CHAPITRE IL
Prépondérance du roj-aume du Kachmîr et du bouddhisme par le roi Mêghavâhana. — Il triomphe de la dynastie Andhra, maîtresse de l’Inde centrale. La refoule dans le Dekhan sa terre natale. — Le sceptre de l’Inde passe à ViUrarnâdiiya, roi du Kôçala. — Après lui la grande dynastie des Goupta ; splendeur de leur règne ; ils sont tous favorables au bouddhisme. — Dynastie Pândava, bouddhiste. — La cause principale de la longue durée du bouddhisme dans l’Inde, c’est l’Evangile.
1 . Cependant au Kachmîr le roi Abhimamjou était personnellement favorable au Çivaïsme, et s’il ne persécutait pas les bouddhistes qui formaient une partie nombreuse de la population de ce royaume, il ne les assistait pas non plus dans les luttes qu’ils eurent à soutenir contre les brahmanes.
2. Le Kachmîr ne se limitait pas alors dans la petite vallée de ce nom, mais il s’étendait bien plus loin et le troisième successeur d’Ahhimanyou , le roi Mêghavâhana , qui était zélé bouddhiste et parvint au tône du Kachmîr en profitant de l'anarchie où le pays était tombé vers l’an 1 10, Mêghavâliana , dis-je, soumit à sa puissance, dès l’année 114 de notre ère, tout l’Hindoustan jusqu’au golfe de Bengale et se maintint dans cette grandeur tant qu’il vécut, pendant 34 ans, jusqu’à l’an 144.
3. Il fit cesser dans l’intérieur de l’Inde la prépondérance de la dynastie Andhra dont nous avons déjà dit un mot, et qui avait prévalu sur celle des K aura vers 23 av. J.-C., ainsi que sur plusieurs autres royaumes de l’intérieur que la mort de Kanichka avait détachés de l’empire indo-scythe.
4. Les Andhra étaient sortis de cette partie du Dekhan qui des musulmans reçût ensuite le nom d ’Uijderâbàd. Refoulés et contenus dans leur terre natale par Mêghavâhana, ils surent s’y faire un pouvoir qui dura jusque dans le 5e siècle, et, pour
traditions primitives.
l’asseoir solidement, ils tournèrent d’abord leurs armes contre les faibles successeurs de Çàlivâhana .
5. Ce fut le roi Çrîpoulimân qui précipita la fin de cette race dégénérée, en s’emparant, vers 130 de notre ère, de sa capitale Pralichthâna, sur la Gôdàvarî supérieure, non loin de ces rochers de granit rouge au sein desquels le bouddhisme a taillé, vers le commencement de notre ère, les temples à plusieurs étages d 'Eïïora et ceux de Nasik.
6. On sait que ces excavations étonnent par leur architecture aussi riche que grandiose, et qu’elles s’étendent sur une espace d’une lieue et demie. Jamais aucun pays, pas même l’Egypte, n’eut plus que l’Inde le génie des conceptions monumentales en fait d’architecture, ainsi que le prouve tout ce qui subsiste encore de ses temples, de ses souterrains, de ses tîrlhas ou étangs sacrés et de ses châteaux-forts. C’est là que se montre le caractère de ce peuple.
7. L’éclat que le bouddhisme jeta dans l’Inde sous Mêghacàhana fut des plus vifs, mais il ne dura guère. Après la mort de ce conquérant, qui arriva en 144 de J -C., son empire trop vaste ne put se maintenir contre les entreprises d’un roi qui résidait à Çrâvasti dans le Kôçala , et dont le nom est Vikramâditya.
8. Vikramâditya ne fut pas pour le bouddhisme, et l’on peut penser que le bouleversement politique qu’il opéra dans l’Inde et jusqu’au delà de l’Indus entraîna avec lui un bouleversement analogue dans l’état religieux des peuples.
9. Cependant la carrière de ce roi fut aussi courte que ses conquêtes avaient été rapides; il mourut en !o5-après J.-C., et ne laissa pas de successeur digne de sa gloire
10. Aussi sa place fut -elle bientôt prise par une autre dynastie, qu’on appelle les Goupla. Elle résidait à Sâkêta dansl’Oude et profita du moment favorable pour s’élever à son tour. Par son origine elle tenait à la caste des Vaîçyàs ou artisans.
