme de Souliard, le rapport de M. Debains sur les troupeaux de iaks et de chèvres d'Anîçora réunis à Souliard, t. I\: les rapports de M. Hardy sur la clièvre établie en Alfférie, etc.
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C'est donc précisément parce que, considérée sous ce point de vue, la chèvre d'Angora, étudiée sur les lieux mêmes, offre un grand intérêt pratique, que je vais soumettre au lecteur les observations que j'ai été dans le cas de recueillir à ce sujet. Je les terminerai par l'examen des documents que nous fournit l'histoire relativement à cette célèbre race, afin de décider un autre point également intéressant : celui de savoir si elle remonte à l'antiquité classique, ou si elle a été importée plus récemment dans l'Asie Mineure des régions situées en dehors de la péninsule.
Pendant mes longues pérégrinations en Asie Mineure , j'ai été à même de constater que l'élevage de la chèvre d'Angora ne s'y fait sur une grande échelle et avec plein succès que dans la région située, d'un côté, entre la rivière Kizil-Irmak et la ville de Sevrihissar, et de l'autre côté , entre le parallèle de cette dernière ville et ceux de Zafranboli , Kastamouni et Bayad ; en sorte qu'en reliant par des lignes les points indiqués, nous aurons un oblong irrégulier , à contours trèsdéchiquetés, comprenant une partie de la Galatie centrale et la partie sud -ouest de la Paphlagonie. En assignant ce domaine à la chèvre d'Angora, il va de soi
qu'il ne peut s'agir ici d'aucune délimitation mathématiquement rigoureuse, mais seulement d'une détermination approximative de la région où l'élevage de l'animal semble trouver le plus de conditions favorables au développement des qualités qui le caractérisent. Aussi suis -je bien loin de prétendre qu'en dehors des limites indiquées on n'en rencontre point, çà et là:, quelques représentants; mais, dans ce cas, la chèvre d'Angora ne se montre que par individus isolés et mélangés avec la chèvre ordinaire. C'est ainsi qu'au sud de Samsoun, dans la vallée arrosée par le Merd- Irmak, à deux lieues environ au nord du village Karaarslan et à une altitude de 400 mètres, j'ai remarqué localement un certain nombre de chèvres d'Angora; toutefois, non- seulement elles m'ont paru sensiblement inférieures à leurs congénères de la Galatie, mais encore elles ne se trouvaient point à l'état de troupeau, mais clair-semées au milieu des chèvres communes. D'ailleurs, quelques voyageurs ont signalé sur les plateaux élevés et dans les régions montagneuses de l'Arménie et du Pont, des chèvres à long poil soyeux, qui, comme celui de la chèvre d'Angora , sert à la fabrication d'étoffes estimées. Ainsi Charles Koch nous apprend* qu'il a vu de ces chèvres près du village de Ziaret, situé non loin de la ville de Much. à une hauteur de 1,423 mètres, ainsi quh Artwin, dans la vallée du Tchoruk, et h (îumuchtchur, près des sources du Kur, à une hauteur de 1,272 h 1,948 nièlres.