CHAPITRE VIH
La doctrine bouddhique dite le grand véhicule s’est constituée en partie sous l’influence du Christianisme. — Elle est reconnue comme la meilleure par la 5e Assemblée générale. — L’influence de la doctrine du Christ rendue évidente par l’histoire de la conduite d’un bouddhiste.
1 . Nous avons dit que les textes qui rapportent le fait précité et ceux qui se groupent autour de lui comme autour de leur centre, et qui tous se reconnaissent à un certain air chrétien, sont postérieurs à notre ère ; et ce qui le prouve c’est qu’ils appartiennent à l’enseignement dit le grand véhicule (mahàvâna), dont l’autorité décidément prépondérante n’a été établie que par cette grande assemblée que le roi Çîlâditya convoqua dans sa capitale Kanyâkoubdja (Canoge), sur la rive occidentale du Gange, au sud-est de Delhy, en 643 après J.-C.
2. S’il ne fallait en juger que par le nombre des religieux et des princes qui assistèrent à cette Assemblée et qui atteignit presque pour les premiers le chiffre de 6000, puis par la renommée du chef qui la présida et qui fut le savant bouddhiste chinois Hiouen-Thsang; enfin par l’éclat qu’eurent ses séances, toutes consacrées à la controverse, et la conclusion finale qu’elle formula contre les sectaires du petit véhicule (hînayâna), cette Assemblée mériterait certainement le titre d ’ Assemblée générale et elle serait la oe et dernière.
3. Mais tous ces caractères, nous le savons par l’analogie que nous fournit l'histoire des Conciles chrétiens, ne suffisent pas pour imprimer à une assemblée religieuse le caractère œcuménique; il lui faut l’adhésion d’un chef généralement reconnu, et il y avait longtemps déjà que le bouddhisme avait rompu sa grande unité hiérarchique, qui, du reste, n’avait jamais été fortement établie. Il se gouvernait par communautés, ou à l’instar des églises épiscopales ou presbytériennes.
4. D’ailleurs est-il supposable que le bouddhisme eût attendu aussi longtemps pour se prononcer sur la supériorité
doctrinale des soufras amplifiés (vaîpoulyas), si réellement ils avaient existé à l’époque des Assemblées générales ? Une telle supposition est difficile à admettre, parce qu’un silence pareil est contraire aux procédés de toute religion régulièrement constituée.
5. Donc si ce nefut qu’au 7e siècle qu’une grande assemblée proclama la précellence des Soufras mahâyânas, c’est que ces Soufras furent inconnus à l’ancien bouddhisme, et ils lui furent inconnus parce que la doctrine pour laquelle les boudhistes du nord les trouvaient si beaux et si profonds, ne s’y était, introduite que depuis que le Christianisme avait été prêché aux populations de l’Inde et de la Chine.
6. Comme pourtant le bouddhisme a voulu donner ces livres pour la parole du Bouddha même, il les lui a attribués sous forme de prédiction. En effet, c’est Çàkyamouni et ses principaux disciples qui sont censés y tenir la parole pour raconter les événements manifestement postérieurs à leur époque, et qui s’y présentent amalgamés avec les choses qui leur sont contemporaines.
7. Les marques que nous avons déjà signalées de l’influence de l’Evangile sur le bouddhisme ne permettent plus guère, je crois, de contester ces rapports; toutefois, pour enlever le moindre doute à ce sujet, nous allons redire encore un récit qu’on lit dans les Soufras du Divya avadâna et dont le fait capital, qu’il soit légendaire ou historique, ne peut avoir été inspiré que par la doctrine du Christ, car c’est du pur Evangile.
8. Un roi du Magadha avait un fils du nom de Kounâlû , qui avait des yeux d’une beauté si admirable qu’on ne pouvait se lasser de les regarder.
9. La belle-mère de ce jeune prince se sent enflammée pour lui d’une passion coupable et la lui déclare.
10. Mais Kounûla, douloureusement affecté par cet aveu, se refuse à toutes les instances de la reine et la supplie de renoncer à cet amour.
H. « Ce serait pour toi, lui dit-il le chemin de l’enfer. Que » je meure plutôt! Je veux persister dans le devoir et rester » pur. »
TRADITIONS PRIMITIVES
12. C’est en vain que la reine le menace de toute sa vengeance ; il reste inébranlable et part bientôt après pour accomplir une mission militaire dans la ville de Tokchaçilâ , sur les bords de l’Indus.
13. Cependant le roi tombe malade et la reine sait habilement obtenir de son époux qu’il lui confie le pouvoir royal pour quelques jours.
14. Aussitôt qu’elle se voit en possession du sceau d’Etat, elle songe à assouvir sa haine et expédie une lettre scellée aux habitants de Takchaçilâ par laquelle il leur est ordonné de la part du roi d arracher les yeux au prince Kounâla.
15. A cet ordre cruel les habitants frémissent de douleur et d’épouvante, car leur jeune maître s’est fait aimer d’eux par sa bonté et sa douceur.
16. Le prince cependant ayant vu la lettre et reconnu le sceau royal leur dit : « Faites ce qui vous est ordonné par » mon père. »
17. Et s’encourageant lui-même au sacrifice douloureux qu’il lui faut accomplir, il fait des réflexions pleines de résignation sur la fragilité et le néant des choses terrestres.
18. Mais ceux qui l’entourent restent muets et consternés, et comme personne ne veut exécuter l’ordre royal, il fait venir pour servir de bourreau un homme de condition abjecte et d’un extérieur repoussant, et lui ordonne de lui arracher les yeux conformément à la volonté du souverain.
19. Et cet homme se mettant aussitôt à exécuter l’ordre, arrache un œil au prince infortuné, et lui le prend dans sa main, le considère et dit : « L’œil de la chair vient de m’être » enlevé; mais qu’importe, puisque j’ai acquis les yeux par- » faits et irréprochables de la sagesse ? »
20. C’est avec la même résignation qu’il livre son autre œil, et lorsqu’ensuite il apprend que c’est par la méchanceté de la reine qu’il a été si affreusement mutilé, il laisse échapper de sa bouche ces paroles, qui prouvent que c’est avec justice que la légende attribue à ce martyr, j’allais dire à ce chrétien, le surnom de Dhanna vivardhana , accroissement de la loi :