CHAPITRE IV
La quatrième preuve que la doctrine bouddhique se rattache au Magisme résulte de ce qu’elle est fondée sur la vertu morale et la science.
1. La meilleure explication que nous pourrions donner de la morale du Bouddha serait celle qui résulte de cette parole du prophète Baruch : « Le Seigneur a été vu sur la terre et il » a conversé avec les hommes : In terris visus est. et cum ho- » minibus conversalus est. »
2. Ou encore celle de Y Ecclésiastique : « La vérité a par- » couru toute la terre; » d’où il suit que quelques-uns de ses enseignements ont bien pu parvenir aux oreilles du Bouddha et qu’étant ainsi pourvu d’une grâce suffisante , il a bien pu tenir le langage et la conduite qu’il a tenus.
3. Mais cette explication, quelque bonne qu’elle soit au lond, nous donnerait l’air de vouloir tout plier à la Bible. Ce n’est pas que, dans notre opinion, la Rible ne soit 1 ’ alpha et Y oméga de toute science, que toutes les idées et tous les faits ne reçoivent de ses textes la plus vive lumière. Mais cette lumière parce qu’elle est toute divine éblouit et offusque plusieurs, et au lieu de la suivre, ils y trouvent un sujet de scandale : vos scandalum patiemini in me. Laissons donc la Bible pour le moment et tenons-nous en au Vendidad Sadé.
4. Aussi bien est-elle suffisante, l’antique doctrine du Magisme, pour montrer, sans aucune interprétation forcée,- qu’il n’y a rien dans l’enseignement du Bouddha qui soit un anachronisme de doctrine, ou un anachronisme d’expression.
5. Le signe de la doctrine de Çâkyamouni , ce sur quoi il revient sans cesse dans son enseignement et qui en forme, on peut le dire, la pierre angulaire, c’est la vertu et la science.
6. Le Védisme et le Brahmanisme connaissaient-ils ces deux choses dans le sens où les entendait le Bouddha ? S’élevaientils à la hauteur de la vertu morale et cultivaient-ils la science spirituelle pure?
7. On ne doit pas craindre de le dire : la religion hindoue, le Vcdisme aussi bien que le Brahmanisme , a toujours ignoré les droits de l’intelligence et le prix de la vertu , tandis qu’il est vrai que la vertu et la science, sous les noms de pureté, et de lumière , étaient en grand honneur dans le M âgisme , et en constituaient même l’essence.
8. Avant le Bouddha , la vertu des Hindous était toute dans les devoirs positifs ( vratâ ) de chaque caste -, la loi leur en traçait le cercle avec la dernière précision et sans égard au mérite moral -, c’était une vertu tout intéressée et absolument au profit des brahmanes, et c’est dans ce sens qu’il faut expliquer ce qu’ils nommaient bonne action ( soukrita ), vertu , et mauvaise action ( douchkrita ), péché.
9. Aussi la vertu s’appelait-elle lyâga, libéralité, munificence, dâna, don, donation, tdpa, pénitence, ou d’autres termes analogues.
10. Quant à la science, dans l’acception élevée de ce mot ( djnâna yvwr.ç), l’esprit hindou l’avait entièrement abdiquée; et ce qui en restait, les brahmanes avaient seuls le droit de le cultiver. Ce n'était qu’une science de lexique, une philosophie de mots, dont les discussions devaient se tenir dans les limites de l’orthodoxie littérale. On l’appelait la Mîmânsâ, ou la logique des Védas.
11. De là une religion dont la morale (çî/a) ou plutôt l’exercice, la pratique, se résumait dans ces trois termes: kàma le plaisir, arlha . l’intérêt, dharma le devoir. L’Hindou qui y satisfaisait était réputé homme de bien (âtchârya), et arrivait au môkcha, ou délivrance finale.