11. Elle parvint à fonder et à maintenir pendant un trèslong espace de temps, pendant 160 ans, le plus grand empire qui ait jamais été gouverné par des princes indigènes.
12. Celui de cette dynastie qui commença i’œuvre de la grandeur de sa maison fut Ghatôtkatcha, et après sa mort, en
168, son fils Tchandragoupta marcha si bien dans ses traces que, vers 171 de notre ère, il put déjà prendre le titre de Mahârâdja , roi souverain, et celui de Paramêçvara, dominateur suprême.
13. Les Goupla confessaient le brâhmanisme; néanmoins ils ne se montrèrent point hostiles aux bouddhistes, ainsi que cela résulte des inscriptions qui nous sont parvenues d’eux.
14. La plus considérable de ces inscriptions qu’on connaisse jusqu ici est celle de la colonne d’Allahâbâd, en langue sanskrite comme les autres Les inscriptions des rois bouddhistes, au contraire, sont toujours dans un idiome vulgaire ou prâkrit.
15. Cette inscription d’Allahâbâd est du fils de Tchandragoupta, ce Samoudragoupla qui fut le plus puissant de toute la dynastie et l’on peut dire de tous les souverains hindous de tous les temps, puisque sa domination s’étendit même sur des pays qui jamais encore ne s’étaient trouvés sous l’empire d’aucun roi aryen, l’Assam et le Népal.
16. Il gouverna son immense empire avec une gloire toujours égale pendant 35 ans, depuis 195 jusqu’à 230 de J. -C., et son zèle pour la religion bràhmanique résulte du surnom qu’il se plaisait à prendre et qui veut dire « le prince du sacri- » fiee, » Kratouparâga , mot à mot, « qui marche le premier » quant au sacrifice. »
1 7. Le fils et successeur de Samoudragoupta fut Tchandragoupta II qui, bien qu’il pratiquât le culte de Vichnou, dans la secte nommée Bhâgavata, donna cependant le Kachmîr en fief au bouddhiste Màlrigoupla.
18. Car le gouvernement des Goupla était un véritable gouvernement féodal ; la plus grande partie de leur empire et surtout les pays qui en formaient les limites, ils les gouvernaient, par une politique bien entendue, non directement, mais par l’intermédiaire de rois vassaux pris dans le sein même des populations qu'ils étaient appelés à administrer.
19. Celle manière Je régner convenait infiniment mieux au génie des diverses populations de l’Inde que celle des rois indo-scythes gouvernant par le bras de leurs chefs militaires.
TRADITIONS PRIMITIVES
Aussi produisit-elle ce résultat que l’Inde atteignit sous les Goupta le plus haut degré de prospérité, de civilisation et de culture dont son histoire fasse mention.
20. A un commerce actif avec la Perse et même avec la Chine , qui lui assurait l’écoulement productif des richesses que lui versait incessamment un sol admirablement cultivé parce qu’il était protégé par la paix et par la justice, elle joignait l’étude honorée des arts et des sciences et s’appliquait avec un succès remarquable aux mathématiques, à l’astronomie, à l’architecture, à la sculpture, à la poésie lyrique et dramatique, et aussi, dit-on, à la musique.
21 C’est sous Samoudragoupta que parait avoir vécu Kâlidâsa , le chantre de Çakountalâ. le prince de la poésie dramatique des Hindous et dont ils disent qu’il était une incarnation de Sarasvati, la déesse de l’éloquence et de la poésie.
22. La religion était en honneur, en théorie aussi bien qu’en pratique; toutefois, quant au bouddhisme, il est vrai de dire qu’il valait mieux dans la pratique que dans la doctrine.
