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CHAPITRE DEUXIÈME

Les Mémoires de Hiouen-Thsang; des sources où a été puisé le Si-yu-ki ; l'histoire chez les Hindous et les Chinois; méthode descriptive de Hiouen- Thsang; sa notice générale sur l'Inde; son itinéraire dans le Magadha ; une page des Mémoires sur le couvent de >'âlanda. Témoignages de Hiouen-Thsang sur le Bouddha, le >'irvâna, les Conciles, et sur les rois de son temps ; Hiouen-Thsang à la cour de Çilâditya, roi de Canoge, et d une partie de l'Inde centrale; la Grande Assemblée de la Délivrance dans le Champ du Bonheur; distribution des aumônes royales; tolérance étonnante des Hindous.

Je ne suivrai point Hiouen-Thsang dans ses pérégrinations aussi longues que pénibles, pour essayer de retrouver dans les lieux qu’il décrit des concordances utiles à la géographie. C’est une tâche à la fois trop spéciale et trop étendue pour que je l’entreprenne. Je la laisse à des mains pour qui ces travaux sont plus familiers l.

Je ne m’occupe d’abord que de la composition même du Si-yu-ki.

Dans le grand catalogue de la Bibliothèque de l’empereur Kien-Long, le titre de l’ouvrage de Hiouen-Thsang,

1 Voir l’evcellent Mémoire de M. Vivien de Saint-Martin, à la suite des Mémoires de Hiouen-Th?ang, t. ü, pages 254 et suivantes, et dans les Nouvelles Annales des voyages , 5e série, 1855.

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authentique et complet, est le suivant : « Mémoires sur « les contrées occidentales ( Si-yu-ki ), publiés sous les « grands Thang, traduits du sanscrit, en vertu d’un « décret impérial, par Hiouen-Thsang, Maître de la Loi « des trois Recueils, et rédigés par Pien-Ki, religieux du « couvent de Ta-tsong-tchi. » Il faut entendre par cette traduction du sanscrit, non pas une traduction dans le sens ordinaire du mot, mais un arrangement des matériaux sanscrits qui ont servi à Hiouen-Thsang pour composer son propre livre.

Ce qu’il nous importerait surtout de connaître, ce serait la nature véritable des ouvrages indigènes que consultait Hiouen-Thsang, et dont il nous a transmis la substance. Mais il est assez difficile de se faire une juste idée de ces ouvrages; et c’est déjà beaucoup que nous en ayons appris l’existence. La littérature sanscrite, telle qu’elle nous est actuellement connue, ne nous offre absolument rien de pareil ; et d’après les citations assez fréquentes que fait Hiouen-Thsang des Mémoires sanscrits qu’il emploie et qu’il a sous les yeux, puisqu’à plus d’une reprise il les traduit textuellement, il est clair que ces mémoires ne ressemblent que fort peu au Mahâvamça en pâli, que nous a révélé M. Turnour, ni au Ràdjalaranguini, que nous devons à M. Troyer. 11 faut donc penser qu’au septième siècle de notre ère, à l’époque où le pèlerin chinois parcourait l’Inde, la littérature sanscrite possédait un genre d’ouvrages, dont aucun n’est parvenu jusqu’à nous, et qui présentaient, dans des descriptions plus ou moins tidèles, l’histoire, la statistique et la géographie du pays. C’est là sans aucun doute une découverte fort inattendue

et fort curieuse ; mais elle n’en est pas moins réelle.

Comme Iliouen-Thsang rencontre des ouvrages de cette nature depuis le royaume de Koutché, au nord de l'Inde jusque dans le Magadha, où il séjourne pour les mieux étudier pendant de longues années, évidemment ces ouvrages sont fort nombreux et fort répandus. I.es noms que Hiouen-Tlisang leur donne sont assez variés; il les appelle tantôt des Anciennes Descriptions, tantôt des Mémoires historiques, tantôt des Recueils cl' Annales et d’Edits Royaux, ou bien des Histoires profanes, ou bien encore simplement des Livres des Indiens sur tel ou tel pays, des Mémoires sur l'Inde, etc., etc. Hiouen-Ths3ng ne se borne pas à ces indications, qui sont déjà très-positives; il ne se borne môme pas aux citations qu’il extrait des livres sanscrits ; il nous apprend en outre la source de ces livres précieux et leur origine officielle. Dans la description générale de l'Inde, qui remplit la meilleure partie du second livre du Si-yu-ki, et qu’on peut trouver une excellente introduction à tout ce qui suit, Hiouen-Tlisang a bien soin de nous dire, dans le chapitre consacré à la littérature, que « des fonctionnaires spéciaux sont chargés « généralement dans l’Inde de consigner par écrit les paie rôles mémorables, et que d'autres ont mission d'écrire « le récit des événements. » Puis il ajoute : « Le recueil « d'annales et d’édits royaux s’appelle d’un nom spécial. « On y mentionne le bien et le mal, les calamités et les « présages heureux. »

