‹ Le bossu, ou, Le petit parisien [microforme]Chapitre 11 sur 18 · PERTE · texte numérisé non relu

PERTE

zague j'avais en main près de mille numéros. C’était une matinée de vingt-trois millions, clair et net.

—Mais c’est donc une rage ?

—Une frénésie! Et nous en verrons bien d’autres ! J’ai loué la cour d’abord, puis le jardin, puis le vestibule, les escaliers, les écuries, les communs, les remises. J'en suis au appartements, et, morbleu! j'ai envie d’aller -.ivre à l’auberge.

—Cousin, ‘interrompit Chavez:ny, je te loue ma chambre à coucher au cours du jour.

—AÀ mesure que l’espace manque, continuait Gonzague au milieu de ses hôtes nouveaux, la fièvre chaude augmente. Il ne me reste plus rien.

—Cherche bien, cousin ! Donnons à ces messieurs le plaisir d’une petite enchère.

À ce mot enchère, ceux qui n’avaient pu louer se rapprochèrent vivement.

—Rien, répéta Gonzague.

Puis, se ravisant :

—Ah! si fait !

—Quoi donc? s’écria-t-on de toutes parts.

—La loge de mon chien.

On éclata de rire dans le groupe des gens de cour ; mais les bonnes gens, les marchands, ne riaient plus. Ils réfléchissaient.

—Vous croyez que je raille, messieurs, s’écria Gonzague ; je parie que, si je veux, on m'en donne dix mille écus séance tenante.

—Trente mille livres ! s’écria-t-on, la loge d’un chien !

Et les rires de redoubler.

Mais tout à coup apparut une étrange figure entre Navailles et Chaverny, qui riaient plus fort que tous les autres, un visage de bossu aux cheveux drôlement ébouriffés. Une voix grêle et

PEMCPAETE MIRE EEE

3, C’6- cassée en même temps s’éleva. Le peti air et disait : dé nt

.—Je prends la loge du chien Pour trente mille livres !

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Ce devait être un bossu de beaucoup d'esprit, malgré l’extravagance qu’il commettait en ce moment. Il avait l’œil vif et le nez aquilin.Son front se dessinait bien sous sa perruque grotes quement révoltée, et le sourire fin qui raillait autour de ses lèvres annonçait une malice d’enfer. Un vrai bossu !

Quant à la bosse elle-même, elle était riche,bien plantée au milieu du dos, et se relevant pour caresser la nuque. Par devant, son manton tou chait sa poitrine. Les jambes étaient bizarre ment contournées, mais n'avaient point cette maigreur proverbiale qui est l’accompagnement obligé de la bosse.

Cette singulière créature portait un costumi noïr complet, de la plus rigoureuse décence manchettes et jabots de mousseline plissée d’un éclatante blancheur. Tous les regards étaient fixés sur lui, et cela ne semblait point l’incom moder.

—Bravo! sage Esope! s’écria Chaverny ; tt me parais un spéculateur hardi et adroit !

—Hardi, répéta Esope en le regardant fixe ment ; assez... Adroit, nous verrons bien !

Sa petite voix grinçait comme une crécell d'enfant. Tout le monde répéta :

—Bravo, Esope! bravo !

Cocardasse et Passepoil ne pouvaient plus sé

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tonner de rien. Leurs bras étaient tombés depuis longtemps ; mais le Gascon demanda tout bas :

—N'avons-nous jamais connu de bossu, mon bon ?

—Pas que je me souvienne.

—Vivadiou! il me semble que j'ai vu ces yeuxlà quelque part.

Gonzague aussi regardait le petit homme avec une remarquable attention.

—L'ami, dit-il, on paye comptant, vous savez ?

—Je sais, répondit Esope, car, à dater de ce moment, il n’eut pas d’autre nom.

Chaverny était son parrain.

Esope tira un portefeuille de sa poche et mit aux mains de Peyrolles soixante billets d'Etat de cinq cents livres. On s'attendait presque à voir ces papiers se changer en feuilles sèches, tant l'apparition du petit homme avait été fantastique. Mais c’'étaient de belles et bonnes cédules de la compagnie.

—Mon reçu, dit-il.

Peyrolles lui donna son reçu. Esope le plia et le mit dans son portefeuille, à la place des hillets. Puis, frappant sur le carnet :

—Bonne affaire ! dit-il. À vous revoir, messieurs !

I salua bien poliment Gonzague et la compaynie.

Tout le monde s’écarta pour le laisser passer.

On riait encore, mais je ne sais quel froid courait dans toutès les veines. Gonzague était pensif.

Peyrolles et ses gens commençaient à faire sorür les acheteurs, qui déjà eussent voulu être au lendemain. Les amis du prince regardaient en-

core et machinalement la porte par où le petit homme noir venait de disparaître.

—Messieurs, dit Gonzague, pendant qu'on va disposer la salle, je vous prie de me suivre dans mes appartements.

—Allons! fit Cocardasse derrière la draperie, c’est le moment ou jamais, marchons !

—J’ai peur, fit le timide Passepoil.

—Eh donc! je passerai le premier.

Il prit Passepoil par la main et s’avança vers Gonzague, chapeau bas.

—Parbleu! s'écria Chaverny en les apercevant, mon cousin a voulu nous donner la comédie!

c’est la journée des mascarades. Le bossu n’était pas mal, mais voici bien la plus belle paire de coupe-jarrets que j’aie vus de ma vie !

Cocardasse junior le regarda de travers. Navailles, Oriol et consorts se mirent à tourner autour de nos deux amis en les considérant curieusement.

