VIE DE HT 0 U E N - T H S A N G
doute encore plus respectables pour les courageux pèlerins qui venaient les adorer de si loin.
Hiouen-Thsangne résida pas moins de cinq années entières dans le Magadha , sans parler du second voyage qu’il y lit, après avoir parcor.ru toute la partie méridionale et occidentale de la presqu'île. Mais ce premier séjour, qui se passa presque complètement dans le grand monastère de Nâlanda, où vivaient alors jusqu’à dix mille religieux, présente trop d’intérêt pour qu’il ne soit pas nécessaire de s’y arrêter quelque peu. 11 est curieux de savoir ce qu’était, au septième siècle de notre ère, l’intérieur d’une de ces grandes corporations qui couvraient la surface de l’Inde. Le sanghârama de Nâlanda, le plus vaste de tous, nous en fournira l’occasion ; et la description de cet immense établissement, protégé par les rois et vénéré par les fidèles, nous donnera une idée assez juste des travaux et des mœurs des moines bouddhistes. C’est dans cet asyle de la science et de la vertu que Hiouen-Thsang apprit le sanscrit, et acheva d’acquérir les lumières supérieures qui devaient faire sa fortune auprès des princes et sa gloire auprès de ses compatriotes.
L'immense couvent de Nâlanda était situé dans une des parties les plus saintes du Magadha, à dix lieues à peu près de Bodhimanda, retraite illustre et sacrée, où Câkyamouni, après six ans d’austérités, était enfin devenu Bouddha parfaitement accompli. La tradition rapportait que l’endroit où plus tard le couvent fut bâti, était dans l’origine un bois de manguiers que de riches marchands, convertis par le Tathâgata, lui avaient offert. 11 y avait fixé sa résidence durant quelque temps, et c’était en sou-
rEl'XIÈME PARTIE. Cil A I’ 1 TR E 1
venir de son inépuisable bienfaisance pour les orphelins et les indigents, que ce lieu avait etc nommé Nâlanda1. La piété des rois du pays n’avait pas négligé de fortifier encore les croyances populaires, et ils s'étaient plu à embellir >’âlanda d’édifices magnifiques. Ils y avaient élevé successivement jusqu’à six couvents, d'abord séparés; mais le dernier de ces rois avait entouré toutes ces constructions d’une seule enceinte, qui les renfermait. Il avait partagé en huitcours le vaste espace qui se trouvait entre les six couvents, et les maisons des religieux n’y avaient pas moins de quatre étages. Des tours, des pavillons, des dômes s’y dressaient de toutes parts; des eaux vives et des bosquets épais y entretenaient la fraîcheur.
Dans ce splendide séjour, vivaient en tout temps dix mille religieux et novices, entretenus aux frais des villes voisines et du roi. Livrés à l’étude, ils suivaient en général la doctrine du Grand Véhicule, l.es sectateurs des dix-huit écoles s'y trouvaient réunis, et l’on y cultivait toutes les sciences, depuis les livres vulgaires, les Védas, jusqu’à la médecine et à l'arithmétique. 11 y avait en outre des salles destinées aux conférences, et cent chaires différentes s’ouvraient chaque jour pour les étudiants, que rien ne venait distraire de leurs pieux travaux, et qui, grâce aux libéralités dont ils étaient l'objet, pouvaient, sans rien demander à personne au dehors, obtenir dans le couvent les Quatre choses nécessaires (c’est-à-dire des vêtements, la nourriture, le logement et des médicaments). Aussi leurs progrès clans la science étaient-ils assurés;
‘ Nâlanda, composé de trois mots, Na alim da, signifie, en sanscrit : Celui qui ne donne jamais assez, celui qui donne sans se lasser. L’élymologie aura cerlainement aidé à la légende, comme il est arrivé si souvent.
VIE UE illOÜE.N’-TIISANG.
el Nâlandn n’était pas seulement le plus beau des vihâras de l’Inde, il en était encore le [tins docte elle plus célèbre, pour le zèle de ses élèves et le talent de ses mailres. On y comptait environ mille religieux qui pouvaient expliquer vingt ouvrages sur les soùtras et les çâsli as ; cinq cents en comprenaient trente, et dix seulement en comprenaient cinquante. LeMailrede la Loi, Iliouën-Thsang, était dans cette dernière classe, déjà fort élevée. Mais le supérieur du couvent, Çîlabbadra, avait lu et approfondi tous les soùtras et tous les çàstrassans exception. C’était à sa vertu éminente, à son savoir et à son âge vénérable, qu’il devait le rang qu’il occupait.
Voilà donc le saint asyle où le pèlerin chinois était convié solennellement à se rendre. Quatre religieux, choisis parmi les plus distingués, étaient venus lui en apporter l’invitation à Bodliimanda. 11 l’avait acceptée, et quand il se rendit à Nàlunda, deux cents religieux, suivis d’une foule de fidèles, vinrent à sa rencontre avec des parasols, des étendards, des parfums et des fleurs; ils tournèrent autour de lui en célébrant ses louanges, et on le mena dans le couvent. Là, on le lit asseoirdans un fauteuil placé sur l’estrade même du président, et le sous-directeur (Karmadûna) ayant frappé la plaque sonore (ghanlâ), invita à haute voix le Maître de la Loi à demeurer dans le viliâra et à y faire usage de tous les ustensiles et effets des religieux. On le présenta ensuite au supérieur, près duquel le conduisirent vingt hommes d’un âge mûr, d’un extérieur grave et imposant, versés dans l’intelligence des soùtras et des çàstras. Dès que lliouen-Thsang fut devant Çilabhadra, il lui rendit tous les devoirs d’un disciple, b’e conformant aux règles du respect consacrées parmi eux,
il marcha sur ses genoux, en s’appuyant sur ses coudes, fit résonner ses pieds et frappa la terre de son front. Çilabhadra reçut ces hommages avec bonté, et fit apporter des sièges pour le Maître de la Loi, ainsi que pour les religieux qui l'accompagnaient; puis, après l’avoir interrogé et comblé d’éloges, il fit raconter par son neveu, fort habile dans l’art de parler, l’histoire de sa maladie et de ses longues souffrances, guéries miraculeusement, trois ans auparavant, lorsqu’en songe, trois personnages divins étaient venus lui annoncer l’arrivée, encore assez éloignée, delIiouen-Thsang.
« Puisque mon voyage est d’accord avec votre ancien « songe, lui répondit le pèlerin tout ému, veuillez m’in- « struire et m’éclairer; mettez le comble à ma joie, en me « permettant de vous montrer les sentiments d’un disciple « docile et dévoué. »
Hiouen-Thsang, au sortir de cette audience, fut établi avec sa suite, composée de dix personnes, dans une des maisons les meilleures du couvent; chaque jour, les provisions nécessaires lui étaient apportées de la part du roi; et deux religieux, devenus ses serviteurs, l’un Çramana et l’autre Brahmane, le promenaient sur un char, sur un éléphant ou en palanquin.
