DONA CRUZ
Il y a une fatale histoire que tous les romanciers ont racontée au moins une fois en leur vie : c’est l’histoire de la Pauvre enfant enlevée à sa mère, qui était duchesse, par les gypsies d’Ecosses, par les zingari de la Calabre, par les rômes du Rhin, par les tziganes de Hongrie ou:par les gitanos d'Espagne. Nous ne savons absolument Pas, et nous prenons l'engagement de ne point l'aller demander, si notre belle dona Cruz était une duchesse volée ou une véritable fille de bohémienne. La chose certaine, c’est qu'elle :avait Passé sa vie entire parmi les gitanos, allant comme eux ce ville en ville, de hameau en bourgade, en dansant sur la place publique tant qu'on voulait Pour un maravédis. C’est ellemême qui nous dira Comment elle avait quitté ce métier libre, mais peu lucratif, pour venir habiter à Paris la petite maison de M. de Gonzague.
Une demi-heure après sa toilette achevée, nous la retrouvons dans la chambre de ce dernier, émue malgré sa hardiesse, et toute confuse de la belle entrée qu'elle venait de faire dans la grand’salle de l'hôtel de Nevers.
—Pourquoi Peyrolles ne Vous a-t-il pas accom- Pagnée ? lui demanda Gonzague.
—Votre Peyrolles, répondit la jeune fille, à perdu la parole et le sens pendant que je faisais ma toilette, Il ne m'a quittée qu’un instant
Pour se promener au jardin. Quand il est reveonu, il ressemblait à un homme frappé de la foudre. Mais, interrompit-elle d’une voix caressante, ce n’est pas pour parler de votre Peyrolles que vous m'avez fait venir, n'est-ce pas, monseigneur ?
—Non, répondit Gonzague en riant, ce n’est Pas pour parler de mon Peyrolles.
—Dites vite! s’écria dona Cruz ; Vous voyez bien que je suis impatiente! Dites vite !
Gonzague la regardait attentivement.
Il pensait :
—J'’ai cherché longtemps ; mais pouvais-je trouver mieux? Elle lui ressemble, sur ma foi! ce n’est pas une illusion que je me fais.
—Eh bien! reprit dona Cruz, dites donc !
—Asseyez-vous, chère enfant, reprit Gonzague.
—Retournerai-je dans ma prison ?
—Pas pour longtemps.
—Ah! fit la jeune fille avec regret, j'y retournerai! Pour la première fois aujourd’hui, j'ai vu un coin de la ville au soleil. C’est beau. Ma solitude me semblera plus triste.
—Nous ne sommes pas ici à Madrid, objecta Gonzague ; il faut des précautions.
—Et pourquoi des précautions ? Faisje du mal pour que l’on me cache ?
Non, assurément, dona S\ruz, mais
Ah! tenez, monseignour, interrompit-elle as ec feu il faut que je vous parte. J'ai le cœur tron bein. Vous n'avez pas Lesoin de me le r'appeiT, le vois bien que nous ne sommes plus à Madrid, Gù j'étais pauvre, c’est vrai, orpheline, alari. donnée, c'est vrai encor: mais où j'étais Jibre libre comme l’air du ciel !
Elle s’interrompit, et ses sourcils noirs <o froncèrent légèrement.
—Savez-vous, monseigneur, dit-elle, que vous m'avez promis bien des choses ?
—Je tiendrai plus que j» n'ai promis,repartit Gonzague.
—Ceci est encore une promesse, et je commence à ne plus croire aux promesses.
Ses sourcils se détendirent, et un vnile de rêverie vint adoucir l'éclair aigu de son regard.
—Ils me connaissaient tous, dit-s'! les gens du peuple et les seigneurs ; ils m’'» aient, et quand j'artivais on criait : “ Ver :, venez voir la gitana qui va danser le bamboles de Xerès !” Et si je tardais à venir, il y avait toujours du monde à m'’attendre sur la Plaza-Santa, derrière l’Alcazar, Quand je rêve la nuit, je revois ces grands orangers du palais qui embaumaient l’air du soir, et ces maisons à tourelles brodées où se relevait à demi la jalousie vers la brune. Ah! ah! j'ai prêté ma mandoline à plus d’un grand d’Espagne ! Beau pays! se reprit-elle les'lar mes aux yeux, pays des parfums et des sérénades ! Ici, l'ombre de vos arbres est froide et fait frissonner !
Sa tête se pencha sur sa main. Gonzague le laissait dire et semblait songer.