—Sois prudent ! murmura Passepoil à l’oreille du Gascon.

—Capédédiou ! fit ce dernier, ceux-ci n’ont donc jamais vu deux gentilshommes, qu’ils nous dévisagent ainsi !

——Le grand est de toute beauté ! dit Navailles.

—Moi, repartit Oriol, j'a‘me mieux le petit.

—I n'ya plus de nich à louer ; que viennent-ils faire ?

Heureusement qu’ils arrivaient auprès de Gonzague, qui les aperçut et tressaillit.

—Ah! fit-il, que veulent ces braves ?

Cocardasse salua avec cette grâce noble qui accompagnait chacune de see actions, Pascopoil s’inclina plus modestement, mais en homme cependant qui a vu le monde. Cocardasse ju-

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nior, d’une voix houte et claire, parcourant de l'œil cette foule pailletée qui venait de le railler, prononça ces paroles :

—Ce gentilhomme et moi, vieilles connaissons de monseigneur, nous venons lui présenter nos hommages.

—Ah! fit encore Gonzague.

—Si monseigneur est occupé d’affaires trop importantes, reprit le Gascon qui s’inclina de nouveau, nous reviendrons à l’heure qu’il voudra bien nous indiquer.

—C'est Æla, balbutia Passepoil ; nous aurons l'honneur de revenir.

Troisième salut,puis ils se redressèrent tous deux la main à la poignée de la brette.

—Peyrolles! appela Gonzague.

L’intendant venait de faire sortir le dernier adjudicataire.

—Reconnais-tu ces beaux garçons? lui demanda Gonzague. Mène-les à l'office, qu’ils mangent et qu'ils boivent. Donne-leur à chacun un habit neuf, et qu’ils attendent mes ordres !

—Ah! monseigneur! s’écria Cocardasse.

—Généreux prince fit Passepoil.

—Allez! ordonna Gonzague. .

Ils s’éloignèrent à reculons, saluant:à toute outrance et balayant la terre avec les vieilles plumes de leurs feutres. Quand ils arrivèrent en face des rieurs, Cocardasse le premier planta son feutre sur l’oreille, et releva du bout de sa rapière le bord frangé de son manteau. Frère Passepoil l’imita de son mieux. Tous deux, hautains superbes, le nez au vent, le poing sur la hanche, foudroyant les railleurs de leurs regards tercibles, ils traversèrent la salle sur les pas de Peyrolles, et gagnèrent l'office, où leur coup de fourchette étonna tous les serviteurs du prince.

En mangeant, Cocardasse junior disait :

—Mon bon, notre fortune est faite !

—Dieu le veuille ! répondait la bouche pleine, frère Passepoil toujours moins fougueux.

—Ah çà! cousin, dit Chaverny au prince quand ils furent partis, quand te sers-tu de sembiables outils ?

Gonzague promena autour de lui un regard rôveur, et ne répondit point.

Ces messieurs, cependant, parlant assez haut pour que le prince pût les entendre, chantaient un dithyrambe à sa louange et faisait honnôtement leur cours. C’étaient tous nobles un peu ruinés, financiers un peu tarés : aucun d’eux n'avait gardé la blancheur de la robe nuptiale, Tous, depuis le premier jusqu’au dernier, ils avaient besoin de Gonzague, l’un pour une chose, l’autre pour une autre ; Gonzague ét£it au milieu d'eux seigneur et roi, comme certains patriciens de l’ancienne Rome parmi la foule famélique de leurs clients. Gonzague les tenait pa {’ambition, par l'intérêt, par leurs besoins et par leurs vices.

Le seul qui eût gardé une portion de son indépendance était le jeune marquis de Chaverny, trop fou pour spéculer, trop insoucieux pour se vendre.

La suite de ce récit montrera ce que Gonzague voulait faire d’eux, car, au premier aspect, plact comme il était à l’apogée de la richesse, de la puissance et de la faveur, Gonzague semblait h’a voir besoin de personne.

—-Et l’on parle des mines du Pérou! disait le gros Orioi pendant que ie maître se tenait à l'écart. L’hôtel de monsieur le prince vaut à lui seul le Pérou et toutes ses mines !

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était haut en couleur, joufflu, essouflé, Cos demoiselles de l'Opéra consentaient à se moquer de lui amicalement, pourvu qu'il fût en fonds et d'humeur donnante.

—Ma foi, répliqua Taranne, financier maigre et plat, c'est ici l’'Eldorado.

—La maison d'or ! ajouta monsieur de Montaubert, ou plutôt la maison de diamant: !

— Ya ! ?” traduisit le baron de Batz, ‘‘ 16 tiàmant blitôt.”

-—Plus d'un grand seigneur, reprit Gironne, vivrait toute une année avec une semaine du revenu du prince de Gonzague.

—C'est que, dit Oriol, le prince de Gonzague est le roi des grands seigneurs |!

—Gonzarue, mon cousin, s’écria Chaverny d’un air plaisamment piteux, Par grâce, demande

uartier, ou cet ennuyeux hosanna durera jusqu’à demain,

Le prince sembla s’éveiller,

—Messieurs, dit-il, sas ‘pondre au petit marquis, car il n’aimait pas la raillerie, prenez la peine de me suivre dans mon appartement ; il faut que cette salle soit libre.

Quand on fut dans le cabinet de Gonzague.

—Vous savez Pourquoi je vous ai convoqués, messieurs, reprit-il.

— J'ai entendu parler d’un conseil de famille, répondit Navailles.

