CHAPITRE Ier
étrangers, alors loin d’éprouver encore de la surprise de la chute du bouddhisme dans l’Inde et de sa disparition entière de ce pays, on s’étonne, au contraire, qu’il ait pu y fournir une carrière aussi longue et qui dépasse un espace de temps de seize siècles.
4. Nous n’entrons pas dans les développements philosophiques que le sujet comporte, bien qu’ils aient de grands attraits; mais nous devons aller au-devant de ceux qui nous opposeraient ici le brahmanisme, qui dure depuis plus longtemps que le bouddhisme, et dont l’existence dans l’Inde ne paraît pas être près de finir.
5. A ceux donc qui nous objecteraient que le brahmanisme lui aussi s’est additionné beaucoup d’éléments étrangers et que néanmoins il vit toujours, nous répondrons que ces éléments, quelque nombreux qu’ils soient, n’ont cependant jamais prévalu, au sein de celte religion, sur les dogmes que, comme autant d’articles de politique sacrée, elle a eu soin de formuler d’une manière visible et palpable, et que c’est grâce à cette précaution d’habileté vraiment gouvernementale que le brâhmanisme est aujourd’hui ce qu’il était il y a trois mille ans.
6. C’est donc l’absence des dogmes formulés par des symboles qui ne restent pas à l’état de sentiment, de conseil ou d’injonction plus ou moins abandonnés à l’appréciation individuelle, mais qui prennent chair et sang par un corps d’institutions sociales; c’est, je dis, l’absence de ces dogmes qui a perdu le bouddhisme dans l’Inde et qui depuis longtemps aussi l’aurait perdu en Chine, en Tibet et dans tous les pays qui gravitent autour de l’Empire du milieu, si le génie politique des Chinois n’y avait obvié par l’institution de l’autorité suprême d’un chef religieux qui ne meurt pas, et qu’on nomme Dalaï-Lama depuis quatre siècles, et auparavant Phagh-ba, c’est-à-dire, Bhagavat, le Vénérable ou le Bienheureux.
7. Le Bouddha, il est vrai, avait créé une hiérarchie et une discipline , mais celte hiérarchie et cette discipline étaient calculées seulement pour les Bhikchous et les Bhikchounls, les religieux et les religieuses, c’est-à-dire pour les personnes qui se sentaient appelées à la perfection progressive
traditions primitives.
(les Çrdvakas, des Çrôtaâpannas , des Sakridâgâmins, des Anâgâmins, et enfin au degré supérieur des Arhats, les méritants, c’est-à-dire les Saints.
8. Ainsi les institutions précitées ne pouvaient s’appliquer et ne s’appliquaient, en effet, qu’à la vie ascétique qu’on menait dans les Vihâras ou Sanghârâmas , lieux d’assemblée ou couvents.
9. Çâkyamouni n’avait pas institué un chef général et suprême, et cela résulte clairement du Prâtihdrya Soûlra , qui parle de deux chefs que le Bouddha avait dû désigner avant d’entrer dans le Nirvana. Or, ce que Bouddha n’avait pas fait, ni ceux auxquels il avait confié « le dépôt des » devoirs, »ni les rois bouddhiques, souvent si puissants, ne l’avaient fait non plus; ils n’y avaient même pas songé, ainsi qu’on le voit par Açôka qui aurait pu créer ce chef, puisqu’il créa des Dharmamohâmâtras , chefs religieux préposés aux provinces.
10. Privée de l’autorité une et suprême qui aurait exercé sur elle l’ascendant qu’avait exercé le Bouddha, « le roi de la loi, le grand médecin, » qui « domptait l’homme comme un jeune taureau, » comment la masse des simples fidèles des deux sexes, les oupâsakas et les oupdsikâs, qui, avec un simulacre de culte consistant à brûler des parfums devant les statues du Bouddha, n’avait pour tout enseignement et pour toute direction de conduite que les cinq préceptes ou défenses ( vêramanîs ) de ne pas tuer, de ne pas voler, de ne pas commettre d’adultère, de ne pas mentir et de s’abstenir de boissons enivrantes, comment la masse du peuple auraitelle pu persévérer dans l 'aversion de ces vices , et par conséquent dans le bouddhisme?
11. C’était chose impossible. Il faut un chef perpétuel à toute société qui veut durer sur les bases de sa constitution première, et le brahmanisme possède ce chef dans la caste brahmanique, qui est constituée dans l’unité la plus étroite, et, on peut dire, comme un seul homme.
12. C’est le manque d’un chef unique qui lit que le bouddhisme se laissa aller au vent de toute doctrine, et qu'il disparut enfin, comme une chose sans corps, devant le
souffle de cette unité qui était le seul secret de la force de ses adversaires.
13. On ne nous objectera pas les Assemblées générales comme pouvant suppléer à ce manque de chef suprême. Les assemblées générales, outre qu’elles ne peuvent être en permanence et que même elles ne peuvent avoir lieu qu’à des intervalles plus ou moins considérables, bien que celles du bouddhisme auraient dû être convoquées tous les cinq ans, ainsi que l’avait réglé le roi Açôka, les assemblées générales ont besoin d’être dirigées et confirmées elles-mêmes, si elles veulent que leurs décisions soient respectées.