Une fois fixé à ISàlanda, Hiouen-Thsang n’en sortait que pour visiter dévotement les environs : Ivouçàgàrapoura, l’ancienne capitale du Magadha, le Pic du Vautour, le Jardin des Bambous de Kalânta, les lieux où s’étaient tenus, sous la présidence de Kâçyapa, le premier Concile orthodoxe et le Concile dissident de la Grande Assemblée, Piâdjagrihapoura, les stoûpas voisins, les vihâras, etc. Pendant qu’il séjournait au couvent, il recevait assidûment
VIE DE HIOUEN-THSANG.
les leçons de Çilabhadra; il se faisait expliquer plusieurs fois par lui les livres qu’il ne connaissait pas encore; il repassait ceux qu’il avait lus précédemment, pour dissiper tous les doutes qui lui restaient ; il lisait même les livres des Brahmanes, qui lui étaient indispensables pour acquérir la parfaite connaissance de la grammaire sanscrite, entre autres l’ouvrage de Pànini, résumé de tous les ouvrages antérieurs sur le même sujet.
Ce fut dans ces sérieuses études que le Maître de la Loi passa les cinq années qu’il habita Nâlanda. Au bout de ce temps, il possédait assez bien la langue, et avait approfondi assez complètement tous les livres des Trois Recueils et ceux des Brahmanes pour n’avoir plus rien à demander à l’enseignement de Çilabhadra et de ses religieux. Il prit donc congé de ses hôtes, pénétré d’une vive reconnaissance, et il continua le cours de son pèlerinage. A cette époque, il n’en avait guère accompli que la moitié, puisqu’il lui avait fallu trois ans pour parvenir de la Chine au Magadha, où il avait résidé cinq ans. Il lui restait à parcourir toute la partie orientale de la presqu’île, le centre, la partie occidentale, et à revenir dans le Magadha encore une fois avant de reprendre le chemin de sa patrie. Il devait donner à ces longues pérégrinations huit autres années entières.
Je ne m’arrêterai qu’aux principaux incidents de son voyage.
En sortant du Magadha, il traversa les royaumes d'IIiranyaparvata, de Tchampâ, de Kadjoûguira, de Karnasouvarna, de Samatala, et de Tàmralipti. Ce fut là qu’il entendit parler pour la première fois de l’île de Ceylan ( Seng-kia-lo , Sifihala), où le Bouddhisme était
alors plus florissant peut-être que dans l’Inde elle-même. 11 pensait à s'y rendre par mer, quoique la traversée n’eût pas moins de sept cents yodjanas, quand un religieux du Sud lui conseilla de s'épargner les périls d’une telle navigation et de dcscendrejusqu’à la pointe de la presqu’île, d'où en trois jours de mer il pourrait se rendre dans le Royaume du Lion (Sifihala). L’avis était sage ; il résolut de le suivre. Mais il ne devait point visiter Ceylan. Arrivé au port de Kântchipoura, à l'extrémité méridionale de l'Inde, et sur le point de s’embarquer, il apprit que Vile était en proie à la guerre civile et à la famine. Il se contenta donc de recueillir des renseignements sur l’ancienne histoire de Sinhala, sur l’introduction duBouddhisme, qui y avait été porté, disait-on, cent ans après le Nirvana du Bouddha par Mahinda, fils du roi Açoka, sur les monuments les plus fameux de Vile, etc. Mais il ne traversa point le détroit; et en compagnie de soixante-dix religieux de Sinhala, il continua ses explorations sur le continent. Du royaume de Dràvida, il traversa celui de Kongkanâpoura, où Von conservait pieusement le bonnet que portait Siddliàrlha quand il était prince royal. Dans le Maharashtra (le pays des Mahrattes), il trouva la population la plus belliqueuse et la mieux disciplinée de ces contrées. Le roi y était de la race des Rshattriyas ; et quand un général était vaincu, on le punissait en lui envoyant des vêtements de femme. La loi du Bouddha n’était pas moins en honneur dans ce royaume que dans tous les autres; et Hioucn-Thsang y vit de nombreux monuments que la tradition attribuait au grand roi Açoka.
Ln remontant toujours au nord-ouest, il parvint au royaume de Malva, qui rivalisait avec le Magadha lui-
VIE DE HIOUEN-THSANG
môme pour la douceur et la politesse de ses habitants, la culture des lettres, l’estime de la vertu et l’harmonie du langage. De là, en traversant plusieurs royaumes fort étendus, et tantôt en suivant les côtes, tantôt en s’enfonçant dans les terres, il pénétra jusqu’aux frontières delà Perse, où il n’entra point, quoiqu’il pût y trouver, d’après ce qu’on lui rapportait, quelques monuments bouddhiques. 11 retourna donc vers l’est, et après d’assez longues marches, il revint sur les bords de l’Indus qu’il avait passé jadis en arrivant de la Chine, mais beaucoup plus près de sa source. Sur la rive orientale du fleuve, il traversa le Moultan dont les habitants idolâtres adoraient le Dieu du Soleil; et du royaume de Parvata, il revint dans le Magadha, d’où il était parti pour cette excursion pénible.
De retour à Nàlanda, de nouvelles éludes l'y attendaient; mais compensées cette fois par des succès éclatants et divers. Le vieux Çîlabhadra gouvernait toujours le couvent ; et Hiouen-Thsang était désormais en état, sous sa direction, de communiquer aux autres l’instruction profonde qu’il avait acquise. Çîlabhadra, qui appréciait tout son mérite, le chargea plusieurs fois d’expliquer les li vres les plus difficiles à la multitude des religieux; et Hiouen-Thsang s’acquitta de ce devoir à la satisfaction générale de la communauté, bien plus, il était capable d écrire en sanscrit, et il composa plusieurs ouvrages qui tirent l’admiration du couvent et dans lesquels il réfutait les erreurs du Sânkhya et du Vaiçéshika, tout en essayant de concilier les différentes doctrines qui divisaient alors le Bouddhisme. Ces travaux le signalèrent pour une importante mission dont il devait s’acquitter à son grand honneur.
Le Magadha était alors soumis au roi Çilâditya dont la domination s’étendait, à ce qu'il parait, sur une portion considérable de l'Inde. Plein de piété et de vénération pour le couvent de Nâlanda, -il avait fait construire tout auprès un superbe vihâra, qui excitait la jalousie des contrées voisines. Le roi revenait d'une expédition militaire par le royaume d’Outch’a (Orissa), quand les religieux des pays qui suivaient la doctrine du Petit Véhicule, vinrent se plaindre à lui de l’avantage qu’il avait fait à leurs adversaires (le couvent de Vàlanda suivait la doctrine du Grand Véhicule) , en leur accordant un tel bienfait. Pour appuyer leurs plaintes, ils lui présentèrent un ouvrage où leurs principes, disaient-ils, étaient exposés, mettant au défi les partisans du Grand Véhicule de pouvoir en réfuter un seul mot.