—Mieux que cela, messieurs, une assemblée s0lennelle, un tribunal où Son Altesse Royale Île régent sera représenté par trois des premiers disnitaires de l'Etat : le président de Lamoignon, le maréchal de Villeroy et le vice-président d’Argenson.

—Peste! fit Chaverny. S'agit-il done de ia Succession à la couronne ?

—Marquis, prononça sèchement le prince, nous allons parler de choses sérieuses, épargnez-nous !

—N'’auriez-vous point, cousin, demanda Chaverny en bâillant par avance, quelques livres d’estampes pour me distraire pendant que vous se“ez sérieux ?

Gonzague sourit afin de le faire taire.

—Et de quoi s’agit-il prince ? demanda M.

de Montaubert.

— Il s’agit de me prouver votre dévouement, messieurs, répondit Gonzague.

Ce ne fut qu’un cri.

—Nous sommes prêts !

Le prince salua et sourit.

—Je vous ai fait convoquer, spécialement vous Navailles, Gironne, Chaverny, Nocé, Montaubert, Choisy, Lavallade, ete., en votre qualité de parents de Nevers ; vous, Oriol, comme chargé d’affaires de notre cousin de Châtillon ; vous, Taranne et Albret, comme mandataires des deux Chatellux..

—Si ce n’est la succession de Bourbon, interrompit Chaverny, ce sera donc la succession de Nevers qui sera mise sur le tapis ?

—On décidera, répondit Gonzague, l’affaire des biens de Nevers, et d’autres affaires encore.

—Et que diable avez-vous besoin des biens de Nevers, vous, mon cousin, qui gagnez un million par heure ?

Gonzague fut un instant avant de répondre.

—Suis-je seul? demanda-t-il ensuite d’un accent pénétré. N’ai-je pas votre fortune à faire ?

Il y eut un vif mouvement de reconnaissance dans l’assemblée. Tous les visages étaient plus ou moins attendris.

—Vous savez, prince, dit Navailles, si vous pouvez comptez sur moi !

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—Et sur moi ! s’écria Gironne.

—Et sur moi! et sur moi !

—Sur moi aussi, pardieu! fit Chaverny après tous les autres, Je voudrais seulement savoir...

Gonzague l’interrompit Pour dire avec une hauteur sévère : ”

—Toi, tu es trop curieux, petit cousin ! cela te perdra. Ceux qui sont avec moi, comprends bien ceci, doivent entrer résolûment dans mon chemin, bon ou mauvais, droit ou tortueux.

—Mais cependant.

—C’est ma volonté! Chacun 6 * libre de me suivre ou de rester en arrière, 1iais quiconc te s'arrête a rompu volontairement le pacte; je ne le connais plus. Ceux qui sont avec moi doivent voir par mes Yeux, entendre par mes oreilles, penser avec mon intelligence. La responsabilité n’est Pas pour eux qui sont les bras, mais Pour moi qui suis Ja ttte. Tu m'entends bien, marquis, je ne veux pas d’amis faits autrement que cela !

—Et nous ne demandons qu'une chose, ajouta Navailles, c’est que notre illustre parent nous montre la route.

—Puissant cousin, dit Cheveny, m'est-il permis de vous adresser humblement et modestement une question ? Qu’aurai-je à faire ?

—À garder le silence et à me donner ta voix dans le conseil.

—Dussé-je blesser le touchant dévouement de 110$ amis, je vous dirai, cousin, que je tiens à Ma voix à peu près autant qu'à un verre de champagne vide, mais...

—Point dé mais! interrompit Gonzague,

Et tous avec enthousiasme :

—Point de mais !

—Nous nous serrerons autour de monseigneur, ajouta lourdement Oriol.

—Monseigneur, ajouta Taranne, le financier d'épée, sait si bien se souvenir de ceux qui le servent !

L’invite pouvait n'être pas adroite, mais elle était au moins directe. Chacun prit un air froid, pour n'avoir point l’air d’être complice. Chaverny adressait à Gonzague un sourire triomphant et moqueur. Gonzague le menaça du doigt, comme on fait à un enfant méchant. Sa colère était passée.

—C’est le dévouement de Taranne que j'aime le mieux, dit-il, avec une légère nuance de mépris dans la voix. Taranne, mon ami, vous avez lu ferme d’Epernay.

—Ah! prince! fit le traitant.

—Point de remerciments, interrompit Gonzague ; mais je vous prie, Mantaubert, ouvrez la fenêtre, je me sens mal.

Chacun se précipita vers les croisées. Gonzague était fort pâle, et des goutelettes de sueur perlaïent sous ses cheveux. Il trempa son mouchoir dans le verre d’eau que lui présentait Gironne, et se l’appliqua sur le front.

Chaverny s'était rapproché avec un véritable empressemeñt.

—Ce ue sera rien, dit le prince : la fatigue. j'avais passé la nuit, et j'ai été obligé d’assister au petit lever du roi.

—Et que diable avez-vous besoin de vous tuer ainsi cousin ? s’écria Chaverny ; que peut pour vous le roi ? je dirais presque, que peut pour vous le bon Dieu ?

A l'égard du bon Dieu, il n’y avait rien à reprocher à Gonzague. S'il se levait trop matin ce n’était certes point pour faire ses dévotions.

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Il serra la main de Chaverny. Nous pouvons bien dire qu’ileût payé volontiers un bon prix la question que Chaverny venait de lui faire.

--Ingrat! murmura-til, est-ce Pour moi que je sollicite ?

Les courtisans de Gonzague furent sur le point de s’agenouiller. Chaverny eut bouche close.