23. Ainsi, tandis qu’il ne manquait pas de gens, hautement placés pour le rang ou pour la fortune, le roi Mâtrigoupla par exemple, qui quittaient tout pour vivre le reste de leurs jours dans le renoncement complet du bhikchou, il y avait d’autre part l’école très-répandue et même considérée comme orthodoxe de Nâgârdjonna , l’école Màdhgamika , qui, avec son axiome favori : « Pas plus ceci que cela , » mettait tout en question et enseignait le pyrrhonisme le plus absolu, jusqu’à soutenir que tout est illusion et que le Bouddha même n’est qu’un nom.
24. Cependant Tchcindragoupta II mourut vers l’an 240 , et son fils et successeur Skandagoupta , d’humeur très-guerrière, agrandit encore l’héritage paternel en arrachant aux Indo-Scythes leur dernière possession en deçà de l’Indus, la presqu’île de Gouzerat.
2o. Après lui, c’est-à-dire vers 270 de notre ère, l’unité de l’immense empire des Goupta fut rompue et se partagea en deux parts. Mahêndragoupta en eut la plus grande, celle au nord du Vindhya; Nârâyanagoupta gouverna au midi de cette montagne.
26. Ce partage fut, comme toujours, le prélude d’une chute prochaine et complète. Dès 319 de notre ère, il n’esf plus question de l’empire Goupta ; on ne sait ce qu’il est devenu , ni ce qu’est devenue la puissante dynastie qui l’avait fondé. On dirait un fleuve qui se perd dans les sables , tel que l’Inde en offre du reste un exemple dans la Sarasvati.
27. Toutefois les héritiers ne lui manquèrent pas. C’est un roi du Magadliade la race des Pândava et résidant à Pâtalipoutra, qui devint mahârâdja ou roi souverain de l’Inde, après la disparition des Goupta, et il étendit son pouvoir jusque sur cette partie du Dekhan oriental qu’on appelait le Kalinga.
28. Il avait entrepris la conquête de ce pays à l’instigation de quelques brahmanes qui n’avaient pas eu à se louer du roi, zélé bouddhiste, qui le gouvernait , et dont le nom est Gouhaçiva
29. Sur leur récit que Gouhaçiva rendait des honneurs religieux à une dent qui, à la vérité, avait appartenu à labouche du Bouddha, le Pândava, scandalisé, envoya au roi de Kalinga l’ordre, appuyé par une armée, de venir le trouver avec sa relique.
30. Gouhaçiva n’eut garde de mépriser un désir présenté avec une telle insistance, et il se rendit avec sa dent à Pâtalipoutra.
31 . Il n’y eut pas alors d’outrage que le Pândava. dans son indignation brahmanique, ne fit subir à la relique; mais il eut beau tout faire pour l'anéantir et la souiller, elle résista a toutes les épreuves, en sortit intacte et radieuse, et finalement convertit son ennemi.
32. Voilà le roi souverain de l’Inde brûlant de zèle pour le bouddhisme, à telles enseignes qu’il bâtit un superbe Ichaitya à cette dent miraculeuse, et qu’il n’hésita point à soutenir une guerre contre un roi voisin qui s’etait mis en marche pour lui disputer son trésor.
33. Enfin son ardeur religieuse devint si vive qu’il renonça ai*< trône pour passer le reste de sa vie parmi les religieux mendiants.
31. On le voit: malgré les enseignements nihilistes de la métaphysique delà Pradjnâpàramita, que Nâgârdjouna et son
TRADITIONS primitives.
école étaient venus consacrer par la doctrine du pyrrhonisme le plus net et le plus décidé, l’empire religieux du bouddhisme était toujours vivace dans l’Inde et ne cessait d’y contrebalancer le pouvoir du brahmanisme.
3o. C’est dire qu’il doit y avoir une raison qui explique ce phénomène, qui explique comment, malgré le caractère franchement négatif et. qui pis est, pyrrhonique de sa doctrine officielle , le bouddhisme a pu réussir cà retenir dans son sein tant de peuples pour lesquels la foi religieuse est le besoin le plus impérieux, et qui. pour le satisfaire, avaient à leur portée une religion positive comme le brahmanisme.
3G. Nous allons éclaircir ce point, et, pour cela, exposer d’abord les faits historiques qui se rapportent à la propagation de l’Évangile dans l’Inde et dans la haute Asie.