On ne peut donc plus en douter : l'Inde avait, du temps de Iliouen-Thsang, et longtemps avant son époque selon toute apparence, des livres d histoire en très-grand nombre, fort détaillés, et qui répondaient dans une certaine mesure à ceux que, depuis les beaux temps de la Grèce,

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n’ont cessé de rédiger tous les peuples de l’Europe civilisée. Je ne veux pas exagérer le mérite de ces annales, et j’avoueque, d’après les citations mêmes deïïiouen-Thsang, je trouve que les Indiens ont une manière assez bizarre de comprendre et d’écrire l’histoire. L’Inde n’a jamais eu d’Hérodote, de Thucydide, de Polybe, de Tito Live, de Tacite ou de Machiavel. Mais elle a eu ses historiens originaux, quels qu’ils fussent; et c’est un fait que désormais on ne peut plus nier. 11 semble donc qu’on s’est un peu trop hâté de dire que le génie indien n’avait point connu l’histoire ; et que , dans ses préoccupations constantes de l’absolu et de l’infini, il n’avait jamais songé à noter le temps qui s’écoule, et à fixer d’une manière durable le souvenir des événements qui passent. L’Inde a ressenti ce besoin comme le reste de l'humanité; elle a tâché même de le satisfaire comme elle a pu; et le témoignage de Iliouen-Thsang, bien qu’il soit à peu près unique, est tout à fait irrécusable à cet égard. Ce témoignage est trop souvent répété, et il s’appuie sur des autorités trop diverses, pour qu’il soit possible de le révoquer en doute un seul instant.

Après avoir essayé de faire la part des emprunts de Hioucn-Thsang aux historiens sanscrits, il faut chercher, pour estimer sa propre valeur historique, ce qu’il y a ajouté de son fonds personnel. Mais d’abord, ainsi que je l’ai dit et que je le répété, on doit être fort indulgent pour sa superstition. Elle va très-souvent jusqu’au ridicule et à l’absurde, j’en conviens ; mais il faut se rappeler qu’elle s’allie en lui aux plus nobles qualités, et, sans l’enthousiasme qui l’aveugle et lui fait accepter les plus folles légendes et croire aux miracles les plus extrava-

gants, il n’aurait pas entrepris et accompli son rude et fécond voyage. Il faut penser en ceci comme le rédacteur du catalogue de la Bibliothèque de l’empereur Kien- Long : « L eSi-yu-ki, dit-il, cite surabondamment des faits « surnaturels et des prodiges qui ne méritent pas un exact men sérieux ; mais tout ce qui se rapporte aux montait gnes. aux rivières et aux distances itinéraires est sus- « ceptible d'être clairement vérifié. C’est pourquoi , « ajoute encore très-sensément le bibliothécaire, nous « avons fait entrer ce livre dans notre catalogue, et nous « l’avons conservé dans l’espoir qu’il pourra servir à « compléter les études comparées des savants1. » Pour nous, il ne faut pas nous montrer plus sévères qu’un écrivain chinois du dix-huitième siècle; et puisque les compatriotes de Hiouen-Thsang en sont arrivés à lui pardonner sa crédulité, nous pouvons bien la lui pardonner comme eux. On peut laisser de côté les récits merveilleux du pèlerin bouddhiste, et n'en profiter pas moins des renseignements si divers et si exacts qu'il nous donne quand il redevient un simple voyageur * .

Voici donc la méthode habituelle de Hiouen-Thsang, qui ne laisse pas d'être assez sévère, et dont la sécheresse même atteste que ses travaux ont été précédés

! M. Stanislas Julien. Mémoires sur les contrées occidentales, par Hiouen- Thsang, préface, page xxvn.

2 II faut dire, pour être juste, que parfois les assenions les plus singulières de Hiouen-Thsang se trouvent justiliées par des témoignages incontestables. et, par exemple, par des voyageurs de nos jours. C’est ainsi qu'en parlant des statues du Bouddha, Iliouen-Thsang leur attribue des dimensions énormes, qu'on aurait pu croire purement imaginaires. Dans bien des cas cependant il n'exagère rien, puisque dans un récit tout récent, celui de II. Robert Fortune, le voyageur cite des statues du Bouddha qui ont cent

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par bien d’autres, qui lui ont servi de guides, sinon de modèles.