—Akh! messieurs! reprit le prince, yue notre jeune roi est un enfant charmant ! il sait vos noms, et me demande toujours des nouvelles de mes bons amis.

—En vérité! fit le chœur.

—Quand monsieur le régent, qui était dans la ruelle avec Madame palatine, a ouvert la :ideaux le jeune Louis a soulevé ses belles paupières, toutes chargées de sommeil, et 11 nous a semblé que l’Aurore se levait.

—L’Aurore aux doigts de roses ! fit l'incarrigaible Chaverny.

Personne n’était sans avoir un peu envie de le lapider.

—Notre jeune roi, poursuivit Gonzague, à tendu la main à Son Altesse Royale, puis m'’apercevant : “Eh! bonjour prince ; je vous ai rencontré l’autre soir au Cours-la-Reine, entouré de votre cour. Il faudra que vous me donniez monsieur de Gironne, qui est un superbe cavalier !…

Gironne mit la main sur son Cœur. Les autres Se pincèrent les lèvres.

— “ Monsieur de Nocé me plaît aussi,” continua Gonzague, rapportant les paroles authentique de Sa Majesté. ‘“ Et ce monsieur de Saldagne, tudieu! ce doit être un foudre de guerre.”

—A quoi bon ceci ? Jui glissa Chaverny à l’oreille ; Saidagne est absent.

On n’avait vu, en effet, depuis la veille au soir, ni M. le baron de Saldagne, ni M. le chevalier de

Faënza. Gonzague poursuivit sans prendre garde à l'interruption :

—Sa Majesté m’a parlé de vous, Montaubert ; de vous aussi, Choisy, et d’autres encore.

—Et Sa Majesté, interrompit le petit marquis, a-t-elle daigné remarquer un peu la galante et noble tournure de M. de Peyrolles ?

—Sa Majesté, répliqua sèchement Gonzague,n’a oublié personne, excepté vous,

—C’est bien fait pour moi! dit Chaverny : cela m’apprendra !

—On sait déjà votre affaire des mines à la cour, Albret, poursuivit Gonzague. ‘“ Et votre Oriol ”’, m’a dit le roi en riant, ‘‘ savez-vous qu’on me l’a donné comme étant bientôt plus riche que moi ! ”

—Que d’esprit ! Quel maïtre nous aurons là!

Ce fut un cr1 d’admiration générale.

—Mais reprit Gonzague avec un fin et bon sourire, ce ne sont là que des paroles ; nous avons eu mieux, Dieu merci ! Je vous annonce, ami Albret, que votre concession va être signée.

—Qui ne serait à vous, prince? s’écria Albret.

—Oriol, ajouta le prince, vous avez votre charge noble ; vous pouvez voir d’Hozier pour votre écusson.

Le gros petit traitant s’enfla comme une boule et faillit crever du coup,

—Oriol, s’écria Chaverny, te voilà cousin du roi, toi qui es déjà cousin de toute la rue Saint- Denis. Ton écusson est tout fait :‘ d’or aux trois bas de chausses d’azur, deux et un, et, sur tout, un bonnet de nuit flamboyant,” avec cette devise : ‘Utile dulci ! ”?

On rit un peu, saul Orioi et Gonzague. Orioli avait reçu le jour au coin de la rue Mauconseil, dans une boutique de bonneterie. Si Chaverny

eût gardé ce mot pour Ir Souper, il aurait eu un succès fou.

—Vous avez votre pension, Navailles, reprit cependant M. de Gonzague, cette vivante providenrce ; Montaubert, vous avez votre brevet.

Montaubert et Navailles se répentirent d'avoir ri.

—Nocé, continua le prince, vous monterez demain dans les carrosses. Vous, Gironne, je vous dirai, quand nous serons seuls tous deux, ce que j'ai chtenu pour vous.

Nocé fut content, Gironne le fut davantage.

Gonzague, poursuivant le cours de ses largesses, qui ne lui coûtaient rien, nomma chacun par son nom. Personne ne fut oublié, pas même le baron de Batz.

—Viens çà, marquis, dit-il enfin.

—Moi! fit Chaverny.

—Viens çà, enfant gâté !

—Cousin, je connais mon sort! s’écria plaisamment le marquis : tous nos jeunes condisciples qui ont été sages ont eù des “ satisfecit….”” moi,le moins que je risque, c'est d’être au pain et à l’eau. Ah! ajouta-t-il en se frappant la poitrine, je sens que je l’ai bien mérité !

—Monsieur de F leury, gouverneur du roi, était au petit lever, dit Gonzague.

—Naturellement, répartit le marquis, C'est sa charge.

—«onsieur de Fleury est sévère.

—C'est son métier.

—Monsieur de Fleury a su ton histoire aux Feuillantines avec Mile de Clermont.

—Aiïe! fit Navailles.

—Âïe! aïe! répétérent Orioi et concorts.

—Et tu m'as empêché d’être exilé, cousir : dit Chaverny ; grand merci !

—Il ne s’agissait pas d’exil, marquis.

—De quoi donc s’agissait-il, cousin ?

—Il s'agissait de la Bastille.

——Et tu m'as épargné de la Bastille? Deux fois grand merci.

—J'’ai fait mieux, marquis.

—Mieux encore, cousin ? Il faudra donc que je me prosterne ?

—Ta terre de Chaneilles fut confisquée sous ’e feu roi.

—Lors de l’édit de Nantes, oui.

—Elle était d’un beau revenu, cette terre de Chaneilles ?

—Vingt mille écus, cousin, pour moitié moins je me donnerais au diable.

—Ta terre de Chaneilles t’est rendue.

—En vérité! s’écria le petit marquis.

