CHAPITRE PREMIER
Vie de Hiouen-Thsang. Importance de son voyage dans l’Inde; son éducation de religieux en Chine; sa vocation de missionnaire ; son départ; premières épreuves ; le roi desOïgours, le Khan des Turcs; arrivée de Hiouen- Thsang dans l’Inde; sa dévotion superstitieuse ; exploration sur les bords du Gange; séjour de cinq années dans le Magadha et au couvent de Nàlanda ; voyage dans le reste de la presqu’île; retour à Nâlanda ; Çîlâditya ; lutte du Maître de la loi contre le Petit Véhicule. — Rentrée en Chine apres seize ans d'absence; retraite de Hioucn-Thsang ; traduction des livres sacrés du Bouddhisme; mort de Hiouen-Thsang ; son portrait.
Après avoir étudié le Bouddhisme dans ses origines, nous franchissons l’espace de douze siècles; et de l’an 543 avant J. C., date de la mort du Bouddha, nous passons à l’an (330 de notre ère, époque où voyage dans l’Inde un religieux chinois appelée Hiouen-Thsang [le maître de la Loi), nom barbare qui doit désormais nous devenir f'ami-
lier et même respeclablc. Le voyage de Iliouen-Th-ong est connu par deux ouvrages que M. Stanislas Julien, notre incomparable sinologue, a traduits du chinois : l’un est Y Histoire de sa vie et de ses votjajes , par deux de scs disciples, Hoeï-Li et Yen-Thsong; l'autre est le recueil dc> Mémoires de ILouen-Thsang lui-mème sur les contrées oc cidenlales Si-Yu-Ki \ qu’il a parcourues durant seize années consécutives. Parles contrées occidentales, on entend particulièrement l'Inde, qui est en effet placée à l’occident de la Chine.
C’est à l’aide de ces deux documents également authentiques que nous allons étudier le Bouddhisme tel qu’il était dans la presqu’île Indienne douze cents ans après le Nirvana duTalhàgata, et quatre cents ans environ avant l’invasion musulmane.
Mais, pour bien apprécier Hiouen-Thsang, il faut le placer non pas seulement au milieu de cinq ou six chefs de missions, qu’il a imités, tout en les surpassant, ou qui lui succédèrent , mais dans l’ensemble de ce grand mouvement qui, pendant de très-longs siècles, poussa vers l’Inde la ferveur de toute la Chine bouddhique. Des faits et des monuments de tout ordre attestent sans interruption et avec une irrécusab'e authenticité que ce mouvement, qui n’a point encore cessé tout à fait de nos jours, eut une importance nationale. Hiouen-Thsang, au septième siècle de notre ère, le seconda pour sa part autant qu’il le put; mais il ne faisait que le suivre et y prendre sa place après ou avantbien d’autres.
Il parait certain que deux centdix-sept ans avant notre ère. un çramana avait pénétré le premier dans l’Empire du Milieu et y avait porté le germe de la religion nouvelle.
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Ce fait, consigné dans les Annales chinoises ‘, prouve que le Bouddhisme a eu scs apôtres, comme on pouvait le supposer, et que l’esprit de propagande, dont le Bouddha lui-mèmc avait donné l’exemple, n’a pas été étranger à celte religion non plus qu'à tant d’autres. Le prosélytisme est un devoir quand on se croit appelé à sauver les hommes par la vérité dont on possède le dépôt ; et c’est là une des prétentions les plus nobles, si ce n’est les mieux justifiées, du Bouddhisme.
Mais ce n’était pas parles apôtres venus de 1 ïude que la Chine devait recevoir le Bouddhisme et le voir se propager dans son sein. Chez ce peuple, où tout semble se faire à l’inverse des autres-, on aila bientôt chercher la foi religieuse chez les étrangers, loin d’attendre qu’ils l'apportassent. Ce fut une sorte de prosélytisme retourné, l es pèlerins chinois, on ne pourrait plus dire les missionnaires, se rendirent dans l’Inde, à quelque mille lieues de leur patrie, pour y puiser un dogme plus pur ou réveiller les langueurs d’une croyance qui s’affaiblissait. Il fallut s’v reprendre à plusieurs fois, et pendant six siècles à peu près les pèlerinages furent constants avec des succès plus ou moins féconds.