12. C’est à celte vertu sensuelle, étroite, et d’injonction légale que le Bouddha substitua une vertu plus noble et plus désintéressée, telle que le principe de l’égalité d’origine des
TRADITIONS PRIMITIVES
hommes peut en inspirer la pensée ; c'est à cette science, qui ne faisait que tamiser les lettres et les syllabes et ne considérait que la valeur des termes, qu’il substitua la science spirituelle, qui se nourrit d’idées et de contemplations.
13. Eh bien, il n’a pu trouver le modèle de celte doctrine que parmi les Mages, les Mazdayaçnas, les adorateurs d’Ormouzd, qui fait le bien aussitôt qu’on l’invoque ( houkhratou ), qui possède la bonne science ( houdâomana ), qui donne la bonne loi ( vanouhim daênâm ), et la suit ( dâmi ), qui est tout pureté (ast), tout lumière (i qarênô ), tout intelligence (fc/iratou ), tout bonté ( vanhô ,) l’Être saint ( çpentô mainyou ), qui est l’auteur de la science vraiment spirituelle qu’on nomme tchiçti esprit , et qui lui-même porte de préférence le litre d 'Ahoura-Mazdâo, le Seigneur omniscient.
14. Quia crééHoma le bon ( vanhousHaomô ), qui a le cœur bienveillant (vanhou-manô), qui parle avec vérité (arjouhhdha), et qui est la l'oie par excellence ( pâtha mainyôtemô ), par laquelle l’âme arrive à sa fin parfaite.
15. On se rappelle cette parole du Bouddha : Je suis la voie (, gati , padavT), et la loi ( dharmd ). Evidemment, il a appris cette manière de parler dans la patrie de la religion de Zoroastre, où c’était un devoir d’annoncer hautement la loi, et où l’on ne connaissait pas l’indifférence en fait de morale.
16. C’est aussi pour celle raison que la confession faisait partie intégrante de la religion des Mages. « Si l’homme , » est-il dit dans le Vendidad, avoue le mal qu’il a fait, cet aveu » en sera l’expiation ; mais s’il n’avoue pas le mal qu’il a fait, » il aura lieu de s’en repentir. »
17. Çâkya aussi enseignait la confession, et ce n’était qu’au prix du repentir de ses fautes, exprimé par leur énumération publique, qu’on pouvait se racheter à ses yeux, le coupable fut-il prince ou roi.
18. Le védisme et le brahmanisme connaissaient-ils la confession? Non, et la sainteté du for intérieur était, on peut le dire, en dehors de leur enseignement.
19. On nous accordera bien que l’idée de la confession n’a pas pu venir d’elle-même au Bouddha. Nous ne pouvons être de l’opinion de l’auteur déjà cité du Journal des savants, qui
prétend que le sentiment d'humilité sur lequel est instituée la confession « est plus naturel qu’on ne le pense. »
20. Cette opinion tend à présenter la confession comme une chose purement humaine et nous ne pouvons y acquiescer. Soyons francs et avouons que l'homme a trop d’esprit pour inventer une chose qui le gêne aussi désagréablement, et, supposé qu’il l’inventât, encore est-il certain qu’il ne pourrait jamais la faire passer dans la pratique.
21. Ce n’est pas comme un chemin de fer ; je déclare que je n’irais pas. Et vous?
22. Mais si l’homme trouve cette doctrine de la confession établie sur une tradition antique et constante, rien ne s’oppose à ce qu’il l’adopte; car, dans la voix de la tradition immémoriale, il entend et reconnaît celle de l’Être qui lui est supérieur et duquel il dépend.
23. Le Bouddha a donc emprunté la confession au Magisme, qui en avait religieusement conservé la pratique depuis que Dieu en avait consacré l’institution en recevant l’aveu de la faute de nos premiers parents.
24. C’est encore dans cette religion qu’il a dû puiser l’enseignement de cette grande bienveillance pour tous les hommes ( maltrî ), qui caractérise sa doctrine d’une manière si heureuse, et, on peut dire, si inattendue.
25. Le brahmanisme, en effet, ne pouvait lui avoir appris cela, par la raison que l’amour du prochain, dans le sens général et élevé, fut toujours inconnu aux brahmanes.
