CHAPITRE
Difficultés qu'il y a pour rétablir l’histoire politique du bouddhisme sur les bases de la réalité. — Le roi Mahâtammata ; c’est le Manou des brahmanes. — Seconde dynastie des Goupla. — Ses relations avec là Chine et avec la Perse. — État de l’Inde à cette époque. — Extension du bouddhisme à l’fle de Java et à l’Inde transgangétique. — Confusion des doctrines religieuses d^l'Inde et influence qu’elle a eue sur la disparition du bouddhisme du sol indien.
1. Les bouddhistes qui, comme nous le savons déjà, se font la place large dans le champ des créations métaphysiques et cosmogoniques, puisqu’ils prennent pour base de leurs évaluations une unité de 10 millions (kôtt) et que, par suite, il y a chez eux des centaines de mille de myriades de kôtis de buddhas, d’univers, de kalpas et ainsi du reste; les bouddhistes ne sont pas moins intempérants dans l’énumération de leurs rois prédécesseurs de la dynastie royale d’où sortit le Bouddha, car ils en fixent le nombre à 336,539, à commencer par un roi qu’ils nomment Mahâsammata, terme qu’on peut expliquer par « chef de la société (naissante). j>
2. C’est 1 e Manou des brahmanes, qui représente d’ailleurs une idée analogue, puisqu’il est l’homme par excellence, le
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père et le chef des hommes, et que de lui aussi bien que de Mahâsammata descend le roi lkchvâkou, l’ancêtre du Bouddha.
3. L’imagination des bouddhistes a beau jeu dans ces généalogies. Cependant, grâce à la baguette de la critique européenne, elles commencent à être réduites à leur juste valeur et à se convertir en cette réalité que l’histoire de l’Inde, d’accord avec sa religion, fuit avec une persistance qui révèle un plan préconçu, un dessein.
4. Pour ce qui est des bouddhistes en particulier, ils n’ont si malencontreusement déserté le domaine des faits historiques, ce me semble, que pour ne pas rester en arrière des brahmanes, et pour l’emporter sur eux, dans l’esprit des Hindous, au champ du merveilleux, comme ils l’avaient fait avec honneur dans le domaine de la morale.
5. Mais ils ont perdu à ce jeu. Les brahmanes, pour ne pas céder le pas à leurs rivaux et se perdre dans l’estime du vulgaire, dont l’admiration est toujours acquise à ce qui dépasse les proportions de la réalité, les brahmanes se sont aussi mis à fabriquer des impossibilités.
6. Seulement, ils se sont montrés plus habiles en se gardant d’aller aussi loin dans leurs fictions et abstractions que les bouddhistes, en ne dépassant pas à outrance la partie des humaines limites.
7. Toutefois quelle qu’ait été la mesure qu’ils ont eu soin de garder, cette mesure n’en a pas moins atteint au fabuleux, de sorte que les faits historiques des deux partis, également basés sur des calculs et des chronologies imaginaires, sont à peu près également difficiles à ramener aux réalités de l’histoire.
8. Ces difficultés grossissent encore par la manière dont les faits sont amalgamés et confondus dans le milieu légendaire où on les a placés, et la rareté des documents véridiques devient plus sensible et vous affecte plus désagréablement, plus vous approchez delà période finale du bouddhisme dans l’Inde.
9. Après la dynastie Pândava de Pâlalipoutra qui succéda, comme nous l’avons vu, à celle des Goupta avec une exi-
stence aussi brillante qu’éphémère, l’Inde centrale reo le sceptre d’une dynastie qui s’apipelait aussi Goupta, et o la résidence fut dans cette ville de Kânijâkoubdja (Canoge^,. sur le Gange, qui était située dans le pays que Manou appelle Madhyadêsa « pays du milieu (Médie). » Cependant le titre auquel elle tenait le plus, étant une dynastie bouddhiste, c’était le titre du roi de Magadha.