Puis tendant la main à Gonzague et d’un grand sérieux : .

—Alors, c’est dit : je me donne au diable !

Gonzague fronça le sourcil, Le cénacle entier n'attendait qu’un signe pour crier au scandale. Chaverny promena tout autour de lui son regard dédaigneux.

—Cousin, prononça-t-il lentement et à voix basse, je ne vous souhaite que du bonheur. Mais si les mauvais jours venaient, la foule s’éclaircirait autour de vous, Je n’insulte personne ; c’est la règle ; dussé-je rester seul, alors, cousin, moi je resterai !

OU EST EXPLéQUEE L'ABSENCE DE FAEN- ZA ET DE SALDAGNE

La distribution était faite. Nocé combinait son costume pour monter le lendemain dans les Ccarrosses du roi. Oriol, gentilhomme depuis cinq minutes, cherchait déjà quels ancêtres il avait bien pu avoir au temps de Saint-Louis.

out le monde était content. M. de Gonzague

avait certes point perdu sa peine au lever de

Majesté.

—Cousin, dit pourtant le petit marquis, je ne te tiens pas quitte, malgré le magnifique cadeau que tu viens de me faire.

—Que te faut-il encore ?

— Je ne sais si c’est à cause des Feuillantines ct de Mlle de Clermont ; maïs Bois-Rosé m’a refusé obstinément une invitation pour la fête de ce soir au Palais-Royal. I1 m’a dit que toutes les cédules étaient distribuées.

— Je crois bien ! s’écria Oriol, elles faisaient dix louis de prime rue Quincampoix, ce matin. Bois-Rosé a dû gagner là-dessus cinq ou six cent mille livres.

— Dont moitié pour ce bon abbé Dubois, son maître !

— J’en ai vu vendre une cinquante louis, ajouta Albret.

— On n’a pas voulu m’en donner une à soixante ! enchérit Taranne.

— On se les arrache,

— À l'heure qu’il est, elles n’ont plus de prix.

— C’est que lu fête sera splendide, messieurs, dit Gonzague ; tous ceux qui seront là auront leur brevet de fortune ou de noblesse. Je ne pense pas qu'il soit eniré dans la pensée de monsieur le régent de livrer ces cédules à la spéculation ; mais ceci est le petit malheur des temps, et, sur ma foi ! je ne vois point de mal à ce que Bois-Rosé ou l'abbé fassent leurs affaires avec ces bagatelles, <

— Dussent les salons” du regent, fit observer Chaverny, s’emplir cette nuit de courtiers et de trafiquants.

— C'est la noblesse de demain, répliqua Gonzague ; le mouvement est là !

Chaverny frappa sur l'épaule d’Oriol.

— Toi qui es d’aujourd’hui, dit-il, comme tu les regarderas par-dessus l'épaule, ces gens de demain ?

Il nous faut bien dire un mot de cette fête. C’était l’Ecossais Law qui en avait eu l’idée, et c'était l’Ecossais Law qui en faisait les frais énormes. Ce devait être le triomphe symbolique

du ‘ système ””’, comme on disait alors, la cons-

tatation officielle et bruyante de la victoire du crédit sur les espèces monnayées. Pour que cette ovation eût plus de solennité, Law avait obtenu que Philippe d'Orléans lui prêtat les salons et les jardins du Palais-Royal. Bic: plus, les invitations étaient faites au nom du régent, et, pour ce seul fait, le triomphe du dieu-papier devenait une fête nationale.

Law avait mis, dit-on, des sommes folles à la disposition de la maison du régent, pour que rien ne manquât au prestige de ces réjauissances. Tout ce que la prodigalité la plus large peut

prix.

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produire en fait de merveilles devait éblouir les yeux des invités, On parlait surtout du feu d’artifice et du ballet. Le feu d'artifice, cammandé au cavalier Gicja, devait représenter le palais gigantesque bâti, en Projet, par Law sur les bords du Mississipi. Le monde, on le savait bien, ne devait plus avoir qu'une merveille : c'était ce palais de marbre, orné de tout l’or inutile que le crédit vainqueur jetait hors de la circulation. Un palais grand comme une ville, où seraient prodiguées toutes les richesses métalliques du globe ! L'argent et l'or n'étaient plus bons qu’à cela. Le ballet, œuvre allécorique dans le goût du temps, devait encore représenter le crédit, personnifiant le bon ange de la France et la placant à la tête des nations. Plus de famines, plus de misère, plus de ouerres ! Le crédit, cet autre messie envoyé par Dieu clément, allait étendre au globe entier les délices reconquises du paradis terrestre …

Après la fête de cette nuit, le crédit édifié n’avait plus hesoin que d’un temple. Les pontifes existaient d'avance.

Monsieur le régent avait fixé à trois mille le nombre des entrées, Dubois tierça sous main le compte ; Bois-Rosé, maître des cérémonies, le doubla en tapinois.

A ces époques où règne la contagion de l’agio, l’agio se fourre Partout, rien n'échappe à son envahissante influence, De même que vous voyez dans le bas quartiers du négoce les petits enfants, marchant à peine, trafiquer déjà de leurs jouets et “* faire l’article * en bécavant sur un pain d'épice entemé. sur un cerf-volant en Jambeaux, sur une demi-douzaine de hillos : de mû me, quand la fièvre de spéculer prend un peuple, les grands enfants se mettent à survendre tout ce

qu'on recherche, tout ce qui a vogue ; les cartes du restaurant à la mode, les stailes du théâtre heureux, les chaises de l’église encombrée. Et ces choses ont lieu tout uniment, sans que personne s’en formalise.

