CHAPITRE 1H
Autre cause de l’extension rapide du bouddhisme. — Les brahmanes se préparent à combattre la nouvelle doctrine par la science. — Ils présentent les bouddhistes comme des athées. — Efforts de ceux-ci pour repousser une telle accusation. — Le roi Kâlâçoka, très-zélé pour le Bouddhisme. — Seconde Assemblée générale. — Elle crée la triade du Bouddha, du Dharma et du Sangha. — En quoi consiste cette triade nommé triratna.
1. Si le bouddhisme se propagea d’une manière si rapide, il le dut non moins à la protection des rois du Magadha , qui étaient en quelque sorte ses protecteurs nés, qu’à l’action de ses propres forces.
2. Depuis que Bimbisâra avait embrassé la doctrine du Bouddha, elle ne quitta plus le trône de ce royaume principal de l’Inde que pour y revenir avec plus d'éclat et d’autorité, et lorsqu’ensuite elle dut l’abandonner de nouveau, son existence dans l’Inde centrale se continua assez obscurément, quoique non dépourvue de prospérité, jusqu’aux 7* et 8e
siècles, où commencèrent les luttes qui finirent par l’éteindre à jamais.
3. Nous avons vu le successeur de Bimbisâra, Adjâtaçai trou, que le Bouddha avait gagné à sa foi par les effets salutaires de la confession, se montrer très zélé pour obtenir une part des reliques du maître, et nous avons dit que ce fut sous lui qu’eut lieu la première Assemblée générale.
4. Pendant son règne, qui dura 32 ans, de 5M à 419 avant Jésus-Christ, la nouvelle doctrine chassait devant elle le brahmanisme partout où elle se montrait.
5. Les brahmanes auraient voulu combattre leurs rivaux à force ouverte, et reconquérir de haute lutte le terrain qu’ils ne cessaient de perdre, mais l’appui des peuples leur manquait en même temps que celui des princes. Ils se replièrent donc sur eux-mêmes et firent silence.
6. Cependant, ils ne restèrent pas oisifs. Ils se préparèrent des armes dans le recueillement de leurs temples et de leurs écoles : ils eurent recours à la science.
7. C’est ainsi surtout que de la nécessité de lutter contre le bouddhisme naquit dans le brahmanisme cette grande école idéaliste, nommée Vèdanta, et à laquelle la littérature hindoue doit ces nombreux traités théologiques et argumentatifs qui s’appellent les Oupanishads, et dont la Bhagavad- Gitâ résume parfaitement l’esprit et les tendances.
8. L’école Vèdanta se mit donc à l’œuvre. Elle s’empara de l’enseignement du Bouddha touchant le Nirvana, et le rattachant à l’existence personnelle d’un Être suprême, elle dit:
« L’ascète ou le sage parfait obtient le Nirvâna de Brahma » au sein de Brahma » (Brahmanirvânam brahmabhoûtô.)
9. C’est par de telles hardiesses, pat^de telles liaisons d’idées et de termes, qu’elle força les docteurs bouddhistes de la suivre sur le terrain de la métaphysique, pour s’expliquer sur le sens catégorique de leur Nirvâna.
10. Ainsi naquit ou se développa la métaphysique du bouddhisme; mais forcés de suivre l’axiome du maître, que la condition essentielle du bonheur consiste dans l'absence de toute forme, les disciples de Çâkya ne purent montrer au bout de leur science, quelles que fussent les subtilités de leur dialec-
TRADITIONS PRIMITIVES
tique, que le vide, çounya, la cessation de toute chose, nirôdha, le non-être, avidyd.
11. C’est là que les attendaient les brahmanes. Ils avaient voulu faire dire aux bouddhistes, ne fût-ce qu’implicitement, que la doctrine de leur maître était la négation religieuse , que le bouddhisme était synonyme d’ athéisme , et si de cette déclaration il ne résultait, pour le moment, aucun succès réel pour eux, ils pouvaient du moins avec raison se donner la satisfaction de flétrir ces adversaires qui traitaient les Védas de mauvais discours, non -seulement de la qualification d'hérétiques, qui abolissaient le sacrifice, mais encore de celle d’alliées, nâstikds.
12. Cependant cette satisfaction d’une nature tout intime et purement religieuse, et qui resta longtemps à cet état, parce que les travaux des écoles furent lents à se répandre, cette satisfaction était pour les brahmanes un dédommagement bien mince de 1 excellente impression qu'ils voyaient continuer à se produire par la doctrine du Bouddha sur les peuples et sur les princes.
13. Les premières vicissitudes que le bouddhisme eut à subir dans sa longue carrière sur le sol indien, et par où il semble que l’animosité des brahmanes contre lui réussit pour la première fois à se manifester ouvertement, fut le changement qui intervint, en 403 avant Jésus-Christ dans la dynastie de Bimbisâra.
14. Cette dynastie ne pouvait plaire aux brahmanes, car elle avait élevé la doctrine du Bouddha jusqu’à la faire asseoir sur un trône royal qui était le premier de l’antique terre des Aryas, le trône du Magadha. Puis parmi les princes, bouddhistes zélés, qui la composaient, elle comptait ce roi Kâldçoka qui avait su si lfien mériter du bouddhisme que la caste brahmanique l’avait surnommé Kdkamrnin, c’est-à-dire le Noir. C’est sous lui qu’eut lieu la seconde Assemblée générale.