C’est là certainement dans l’histoire des religions un fait unique; et je ne crois pas qu’on puisse, dans les annales de l’humanité, citer rien de semblable. Pour ne prendre que les deux exemples qui nous sont le mieux connus, le Christianisme et le Mahométisme se sont propropagés d’une manière toute contraire. Le Christianisme, sorti d’un coin obscur de la Judée, s’est étendu par voie
1 Ab- 1 Rrmusat, Foi koué ki, p. 41, et préface de 51. I.andresse au Foi koué U, p. 58.
de prédication et d'apostolat, sur le monde gréco-romain, qu’il a bientôt subjugué. C’est de même par ses apôtres qu’il a conquis de proche en proche les barbares des différentes parties de l’Europe; et aujourd'hui encore c'est par des missionnaires qu’il cherche à répandre ses bienfaits sur les parties les plus reculées du globe et spécialement en Chine. Mais on ne voit pas que les peuples se soient convertis au Christianisme ou s’y soient affermis, en allant se retrempera la source d'où le Christianisme était sorti. Les croisades mêmes, tout admirables qu’elles sont, n’eurent jamais cet objet ; et l’Europe soulevée contre le Sarrasin n’alla point délivrer les Saints Lieux afin de s’y mieux instruire dans la foi qu’elle professait. Quant au Mahométisme, il se propagea comme la religion chrétienne et loin de son berceau. Ce fut une immense et rapide expansion, et les peuples qu’il avait convertis par la force et par le glaive ne vinrent jamais recevoir ses leçons aux lieux mêmes qui avaient vu naître le prophète. Le pèlerinage de la Mecque fut toujours un acte de dévotion, et ne fut jamais un enseignement religieux.
Les Chinois doivent donc conserver cette sorte de privilège, et la manière dont ils se sont approprié le Bouddhisme n'est pas la moindre de leurs singularités.
Le premier pèlerin chinois qui ait pensé à écrire ses voyages dans l’Inde se nommait Chi-tao-’an. 11 voyageait au commencement du quatrième siècle, c’est-à-dire près de quatre-vingts ans avant Fa-Ihen. Son livre intitulé : Description des contrées occidentales , est probablement perdu, ou du moins on n’a point encore pu le découvrir dans les couvents où peut-être il demeure enseveli. On ne le connaît
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que par la mention fort succincte qu’en ont faite des encyclopédies ou des biographies publiées plusieurs siècles ensuite. On ignore quelle était l'étendue de cet ouvrage, dont la perte cependant semble fort regrettable à M. Stanislas Julien.
Le second en date est Fa-Hien. Son récit, parvenu jusqu’à nous, est fameux sous le litre de Foékoué /à, ou Mémoires sur les royaumes du Bouddha. Il y a trente ans et plus, ce fut comme une révélation, lorsque la traduction d’Abel Rémusat, complétée par Klaprolh et par M. Landresse, vint nous donner la première idée de ces relations. Quelque restreinte que fût celle-ci, c’était un trait de lumière; et, grâce aux détailsqu'elle renfermait, on comprit, malgré ses lacunes et ses défauts, toutes les ressources qu’offraient de pareils documents. Fa-Hien avait voyagé quinze ans dans l’Inde, de l’an 399 à l’an 414. Mais il n’y avait parcouru que trente royaumes à peu près, et son intelligence n’égalait point son courage. Son récit, trop court, était obscur à force de concision. Les notes dont l’enrichissaient MM. Abel Rémusat, Klaproth et Landresse, ne suffisaient pas à écarter toutes les obscurités. Mais c’était déjà beaucoup d’avoir pris cette glorieuse initiative; et cette première découverte en promettait bien d’autres plus fécondes et plus complètes.
Cent ans environ après Fa-Hien, deux pèlerins, Hoeï- Seng etSong-Yun, envoyés dans 1 Inde par l’ordre d’une impératrice, ont écrit le récit de leur voyage; mais c’est avec moins de développements encore que n’en a donné Fa-Hien. M.Ch. Fréd. Neumann a traduit ce morceau en allemand dans son Mémoire sur les pèlerincujes des prêtres bouddhistes. Hoeï-Scng et Song-Yun semblent avoir sur-
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tout parcouru les parties septentrionales de l’Inde, et ils demeurèrent deux ans entiers dans le pays d'Oudyâna.
Après ces deux récits viennent ceux de Iliouen-Thsang, beaucoup plus étendus et à tous égards infiniment plus instructifs. C’est l’ouvrage qui est intitulé Siyuki , ou Mémoires sur les contrées occidentales. 11 forme près de 600 pages in-4° dans le texte chinois, c’est-à-dire qu’il est dix ou douze fois plus considérable que celui de Fa- Ilien. lia été honoré de plusieurs éditions impériales.