« J’ai entendu dire, leur répondit le roi, qui-appar- « tenait aussi à cette dernière école, qu’un renard se « trouvant un jour au milieu d’une troupe de souris et « de rats se vantait d’être plus fort que le lion. Mais dès « qu’il eut aperçu le lion lui-même, le cœur lui manqua « et il disparut en un clin d’œil. Vous n’avez pas encore « vu, vénérables maîtres, des religieux éminents du « Grand Véhicule. Voilà pourquoi vous soutenez avec ob- « stinationvos principes insensés. Je crains bien qu’en « les apercevant vous ne ressembliez au renard dont je « viens de parler. »
« — Si vous doutez de notre supériorité, répondirent « ils au roi, pourquoi ne pas rassembler les partisans des « deux doctrines et ne pas les mettre en présence pour « décider de quel côté est la vérité ou l’erreur? »
Le roi consentit à ce duel religieux; et il écrivit sur-le-
VIE DE HIOUEN-THSANG.
champ à Çîlabhadra d’envoyer, dans le royaume d’Orissa, quatre de ses religieux les plus éloquents pour y confondre solennellement les hérétiques. Çîlabhadra qui connaissait toute l’habileté deHiouen-Thsang, et qui ne partageait point les jalousies éveillées autour de lui, le désigna pour le quatrième champion.
Les quatre défenseurs du Grand Véhicule et de l’honneur de Nâlanda se disposaient à partir, attendant un nouvel ordre du roi, quand une circonstance imprévue vint donner à Hiouen-Thsang plus d’autorité encore qu’il n’en avait, et calmer toutes les craintes qui s’étaient élevées dans quelques esprits sur sa capacité.
Un hérétique de la secte des Lokâvatas vint à Nâlanda pour discuter sur les questions les plus ardues qui préoccupaient alors les docteurs. Il écrivit un abrégé de son système en quarante articles, et il suspendit ce programme à la porte du couvent :
« Si quelqu'un, dit-il, peut en réfuter un seul article,
« je lui donne ma tête à couper pour reconnaître sa vic- « toire. »
C’était, à ce qu’il paraît, la formule ordinaire et passablement dangereuse de ces sortes de défis. Quelques jours s’écoulèrent sans que personne répondît à cette insolante provocation, et le Lokâyata pouvait déjà se flatter d’avoir au moins le triomphe du silence, quand le Maître de la Loi envoya de l’intérieur du couvent « un homme « pur, » un religieux, avec ordre de détacher cet écrit. ‘ Puis lui-même, il le déchira et le foula aux pieds. Quand le Brahmane apprit à qui il avait affaire, il refusa de se mesurer avec le Maître delà Loi; mais Hiouen-Thsang le força de comparaître devant Çîlabhadra et les principaux
religieux; et, en leur présence, il réfuta les opinions de toutes les écoles hérétiques, Bhoùtas, Nirgranthas, Kâpâlikas, Sânkhyîkas, Yaiçéshikas, etc., avec une telle force et une telle ironie, que le Brahmane atterré resta longtemps sans pouvoir proférer un mot. Enfin il se leva et dit :
« Je suis vaincu; vous êtes libre de profiter de ma prev< mière convention.
« — Nous autres enfants de Çâkya, lui dit le Maître de « la Loi, nous ne faisons jamais de mal aux hommes. Au- « jourd’hui, je me borne à vous prendre à mon service, « comme un esclave soumis à toutes mes volontés. »
Le Brahmane, transporté de joie d’en être quitte à ce prix, le suivit avec respect, et il louait avec enthousiasme tout ce qu’il venait d’entendre. Hiouen-Thsang le garda quelque temps auprès de lui, et lui rendit la liberté, en ayant même le soin délicat de relever à cette occasion son orgueil qui avait été si rudement humilié.
Cependant tout se préparait pour la grande lutte à laquelle devait présider Çîlàditya en personne. Hiouen- Thsang s’y était disposé pour sa part en combattant point par point, dans un ouvrage intitulé : Traité pour réfuter les mauvaises doctrines, celui qu’avaient présenté au roi les partisans du relit Véhicule.
Le rendez-vous était dans la capitale de Çîlàditya, Kanyâkoubdja, la Canoge actuelle (au confluent du Gange et duKalini). Le Maître de la Loi s’y rendit en compagnie du roi, qui le comblait de prévenances. On était au dernier mois de l’année. Bientôt on vit arriver dix-huit rois de l’Inde centrale, tous tributaires de Çîlàditya, trois mille religieux versés dans le Grand et le Petit Véhicule, deux
VIE DE IIIOUEN-THSANG. 225
mille Brahmanes et hérétiques, et environ mille religieux du couvent de '-âlanda. Sur la place de l’assemblée, on avait construit deux vastes bâtiments couverts de chaume pour y placer la statue du Bouddha, et recevoir celte mul- ‘itude. Le jour venu, les cérémonies saintes commencè- ’Cnt avec l'aube. D'abord on promena en grande pompe une statue d'or du Bouddha qui avait été fondue tout exprès ; elle était portée sous un dais précieux par un grand éléphant. Çîlâditya, tenant un chasse-mouche blanc, marchait à droite sous le costume d’Indra; à gauche marchait, sous le costume de Brahma, un roi tributaire, Koumâra, autre admirateur delliouen-Thsang. Deux éléphants suivaient le Bouddha chargés de corbeilles de fleurs rares, qu’on répandait à chaque pas. Le Maître de la Loi et les officiers du palais, moulés sur de grands éléphants, avaient reçu l’invitation de se tenir en rang derrière le roi; enfin, les rois tributaires, les ministres et les religieux les plus célèbres s’avançaient des deux côtés delà route, chantant des hymnes ; ils étaient portés par trois cents éléphants. Le cortège n’avait pas moins d’une demi-lieue à faire en partant de la tente de voyage du roi. A la porte de l’enceinte, tout le monde mit pied a terre, et la statue fut placée sur un trône précieux dans le palais qui lui était destiné. Çîlâditya lui offrit d’abord ses hommages, de concert avec Hiouen-Thsang; et l’on introduisit ensuite l’assemblée. Elle devait se composer, outre les dix-huit rois, de mille religieux les plus illustres et les plus savants, de cinq cents Brahmanes et hérétiques, enfin des ministres et grands officiers au nombre de deux cents. Le reste de la foule qui ne pouvait entrer dut se ranger silencieusement hors de l’enceinte. Après un magnifique repas,
servi à tout le monde sans distinction, et après que les présents les plus riches eurent été distribués à Hiouen- Tlisang et aux religieux, le roi pria le Maître de la Loi de présider la conférence, de faire l’éloge du Grand Véhicule, et d’exposer le sujet de la discussion.