—Vous souvenez-vous? dit-elle tout à COUP ; c'était un soir, j'avais dansé plus tard que de coutume ; au détour de la rue sombre qui monte à l’Assomption, je vous vis soudain près de moi, j'eus peur et j'’eus espoir. Quand vous parlâtes, votre voix grave et douce me serra le Cœur, mais je ne songeai point à m’enfuir.. Vous me dites, en vous plaçant devant moi pour me barrer le passage : ‘“ Comment vous appelezvous, mon enfant ?— Santa-Cruz,”’ répondis-je. On m'appelait Flor quand Y’étais avec mes frères, les gitanos de Grenade : mais le prêtre m'avait
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donné avec le baptème le nom de Marie de la Sainte-Croix. ‘ Ah! me dites.vous, vous être chrétienne ? ”’ Peut-être ne vous souvenez-vous plus de tout cela, monseigneur |!
—Si fait, dit Gonzague avec distraction, je n’ai rien oublié.
—Moi, reprit dona Cruz dont la voix eut un tremblement, je me souviendrai de cette heure-fà toute ma vie. Je vous aimais déjà ; comment?
Je ne sais. Par votre âge vous pourriez être mon père ; mais où trouverai-je un amoureux plus beau, plus noble, plus brillant que vou: ?.
Elle dit cela sans rougir. Elle ne savait ps ce que c’est que notre pudeur. Ce fut un baiser de père que Gonzague déposa sur son front. Dona Cruz laissa échapper un gros soupir.
—Vous me dites, reprit-elle : ‘Tu es trop belle, ma fille pour danser ainsi sur la place publique, avec un tambour: de basque et une ceinture de faux sequins. Viens avec moi.” Je me mis à vous suivre. Je n’avais déjà plus de volonté. En entrant dans votre demeure, je reconnus bien que c’était le propre palais d’Alberoni. On me dit que vous étiez l’ambassadeur du régent de Franc? auprès de la cour de Madrid. Que m'importait cela! Nous partîmes le lendemain. Vous ne me donnâtes point place dans votre chaise. Oh! je ne vous ai jamais dit ces choses, monseigneur, car c’est à peine si je vous entrevois à de rares intervalles. Je suis seule, je suis triste, je suis abandonnée. Je fis cette longue route de Madrid à Paris, cette route sans fin, dans un carrosse à rideaux épais et toujours fermés ; je la fis en pleurant, je la fis avec des regrets plein le cœur ! Je sentais bien déjà que j'étais une exilée. Et combien de fois, combien de fois, sainte Vierge, durant ces heures silencieu-
ses, n'ai-je pas regretté mes libres soirées, ma danse folle et. mon rire perdu !
Gonzague ne l’écoutait plus : sa pensée était ailleurs.
—Paris! Paris! s’écria-t-elle avec une pétulance qui le fit tressaillir. Vous souvenez-vous quel tableau vous m’aviez fait de Paris ? Paris, le paradis des belles filles ! Paris, le rêve enchanté, la richesse inépuisable, le luxe éblouissant un bonheur qui ne se ressasie pas, une fête de toute la vie ! Vous souvenez-vous comme vous m'aviez enivrée ?
Elle prit la main de Gonzague et la tint entre les'siennes.
—Monseigneur! monseigneur! fit-elle plaintivement, j'ai vu de nos belles fleurs d’Espagne dans votre jardin : elles sont bien faibles et bien tristes ; elles vont mourir. Voulez-vous donc me tuer, monseigneur ?
Et se redressant soudain, elle alluma un rapide iclair dans sa urunelle,
—Ecoutez, s'écria-t-elle, je ne suis pas votre esclave. J’aime la foule, moi ; la solitude m'’effraye. J'aime le bruit ; le silence me glace. Il me faut la lumière, le mouvement, le plaisir surtout, le plaisir qui fait vivre ! La gaieté m’attire, le rire m’enivre, les chansons me charment. L'or du vin de Rota met des diamants dans mes yeux, et, quand je ris, je sens bien que je suis plus belle !
—Charmante folle ! murmura Gonzague avec une caresse toute paternelle.
Dona Cruz retira ses mains.
—Vous n'’étiez pas ainsi à Madrid, fit-elle.
Puis avec colère :
—Vous avez raison, je suis folle, mais je veux devenir sage. Je m'en irai.
—Dona Cruz! fit le prince.
Elle pleurait. Il prit son mouchoir brodé pour essuyer doucement ses belles larmes. Sous ces larmes qui n'avaient pas eu le temps de sécher vint un fier sourire.