La narration est soigneusement divisée par royaumes; elle ne regarde d’ailleurs que l'Inde et les pays qui y sont limitrophes au nord-ouest.

Pour chacun des royaumes qu’il visite, Hiouen-Thsang donne d’abord l’étendue de l’est à l’ouest et du sud au nord. Il indique spécialement, toutes les fois qu’il le peut, les dimensions de la capitale et sa circonférence. D’où le pèlerin a-t-il emprunté des renseignements de ce genre ? C’est ce qu’il ne dit point lui-même ; mais si dans certains cas on peut croire qu’il a pu s’en rapporter à son investigation personnelle, dans la plupart des cas, au contraire, il faut supposer que c’est aux traditions locales et aux ouvrages sanscrits qu’on lui communique, que Hiouen- Thsang emprunte les chiffres qu’il nous transmet avec un soin scrupuleux.

Après la mesure générale du royaume et de la capitale et l'indication des pays limitrophes, l’auteur passe à l’examen du sol dont il mentionne les productions principales, et du climat avec ses qualités caractéristiques. 11 n’oublie ni les fruits qu’on y cultive, ni les mines de diverses espèces que la terre renferme. A cette description plus ou moins succincte de la nature, succède le portrait des habitants du pays; on juge leurs mœurs; on dépeint leurs vêtements; on rappelle leurs usages les plus remarquables

soixante-cinq pieds de long. Ces statues que M. Fortune a vues, et dont il parle en témoin oculaire, sont couchées comme celle que mentionne le pèlerin bouddhiste. Quelque étrange que soit une statue de ce genre, la véracité de Hiouen-Thsang, du moins à cet égard, n’est pas douteuse, quoiqu’à première vue on fût en droit de la suspecter. Voir la Revue britannique, numéro du mois de juin 1857, page 328.

et l’on ne manque pas de dire de quelle écrilure ils se servent1, et quelle monnaie ils emploient dans le commerce. Puis, des habitants on passe au gouvernement qui les régit; et l'on va même jusqu'à se prononcer sur le mérite du roi auquel ils obéissent, et qui n’a pas toujours le talent nécessaire pour bien remplir le poste qu’il occupe! On note avec attention les pays qui ont un code et ceux qui n’en ont point; on distingue ceux où les lois sont toutes-puissantes, et les pays où elles sont sans force.

A la suite de tous ces détails préliminaires, qu’on ne néglige jamais, on en arrive à la partie religieuse du récit. On décrit d’abord les couvents dont on précise le nombre, ainsi que le nombre des religieux qui les fréquentent et qui y séjournent. On ne manque jamais de dire à quelle secte ces religieux appartiennent, et par exemple s’ils sont de l'école du Grand Véhicule ou du Petit Véhicule. On insiste encore plus sur leurs mœurs que sur les mœurs générales des autres habitants; et l’on dit à quelle source ces religieux ont puisé les instructions sacrées et la discipline qui les dirigent. On mentionne avec admiration leur conduite chaste et sévère et leurs pratiques méritoires. S’ils vivent dans le désordre, on signale sans réserve leurs

1 C’est ainsi que Hiouen-Thsang en remarquant que les habitants du pays de Sou-li dans le royaume deBâloukâ, au nord-ouest de l’Inde, ont peu de Mémoires historiques, ajoute qu’ils les lisent de haut en bas, et que l’alphabet de ces peuples se compose de trente-deux lettres ( Mémoires sur les contrées occidentales, page 13). Plus loin [ibid., page 24), il est dit que les habitants du royaume de Kaçanna ont un alphabet de vingt cinq lettres qui se combinent ensemble pour exprimer toutes choses, système très-nouveau pour un Chinois, et que leurs livres écrits en travers se lisent de droite à gauche, etc., etc. Il est clair que ces deux alphabets de vingt-cinq et trentedeux lettres, et cette écriture qui se lit de haut en bas ou de droite à gauche, n’appartiennent pas à l’Inde.

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fautes, qu’on blâme; on va même jusqu’à spécifier les aliments dont ils se nourrissent; car c’est là un point capital de la discipline bouddhique, qui ne reconnaît que trois aliments purs et défend étroitement tous les autres.