Hiouen-Thsang ordonna d’abord à un religieux du couvent de Nâlanda d’aller faire connaître ses prolégomènes à la multitude, et il en fit écrire à part une copie qu’on suspendit à la porte de l'enceinte afin de les offrir à l’examen de tous les assistants. Il ajoutait au bas, comme l'avait fait naguère le Brahmane vaincu par lui :
« Si quelqu’un trouve ici un seul mot erroné et se « montre capable de le réfuter, je lui donnerai ma tète à « couper pour lui prouver ma reconnaissance. »
Quoique excités par ce défi solennel, pas un seul des adversaires n’osa prendre la parole pour combattre les arguments du Maître de la Loi. Le lendemain et les jours suivants, on recommença toutes les pompes et les cérémonies de la veille. Hiouen-Thsang maintint et développa les thèses posées par lui; même silence de la part des hérétiques. Le cinquième jour, voyant qu’il avait renversé les principes du Petit Véhicule, ils en conçurent une haine profonde; et, à défaut d’armes plus loyales, ils formèrent un complot contre sa vie. Çilâditya se chargea de le défendre par un décret sévère menaçant les perturbateurs des châtiments les plus rigoureux. De ce moment, les partisans de l'erreur s’esquivèrent et disparurent, et la lutte annoncée avec tant de bruit ne put s’engager. Dixhuit jours se passèrent dans une vaine attente. Personne n’osa ouvrir la bouche ni discuter. Le soir du jour où l'assemblée devait se disperser, le Maître de la Loi exalta de
VIE DE HIOUEN-THSANG.
nouveau la doctrine du Grand Véhicule, et loua les vertus du Bouddha avec tant d’enthousiasme, qu’une multitude d’hommes abandonnèrent les vues étroites du Petit Véhicule pour embrasser les sublimes principes de la doctrine opposée.
Hiouen-Thsang était victorieux; Çilàditya et les autres l ois voulurent le récompenser par des dons immenses en or et en argent. 11 ne consentit pas à les recevoir; et, aussi modeste que désintéressé, c’est à peine si, pour se conformer à l’antique usage, il accepta le triomphe décerné dans ce cas au vainqueur. Monté sur un éléphant richement équipé, et escorté parles dignitaires les plus éminents, il fit le tour de la multitude; le roi lui-même le tenant par son vêtement, criait à haute voix :
« Le Maître de la Loi deTchina (la Chine) a établi avec « éclat la doctrine du Grand Véhicule, et il a renversé « toutes les erreurs des sectaires. Depuis dix-huit jours, « il ne s’est trouvé personne qui osât discuter avec lui. Il « faut qu’un tel triomphe soit connu de vous tous. »
La multitude ravie de joie lui décerna le titre de Dieu du Grand Véhicule (Mahûyânadévà), et les partisans du Petit Véhicule, tout humiliés qu’ils pouvaient être, le nommèrent par respect le Dieu de la Délivrance ( Moksha cléva). Çilàditya, en souvenir de celte victoire, fit déposer la statue d’or du Bouddha dans le couvent de Nâlanda, avec une grande quantité de vêtements et de monnaies précieuses, et il en confia la garde aux religieux.
Au comble de la faveur, de la gloire et de la science, Hiouen-Thsang n’avait plus qu’à quitter l'Inde età retourner dans la Chine, chargé de toutes les richesses saintes qu’il avait pu réunir dans ses longues recherches. 11 prit
donc congé des religieux de Nàlanda, emporta des livres et des statues qu’il avait recueillis, etilfermases conférences. Avant son départ, il dut, sur les pressantes instances de Çilàditya, l’accompagner dans'le royaume dePrayâga (Polo-ye-kia) pour assister à la grande distribution des aumônes que ce roi faisait tous les cinq ans dans la vaste plaine située au confluent du Gange et de la Yamounù. Il n’y avait pas moins de cinq cent mille personnes, di -ent les biographes de Hiouen-Thsang, qui recevaient les libéralités royales ; nous verrons plus tard la description de cette fête solennelle.
Enfin, Çilàditya permit à Hiouen-Thsang de reprendre le chemin de la Chine. Un des rois de l’Inde du Yord se chargea de faire transporter jusqu'à l’Indus les livres et les statues. Après avoir revu Takshaçilâ, le pèlerin passa luimèmele fleuve, où, par un accident fâcheux, il perdit une cinquantaine de manuscrits, et des graines raresqu’il rapportait pour les transplanter en Chine. MaU il put faire recopier dans le royaume d’Oudyâna les ouvrages qu’il avait perdus; et la sainte collection qui était le but véritable de son voyage ne fut en rien amoindrie ni dépréciée. Hiouen-Thsang ne repassa point par le Kachcmire, où il avait jadis séjourné suffisamment. 11 prit par le royaume deKapiça et traversa une seconde fois les montagnes neigeuses (Hindou Kouch), avec les mêmes dangers qu’il avait affrontés heureusement quinze ans auparavant. Cette fois encore il se tira de tous les périls ; mais sa caravane s’était successivement réduite, et elle ne se composait plus que de sept religieux, vingt domestiques, un éléphant, dix ânes et quatre chevaux. A la descente des montagnes, il arriva aux royaumes d’Antarava (An-
VIE DE HIOUEN-THS ANG.
dérab), et de Koustana, qui avait fait partie autrefois du royaume de Toukhara. De là, continuant sa marche au nord-ouest, il traversa le fleuve Yakshou (l’Oxus); et, se dirigeant ensuite à l’est, il s’avança presque sans détours vers les frontières de la Chine, parles royaumes de Mounkan, Sighnak, la vallée de Pamir (Po-mi-lo), les monts Tsong-hing, le royaume de Khachgar, et celui de Tchakouka. Dans le Koustana, le Iihotan actuel, il trouva une population dont les mœurs honnêtes et douces contrastaient avec celles des peuplades voisines. Elle était pleine de respect pour la loi du Bouddha, qui, disait-on, avait été dans les temps anciens apportée de Kachcmire par l’arhât Yairotchana. Les habitants du Koustana estimaient l’étude et aimaient la musique; les caractères d’écriture dont ils se servaient étaient à peu près ceux de l'Inde, quoique la langue fût différente; ils étaient fort industrieux, et les étoffes qu’ils fabriquaient s’exportaient au loin. Hiouen- Thsang résida plusieurs mois dans ce pays, en attendant une réponse à la lettre qu’il avait écrite au roi de Kao- Tchang, qui, au début de son voyage, avait voulu le retenir malgré lui et n’avait cédé qu’en lui arrachant la promesse d’une visite au retour.
Après avoir traversé l’ancien royaume de Toukhara (Tou-ho-lo) et avoir fait divers détours, il atteignit enfin les frontières de la Chine et revit son pays.
À peine arrivé à Cha-Tcheou, il se hâta d’adresser une lettre à l’Empereur, qui résidait à Lo-Yang, craignant de l'avoir irrité en exécutant son voyage saris permission. Mais l’Empereur, qui s’était fait rendre compte des succès deHiouen-Thsarig, se montra plein de bienveillance; et il fit donner l’ordre au comte du royaume de Liang, gou-
verneur de la capitale de l'Ouest, Si-’an-fou, de le recevoir avec les honneurs dus à sa piété et à son mérite.
Le voyage du pèlerin était terminé ; mais l'œuvre du missionnaire ne l’était pas. Il lui restait à faire connaître à sa patrie les livres sacrés qu'il rapportait de l’Inde; et cette tâche, quoiqu'en apparence plus facile, ne laissait pas que d’être encore bien pénible. Elle avait aussi ses fatigues et ses périls. Hiouen-Tbsang, dans un voyage qu'il estimait lui-même à cinq mille lieues, et qui avait duré près de dix-septans, avait recueilli les matériaux les plus abondants et les plus précieux. Il lui fallait maintenant les mettre en œuvre, et c’est à ce labeur qu’il devait consacrer le reste de ses forces et de sa vie.