Aux Mémoires de Iliouen-Thsang il faut réunir, pour les compléter, l 'Histoire de sa vie par ses deux di ciples, qui ajoute une foule de faits des plus curieux à la statistique un peu sèche des Mémoires.
Entrele voyage de Iliouen-Thsang 1 1 celui des cinquantesix religieux, il s'écoule près de cent ans, ou du moins c’est en 7o0 qu'un lettré nomme l-lshg rédigea, en vertu d’un décret impérial, « l’Histoire et les itinéraires des le- « ligieux de la dynastie des Tliang, qui voyagèrent à 1 oc- « cident de la Chine pour aller chercher la Loi. » Cet ouvrage est un peu moins étendu que celui de Fa-Hicn.
Enfin, il reste, pour achever celte galerie des pèlerinages chinois dansl Inde, l'itinéraire du voyage deKhi-éSie dans les contrées de l'Ouest. Par ordre de l'empereur, Khi- Aie était parti, en 964, à la tète de trois cents Samanéens, et il était resté douze ansabsenl de sa patrie. 11 parait qu'il ne subsiste de ce long voyage que des notes ne formant pas plus de huit pages in-4u, qu un lettré a recueillies dans un de ses ouvrages, où elles se retrouvent.
Tel est l'ensemble des relations des pèlerins chinois. 11 est facile de voir qu'en traduisant la Biographie de Iliouen-Thsang et ses Mémoires M. Stanislas Julien nous
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adonné les parties les plus intéressantes de ces relations, (tes deux-là l’emportent de beaucoup sur toutes les autres; et, en comparant Iliouen-Thsang à ses devanciers et à scs successeurs, on sera frappé de l’immense supériorité qu d a sur eux pour l’étendue et l’exactitude des renseignements. Hiouen-Tftsang était doué d’une véritable aptitude pour les investigations de ce genre; et, s’il était né aussi bien dans d’autres temps et parmi nous, il aurait compté certainement au nombre des géographes et des voyageurs les plus instruits et les plus illustres.
U est vrai que l'époque où il vivait a été particulièrement favorable aux travaux du genre des siens. Pour des intérêts de politique et de commerce au moins autant que pour des intérêts religieux, les empereurs chinois du septième siècle, soit de la dynastie des Souï, soit de la dynaslhie des Thang, paraissent s’être beaucoup occupés des contrées occidentales et de 1 Inde spécialement. Outre les missions des religieux bouddhistes, il y eut une foule de missions de généraux et de magistrats, qui tous rapportèrent de leurs voyages les documents les plus. utiles. Le gouvernement chinois, qui avait alors, à ce qu’il semble, bien plus de rapports avec l’Inde qu’il n’en a aujourd’hui, ne manquait pas d’employer à son usage tous ces documents et de les mettre à la portée du public. J!. Stanislas Julien ne mentionne pas moins de huit grands ouvragés de ce genre, qui furent publiés dans le .cours du septième siècle.
Huant aux pèlerins et aux docteurs fameux, le nombre tid assez considérable, et les services qu’ils rendaient furent assez éclatants pour que l’admiration publique ait songé dès les temps les plus anciens à consigne^ leur histoire dans
des ouvrages spéciaux. La bibliothèque de Saint-Pétersbourg ne possède pas moins de huit recueils chinois, dont quelques-uns ont vingt ou vingt-deux volumes in-quarto, sur la biographie des Bouddhistes les plus célèbres. La première de ces biographies a été composée de l’an 502 à Lan 556; et la dernière est presque de nos jours, puisqu’elle a été compilée en 1777. Les autres sont du septième siècle, du dixième, du onzième, du treizième, du quinzième et du dix-septième; car la Chine, quoique souvent envahie par des peuples étrangers, n’a pas connu ce cataclysme intellectuel qu’on appelle, dans l'histoire de l’Occident, l’invasion des barbares, ni les ténèbres d’un moyen âge.