Mon Dieu ! M. de Gonzague pensait comme tout le monde en disant : ‘“ Il n’y a point de mal à ce que Bois-Rosé gagne cinq ou six cent mille livres avec ces bagatelles ! ”

— 1 me semble avoir entendu dire à Peyrolles, reprit-il en atteignant son portefeùÿlle, qu’on lui a offert deux ou trois mille louis du paquet de cédules que Son Altesse a bien voulu m'envoyer ; mais fi donc ! je les ai gardées pour mes amis-

Il y eut un long bravo. Plusieurs de ces messieurs avaient déjà des cartes dans leurs poches : mais abondance de cartes ne nuit pas, quand elles valent cent pistoles la pièce. On n’était vraiment pas plus aimable que M. de Gonzague ce matin !

Il ouvrit son portefeuille, et jeta sur la table un gros paquet de lettres roses, vrnées de ravissantes vignettes qui toutes représentaient, parmi des Amours entrelacés et des fouillis de fleurs, le Crédit, le grand Crédit, tenant à la main une corne d’abondance. On fit le partage. Chacun en prit pour soi et ses amis, sauf le petit marquis, qui était encore un peu gentilhomme, et ne revendait point ce qu’on lui donnait. Le noble Oriol avait, à ce qu'il paraît, un nombre considérable d’amis,car il emplit ses poches. Gonzague les regardait faire. Son œil rencontra celui de Chaverny, et tous deux se prirent à rire.

Si quelqu'un de ces messieurs croyait prendre Gonzague pour dupe, celui-là se trompait; Gonzague avait son idée : il était plus fort dans son petit doigt qu’une douzaine d’Oriols multi-

pliés par un demi-cent de Gironnes ou de Montauberts,

— Veuillez, messieurs, dit-il, laisser deux de ces cartes pour laënza et paur Saldagne, Je m'étonne, en vérité, de ne point les voir ici,

Il était sans exemple que Faënza et Saldagne cussent manqué à l'appel.

— Je suis heureux, reprit Gozague, pendant qu'avait lieu la curée d'invitations cots rue Quincampoix, je suis heureux d'avoir pu faire encore pour vous cette misère. Souvenez-vous bien de ceci : Partout où je passerai, vous passerez. Vous êtes autour de moi un bataillon sacré: votre intérêt est de me suivre, mon intàrêt est de vous tenir toujours la tête au-dessus de la foule.

Il n’y avait plus sur la table que les deux :ttres de Saldagne et de Faënza. On se remit à écouter le maître attentivement ct respectueusement.

— Je n’ai plus qu’une chose à vous dire, acheva Gonzague : des événements vont avoir lieu sous peu qui seront pour vous des énigmes. Ne cherchez jamais, je ne demande point ceci, je l'exige, ne cherchez jamais les raisons de ma conduite ; prenez seulement le mot d'ordre, et faites, Si la route est longue et difficile, peu vous importe, puisque je vous affirme sur mon honneur que la fortune est au bout.

— Nous vous suivrons ! s’écria Navailles.

— Tous, tant que nous sommes ! ajouta Gironne.

Et Oriol, rond comme un ballon, conclut avec un geste chevaleresque :

— Fût-ce en enfer !

— La peste ! cousin, fit Chaverny entre haut

et bas, les chauds amis que nous avons là ! Je voudrais gager que...

Un cri de surprise et d'admiration l'interrom pit. Lui-même resta bouche béante à regarder une jeune fille d'une admirable beauté qui venait de se montrer étourdiment au seuil de la chambre à coucher de Gonzague. Evidemment, elle n'avait point cru trouver là si nombreuse compagnie,

Comme elle franchissait le seuil, son visage tout jeune, tout brillant d'espiègle gaîté, avait un pétillant sourire, A la vue des compagnons de Gonzague, elle s'arrêta, rabattit vivement son voile de dentelle épaissi par la broderie, et resta immobile comme une charmante statue.

Chaverny la dévorait des yeux. Les autres avaient toutes les peines du monde à réprimer leurs regards curieux. Gonzague, qui d’abord avait fait un mouvement, se remit aussitôt et alla droit à la nouvelle venue. 11 prit sa main qu'il porta vers ses lèvres avec plus de respect que de galanterie, La jeune fille resta muette.

—- C’est la belle recluse ! murmura Chaverny.

— L’Espagnole ! ajouta Navailles.

— Celle pour qui monsieur le prince tient close sa petite maison derrière Saint-Mavloire !

Et ils admiraient, en connaisseurs qu'ils étaient, cette taille souple et noble à la fois, ce bas de jambe adorable attaché à un pied de fée, cette splendide couronne de cheveux abondants, soyeux et plus noirs que le jais.

L’inconnue portait une toilette de ville dont la richesse simple sentait la grande dame. Elle la portait bien.

— Messieurs, dit le prince, vous deviez voir aujourd’hui même cette jeune et chère enfant,

car elle m'est chère à plus d'un utre ; et, je le

proclame, je ne comptais point que ce serait sitôt. Je ne me donne pas l'honneur de vous pré- “enter à elle en ce moment : il n'est pas temps, Attendez-moi ici, je vous en prie, Tout à l'heure nous aurons besoin de vous.

I prit la main de la jeune fille et la fit entrer dans son appartement, dont la porte se referma sur eux, Vous eussiez vu aussitôt tous los visaes changer, sauf celui du petit marquis de Chaverny, qui resta impertinent comme devant.

Le maître n’est plus là : tous ces écoliers barbus avaient vacances,

-— À la bonne heure ! s’écrin Gironne.

