A peine le Bouddha eut-il fermé les yeux, à peine ses
TRADITIONS PRIMITIVES
funérailles eurent-elles été célébrées, que le caractère de sa doctrine subit une altération grave.
26. Quel était, en effet, un des signes les plus saillants de cette doctrine? La réprobation des formes, le mépris du corps {ça rira).
27. Le corps, avait enseigné Çâkya, est le réceptacle des sensations et des désirs, c’est de lui que découlent toutes les misères qui font de ce monde une grande accumulation de douleurs : donc, il faut se détacher de la forme, il faut immoler le corps.
28. Les disciples du Bouddha ne comprirent pas ce que cette doctrine peut avoir de bon, religieusement parlant, parce que le maître n’avait pas pu leur communiquer ou leur léguer l’élévation et la délicatesse de ses idées sur l’infini.
29. C’est pourquoi ils prirent, aussitôt après la mort de Çâkya , le contre-pied de son enseignement en établissant le culte des corps ( çarîrâni ), et ils commencèrent, ô dérision! ce culte par le corps de celui qui avait travaillé pour les en détacher.
30. On mit tant d’ardeur dans l’oubli du principe essentiel de la doctrine, qu’on en vint presque aux mains pour avoir une part dans les dépouilles que le bûcher avait épargnées.
31. Les Mallas furent contraints de diviser les os du Bouddha en huit parties, afin de contenter les princes et les peuples qui en réclamaient, et parmi lesquels le roi du Magadha, Adjdtaçatrou le parricide, mais que l’ascendant moral du Bouddha avait converti, se montra le plus zélé.
32. Pour appuyer sa demande, il avait envoyé à A ouçinagara son premier ministre, un brahmane, à la tête d’une armée.
33. Dès lors prit place dans le bouddhisme ce culte des reliques ou corps ( çarîrâni ) qui, dépourvu de toute sanction dans l’ordre divin, se compliqua enfin tellement par les pratiques superstitieuses de la magie (fiddhi), qu'il se changea en V adoration de la matière.
34. Et voilà le bouddhisme, tout nobles et élevés qu’étaient ses préceptes moraux, tout d’un coup retombé au-dessous du
niveau du brahmanisme. Comment s’en étonner? Ces préceptes ne reposaient que sur l’autorité d’un homme.
35. Le brahmanisme, au contraire, et nous l’avons indiqué, repose sur une base éminemment religieuse et il considère comme une abomination le culte rendu à ce qui a eu vie.
36. Tous les livres de doctrine, dit le brahmane Madhousoûdana, enseignent la croyance en Dieu (bhagavat), soitd’ une manière directe, soit d’une manière indirecte.
37. Sans doute, il s’en faut que la société brâhmanique soit exempte d’idolâtrie grossière, mais elle n’y est pas en vertu des principes du brahmanisme. Aucun texte légal ne la consacre; c’est une superfétation. Aussi n’existe t-elle véritablement que dans les castes inférieures et ignorantes.
38. Le principe du brahmanisme, on l’a vu, est calqué sur la théocratie de Moïse, qui est d’institution divine, et si en calquant leur religion sur le mosaïsme, les prêtres de l’Inde ne se convertirent pas à l’adoration de Jéhovah, ce qui, du reste, n’était pas en leur pouvoir, ils ne mirent pas du moins à la place du grand Dieu un être fait de chair et d’os, un homme. ..
39. Leur dieu-roi était une divinité, divinité fausse, il est vrai, mais enfin, à leur sens, elle était la source et le représentant surnaturels d’une idée et d’un fait surnaturels.
40. Malheureusement pour l lnde leur œuvre dut se ressentir de celte erreur capitale qui existait dans la substitution de Brahma à Jéhovah, et le brahmanisme, devenu, par l’ambition exagérée de ses prêtres, un fardeau dur et insupportable, une immolation permanente de l'homme moral, provoqua dans un grand nombre d’esprits le désir de le voir réformé.
41. Mais cette réforme était impossible; vouloir réformer les œuvres de l’erreur, c’est les détruire. La réforme est une épreuve que les institutions basées sur la vérité peuvent seules supporter.
42. C’est ce que paraissent avoir fort bien senti les brahmanes, car ils ont toujours poursuivi de leur animadversion et de leur vengeance ceux qui ont osé toucher à leur institution.