—D'autres m'aimeront, dit-elle avec menace, Ce paradis, reprit-elle avec amertume, c'était une prison ! Vous m'avez trompée, prince. Un merveilleux boudoir m'attendait ici dans un pavillon qui semble détaché d’un palais de fée. Du marbre, des peintures délicieuses, des draperies de velours brodées d’or ; de l’or aussi aux lambris, et des sculptures ; des cristaux aux voûtes.
mais à l’entour, poursuivit-elle, des ombrages sombres et mouillés, des pelouses noires où tombent une à une les pauvres feuilles, mortes de ce iroid qui me glace, des caméristes muettes, des valets discrets, des gardes du corps farouches, et pour majordome cet homme livide, ce Peyrolles!
—Avez-vous à vous plaindre de mes moindres désirs. Il me parle avec douceur, avec respect même, et, chaque fois qu’il m’aboïde, la plume de son feutre balaye la terre.
—Eh bien ?
—Vous +aillez, monsieur! Ne savez-vous pas qu'il rive les verrous à ma porte, et qu’il joue près de moi le rôle d'un gardien de sérail ?
—Vous exagérez tout, dona Cruz !
— Prince, l'oiseau captif ne regarde même pas les dorures de sa cage. Je me déplais chez vous: J'y suis prisonnière, ma patience est à bout. Je vous somme de me rendre ma liberté !.…
Gonzacue se prit à sourire.
—Pourquoi me cacher ainsi à tous les yeux ?
reprit elle. Répondez, je le veux !
Sa tête charmante se dressait impérieuse, Gonzague souriait toujours.
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—Vous ne m’aimez pas l...poursuivait-elle en rougissant, non point de honte, mais de dépit. Puisque vous ne m’aimez pas, vous re pouvez être jaloux de moi !
Gonzague lui prit la main et la porta à ses lèvres. Elle rougit davantage.
—J’ai cru. murmura-t-lle en baïssant les yeux, vous m’aviez dit une fois que vous n’étiez pas marié. A toutes mes questions sur ce sujet, ceux qui m’entourent répondent par le silence... j'ai cru, quand j'ai vu que vous me donniez des maîtres de toute sorte, quand J'ai vu que vous me faisiez enseigner tout ce qui fait le charme des dames françaises, pourquoi ne le dirais-je pas? je me suis crue aimée,
Elle s’arrêta pour glisser à la dérobée un regard vers Gonzague, dont les yeux exprimaient le plaisir et l’admiration.
--Et je travaillais, continua-t-elle, pour mé rendre plus digne et meilleure ; je travaillais avec courage, avec ardeur. Rien ne me coûtait. Il me semblait qu’il n’y avait point d’obstacle assez fort pour entraver ma volonté. Vous souriez ! s’écria-t-elle avec un véritable me uvement de fureur. . Santa Virgen, ne souriez pas ainsi, prince, ou vous me rendrez folle !
Elle se plaça devant lui, et, d’un ton qui n’admettait plus,de faux-fuyants
—Si vous ne m’aimez pas, que voulez-vous de moi ?
—Je veux vous faire heureuse, dona Cruz, répondit Gonzague doucement ; je veux vous faire heureuse et puissante.
—Faïtes-moi libre d’abord ! s’écria la belle captive en pleine révolte.
Et comme Gonzague cherchait à la calmer :
(D —en —Faites-moi libre! répéta-t-elle ; libre, libre ! it. Cela me suffit, je ne veu:: que cela.
eZ Puis d ‘nant cours à sa turbulente fantaisie : —Je veux Paris! je veux le Paris de vos prolè- messes ! ce Paris bruyant et brillant que je devine à travers les murs de ma prison. Je veux les sortir : je veux me mentrer partout, A quoi ez me servent mes parures entre quatre murailles ? t, Regardez-moi! Pensiez-vous que j'allais m'étein- Es dre dêhs mes larmes ?
es Elle eut un retentissant éclat de rire.
us —Regardez-moi, prince, me voilà consolée. Je es ne pleurerai plus jamais, je rirai toujours, pour- ? vu qu'on me montre l'Opéra, dont je ne sais que le nom, les fêtes, les danses.
e- — —Ce soir, dona Cruz, interrompit Gonzague at froidement, vous mettrez votre plus riche parure.
16 Elle releva sur lui son regard défiant et cuis rieux.
t. —Et je vous conduirai, poursuivit Gonzague le au bal de monsieur le régent.