10. Elle gouverna jusqu’au milieu du 7' siècle avec une autorité qui paraît n’avoir point été contestée, si ce n’est pendant quelques années, ainsi que nous le dirons plus bas, et ses membres portèrent le titre glorieux de Mahârâdja, ou même celui de Mahârâdfddhirâdja, roi suzerain des rois souverains, c’est-à-dire Empereur.
1 1 . Leurs relations avec les souverains de la Chine et de la Perse étaient les meilleures; il y avait un échange fréquent d’ambassadeurs, et même un de ces derniers, Bahram-Gour, s’il faut en croire Ferdoussv, rendit, en 436, visite à la dynastie du Goupta en sa capitale.
12. Ces princes étaient bouddhistes, et plusieurs le furent d’une manière si zélée que la propagande de leur religion à l’étranger les occupa beaucoup. Les annalistes chinois nous parlent d’un Goupta qui envoya, en 502, à l’empereur delà Chine une lettre dans laquelle il l’exhorta vivement à faire tout son possible pour que la loi du Bouddha fût adoptée par tous les sujets de son vaste empire.
13. Ces mêmes annalistes nousprésenlent aussi divers royaumes de l’Inde, dès le 5e siècle, dans un certain étal de dépendance de l’empereur de la Chine et lui envoyant des tributs.
14. Mais c’est là une supposition gratuite de leur part, car l’autorité de ces empereurs, bien qu’elle se soit étendue, avant et au commencement de notre ère, jusqu’à la mer Caspienne, n’a jamais franchi l’Himâlaya.
15. Les cadeaux que les rois hindous faisaient parvenir aux empereurs de la Chine n’avaient pas plus le caractère de tribut que ceux que les rois de Perse envoyaient aux rois de l’Inde, à Samoudragoupta, par exemple.
16. Ce qui résulte de cette assertion des historiographes de la Chine, c’est qu’alors déjà commença à se faire jour la
traditions primitives.
ance des Chinois qui leur fait considérer leur pays comme
upire du milieu et le peuple qui l’habile comme celui autour duquel gravitent tous les autres peuples.
17. Cette croyance se conslilua définitivement vers la fin du 14e siècle, après que la dynastie nationale des Ming dans la personne du religieux bouddhiste Tchu-J ouan-Tchang , eut pris, en 1368, la place de la dynastie tatare de Tchinguis- Khan, et elle a fait à la Chine cette position isolée de laquelle elle ne peut se décider à sortir.
18. A l’époque qui nous occupe ici, les Chinois étaient encore loin d’afficher l’outrecuidance qui les a conduits à leur isolement social et politique; leur croyance religieuse l’emportait encore dans leur esprit sur leur vanité nationale, et suivant ce que leur enseignait la cosmographie bouddhique, ils plaçaient le centre de la terre dans la montagne Tsongling au nord du Tibet, parce qu’ils croyaient qu’elle était la même que le mont Mérou des bouddhistes hindous. Fa-hien, qui était bon Chinois et qui visita l’Inde au commencement du o° siècle, appelle la Chine le pays des frontières (Pien-ti).
19. L’Inde, que ces mêmes annalistes divisent en cinq parties qu’ils appellent les cinq Indes, et dans lesquelles ils comprenaient, sous le nom de l’Inde septentrionale, outre le Kachmîr, le Kaboul et même le Tokhârestan, c’est-à-dire la U actriane, la Sogdiane et la partie avoisinante du Tibet, en un mot tous les pays indiens où dominait le bouddhisme et ceux qui se groupaient à l’entour dans cette même croyance (tout le reste de la terre n’existait pas pour eux, ou du moins iis n’y prenaient aucune espèce d’intérêt); l’Inde, dis-je, n'était à cette époque dans aucune sorte de dépendance d’aucun peuple étranger, et sa prospérité agricole, industrielle, commerciale et intellectuelle était aussi llorissante que jamais.