26. Et je pense que le Védisme était également incapable de l'inspirera cet égard. Ce que je vois clairement dans le Rig-Véda, c’est que l’égoïsme, l’égoïsme de l’homme de la nature, l’égoïsme du bien-être physique, y tient la place la plus large, et c’est déjà une forte présomption contre l’authenticité de cet hymne à la bienfaisance qu’on y trouve, et qui est signé Bhikchou !...
27. Dans le Magisme, au contraire, où l’on adorait Milhra, le médiateur, le sauveur, l’amour du prochain était connu' et pratiqué ; il y était, sinon de précepte (la vraie religion seule a pu revêtir la charité d’un caractère dogmatique), du moins de conseil.
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28. « Quelque peu que l’homme donne, dit le Vendidad, » il détruira le démon dans le lieu où il donnera ce peu; » et ailleurs: « Je rends un culte de respect à ceux qui sont » bienfaisants; » et encore: « L’homme, qui ne fait pas part » de ses biens au juste, augmente les productions d'Ahrvnan. »
29. Enfin le sacrifice qui, d’un acte symbolique représentant l'expiation, avait pris dans le brahmanisme un caractère de réalité si matérielle qu’il ne rappelait plus en rien sa raison première, qui était de servir de témoignage à l’attente de la victime digne de Dieu, comment le Bouddha eût-il pu le rétablir à l’état d’acte figuratif, si la pensée ne lui en eût été suggérée par ce qui se pratiquait à ce sujet dans le Magisme?
30. Je parle toujours, bien entendu, du Magisme doctrinal, primitif, e t tel que le pratiquaient les esprits d’élite qui voyaient dans le sacrifice, yaçna, une adoration accompagnée d’une offrande, et non 1 immolation d’une victime ou d’autres pratiques d’aberration. Quant au Magisme dégénéré, je sais fort bien qu’il se rendit coupable de toutes les abominations, et que là, plus encore qu’ailleurs, supplier devint synonyme de supplicier.
31. Pour ce qui est du langage du Bouddha, lorsqu’il dit, par exemple, à ses disciples d’élite ( mahdçrâvakas ): « Vous » êtes la lumière de la terre, » on a tort de pensera une expression analogue de l’Evangile, pour inférer de cette ressemblance que les bouddhistes ont arrangé les paroles du Bouddha sur celles de l’Evangile.
32. Le Bouddha entend par lumière, la science (djnâna), que lui, la lumière des lumières (djyôtichâmdjyôtis), communique à ses auditeurs de choix.
33. L’est pourquoi encore il s’appelait ou était appelé « le » soleil des hommes » qui illumine le monde entier, ( djagat bhûsyatê’ khilarri ), le sage qui parcourt la terre dont il est la lumière, et aussi « le grand nuage, » qui couvre la terre pour rafraîchir ceux dont le cœur est desséché, et c’est pour cela « qu’il fait tomber la pluie de la loi. »
34. Il communique ses qualités de beauté, morales et physiques à ceux qui sont « nés de sa bouche » , ses disciples d’élite, qui réaliseront la terre du Bouddha, nommée Viradja, la
terre parfaitementpure, où tout est beauté, splendeur et fertilité, où la science, la vertu et la puissance viennent de tradition.
35. Tout cela rappelle le langage du Magisme, l’empire de celui qui a le plus beau corps ( Houkereptema ), le pays de l’astre d’or ( Zara-thoustra ), la terre du soleil ( Khorâçân ) , le lieu de délices et d’abondance plus beau que le monde entier, donné par Ormouzd. Qu’on lise le Vendidad-Sadè.
36. Tout y est splendeur, lumière, pureté, sainteté. « La » sainteté de pensée, la sainteté de parole, la sainteté d’ac- » tion : voilà la loi. »
37. « La première grâce que je te demande, Hôma, qui éloi- » gnes la mort, c’est que j’obtienne la demeure excellente des » saints. »