14. Où serait l’Eglise catholique si elle n’avait eu que ses conciles et ses évêques pour la gouverner? si PIERRE était mort ou pouvait mourir? Elle serait où ses ennemis voudraient qu’elle fût — dans le néant.
13. Si, néanmoins, le bouddhisme dura si longtemps dans l’Inde et s’il eut des périodes de splendeur et de haute prospérité, il faut en attribuer la cause principale à l’avénement au sceptre de l’Inde de ces grands rois de sa croyance qui apparaissaient, comme nous l’avons vu, de temps à autre, ei par l’action desquels l’unité bouddhique se rétablissait, non pas doctrinalement, ce qui était impossible, mais du moins politiquement, de la même manière que nous le voyons pour le protestantisme sous les princes protestants.
16. Cependant, plus le bouddhisme cultivait la métaphysique du scepticisme, plus il s’énervait par le culte des divinités femelles du Çivciïsme, et plus il s’adonnait aux pratiques de l’art des enchantements et delà sorcellerie, dont le goût lui était venu de la même source : plus rarement aussi il devait produire, et produisit en effet, de grands caractères politiques, et il en advint que ses chances de ressaisir le sceptre de l’Inde diminuèrent de siècle en siècle.
17. L’influence du Christianisme aurait pu le relever de cette déchéance, s'il avait eu un centre visible d’unité hiérarchique et d’autorité doctrinale; mais, comme celle clef de voûte lui manquait, les doctrines chrétiennes qu’il s’appropriait, par convenance morale ou métaphysique, ne servirent, au contraire, qu’à augmenter les éléments de
TRADITIONS PRIMITIVES
destruction qui le rongeaient depuis si longtemps et qui , en dissolvant sa base même, le firent enfin fondre sur place.
18. Sans doute, l’animosité des brahmanes aida à ce résultat final, car elle dut s’accroître de toute la violence qui s’était amassée en leur cœur, par la tolérance forcée avec laquelle ils avaient dû supporter, depuis tant de siècles, ces contempteurs de leurs lois; mais toute leur inimitié et toute leur haine n’auraient pu amener l’anéantissement du bouddhisme dans l’Inde, si la cause efficiente n’en avait été dans cette religion elle-même, ainsi que nous croyons l’avoir suffisamment indiqué, et si surtout à ces causes il n’était venu s’en ajouter une troisième, la plus puissante de toutes, le péril de la conquête arabe.
19. Cependant il convient de le redire encore, parce que ce sujet est digne de toutes nos méditations. Une religion dont la morale était si noble et si élevée qu’elle n’avait pas des malédictions pour ses ennemis, mais qu’elle disait : « Les méchants qui me persécutent se convertiront et de- « viendront bouddhas eux-mêmes, » cette religion, répandue sur toute la surface d’un pays qui mesure 675 lieues en longueur et 600 lieues en largeur, s’est évanouie comme un rien, parce qu’elle n’était pas une dans un chef visible, et que dès lors elle n’avait pas une autorité suffisante pour tenir tête à ses ennemis.
20. On voit donc que ceux qui travaillent à détacher le Christianisme du Saint-Siège, par lequel nous sommes UN avec Jésus-Christ, comme lui-même est UN avec son Père, ont mauvaise grâce de persister à vouloir prendre le Catholicisme pour le bouddhisme, et à espérer qu’ils réussiront dans leurs entreprises à force de science et de littérature.
21. Par la science, disent les Hindous, on obtient tout ce que l’on désire. Sans doute, et si ceux qui la cultivent le font avec un esprit contraire à la vérité éternelle, qui est représentée par l’autorité de l’Eglise de Jésus Christ, ils montrent que leur désir est d’arriver au mal , et ils y arriveront s’ils persistent. Dieu compte avec la volonté de l’homme.
22. Qu’ils considèrent pourtant le bouddhisme. Lui aussi avait de la science, et j’ose dire que cette science était le
nêc plus ultra de la raison humaine livrée à ses propres forces. Cependant elle l’a conduit non-seulement à cette « époque redoutable de la fin des temps. » comme les bouddhistes appellent l’œuvre de leur extinction complète dans l’Inde, mais encore, et surtout, à la honte d’être abattu sous les pieds d'un chef, un lama, qui prend au sérieux son titre de dieu vivant et sujet obéissant, et qui s’y complaît. Quelle absurdité et quel châtiment !
23. Nous venons de dire que l’extinction du bouddhisme fut complète dans l’Inde. En effet, le Népal, où le bouddhisme règne encore aujourd’hui, n’a jamais été considéré par les Hindous anciens comme faisant partie de YAnjâvarta, ou la demeure des hommes qui se conforment aux règles prescrites par la révélation ( çrouti ) et la tradition ( smriti ).
24. Les Hindous n’ont connu le Népal que fort tard, ce qu’on s’explique assez par la position géographique de ce pays et encore plus par sa topographie, qui nous le montre de toutes parts entouré de montagnes d’un accès difficile.