‹ Le Bosphore et Constantinople avec perspectives des pays limitrophesChapitre 89 sur 179 · Cardamine praieme · texte numérisé non relu

Cardamine praieme

blables aux mornes surfaces qui entourent Rome et Jérusalem , et qui paraissent constituer un élément tout aussi indispensable à la grande physionomie historique de ces deux immortelles cités, qu'à celle de leur sœur byzantine. 11 est des lieux dont l'encadrement naturel ne semble devoir être qu'une campagne âpre et solitaire, et auxquels la main de l'homme n'ose pour ainsi dire plus toucher. C'est du moins la réflexion qui s'empare involontairement du pèlerin lorsqu'il erre au milieu de Jérusalem, de Rome ou de Constantinople, comme au milieu de sublimes reliques ne réclamant d'autre autel qu'un désert, et d'autre encens qu'un souvenir silencieux. Aussi ce n'est pas lui qui reprochera aux Romains modernes de livrer leurs monuments, leurs places publiques et leurs palais à l'envahissement de l'herbe parasite; car ces marbres revêtus de mousse et de ronces semblent lui dire qu'en présence d'un tel passé et de telles ruines l'homme doit renoncer à contrarier la nature, et se résigner à contempler, de son vivant, le gazon qui recouvrira un jour sa tombe, comme il recouvre déjà, depuis tant de siècles, celle des empires!

Nous ne pouvons terminer ce rapide coup d'œil sur la physionomie végétale du Bosphore, sans en

mentionner les pittoresques bocages funéraires. Bien qu'ils ne fassent pas partie de la végétation arborescente spontanée, ces bouquets de verdure, plantés par la piété de l'homme en l'honneur de ceux qui ne sont plus, jouent un rôle trop marqué dans tout l'Orient pour ne pas s'imposer aux regards comme éléments constitutifs du tableau végétal de la contrée. En effet, personne parmi ceux qui les ont visités n'oubliera l'aspect de ces solennels et mélancoliques groupes de cyprès qui \iennent, de temps à autre, confondre pour ainsi dire la demeure des vivants avec celle des morts; car dans l'Orient les cimetières forment, au milieu des cités, les lieux de promenades les plus affectionnés des habitants; association touchante qui semble rappeler ces signes symboliques de la mort que les anciens Persans aimaient à placer au milieu de leurs fêtes et de leurs banquets. D'ailleurs, qui est-ce qui ne connaît de vue ou de réputation les beaux cimetières de Fera, désignés sous le nom de grand et petU champ des morts, ou le magnifique cimetière de Skutari qui à lui seul constitue presque une petite forêt? 11 est vrai qu'ils ne possèdent aucun des somptueux édifices qui décorent les célèbres cimetières de Bologne, de Naples, de Paris et de tant d'autres cités chrétiennes ; mais si les Orientaux n'ont pas cru devoir s'adresser à l'art architectural pour perpétuer trop souvent l'orgueil des vivants, sous le prétexte de consacrer le souvenir des morts; en revanche, dan^ les cimetières musulmans, la nature seule semble avoir été chargée du soin d'honorer la mémoire de ceux dont les restes mortels sont

confiés à la terre; de beaux cyprès aux fûts élancés comme des colonnes , et qui semblent aller chercher le ciel, voilà le monument, voilà le temple des regrets. Et lorsqu'à travers ces sombres propylées on aperçoit le panorama enchanteur du Bosphore avec ses minarets enflammés par les derniers rayons du soleil, on oublie volontiers toutes les pompes funèbres de l'Occident, et Ton se sent plus ému, plus recueilli en venant méditer au pied d'une de ces humbles dalles, dont le Turc recouvre les restes de ses morts, que sur les marches des somptueux mausolées de bien des cimetières chrétiens.

Grâce à la large part laissée à la nature^ les cimetières musulmans sont revêtus d'un tapis verdoyant où le botaniste peut se livrer à des herborisations, auxquelles les sentiments inspirés par le lieu même donnent un charme de plus. Aussi mes fréquentes promenades de naturaliste au milieu des cimetières de Gonstantinople sont-elles au nombre des souvenirs les plus précieux de ma vie ; aussi est-ce toujours avec un profond regret que je me rappelle la perte de mes liertiers sépulcrauxj au milieu des hasards de mes voyages. Il serait vraiment intéressant de publier une Flore des cimetières de Gonstantinople ; œuvre pieuse, elle servirait en quelque sorte de pendant à la Fbre du Cotisée ^,

1. Flora of ihe Colosseum of Rorne, by Richard Deakin. LondoD, 1855. On doit dire que le mérite d'avoir eu le premier cette ingénieuse idée revient au botaniste romain Antonio Sebastiano, qui déjà, en 1815, avait fait paraître un catalogue de 261 espèces de plantes croissant spontanément au milieu des ruines du Colisée; mais M. Deakin a

que le botaniste anglais ^ Richard Deakin , a consacrée aux plus majestueuses des ruines romaines.

presque doublé le montant de cette classique végétation, car dans le beau volume quMl a publié et qu'accompagnent plusieurs figures coloriées, il donne la description de 620 espèces distribuées en 253 genres et appartenant à 66 familles, parmi lesquelles celle des graminées compte 56 espèces, celle des composées txl et celle des légumineuses 61. La richesse de cette végétation qui est venue se grouper dans les fentes et sur les surfaces des pierres d'un seul monument a vraiment quelque chose de prodigieux.

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