CHAPITRE III
La préoccupation de l’idée de forme a conduit le bouddhisme au matérialisme.
— Cosmogonie et théogonie du bouddhisme. — Leur caractère. — La cosmographie bouddhique. — Les êtres qui habitent les mondes supérieurs.
1. Cependant le Bouddha s’est trompé dans la voie qu’il a suivie pour sauver l’homme et l’humanité; on se trompe toujours quand on marche sans la lumière divine.
2. Mais redisons-le : le Bouddha ne s’est pas trompé en faisant du salut le but suprême des efforts de l’homme: il ne s’est pas trompé non plus sur les moyens pour y parvenir, à savoir : la science et la vertu ; il s’est trompé, parce qu’il n’a pas disposé ce but et ces moyens en vue de Dieu qu’il ne connaissait pas, ou du moins qui est resté pour lui 1’ Innommé , ’Avü)vj[j.iç .
3. Il suit de là que la forme que le bouddhisme veut anéantir se retrouve, comme nous l’avons déjà dit, à tous les degrés
de ses conceptions, quelque idéalistes qu’elles soient, et jusque dans le nirvana.
4. Cette assertion peut paraître paradoxale au premier abord; mais elle perd ce caractère lorsqu’on réfléchit que, par l’absence d’un Etre suprême, le bouddhisme manque de solidarité finale et de connexion religieuse, de sorte que ceux qui aspirent à l’état de Bouddha ne peuvent avoir en vue qu’euxmêmes.
5. Chacun travaille donc pour soi dans le bouddhisme, chacun y est sa propre fin, et il s’ensuit que celui qui atteint au nirvana, pour qui, par conséquent, l'idée et la perception ont cessé, n’obtient nullement que l’idée et la perception soient anéanties en lui.
6. L’idée et la conception ont cessé d’exister en tant qu’elles étaient lui, qu’il leur donnait la vie et le mouvement; mais elles continuent d’exister en tant qu’elles ne l’affectent pas, c’est-à-dire à l’état inerte et neutre, si l’on peut s’exprimer ainsi.
7. Ce qui a lieu pour l’idée et la perception, qui sont les formes les plus subtiles, a lieu au même titre pour les formes palpables de la matière.
8. De sorte que le bouddhisme, quels que soient les élans de sa métaphysique, et quoi qu’il fasse pour masquer la matière, ne cesse de ramener la pensée au matérialisme; et l’homme arrivé à l’état de bouddha n’est finalement qu’un être inerte et immobile, un espèce de dieu Terme.
9. Aussi les bouddhistes ont-ils dit, dans la Pradjnà pàramità , par exemple, que le Bouddha est semblable « à une illusion, » ce qui veut dire apparemment, qu’il n’existe ni comme être immatériel, ni comme être physique, mais à l’état inerte et comme chose neutre.
10. Ainsi dépouillé de toute forme définie, ni la forme ( roûpo ), ni la non-forme ( aroûpa ), n’existent pour lui; il ne connaît ni rafiîrmalion, ni la négation: c’est un quelque chose de vague et d’indifférent comme la matière cosmique.
1 1 . Arrivé à ces limites de l’annihilation de la personnalité humaine, sa seconde phase, le bouddhisme, en vertu de la loi des extrêmes, s’est senti repoussé vers la réalité, et il a fait
traditions primitives.
du Bouddha indifférent, le premier échelon de sa cosmogonie et de sa théogonie.
Ü2. Dès lors il est entré dans sa troisième phase, la phase mythologique.
13. La mythologie du bouddhisme n’a au fond rien de commun avec celle des autres religions ; elle a un caractère tout à fait à part. C’est la transmigration agissant par l’enchaînement mutuel des causes qui fait tous les frais de la cosmogonie et de la théogonie bouddhiques.
14. La transmigration est tout ensemble cause et effet. C’est elle qui donne naissance à toute chose et à tout être par l’effet d’une cause qui est sous l’empire d’une cause antérieure, qui à son tour s’enchaîne comme effet a d’autres causes et ainsi de suite, depuis la matière morte jusqu’aux dieux, jusqu’au Bouddha exclusivement.
lo. C’est ainsi que le caractère du système mythologique du bouddhisme rentre dans le caractère primitif et constitutif île cette doctrine, qui est, comme nous l’avons vu, purement moral.
16. En effet, le Bouddha avait dit : « L’univers existe par » l’effet des œuvres de ceux qui l’hahitent. » Il y a là comme un écho de ce qu’avait dit avant lui le magisme : " La béné- » diction des gens de bien plane au-dessus de l’univers créé » pour le protéger. »
17. Cependant pour que la spéculation métaphysique de la doctrine des contemplations, qui établissait trois régions bien distinctes: celle du désir, celle des formes et celle qui est sans formes, fournît au bouddhisme un système mythologique au gré de toutes les.imaginations. il fallait le développer avec le secours des données mythologiques du brahmanisme.