Quand le comte de Liang apprit que Hiouen-Tbsang arrivait près de Tchang-’an, il envoya, pour le recevoir, le général commandant la cavalerie de l’arrondissement et le préfet du district. Ces deux fonctionnaires avaient ordre d’aller au-devant de lui, de le conduire depuis le grand canal jusqu'à la capitale, et de l’installer dans l'hôtel destiné aux ambassadeurs. Une multitude immense les accompagnait. En même temps, les magistrats de la ville invilèrentles religieux de tous les couvents à préparer des tapisseries, des chaises à porteurs, des fleurs, des bannières, etc., pour la procession du lendemain, où les livres sacrés et les statues devaient être déposés officiellement dans le couvent du Grand-Bonheur (Eong-fo-sse). Le lendemain, ils se réunirent en foule rangés par groupes avec ordre et symétrie ; et le trésor du couvent reçut tout ce que le Maître de la Loi avait rapporté des contrées de l'Ouest.
En voici la curieuse énumération.
VIE DE HIOUEN-THSANG.
D’abord cent cinquante grains de che-li (çarîras) ou reliques, provenant de la chair de Jou-luï , le Tathàgata;
En second lieu, une statue d’or du Bouddha dont l’ombre est restée dans la Grotte des Dragons, sur la montagne Pràgbouddhaguiri, au royaume de Magadha, avec un piédestal de matière transparente , haute de trois pieds trois pouces, et semblable à la statue du Bouddha qu’on voit dans le royaume de Varânaçi (Bénarès), et qui le représente tournant, pour la première fois, la Roue de la Loi dans le Parc des antilopes ( Mrigadava );
Troisièmement, une statue du Bouddha en bois de santal, haute de trois pieds cinq pouces, toute pareille à celle que le roi de Kaouçâmbî, Üudâyana, avait fait exécuter d’après nature ;
Quatrièmement, une statue en bois de santal, de deux pieds neuf pouces, semblable à celle du royaume de Kapitha , qui représente le Tathâgata au moment où il descend du palais des Dévas ;
Cinquièmement, une statue d’argent de quatre pieds de haut, semblable à celle qui représente le Bouddha expliquant le Lotus de la Bonne Loi et autres livres sacrés, sur le Pic du Vautour;
Sixièmement, une statue d’or du Bouddha, haute de trois pieds cinq pouces, semblable à son ombre qu’il a laissée dons le royaume de Nagarahâra, et qui le représente domptant un dragon venimeux ;
Septièmement, une statue sculptée en bois de santal, hauled’unpied trois pouces, semblable à celle du royaume de Vaiçàli, qui représente le Bouddha faisant le tour de la ville pour convertir les hommes.
Après les statues venaient les livres, plus précieux encore. Ils étaient répartis en dix classes, dont la première comprenait les livres sacrés (soùtras) du Grand Véhicule, au nombre de 124 ; et les autres classes, les livres sacrés et les traités spéciaux de plusieurs écoles, tant du Petit Véhicule que du Grand, des Sarvàslivàdas, des Sammi tiyas, des Mahiçâçakas, des Kâcyapîyas, des Dharmagouptas, etc. Cette collection, qui ne formait pas moins de 657 ouvrages en 525 fascicules, était portée par 22 chevaux.
Ce premier soin rempli, Hiouen-Thsang se rendit en toute hâte auprès de l'Empereur dans le palais du Phénix, à Lo-yang. Le souverain le reçut avec autant d’estime que de bienveillance; il l'interrogea longuement sur le climat, les productions et les mœurs des diverses contrées de l'Inde, sur les monuments sacrés qu'il y avait adorés. Il l’engagea à écrire 1 histoire de son voyage. Puis, charmé de toutes les qualités qu'il découvrait en lui, il lui proposa un poste éminent dans l’État. 3Iais Hiouen-Thsang fut assez sage pour refuser ces offres brillantes. Il ne connaissait que la Loi du Bouddha, et il n’avait jamais entendu parler de la doctrine de Confucius, « qui est l ame de l’administration. » L’Empereur voulut l’emmener à sa suite dans une expédition militaire, qui avait pour but de châtier quelques rebelles de l’Est. Le religieux refusa encore, alléguant que ses principes, fondés sur l’amour des hommes, ne lui permettaient pas d’assister à des combats et à des scènes de carnage ; et, la seule grâce qu'il demanda, ce fut d’être mis à même de traduire les six cents ouvrages en langue Fan , qu'il avait rapportés des contrées occidentales et dont pas un mot n’était encore connu en langue chinoise. L’Empereur lui désigna le couvent du Grand-
VIE DE HIOUEN-THSANG.
Bonheur à Tchang-an , et Hiouen-Thsang s’empressa de s’y rendre pour achever sa pieuse mission.
On lui accorda pour revoir les traductions, corriger le style, copier les textes sous sa dictée et les remettre au net, douze religieux versés dans l’explication des livres saints et des traités du Grand et du Petit Véhicule, et qu’on avait eu soin de choisir parmi les plus habiles dans les principaux couvents des arrondissements voisins. Neuf autres d’un mérite distingué étaient spécialement chargés de retoucher et de polir les textes traduits ; et parmi eux figurait Hoeï-H, l’auteur de la première rédaction de la biographie de Hiouen-Thsang. Puis deux Samanéens, savants dans l’étude des caractères et la révision des textes indiens, se joignirent à cette docte société, sans compter les nombreux copistes qu’elle occupait en sous-ordre.
Entouré de tous ces secours, Hiouen-Thsang put en moins de trois mois offrir à l'Empereur, avec la relation résumée de son voyage, qui lui avait été demandée, la traduction de cinq ouvrages. En présentant ces travaux, Hiouen-Thsang priait l’Empereur « de daigner abaisser « son auguste pinceau, et d’écrire à la louange du Boud- « dha une préfaceront les idées sublimes brilleraient « comme le soleil et la lune, et dont l’écriture, précieuse « comme l’argent et le jade, durerait autant que le ciel « et la terre et deviendrait pour les générations futures un « objet d’admiration inépuisable. » L’Empereur consentit, après quelques difficultés, à écrire cette préface, qui contenait septcentquatre-vingt-un caractères. Les biographes ont bien soin de la rapporter en entier, ainsi que la correspondance échangée à cette occasion entre le souverain et Hiouen-Thsang. Peu de temps après, le prince impérial
232 DEUXIÈME TARTIE, CHAPITRE I.
imita l'exemple de son père, et il écrivit, comme lui, une introduction aux textes sacrés nouvellement traduits. Sur la demande du supérieur qui dirigeait le couvent du Grand- Bonheur, l'Empereur permit, que les deux préfaces fussent gravées sur des tables de métal et de pierre pour être déposées dans le couvent.