13. En effet, les brahmanes, en s’appliquant à démasquer le vide, le non-être, qui faisait le fond de la doctrine bouddhique, sauf à lui donner par une contradiction calculée, mais qui n’en est pas moins étrange, une place parmi leurs propres
>• doctrines, car l’école Sdnkhya, essentiellement négative, en ce qu’elle écarte la Providence et la Révélation, et neconnaî' d’autre Esprit suprême ( pouroucha ) que l’esprit ou l’âmc I, de l’homme, ni d’autre science que la science humaine t\(yîdjndna), les brahmanes, disons-nous, a' aient contraint les
• bouddhistes à faire des efforts pour pallier l’absence de la ! Divinité qui caractérisait leur système, et à se créer, vaille
* que vaille, une métaphysique religieuse.
11 16. Ce fut à l’effet de s’entendre sur la doctrine des choses
1 supra-sensibles et de pourvoir à sa rédaction, comme aussi pour extirper le schisme par trop prononcé des bouddhistes de Vaîçâli, que les chefs bouddhiques convoquèrent la seconde Assemblée générale.
17. Elle eut lieu dans le vihâra ou monastère Bâloukârâma, 433 avant Jésus-Christ, pendant le règne du roi Kâlâçoka, 7e successeur de Bimbisâra, et sous la présidence du Sanyhasthavira, ou ancien de l’Assemblée, Sàrmkâmi, assisté de Rèvata, disciple d 'Ananda et Varhat le plus savant et le plus pieux qui existât alors.
18. Celle Assemblée fut extrêmement nombreuse; on fait montera 700 le nombre des arhats ou religieux supérieurs qui y assistèrent, et elle dura 8 mois.
19. Après qu’on eut réprouvé le schisme des bhikchous de Vaîçâli, qui consistait dans des écarts de discipline capables d’altérer l’obéissance hiérarchique et la simplicité de la vie monastique, l’Assemblée, à ce qu’il paraît, élabora o,t défini le triratna, le trois éminent, c’est-à-dire la triade du Bouddha, du Dhannu et du Sangha.
20. Donner ainsi une base religieuse au bouddhisme, c’était, si l’on veut, facile. Mais ce qui était difficile et plus que difficile, c’était d’attacher à cette triade un caractère divin, tel que l’avait la trimoûrti brahmanique, Brahma, Ndrâyana ( Vichnou ) et Çiva, les trois formes de la puissance cosmique ou créatrice.
21!" On ne fait pas des divinités, quelque fausses qu’elles soient; la puissance du plus grand génie humain ne va pas jusque-là. Aussi derrière la Triade bouddhique voyait-on tou-
jours, quelque élevée ou idéale que fùl la sphère où on la plaça, les hommes qui l’avaient inventée et combinée.
22 Les dieux du brahmanisme passaient pour des vrais dieux, parce que leur existence, étant due au culte de la nature, sef mdaitsur une religion réelle, quoique fausse, et qui avait sej racines dans la puissance des phénomènes qui étaient un eflet de la toute-puissance du Dieu créateur.
23. Mais Bouddha de la Triade nouvelle était et restait un homme, même en le déguisant, comme on le fit ensuite, sous le nom d ’Adibouddhci ou Bouddha primitif, ou de Svayambhoù, l’être existant par lui-même, ou, enfin, de Mahâbouddha, né de la contemplation.
24. Le Dharma, le second termedela Triade, que, par l’influence des idées chrétiennes, sans doute, on a transformé plus tard en une sorte de logos ou verbe, était une conception énoncée en termes si subtils qu’ils peuvent dérouter et éblouir. Cependant en les pressant, on s’aperçoit que cette abstraction des abstractions ne représente au fond qu’une idée purement physique, comme qui dirait la loi constitutive des choses, la nature.
24. Le Sangha complète la Triade en même temps qu’il en constitue l’unité. Mais ce n’est ni un être, ni une chose réelle, c’est simplement un terme pour exprimer un rapport ou un lien, car Sangha veut dire union ou assemblée.
26. Tel est le Triratna, la triade bouddhique. On voit au premier aspect, et quoi que fassent les livres liturgiques pour la relever de ce défaut originel, qu’elle est dépouillée de tout caractère de spiritualité, et qu'elle revient à ces trois termes: l'homme, la nature et la société.
27. C’est sur celte Triade, laite aprèseoupet pourlebesoin de la cause, et qui disparaît dans le Nirvâna, qui, à son tour, s’évanouit dans le non-être, avidyâ, dont la sphère est le néant, nirôdha ou çounya, que s’appuie, si toutefois de tels éléments peuvent servir d’appui, la métaphysique du bouddh sme.
28. Du reste, cette métaphysique, comme nous l'avons déjà dit, ne se fit pas d’un seul jet; pour composer VAbhidannahocha ou le Trésor de la métaphysique, le bouddhisme mit en
œuvre l’esprit de tous ses penseurs, et il y employa tout le temps que le brahmanisme mit à achever la philosophie de ses Oupanichads , c’est-à-dire plusieurs siècles et jusqu au commencement de notre ère.