20. Le commerce des Hindous avec l’empire de Perse d’un côté et avec les royaumes transgangétiques de l’autre, était des plus actifs. Les produits de l’Inde, pour les pierres précieuses et les fruits que donne la culture de la terre, étaient d’une richesse et d’une abondance qu’on a peine à concevoir.
21. On appelait file de Ceylan, l’île des joyaux, Ratnadvîpa, tellement elle abondait en perles, rubis, émeraudes et topa-
zes, et les voyageurs chinois rapportent que le blé dépas:, en plusieurs pays de l’Inde la hauteur des chameaux.
22. Quelque incroyable que cela paraisse, cela doit être vrai cependant, puisque nous savons qu’une autre terre de l’orient, la Babylonie, rendait toujours deux cents fois et souvent trois cents fois autant qu’on avait semé, et que les feuilles du froment y avaient quatre doigts de large. C’est Hérodote qui le dit, et il ajoute qu’il ne veut pas dire la hauteur des tiges, persuadé qu’on n’y ajouterait pas foi.
23. Quant à l’industrie de l’Inde, les Chinois et les Arabes sont d’accord pour nous la représenter dans un état trèsavancé, et si en effet, comme le voyageur musulman Soleyman le dit, ils savaient fabriquer des étoffes de coton d’un tissu si délicat, qu’une robe pouvait passer à travers l’anneau d’un cachet, l’industrie moderne, la grande gloire de notre siècle, n’a qu’à baisser les yeux et à faire trêve aux vaines louanges qu’elle se décerne à elle-même avec tant de complaisance.
24. Le mouvement intellectuel enfin était comme surexcité dans cette époque finale du bouddhisme dans l’Inde et rayonnait des viharas et des cours des princes comme d’autant de centres, non seulement sur l’Inde, mais aussi sur la Perse et la Chine.
25. On sait que c’est dans cette époque que s’achevèrent ou allaient s’achever les grands poèmes brahmaniques du Râmâyana et du Mahâbhârata , et ces livres de morale sous forme de contes, d’apologues et de dialogues qui, en passant dans notre Orient, dès le règne de l’illustre KhosroësNouchirvan, au 6e siècle, se reproduisirent chez les Perses et les Arabes dans les Mille et une Nuits, les Fables de Pidpaï, le roman de Sindebad et autres productions, pour devenir ensuite, dès le 13e siècle, sous la plume de nos Boccace et de nos La Fontaine, ces contes et ces fables qui ne cessent de charmer nos générations de l’occident.
26. Parmi les viharas ou couvents bouddhiques qui jetaient alors un vif éclat au milieu de la paix et du repos publics, il convient de nommer celui de Nâlanda dans le Magadha qui renfermait 10,000 religieux et où, commodément assis sur
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il sièges munis chacun d’un marchepied, les plus savants
juddhistes enseignaient gratuitement tous les jours la métaphysique, les mathématiques, l’astronomie alors très-avancée, la médecine, et aussi cette astrologie et cette magie dans lesquelles les sectateurs hindous du Bouddha avaient la réputation d’être les plus forts.
27. Il faut supposer pour l’honneur de l’esprit humain que ce ne fut pas cette réputation qui fit dire aux Chinois, suivant l’auteur arabe Abouzeyd, que la sagesse lire son origine des Hindous, bien qu’on ait de la peine à s’en défendre lorsqu’on voit les Thang aussi bien que les Sassânides faire tout leur possible pour se procurer dans l'Inde une certaine herbe au moyen de laquelle on ne mourait jamais.