Cette faveur de Hiouen-Thsang devait produire de plus importants résultats. D'après ses conseils, l’Empereur décréta que dans chaque couvent des divers arrondissements on ordonnerait cinq religieux, et cinquante dans le couvent du Grand-Bonheur. Comme il y avait alors dans tout l'empire trois mille sept cent seize couvents, on ordonna plus de dix-huit mille six cents religieux ou religieuses. 11 parait qu’avant cette époque, et sous les dernières années de la dynastie des Souï (581-618), la plupart des couvents et des temples avaient été saccagés, et les religieux avaient été presque tous exterminés. Cette immense ordination les rétablit sur un pied florissant. Ainsi Hiouen-Thsang put se flatter non-seulement d’avoir ravivé la foi bouddhique par son voyage, mais encore de l’avoir restaurée et de lui avoir rendu son ancienne splendeur. Du reste, le souverain qui régnait alors, Thien-xvou-ching-hoang-ti, était lui-même un très-fervent adepte ; il discutait fréquemment les textes sacrés avec le Maître de la Loi, qu’il admettait dans son intimité et qu'il détourna plus d’une fois de scs pieux travaux pour l'avoir auprès de lui. Cet empereur mourut en 650 ; mais son fils qui lui succéda n’eut pas moins de confiance ni moins d’amitié pour le Maître de la Loi.
Hiouen-Thsang d'ailleurs méritait cette faveur extraordinaire en la fuyant autant qu’il dépendait de lui. Retiré
VIE DE HIOUEN-THSANG.
dans le couvent de la Grande-Bienfaisance qu’avait fait construire le prince impérial, tout près du palais, à Lo-yang, en l’honneur de la mémoire de sa mère, « il s’appliquait « uniquement à la traduction des livres sacrés sans perdre « un seul instant. «Chaque matin, il se donnait une nouvelle tâche, et si dans la journée quelque affaire l’avait empêché de l’achever, il ne manquait jamais de la continuer pendant la nuit. S’il rencontrait une difficulté, il quittait son pinceau et déposait le livre ; puis, après avoir adoré le Bouddha et accompli ses devoirs religieux jusqu’à la troisième veille, il se livrait quelque temps au repos, et à la cinquième veille il se relevait, lisait tout haut le texte indien et notait successivement à l’encre rouge les morceaux qu’il devait traduire au lever du soleil. Tous les jours, il expliquait pendant quatre heures un nouveau soûtra ou un nouveau çàstra aux religieux de son couvent, ou à ceux des diverses provinces qui se pressaient pour le consulter sur le sens despassages douteux ou difficiles. Les disciples qui venaient lui demander des instructions pour l’administration intérieure du couvent, dont il était chargé, remplissaient les galeries et les salles voisines de sa chambre. Il répondait à tous avec clarté, sans jamais rien omettre. Il discutait à haute voix et parlait avec chaleur, sans paraître jamais éprouver ni fatigue ni relâchement, tant étaient grandes la force de son corps et la vigueur de son esprit. « Souvent des princes et des ministres venaient « lui rendre leurs devoirs. Quand ils avaient entendu ses « conseils, tous ouvraient leur cœur à la foi ; et, abjurant « leur orgueil naturel, ils ne le quittaient point sans lui « avoir donné des témoignages sincères d’admiration et « de respect. »
Quatorze années de celte vie laborieuse devaient s’écouler encore pour le Maître de la Loi. En 650, il obtint de l’empereur Kao-Tsong la permission de se retirer avec ses traducteurs adjoints et ses disciples au palais de Yuhoa-kong, où il espéra:t trouver plus de solitude. Là il entreprit la traduction épineuse et longue delà Pradjnâpâramitâ, dont le manuscrit indienne contenait pas moins de deux cent mille çlokas l. Le livre de la Pradjnâpâramitci , ou de l'Intelligence transcendante, que les Chinois appellent Pan-jo , était alors le plus estimé de tous les soûtras. On l'avait traduite dans les siècles précédents; mais elle était loin d’être complète, et de toutes parts on adressait au Maître de la Loi les plus vives instances pour qu'il voulût bien en faire une traduction nouvelle. Le soûtra de la Pradjnâpâramitâ, disait-on, avait été expliqué quatre fois par le Bouddha lui- même dans seize conférences solennelles, sur le Pic du Vautour, dans le jardin d'Anâlhapindika, dans le palais du roi des Dévas et dans le couvent des Bambous à Râdjagriha. Comme le texte était fort étendu, tous les disciples de Hiouen-Thsang le prièrent de l’abréger. A l’exemple des traducteurs précédents, il en aurait élagué les longueurs et supprimé les répétitions. Mais il eut un songe effrayant qui le détourna de ce projet sacrilège, et il résolut de traduire l’ouvrage entier conformément au texte indien recueilli delà bouche même de Tathàgata. 11 s’en était procuré dans l'Inde trois exemplaires; mais quand il voulut commencer sa traduc-
1 Nous ne connaissons pas celle rédaction en deux cent mille çlokas; nous ne possédons ici que les trois rédactions en cent mille çlokas, en vingtcinq mille et en huit mille, les plus courtes étant des abrégés des plus longues. Voir l’ Introduction à l'histoire du bouddhisme indien, pages 662 et suiv., et le Journal des Savants, cahier de janvier 1855, p. 44.
VIE DE HIO ÙEN-THSANG. ‘27.3
tion, il remarqua des passages douteux et altérés. 11 compara donc les trois copies et les soumit à une révision sévère. A force de soins et de zèle, il parvint à rétablir le texte dans toute sa pureté. « Quand il avait pénétré une « idée profonde, éclairci un endroit obscur ou rétabli «un passage corrompu, on eut dit qu’un dieu lui « avait communiqué la solution qu’il cherchait. Alors « son âme s’épanouissait, comme celle d’un homme « plongé dans les ténèbres qui voit le soleil percer les « nuages et briller dans toute sa splendeur. Mais, se « défiant toujours de son intelligence, il en attribuait le « mérite à l’inspiration mystérieuse des bouddhas et des « Bodhisattvas. »
Cependant des travaux si divers et si longs avaient épuisé les forces de Hiouen-Thsang; il avait pressé autant qu’il l’avait pu la traduction de la Pradjnâpârmnitd, craignant que la mort ne le surprit. Quand il l’eût achevée, il dit à ses disciples :
« Si je suis venu dans le palais de Yu-hoa-kong, c’était, « vous le savez, à cause du livre de la Pracljnâpâramit à. « Maintenant que ce travail est fini, je sens que ma vie « touche à son terme. Lorsque, après ma mort, vous me « conduirez à ma dernière demeure, il faut que ce soit « d’une manière simple et modeste. Vous enveloppcirz « mon corps dans une natte et le déposerez au sein d’ime « vallée, dans un lieu calme et solitaire. Évitez le voi-i- « nage d’un palais et d'un couvent; un corps aussi impur « que le mien doit en être séparé par une immense dis- « tance. »
Ses disciples tout en larmes le lui promirent, et cherchèrent à le rassurer sur une fin qui ne leur paraissait
pas si prochaine. Mais le Maître de la Loi ne s’était point trompé dans ses pressentiments. Après la Pradjnâ, il avait essayé de traduire un autre recueil presque aussi volumineux, le Ratnakoûta Soûtra , que tous les religieux du couvent désiraient vivement connaître. 11 fit un grand effort sur lui-même pour acquiescer au vœu qu’on lui exprimait; mais à peine eut-il traduit quelques lignes qu’il dut fermer le livre indien, trahi par ses forces qui ne répondaient plus à son courage. 11 sortit donc avec ses disciples pour offrir ses derniers hommages aux statues des Bouddhas, dans la vallée de Lou-tchi , aux environs du couvent. A partir de ce jour, il cessa de traduire et ne pensa plus qu’à ses devoirs religieux.