Ne nous gênons pas ! fit Montaubert,

— Messieurs, reprit Noël, le roi fit une sortie semblable ave Mme de Montespan, devant toute la cour àssemblée.. Choisy, c’est ton vénérable oncle qui raconte cela dans ses mémoires. Monseigneur de Paris était présent, le chancelier, les princes, trois cardinaux et deux abesses, sans compter le père Letellier. Le roi et la comtesse devaient échanger solennellement leurs adieux pour rentrer, chacun de son côté, dans le giron de la vertu. Mais pas du tout : Mme de Montespan pleura, Louis le Grand larmoya, puis tous deux tirèrent leur révérence à l’austère assemblée,

— Qu'elle est belle ! dit Chaverny tout rêveur,

— Ah çà ! fit Oriol, savez-vous une idée qui me vient ? Cette assemblée de famille, si c'était pour un divorce !

On se récria d’abord, puis chacun convint que la chose n’était pas impossible. Personne n’ignorait la profonde séparation ani existait entre le prince de Gonzague et sa femme.

— Ce diable d'homme est fin comme !'ambre,

reprit Tararne, il est capable de jaisser la ferame et dé garder la dot !

— Et c’est là-dessus, ajouta Gironne, que nous allons donner nos votes.

— Qu'en dis-tu, toi Chaverny ? demanda le gros Oriol.

— Je dis, répliqua le pet: :#, que vous seriez des infâmes, si vous n’étiez des sots.

— De par Dieu ! petit cousin, s’écria Nocé, tu es à l’âge où l’on corrige les mauvaises habitudes ; j'ai envie...

— Là, là ! s’interposa le paisible Oriol.

Chaverny n'avait pas même regardé Nocé.

— Qu'elle est belle ! fit-il une seconde fois.

— Chaverny est amoureux ! s’écria-t-on de toutes parts.

— C’est pourquoi je lui pardonne, ajouta Nocé,.

— Mais, en somme, demanda Gironne, que sait-on sur cette jeune fille ?

——Rien, répondit Navailles, sinon que M. de Gonzague la cache soigneusement, et que Pey rolles est, l’esclave chargé d’obéir aux caprices de cette belle personne.

-— Peyrolles n’a pas parlé ?

— Peyrolles ne parle jamais.

— C’est pour cela qu’on le garde.

— Elle doit être à Paris, reprit Nocé, depuis une ou deux semaines tout au plus, car le mois passé, la Nivelle était reine et maîtresse dans la petite maison de notre cher prince.

— Depuis lors, ajouta Oriol, nous n’avons pas soupé une seule fois à la petite maison,

— Il y a une manière de corps de garde dans je jardin, dit Montaubert : les chefs de poste sont tantôt Faënza, tantôt Saldagne.

— Mystère ! mystère !

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— Prenons patience: Nous allons savoir cela aujourd’hui. Holà ! Chaverny !

Le petit marquis tressaillit comme si on l’eût éveillé en sursaut.

— Chaverny, tu rêves !

— Chaverny, tu es muet !

Le petit marquis appuya son menton contre sa main blanchette,

— Messieurs, dit-il, vous vous damnez tous les jours trois ou quatre fois poii viques chiffons de banque ; moi, pour cette helle-fille-Ià, je me damnerais une fois, voilà tout.

En quittant Cocardasse junior et Amable Paspoil, installés commodément à l’office devant un copieux repas, M. de Peyrolles étais sorti de l'hôtel par la porte du jardin. Il prit la rue Saint-Denis, et, passant derrière l’église Saint- Magloire, il s’arrêta devant la porte d’un autre jardin dont les murs disparaissaient presque sous les branches énormes et pendantes d’une allée de vieux ormes. M. de Peyrolles avait dans la poche de son beau pourpoint la clef de cette porte. Ilentra. Le jardin était solitaire. On voyait, au bout d’une allée en berceau, ombreuse jusqu’au mystère, un pavillon tout neuf, bâti dans le style grec, et dont le pérystile s’entourait de statues. Un bijou que ce pavillon ! la dernière œuvre de l’arckitecte Oppenort ! M. de leyrolles s’engagea dans la sombre allée et gagna ie pavillon. Dans le vestibule étaient plusieurs valets en livrée.

— Où esc Saldagne ? demanda Peyrolles.

On n’avait point vu M. le baron de Saldagne depuis la veille.

— Et Faënza ?

Même réponse que pour Saldagne. Le maigre

figure de l’intendant prit” une expression d’inquiétude,

— Que veut dire ceci ? pensa-t-il,

Sans interroger autrement les valets, il demanda si mademoiselle était visible, I] y eut un va-et-vient de domestiques On entendit la voix de la première camériste. Mademoiselle attendait M. de Peyrolles dans son boudoir.

— Je n’ai pas dormi, s'écria-t-ell: dès qu’elle Vaperçut, je n’ai pas fermé l'œil de la nuit ! Je ne veux plus demeurer dans cette maisan ! La ruelle qui est de l’autre côté du mur est un coupe-gorge.

C'était la jeune fille admirablement belle que nous avons vu entrer tout à l’heure chez M. de Gonzague. Sans faire tort à sa toilette, elle était plus charmante encore, s’il est possible, dans son déshabillé du matin. Son péignoir blanc flottant laissait deviner les perfections de sa taille, légère et robuste à la fois; ses beaux grands cheveux noirs dénoués tombaient à flots abondants sur ses épaules, et ses petits pieds nus jouaient dans des mules de satin, Pour approcher de si près et sans danger pareille enchanteresse, il fallait être de marbre, M. de Peyrolles avait toutes les qualités de l'emploi de confiance qu'il remplissait auprès de son maître. I] eût disputé le prix de l’impassibilité à Mesrour, chef des eunuques du calife Haroun-al-Raschid, Au liu d'admirer les charmes de sa bell: compagne, il lui dix :

— Dona Cruz, monsieur le prince désire vous voir à son hôtel ce matin.