28. Et non-seulemeut le bouddhisme se maintenait prospère à côté du brahmanisme, dans le Magadha, dans le Canoge, dans le Mâlava, dans le Sind et dans la vallée de Ylndus, pour ne nommer que les parties principales de l’Hindoustan, mais il régnait aussi dans le petit Tibet, s’épanouissait dans le Gcmdhârd et le Kaboul, et annonçait au loin par les statues du Bouddha, hautes de 140 pieds et brillantes d’or, taillées sur les rochers du Bamian, qu’il possédait le pays qu’arrose l’Oxus; d’où ses communautés rayonnaient jusque dans le Khordçân, jusque dans la capitale de la Perse, que les Séleucides avaient placée sur le Tigre, et dans les pays que baigne le golfe Persique.
29. El de l’autre côté, l’ile de V.eylan, le pays bouddhique par excellence^ commençait à propager la bonne loi, dès 410 de noire ère, par Bouddhaghôcha , dans le Birman et YArakan d’abord, puis au Siam et dans les autres royaumes de l’Inde transgangélique, la Cochinchine et le Tonquin , où elle s’introduisit aussi par suite de la conquête que fit de ces pays l’empereur Yang-ti , de la dynastie des Soui, au commencement du 7e siècle.
30. Dans plusieurs de ces pays, comme le Birman et l’Arakan, le brahmanisme avait pris les devants depuis plus de cinq siècles.
31. En effet, à mesure que les brahmanes avaient vu s’échapper la suprématie sur les peuples de l’Inde proprement
dite, ils avaient songé à compenser leurs perles par la conquête religieuse et politique d’autres peuples.
32. C’est ainsi qu’ils s’étaient répandus, dès le temps du Bouddha, dans les pays méridionaux de l’Inde; puis, voyant que la propagande bouddhique avait laissé dans un oubli complet les royaumes transgangétiques, ils s’y étaient transportés depuis le 2e siècle avant notre ère, et enfin sous le règne de la dynastie Pâmlava, l’an 318 de J. C., ils s’étaient établis parmi les populations malayes à Java, où, sous les auspices de leur religion, se fonda et grandit rapidement cet empire si puissant qui comprenait, outre les îles de Java, de Soumettra et Bali, un grand nombre d’autres encore, et même une partie du sud-est du Delchan, à savoir le royaume de Comar.
33. Les Hindous donnaient à cet empire, dont le souverain prenait avec raison le titre de mahdrâelja, le nom de Souvarnadvîpa « île d’or,» et les Arabes celui de Zâbeclj. L’illustre Wilhelm de Humboldt en a fait connaître la civilisation par son livre sur la langue Kawie, le plus bel ouvrage philologique et littéraire que je connaisse.
34. Mais il faut le lire dans sa langue; aucune traduction ne saurait en rendre la beauté du style : c’est la langue allemande dans la plénitude de sa perfection.
3o. Quant à la langue Kawie, c’était la langue sacrée des Javanais que leur culte mi-brahmanique et mi-bouddhique de Batâra Gourou, le Précepteur divin, joint à celui de Sang Y wang Djagat, le maître du monde, c’est-à-dire Vichnou, en sanskrit Djagannûlha, avait servi à former sur son modèle le dêvanâgari, et qui a été l’instrument d’une littérature religieuse dans laquelle on distingue sept livres canoniques.
36. Le culte des Javanais est un des exemples les plus frappants de la confusion des doctrines religieuses qu’avait déjà produite à celte époque la lutte séculaire des bouddhistes et des brâhmanes; et au lieu d’assigner comme unique raison à l’extinction du bouddhisme hindou la persécution des sectateurs du Bouddha par ceux de Brahma, il faudrait ne pas oublier de considérer les résultats qu’a dû avoir la confusion dont nous venons de citer un exemple très-remarquable.
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37. En effet, il est évident que cette confusion du bouddhisme avec le vichnouvisme ou avec le civaïsme a dû amener l’extinction du bouddhisme plus sûrement encore que la persécution des brahmanes, quelque longue et violente qu’on veuille la supposer. On n’a jamais supprimé nulle part aucune religion par la violence seule, surtout quand cette religion comptait ses adhérents par millions.