A quelque temps delà, traversant le soir le pont d’un canal situé derrière sa demeure, il tomba et se fit une écorchure à la jambe; à la suite de cet accident, il s’alita pour ne plus se relever. Quand il sentit ses forces l’abandonner et s’approcher l’instant suprême, il ordonna à un religieux de consigner par écrit les titres des livres sacrés et des traités qu’il avait traduits, formant ensemble sept cent quarante ouvrages et treize cent trente-cinq tomes. On inscrivit aussi les dix millions (le koti) de peintures du Bouddha elle millier d'images deMaitreya Bodhisattva qu’il avait fait exécuter. Il avait fait, en outre, mouler un nombre immense de statuettes de couleur unie et fait écrire mille exemplaires de divers livres sacrés. Il avait fourni des aliments et témoigné de la compassion à plus de vingt mille personnes parmi les fidèles et les hérétiques. Il avait allumé cent mille lampes et racheté plusieurs dizaines de mille de créatures. Quand le religieux eut fini d’écrire celte liste de bonnes œuvres, Hiouen-
VIE DE H10UEN-THSANG.
1 (isang ordonna de la lire à haute voix; puis il dit aux Existants qui le comblaient de louanges :
« Le moment de ma mort approche; déjà mon esprit '(. s’affaisse et semble me quitter. 11 faut promptement « distribuer en aumônes mes vêtements et mes richesses. « faire fabriquer des statues et charger des religieux de « réciter des prières. »
Pour satisfaire à son désir, on donna un repas aux pauvres et l’on distribua des aumônes. Le même jour, le Maître de la Loi prescrivit à un mouleur d’élever une statue de l’Intelligence (Bodhi) dans le palais de Kia-cheoulien, et ensuite il invita la multitude du couvent, ses collaborateurs et ses disciples « à dire joyeusement adieu à « ce corps impur de Hiouen-Thsang, qui, ayant fini son « rôle, ne méritait pas de subsister plus longtemps. Je « désire, ajouta-t-il, voir reverser sur les autres hommes « le mérite que j’ai acquis par mes bonnes œuvres, naître « avec eux dans le ciel des Toushitas , être admis dans la « famille d eMi-le (Maitreya) et servir ce Bouddha plein de « tendresse et d'affection. Quand je redescendrai sur la « terre pour parcourir d’autres existences, je désire, à « chaque naissance nouvelle, remplir avec un zèle sans « bornes mes devoirs envers le Bouddha, et arriver enfin « h Y Intelligence sans supérieure et parfaitement accomplie « ( Anouttara sarnyak sambodlü) . » Puis il prononça d’une voix mourante, en l’honneur de Maitreya, deux gàthâs, qu’il fit répéter aux personnes qui étaient près de lui. Il porta ensuite sa main droite à son menton et la gauche à sa poitrine, étendit ses jambes, les croisa et se coucha sur le côté droit. 11 resta ainsi immobile jusqu’au cinquième
jour de la deuxième lune. Au milieu de la nuit, ses disciples lui demandèrent :
« Maître, avez vous enfin obtenu de naître au milieu de « l’Assemblée de Maitrcya? »
— « Oui, » répondit-il d’une voix défaillante, et quelques instants après son âme était évanouie. On était au cinquième jour de la deuxième lune de l’année 064.
L’empereur, désolé d’une telle perte, ordonna un deuil public, et résolut de faire des funérailles magnifiques au Maître de la Loi. Mais ses disciples, dociles à ses dernières volontés, avaient rapporté son corps sur des nattes grossières dans la capitale, et l'avaient déposé en attendant l’inhumation, dans le couvent de la Grande Bienfaisance, au milieu de la salle consacrée à la traduction des livres. Ce fut dans ce modeste appareil que le cercueil figura à la cérémonie funèbre, qui fut célébrée avec la plus grande pompe. Le tombeau du Maître de la Loi fut placé, selon son désir, dans une plaine au nord de la vallée Fan-tchouen ; et l’on y éleva une tour en son honneur.
Je croirais n’être point tout à fait juste envers la mémoire de llioucn-Thsang, si je ne disais point, avant de prendre congé de lui, tous les sentiments qu’il doit inspirer, et tout le bien qu’on doit penser de ce personnage. Quelque éloigné que soit de nous le pauvre pèlerin, il n’en est pas moins digue de notre attention et de notre souvenir.
Ce qui doit nous frapper tout d’abord dans le caractère de Hiouen-Tbsang et lui concilier toute notre sympalh u; et toute notre estime, c’est l’ardeur et la sincérité de s ; foi. On pourrait la lui souhaiter plus éclairée et plus raisonnable; elle ne saurait être plus vive, plus réfléchie, plus persévérante. La superstition est un grand aveuglement
VIE DE H IOUEN-THSANG
de l’esprit; elle n’est point un vice du cœur, et elle peut s’allier avec les plus solides vertus. Selon le milieu où l’on nail, le siècle où l’on vit, l’éducation que l’on reçoit, les mœurs que l'on partage, on peut avoir les croyances les plus grossières, tranchons le mot, les plus absurdes, sans avoir lame moins pure. On peut adorer les plus stupides idoles et accepter les traditions les plus extravagantes, sans rien perdre de sa valeur morale. Un héros peut être crédule comme le dernier des hommes. Je conviens qu’il est impossible de l’être plus que le bon pèlerin chinois , mais je le lui passe; et, au septième siècle de notre ère, on n’aurait pas à chercher beaucoup pour découvrir dans les mœurs chrétiennes, mêlées encore aux mœurs barbares, et même à celles de l’antiquité, des croyances aussi insensées et des traditions aussi niaises. 11 ne faut pas être trop sévère pour autrui quand on a dans sa propre histoire de tels souvenirs et de telles ombres.
Mais, cette rançon une fois payée, je ne trouve qu’à louer dans la vie de Hiouen-Thsang; et de quelque côté que je la considère, je n’y vois que d’admirables exemples.
