CHAPITRE VII
Troisième influence du Christianisme sur le bouddhisme, démontrée par l’établissement de diverses sectes bouddhiques tels que les Aîçvarikas, les Kârmikas, les Yâtnikas. — Quatrième influence démontrée par la pratique de la Charité. Preuves.
1. Achevons d’indiquer l’influence de l’Évangile sur le bouddhisme en faisant connaître les doctrines des Aîçvarikas, des Kàrmikas et des Yâtnikas.
2. Ces trois écoles, dont la première surtout est fort répandue, sont postérieures à notre ère et elles ont remis au cœur du bouddhisme plus de principes religieux et moraux que sa métaphysique négative et le matérialisme des Svâbhâvikas ne lui en avaient ôtés.
3. Les Aîçvarikas proclament l’existence d’un Dieu suprême et intelligent qu’ils appellent /çuara, ou le grand Içvara, Mahêçvara. Il siège au-dessus descieux des bouddhas, dans le 9e ciel, nommé Mahêçvaravasanam, la demeure du grand Dieu, et qui se confond avec le Bhavâgra , le sommet de l’existence.
traditions primitives.
4. Les Aîçvarikas sont donc des théistes, et ils enseignent que l’homme peut arriver à la vertu par ses propres efforts , et gagner ainsi le bonheur éternel qui consiste à être admis, après cette vie, à la participation des attributs divins dans l’essence intelligente du Dieu unique.
5. Cette doctrine n’est certainement pas de provenance bouddique, parce qu’il y a là une connaissance de Dieu que les hommes, et même les plus éclairés d’entre eux, ne possédaient pas avant l’apparition du Christianisme.
6. Mais ce en quoi cette école ou secte se montre fidèle au bouddhisme, c’est qu’elle nie la Providence et que, par suite, elle pratique la prière comme les bouddhistes l’ont pratiquée dès l’origine , comme une sorte d’aspiration vague et indéfinie.
7. Les Kârmikas aussi reconnaissent un Dieu suprême et personnel, et ils établissent la conscience comme arbitre de la moralité des actions humaines.
8. Les Yàtnikas leur ressemblent, à la différence d’une nuance spiritualiste qui consiste en ce que le mérite des actions dépend pour eux de l’effort que fait l’intelligence pour rendre la conscience, qui les dirige, le plus éclairée possible.
9. Eh bien, nous le demandons. Est-ce que personne pensera que ces doctrines, ces personnifications et ces récits touchant le Bouddha et le bouddhisme, et qui accusent une rénovation si profonde de la vie religieuse et de la vie morale, aient pu sortir du matérialisme des Svâbhûvikas , du scepticisme des Mâdhyamikas , de la doctrine négative des Saûrtrântikas qui regardaient l’existence de toute chose comme apparente et illusoire, ou enfin du quiétisme des Yôgâtchàryas qui n’admettaient que la réalité du manas , le sens interne, qu’ils appelaient manô dhàtou , l’élément générateur? On ne pourrait soutenir une telle thèse, pas plus qu’on ne voudrait rattacher ces choses aux superstitions et aux immoralités çivaïtes, où le bouddhisme, déchu et perverti, se trouvait plongé au moment où le Christianisme pénétra dans l’Inde.
10. Et dès lors n’est-il pas évident que ce renouvellement, inexplicable par l’action propre du bouddhisme, tient à une
cause qui n’est nulle part si elle n’est dans la prédication de l’Evangile ?
11. Le Bouddha avait bien enseigné l’existence du péché ( dôchà ou papa) qui souille tout être et fait de son existence un malheur et une calamité. Il l’avait défini le mal moral par excellence (klèça ), et avait recommandé par dessus tout de l’extirper si l’on tenait à entrer dans le bonheur sans trouble et sans fin du Nirvàna.
12. Mais ce qu’il n’avait pas enseigné, et ce qu’il ne pouvait pas enseigner parce que cette idée n’est entrée dans le monde qu’avec le Christianisme ( manda tum novum ), c’est d’aller au delà de la destruction du mal moral et de pousser le dépouillement de soi au profit d’autrui au point de faire de la charité la plénitude de la loi.
13. Non, quelqu’admirable que fût l’enseignement moral du Bouddha, il n’avait pas dit: « L’amour est l’accomplisse- » ment de la loi ; » — il n’avait pas dit : « Quiconque voudra » être le premier d’entre vous, doit être le serviteur de tous; » • — il n’avait pas dit. « Faites-vous des trésors dans le ciel, où » ni la rouille ni les vers ne les mangent point... car ouest » votre trésor là aussi est votre cœur. »
14. Non, le Bouddha n’avait pas dit cela, lui qui avait cependant tant préconisé la bienveillance et le dévouement. Comment donc se fait-il.... Mais écoutez ce récit :
15. 11 y avait dans l’Inde un puissant souverain qui parla ainsi à son hôte, un saint homme : « J’ai régné pendant plus de trente aus et dès l’abord mon règne fut heureux et respecté.
16. Je ne laissais pas cependant de m’inquiéter, parce que je voyais que je ne faisais point de progrès dans le bonheur et la vertu.
17. Désolé de l’impuissance de mes efforts pour le bien, je rassemblais tous les cinq ans les fidèles et les dissidents, les indigents et les orphelins, et pendant 75 jours je leur faisais une grande distribution pour obtenir d’être délivré de mes pêchés.
18. Jusqu’à ce jour, j’ai convoqué cinq assemblées de ce genre , maintenant je veux en convoquer une sixième. Venez-y avec moi. »
TRADITIONS PRIMITIVES
19. Alors le roi se mit en route avec son hôte, et ils se rendirent ensemble au lieu de la grande distribution, qui était au confluent de deux grands fleuves.
20. Ce lieu était une vaste plaine, et parce que beaucoup d’autres l’avaient déjà consacré par des distributions charitables, on l’appelait la Place des aumônes.
21 . Cependant le souverain y avait invité tous les hommes nécessiteux sans distinction de croyance, de sorte que l’assemblée se trouva composée de 500,000 individus , tant religieux que laïques
22. Les 18 royaumes sur lesquels s’étendait la suzeraineté du roi étaient représentés chacun par son prince.
23. On commença par rendre les honneurs de la religion à Dieu et à ses saints, puis on fit la distribution.
24. Elle s’effectua avec un ordre et une convenance parfaits. Les religieux d’abord et ainsi de suite jusqu’aux hommes sans abri et famille, tons eurent une part abondante des richesses accumulées pendant cinq ans dans le trésor royal, de sorte que quand arriva le terme de 75 jours, ce trésor se trouva complètement épuisé.
25. Le roi donna tout en aumônes, même les vêtements royaux qu'il portait et les bijoux qui ornaient son corps et son diadème
26. Puis ayant donné tout ce qu’il possédait, il demanda à sa sœur un vêtement commun et usé, et joignant les mains il adora Dieu et s’écria avec joie :
27. « En amassant toutes ces richesses et ces choses précieuses, je craignais constamment de ne pouvoir les cacher dans un magasin solide et impénétrable. Maintenant que j’ai pu par l’aumône les déposer dans le champ du bonheur, je les regarde comme conservées à jamais. »
28. Voilà notre récit. Est-ce une parabole tirée de quelque Evangile apocryphe? ou un chapitre de la vie des saints? Point; c’est un fait historique, une épisode de la vie du roi bouddhique Çîlàdilya « le soleil de la conduite morale, » roi souverain de l’Inde , et qui s’est passé en l’an de grâce 643.