Dès le commencement du huitième siècle, en 7 1 5, c’està dire après six ou sept cents ans de relations presque continuelles, la multitude des ouvrages rapportées de l’Inde était assez embarrassante déjà pour qu'on dût en faire des catalogues très-étendus, où l'on rangeait par ordre de dates les titres des livres, suivis des noms des traducteurs et des éditeurs, avec des notices plus ou moins détaillées. Un de ces catalogues, imprimé en 1506, sous les Youen, et comprenant quatorze cent quarante ouvrages, n’était lui-même que le résumé de quatre autres, publiés successivement en 750, 788, 101 1 et 1057. Il était l’œuvre collective de vingt-neuf savants « versés dans les langues, » qui s'étaient associés pour ce long travail, et d’un Samanéen chargé spécialement de vérifier l’exactitude des mots indiens. A côté de ces catalogues, les Chinois avaient d’autres recueils qui contenaient des analyses d’ouvrages bouddhiques, destinées à suppléer à la masse de ces ouvrages trop peu accessibles. Le Tchin-i tien, que possède la Bi-
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bliothèque impériale et où M. Stanislas Julien a puisé les renseignements les plus instructifs, est un recueil de ce genre1.
Quant à la traduction môme des livres sacrés, elle était entourée des soins les plus minutieux et des garanties les plus graves. C’étaient des collèges de traducteurs autorisés officiellement par décrets impériaux qui en étaient chargés. Des couvents entiers n’avaient pas d’autre occupation; les empereurs eux-mêmes ne dédaignaient pas de mettre des préfaces à la tète de ces livres destinés à l’instruction religieuse et morale de leurs sujets. Par piété et par respect pour les traditions des ancêtres, la dynastie qui règne actuellement en Chine a fait réimprimer, dans le format in-folio oblong, toutes les anciennes traductions chinoises, tibétaines, mandchoues et mongoles, et cette immense collection ne remplit pas moins de treize cent quatre-vingt-douze volumes.
Voilà donc le vaste cadre dans lequel il faut replacer Hiouen-Thsang. Quand il obéit à sa vocation de missionnaire, il y a déjà cinq cents ans à peu près que la foi bouddhique a été adoptée publiquement dans son pays (l’an 01 ou G5 de notre ère). Elle y a obtenu de grands triomphes, et elle y a subi de tristes éclipses. Hiouen-Thsang essaye comme tant d’autres de la ranimer dans un de ses mo-
1 Un des services les plus éminents queM. Stanislas Julien ait rendus aux études bouddhiques, c’e.-t d’avoir établi des règles méthodiques et incontestables pour la restitution des noms sanscrits défigurés p r les transcriptions chinoises. Comme le chinois n’a pas d’alphabet et qu’il manque de plusieurs articulations, les mots étrangers dont il essaye de reproduire le son se trouvent altérés de manière à être absolument méconnaissables. Leur rendre leur véritable forme était un problème des plus difficiles devant lequel avaient échoué, faute d’instruments suffisants, le.- el forts d'Abel Réniusat et d’Eugè'ne Burnouf.
ments de langueur; mais, s’il a été un de ses apiMres les pins utiles et les plus éclairés, il n’a pas été le seul; et ce serait méconnaître sa valeur que de lui attribuer exclusivement une gloire qu’il partage avec une foule de ses coreligionnaires. C’est ce qu'il faut ne point perdre de vue en étudiant sa biographie, qui est faite pour exciter au plus haut point notre curiosité; car je doute que dans notre Occident, au milieu du septième siècle, on puisse trouver un personnage littéraire et religieux qui soit plus intéressant que lui, malgré tous ses préjugés et son incroyable superstition
Originaire de Tchin-Lieou, dans le district de Keou-Chi, Iliouen-Thsang appartenait à une famille honorable, qui avait occupé dans sa province des charges éminentes. Son père, nommé Iloeï, avait refusé, par sagesse cl par amour de l'élude, de suivre la carrière de ses ancêlies et s’était éloigné des fonctions publiques dans un temps de troubles civ ils. Faisant lui-même l’éducation de ses quatre (ils, il distingua de bonne heure l’intelligence et la gravité précoces du dernier, Iliouen-Thsang, qu’il se plut à cultiver. L’enfant répondit à ses soins; et, fort jeune encore, il fut confié à la direction de son second frère, qui avait embrassé la vie religieuse dans un des couvents de Lo-Yang, la capitale de F lest. Il montra au couvent comme dans la maison paternelle une application et une facilité prodigieuses; et par une exception que justifiaient l’élévation et la fermeté de son caractère, plus encore que son savoir, il fut admis sans examen parmi les religieux à l’âge de treize ans. L’est que dès celte époque sa vocation s’était manifestée, et « son vœu unique était d’entrer eu religion « afin de propager au loin la Loi brillante du Bouddha. »