CHAPITRE IV
Suite des preuves qui établissent que la théocratie hindoue procède de la théocratie mosaïque. — Les Brahmanes la complètent suivant les idées védiques. — Etat de la société qui en résulte. — Çâkyamouni songe à le réformer. Il se retire dans la solitude. — Caractères généraux de la doctrine que lui inspirent ses méditations.
1. Cependant pour rendre la théocratie hindoue aussi immuable que la Divinité le voulait, il ne suffit pas d’avoir imité celle du Pentateuque dans ses lois générales, il fallait encore lui emprunter ses lois de détail.
2. C’est à quoi les Brahmanes s’appliquèrent avec toute l’intelligence que le savoir, l’ambition du pouvoir et l’intérêt de la conservation peuvent donner .
3. En rédigeant le code de la théocratie, le livre de la loi de Manou, ils surent adapter au génie de leur pays la plupart des règles de la vie publique et de la vie privée, que par Moïse Jéhovah avait imposées aux Israélites, et parmi lesquelles il suffira de mentionner, parce qu’elles composent la chaîne la plus difficile à rompre, les préceptes qui se rapportent au mariage. aux souillures et aux purifications.
4. Qu’on compare certains chapitres du Lèvitique , des Nombres et du Deutéronome , aux livres III, V et XI du Mânava-dharma-çâstra , et l’on se convaincra que les preuves spéciales qui établissent la filiation de la théocratie hindoue
de celle du Pcntaleuque sont aussi irréfragables que les preuves générales énoncées tout à l’heure.
5. En établissant ainsi la théocratie, les Brahmanes ne créèrent pourtant pas une religion entièrement nouvelle ; ils conservèrent, avec le naturalisme védique, une infinité de liens et s’en servirent, entre autres, pour en tirer la sanction de cette théocratie qu’ils venaient d’emprunter au Pentateuque.
G. Cette sanction fut la transmigration. La transmigration découle logiquement du culte de la nature, parce que par le culte de la nature l’homme se confond avec la nature et s’enchaîne à jamais à ses formes et à leurs changements.
7. La transmigration, il est vrai, n’est pas clairement désignée dans le Véda , c’est-à-dire que le mot n’y est pas. Il semble même que certains de ses passages contiennent l’idée d’une âme spirituelle et immortelle ( amrilû ). Mais les Brahmanes ne s’arrêtèrent pas à ce qui n'est qu’une apparence ou une inconséquence généreuse.
8. Ils firent du Rig-Vcda un sujet d’exégèse théologique et philosophique si approfondie, qu’ils y trouvèrent tout ce qu’il contient, et ajoutons, pour être juste, tout ce qu’il ne contient pas,
9. En effet, de même que nous disons, que tout est dans la Bible pour qui y sait lire, de même les prêtres hindous disent : « Le brahmane intelligent se sert du Vèda comme on se sert « d’une fontaine que l’eau alimente de tous côtés. »
10. Cependant le dogme de la transmigration qui chasse l’homme à travers une infinité de mondes, sous des formes toujours diverses et sans jamais le rendre heureux, pesait trop lourdement sur l’esprit des Hindous. Us se sentaient dépouillés de toute estime pour eux-mêmes, de toute valeur morale.
11. Aussi les Brahmanes cherchèrent et trouvèrent le moyen d’échapper un peu à ce cercle de fer ; un peu, dis-je, parce que la théorie du môlicha , la délivrance finale, qu’ils inventèrent, n’est pas au fond la cessation complète de la transmigration.