1 8. Cette amplification était une concession nécessaire faite au vulgaire, mais c’est par cette nécessité d’avoir à présenter à la foule une mythologie proprement dite que le bouddhisme fut amené à rendre hommage aux idées théistes des brahmanes et à se constituer un principe.
19. Le Brahma du bouddhisme se nomme Adibouddha, le bouddha primordial et abstrait, existant par lui-mème, immense, infini, omniscient dans le bhavàgra ou sommet de
l’existence. Toutefois on l’appelle aussi svabhâva, la nature.
20. Que YAdibouddha date bien de la période du bouddhisme qui nous occupe, c’est ce qui nous est prouvé par les monnaies des rois de la dynastie Tourouchka, qui le représentent avec le nom d ’Odi-Bod.
21 . UAdibouddha, par sa contemplation, produisit les cinq bouddhas de la contemplation, le P antcha-dhijàni -bouddha, par lesquels on entend aussi les cinq éléments cosmiques, et, à leur tour, ils produisirent chacun un dhyâni-bôdhisattva , ou bouddha de contemplation en puissance.
22. Ce sont ces cinq bndliisallvas, tantôt êtres immatériels et abstraits, tantôt phénomènes physiques et concrets, qui créèrent les mondes périssables ( Ichakrâvalas ), et leurs périodes ( kalpas ).
23. Mais le gouvernement de ce monde, ils l’abandonnèrent aux bouddhas humains ( mânouchi-bouddhas ), et dont (7 àkyamouni fait partie.
2i. Cette remise du gouvernement des mondes visibles aux bouddhas était une conséquence des principes de la transmigration. Si 1 univers produit des bouddhas, des hommes parfaits, il doit être gouverné par eux et conservé autant de temps que leur vertu préside à ses destinées.
2o. Le nombre des mondes que produisirent les bôdhisattvas de la contemplation est incommensurable, et incommensurable aussi est leur durée.
2(1. Du moins on ne peut guère rendre autrement le terme d’asankhyéya, qui exprime le nombre des mondes et la durée de leurs périodes.
27. Pourtant les bouddhistes ont réduit celte expression en chiffres, et. selon les uns, elle désigne le nombre d’une unité suivie de 97 zéros-, selon d’autres, elle présente cette unité suivie de 1 10 zéros.
28. Le monde est superposé en étages. Au delà du plus élevé, la dernière sphère du monde sans formes est la vacuité ( çounyala ) ou le vide (bhoûtakôli).
29. Depuis le bhoûtakôli jusqu’à la cime du mont Mérou , où commence le monde terrestre, s’échelonnent, dans autant d’étages célestes. 23 ordres de divinités métaphysiques.
TRADITIONS PRIMITIVES
30. D’abord le inonde sans forme ( aroûpadhâtou ), avec quatre cieux habités par les êtres qui sont à jamais entièrement détachés (âvênika) de toute imperfection, et dont le sourire rafraîchit les enfers brûlants et réchauffe les enfers froids.
31. Ces quatre cieux portent le nom d’d yatanâni, les lieux des vainqueurs par excellence.
32. Au-dessous du monde sans forme est la région des formes ( roûpadhâtou ) , qui contient 19 étages.
33. D’abord les 9 étages de la région du 4e dhyâna ou contemplation. habités par les êtres métaphysiques dont voici les noms, à commencer par en haut.
34. Les Akanichlhas les plus élevés; les Soumoukhas&u beau visage; les Soudarçanas à la belle apparence; les Sou driças qui voient bien ; les Atapas qui n’éprouvent pas de douleur; les Avrihas qui sont exempts d’efforts; les Vrihatphalas qui ont les grandes récompenses; les Pounyaprasavas qui naissent de la pureté; les Anabhrakas qui sont sans nuages.
3o. Au-dessous des 9 étages de la contemplation supérieure, est la région du 3e dhyâna avec 3 étages, habités par les Çoubhakritsnas qui sont toute pureté, les Apramànaçoubhas à la vertu infinie, les Parittaçoubhas à la pureté limitée.
36. Viennent ensuite les 3 étages de la région du 2 e dhyâna, habités par les A bhàsvaras qui sont tout éclat, les Apramànâbhas à l'éclat infini, les Parîttâbhas à la lumière limitée.
3î. Au-dessous de cette région sont les A étages du Ier dhyâna, où les bouddhistes ont bien voulu placer Brahmâ , le dieu suprême du brahmanisme.
38. Il est vrai que son culte s’en allait déjà s’effaçant dans la religion même qu’il était censé avoir instituée, et à laquelle on avait attaché son nom.
39. Brahmâ réside donc dans l’étage supérieur du dernier dhyâna ; il estlàdansson ciel à part, ce souverain des hommes, sahâmpati , comme ils l’appellent, et au-dessous de lui, dans 3 étages: d’abord les Mahâbrahmâs. puis les Brahma vourôhilas ministres de Brahmâ. enfin les Brahmakâyikas qui forment la suite du dieu.