— Miracle ! s’écria ja teune fille ; moi sortir de ma prison ! moi traverser la rue ! moi, moi ! Etes-vous bien sûr de ne pas rêver debout, monsieur ce Peyrolles ?

Elle le regarda en face, puis elle éclata de rire,

en exécutant une pirouette double, L’intendant ajouta sans sourciller :

— Pour vous rendre à l'hôtel, monsieur le prince désire que vous fassiez toilette,

— Moi, se récria encore la jeune fille, faire toiiette ! Santa Virgen ! je ne cross pas un mot de ce que vous me dites.

— Je parle pourtant 1rès sérieusement, dona Cruz ; dans une heure, il faut que vous soyez prête.

Dona Cruz se regarda dans une glace et se rit au nez à elle-même. Puis, pétulante comme la poudre :

— Angélique ! Justine ! madame Langlois !

Sont-elles lentes, ces Françaises ! fit-elle en colère de ne point les voir arriver avant d’avoir été appelées. Madame Langlois ! Justine ! Angélique !

— Il faut le temps, voulut dire le flegmatique factotur .

— Vo allez vous-en, s’écria dona Cruz ; vous ave. 1ait votre commission. J'irai.

— C’est moi qui vous conduirai, rectifia Peyrolles,

— Oh ! l’ennui ! Santa Maria ! soupira dona Cruz ; si vous saviez comme je voudrais voir une autre figure que la vôtre, mon bon monsieur de Peyrolles !

Madame Langlois, Angélique et Justine, trois chambrières parisiennes, entrèrent ensemble à ce moment, Dona Cruz ne songeait plus à elles.

— Je ne veux pas, dit-elle, que ces deux hommes restent la nuit dans ma maison ; ils me font peur.

Il s'agissait de Faënza et de Saldagne.

— C’est la volonté de monseigneur, répliqua l’intendant.

— Suis-je esclave ? s’écria la pétulante enfant, déjà rouge de colère ; ai-je demandé à venir ici ? Si je suis prisonnière, c’est bien le moins que je puisse choisir mes geôliers ! Dites-moi que je ne reverrai plus ces deux hammes, ou je n’irai pas à l'hôtel.

Madame Langlois, première camériste de dona Cruz, s’approcha de M. de Peyrolles et lui dit quelques mots à l’oreille.

Le visage de l'intendant, qui était naturellement très pâle, devint livide.

— Avez-vous vu cela ? demanda-t-il d’une voix qui tremblait.

— Je l’ai vu, répondit la camériste.

— Quand donc ?

— Tout à l’heure. On vient de les trouver tous deux.

— Où cela ? =

— En dehors de la poterne qui donne sur la ruelle.

— Je n'aime pas qu’on parle à voix basse en ma présence ! dit dona Cruz avec hauteur.

— Pardon, madame, repartit humblement l’intendant ; qu’il vous suffise de savoir que ces deux hommes qui vous déplaisent, vous ne les reverrez plus.

— Alors, qu’on m’habille ! ordonna la belle fille.

— Ils ont soupé hier soir en bas tous les deux, racontait cependant Mme Langlois en reconduisant Peyrolles sur l'escalier. Saldagne, qui était de garde, à voulu reconduire M. de Faënza.

Nous avons entendu dans la ruelle un cliquetis d’épées. ‘

— Dona Cruz m’a parlé de cela, interrompit Peyrolles.

— Le bruit n’a pas duré longtemps, reprit la

afant, ici ?

ue je je ne pas à

dona i dit

relle-

voix

camériste ; tout à l’heure, un valet sortant par la ruelle s’est heurté contre deux .auavres.

— Langlois ! Langlois ! appela en ce moment la belle recluse.

— Allez, ajouta la camériste, remontant les degrès précipitamment : ils sont là, au bout du jardin.

Dans le boudoir, les trois cnambrières commencèrent l’œuvre facile et charmante de la toilette d'une jolie fille. Dona Cruz se livra, bientôt tout entière au bonheur de se voir si belle. Son miroir lui souriait. Santa Virgen ! elle n’avait jamais été si heureuse depuis son arrivée dans cette grande ville de Paris, dont elle n’avait vu les rues Jongues et noires que par une sombre nuit d'automne.

— Enfin ! se disait-elle, mon beau prince va tenir sa promesse, Je vais voir, être vue ! Paris, qu’on m'a tant vanté, va être pour mai autre chose qu’un pavillon isolé dans un froid jardin entouré de murs !

Et, toute joyeuse, elle échappait aux mains de ses caméristes pour danser en rond autour de la chambre, comme une folle enfant qu’elle était.

M. de Peyrolles, lui, avait gagné tout d’un temps, le bout du jardin. Au fond d’une charmille sombre, sur un tas de feuilles sèches, il y avait deux manteaux étendus. Sous les manteaux on devinait la forme de deux corps humains. Peyrolles souleva en frissonnant le premier manteau, puis l’autre. Sous le premier était Faënza, sous le second Saldagne. Tous deux avaient une blessure pareille au front, entre les deux yeux. Les dents de Peyrolles s’entrechoquèrent avec bruit. Il laissa retomber les manteaux.

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