L’unité qui la domine ne se dément pas un seul instant; et, pendant cinquante années de suite, c’est une seule et invincible pensée qui l'inspire et qui la dirige. A l’âge de treize ans, et peut-être plus tôt encore, sa vocation se déclare; et, jusqu'à sa mort, c’est à-dire jusqu’à soixante-huit ans, il n'agit que pour la suivre, la fortifier, l’étendre et l'accomplir. Son unique vœu, disait-il dès son enfance, c’était de propager au loin la loi brillante qu’avait léguée le Bouddha ; et il n’a rien fait, pendant plus d’un demisiècle, que servir celte loi à travers tous les obstacles, sans tire jamais effrayé ni rebuté par aucun. Ce sont d’abord,
et comme entrée dans cette rude carrière, des études assidues qui disciplinent sa jeunesse et qui l’entraînent, au milieu des troubles civils, dans les diverses provinces de l’Empire ; puis, quand sa récolte de science est faite, et qu’à l’âge de près de trente ans il se sent capable d’exécuter la résolution à laquelle il s’est patiemment préparé, il entreprend ce redoutable voyage, qui le tiendra seize ans passés loin de sa patrie, et l’exposera sans cesse à tous les genres de périls : contrées inconnues et barbares, déserts où rien ne le guide que les ossements des voyageurs qui ont vainement essayé de les traverser avant lui, montagnes inaccessibles où, pendant des semaines entières, il faut marcher dans les neiges éternelles et dans les précipices, fleuves impétueux à franchir; puis, à côté de ces dangers delà nature, les dangers plus certains encore que suscitent les hommes, les attaques de brigands avides et sans pitié, les mille pièges où peut tomber un étranger, chez des peuples dont il ignore longtemps la langue; et peut-être par-dessus tout encore ces séductions de la richesse et de la puissance, tant de fois exercées sur le pèlerin, et qu’il repousse toujours victorieusement. Rien ne peut lui faire perdre de vue un seul jour le dessein qu’il poursuit; et aux deux extrémités de sa route, il résiste au roi de Kao-Tchang et de Kânyakoubdja, comme il a résisté aux pirates du Gange, aux religieux hospitaliers de Nâlanda, comme il résistera plus tard aux offres plus séduisantes encore des empereurs chinois. 11 s’instruit, il voyage, il traduit pour propager la Loi du Bouddha; voilà sa vie tout entière, aussi simple que grande, aussi modeste que laborieuse, aussi désintéressée qu’énergique.
Je demande si, dans aucune civilisation, à aucune épo-
VIE DE HIOUEN-THSANG.
que, même chez les nations qu'éclaire la lumière plus pure du Christianisme, on peut trouver un modèle plus complet de dévouement, de courage et d’abnégation. On peut rencontrer sans peine des intelligences mieux faites; mais je crois qu’on serait fort embarrassé de découvrir un cœur plus magnanime.
Ce qu’il y a surtout de remarquable dans la vie intime de cette âme, telle que ses disciples et ses biographes nous la montrent, c’est qu’elle n’a rien de cet égoïsme secret qu’on peut reprocher avec trop de raison à la foi bouddhique. La pensée du salut ne préoccupe point Hiouen-Thsang; et c’est a peine s’il laisse entrevoir une ou deux fois qu’il compte sur la récompense éternelle de ses labeurs. 11 ne songe jamais à lui-même; il pense au Bouddha, qu’il adore de toutes les puissances de son esprit et de son cœur; il pense surtout aux autres hommes, qu’il veut éclairer et sauver; c’est un sacrifice perpétuel, dont il ne paraît pas même avoir conscience; et dans cet abandon absolu aux intérêts d’autrui, il ne se doute point qu’il fait un acte aussi sublime que naïf et sincère. Il n’a jamais le moindre retour sur sa propre personne. Dédaigner les richesses, les honneurs, le pouvoir et toutes les jouissances de la vie, est un mérite qui déjà est assez rare; mais ne point songer même au salut éternel auquel on croit fermement, en faisant tout ce qu’il faut pour en être digne, c’est un mérite plus rare et plus délicat encore; et il est bien peu d ames parmi les plus pieuses qui aient su pousser le désintéressement jusqu’à celte extrême limite où ne se trouve plus que la pure idée du bien. Hiouen- Thsang est une de ces âmes d’élite; et ce ne serait pas être équitable que d’hésiter à le reconnaître. On peut sourire
du singulier idéal qu’il se fait; mais il faut vénérer la conduite irréprochable que cet idéal lui inspire. Ce n’est pas seulement dans ses actes extérieurs qu'il faut l'admirer, c’est dans les motifs qui dictent ces actes et leur donnent leur valeur véritable.
Etudié à ce point de vue, le caractère de Hiouen-Thsang est un des problèmes les plus curieux qu’on puisse se proposer. Vous croyons trop que les vertus que nous possédons dans nos heureux climats, et grâce à notre civilisation accrue depuis trois mille ans, sont un apanage exclusif qui n'appartient qu'à nous; nous croyons trop que les autres siècles, les autres peuples, les autres religions surtout en ont été déshérités. Je ne suis pas suspect de parLialilé envers le Bouddhisme, et j’ai fait une part bien sévère à tous les vices et à toutes les erreurs qui le déshonorent. Mais il faut convenir qu'en face de tels exemples, on sc sent un peu plus d'indulgence pour lui, et que, tout en délestant ses dogmes, on ne peut nier que son influence n’ait été parfois très-heureuse, si ce n'est sur les peuples, du moins s..r les individus. Voilà au septième siècle de notre ère, douze cents ans environ après le Bouddha, chez un peuple dont nous faisons assez peu de cas, un de ces nobles personnages, une de ces belles existences morales qu'on peut offrir pour modèle à l'humanité. Sans partager en rien la foi étrange qui l’anime, on pourrait souhaiter 5 la plupart des hommes qui vivent sous une foi meilleure cette pureté de cœur, cette droiture d’intentions, celte douceur, cette charité, cette inaltérable confiance, cette générosité sans bornes, cette élévation de sentiments, qui ne se démentent point dans les plus périlleuses épreuves.
VIE DE HI 0 r EN-THS AN G.
Nous no nous sommes occupé jusqu’à cette heure que de la personne de Uioucn-Thsang et des principaux incidents de sa vie. Il reste à voir ce qu'il peut nous apprendre sur les pays qu’il a parcourus, sur l' histoire de ces temps reculés, et sur l’état du Bouddhisme dans l’Inde au septième siècle de notre ère. Naturellement, il ne faut recevoir son témoignage, tout sincère qu’il est, qu’avec la plus grande réserve ; le bon pèlerin est excessivement crédule, et il est fort à croire qu’il aura été plus d’une fois pris pour dupe. Mais ce dont nous pouvons être sûrs, c’est qu’il ne cherche point à nous tromper; quand il parle de ce qu’il a vu personnellement, il convient de l’écouter attentivement, sauf à rabattre de ses récits, au nom de la raison, si la raison l’exige. Le plus souvent, il faudra s’en rapporter à lui et le remercier des renseignements précieux qu’il nous transmet. Au moment où il visite l’Inde, elle est encore exclusivement Brahmanique et Bouddhique en attendant la conquête Musulmane. C’est une période très-obscure de son histoire, et Hiouen- Thsang est à peu près le seul observateur qui nous en ait appris quelque chose. Voyons ce qu’il nous en dit.