Après les couvents et les religieux, on s’occupe des ouvrages que suivent ou que composent les diverses écoles; on rappelle les titres plus ou moins laineux de ces ouvrages, et l’on analyse parfois en quelques mots la doctrine qu’ils renferment, soit pour l’approuver, soit pour la combattre. Sous le rapport de ces indications littéraires, les Mémoii'es de Hiouen-Thsang sont naturellement moins riches que la biographie rédigée par ses deux disciples ; mais les deux ouvrages se complètent mutuellement; et réunis, ils contiennent avec abondance des renseignements de cette espèce, qui ne sont pas moins instructifs que tous les autres.

Mais la partie du récit à laquelle le voyageur a donné le plus de développements, c’est celle qui concerne le Bouddha, les souvenirs qu’a laissés presque partout sa présence personnelle, plus ou moins avérée, les monuments de toute sorte élevés en son honneur ou pour son culte, les reliques conservées de son corps adorable, les légendes qu’a recueillies ou inventées sur lui la piété plus ou moins intelligente des fidèles, les traditions merveilleuses sur ses principaux disciples, sur les événements les plus importants, sur les princes les plus illustres, sur les docteurs les plus autorisés, etc., etc. C’est là le côté faible du bon pèlerin.

Pour compléter l’idée qu’on doit se faire des Mémoires de Hiouen-Thsang, et comme spécimen de sa manière, je

m’arrête plus particulièrement à la description générale de l’Inde.

Hiouen-Thsang, après avoir décrit trente-quatre royaumes, dans le premier livre de ses Mémoires , depuis le royaume d’Agni ou Akni jusqu’à celui de Kapiça, arrive dans le royaume de Lampâ, aujourd’hui Laghman. Avec le royaume de Lampâ, commence l’Inde proprement dite, au delà des Montagnes-Noires ou de l'Hindou Kouch. Voilà donc le pèlerin entré, après bien des traverses, dans le pays qu'il est venu chercher de si loin, le pays de la foi sainte. On dirait qu’avant de décrire ce sol sacré du Bouddha, le Maître de la Loi se recueille, et que, sur le point d’entrer dans les détails de son exploration, il veut jeter une vue d’ensemble sur son sujet, qu'il aborde avec l’attention la plus respectueuse. De là, dans les Mémoires, cette notice sur l’Inde, qui renferme tant de faits aussi exacts que curieux, et qui en est certainement la partie la plus remarquable. 11 faut voir comment, au septième siècle, l’Inde, prise en masse, se présentait à l’observation des voyageurs qui venaient pieusement la visiter, et de quelle nature étaient les souvenirs de tout genre qu'elle leur laissait comme l’expression résumée de sa physionomie la plus générale.

Hiouen-Thsang s’occupe d’abord du nom même du pays; et il constate, après avoir discuté les formes diverses et confuses données à ce nom, qu’il faut, avec les Indiens eux-mêmes, appeler la contrée qu ils habitent In-lou (Indou). C’était ainsi que cette contrée s’appelait déjà douze cents ans avant Hiouen-Thsang; et l’on sait qu’Hérodote, qui est le premier des historiens à en parler, ne la connaît point sous une autre dénomination. Mais comme le

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mot à'indou, en sanscrit, n’est pas seulement l’analogue ou l’origine du nom de l’Inde, mais que, dans son acception ordinaire, il signifie aussi la lune , Hiouen-Thsang cherche, d’après les traditions locales, quel rapport on peut établir entre l’Inde et la lune.

Après une explication, moitié philologique, moitié historique, qu’il faut laisser pour ce qu’elle est, Hiouen- Thsang essaye de donner la dimension approximative de l’Inde, ou, comme il dit, des Cinq-Indes. Il en porte la circonférence totale à quatre-vingt-dix mille li. Or, comme le li répond à peu près à un treizième de lieue, la circonférence de l’Inde entière serait, à ce compte, de sept mille lieues environ. Cette évaluation mérite quelque attention, venant de la part d’un homme qui a parcouru personnellement la meilleure partie de l’Inde pendant de longues années, et qui pouvait se procurer, sur ce point spécial, une foule de renseignements. Cependant, d’après les recherches les plus récentes, le chiffre qu’indique Hiouen-Thsang pour la circonférence de l’Inde est certainement très-exagéré. Mais il faudr ait aussi savoir hier précisément ce qu’il entend par les Cinq-Indes, et quelles sont toutes les contrées qu’il renferme dans ce vaste cercle. Aujourd’hui môme cette délimitation est assez incertaine; et, ce qui le prouve, c’est que très-souvent encore on parle de l’Inde en deçà du Gange et de l’Inde transgangétique.

Hiouen-Thsang connaît d’ailleurs très-bien la configuration géographique de l’Inde. « De trois côtés, dit-il, elle « est bornée par une grande mer; au nord, elle est ados- « sée à des montagnes neigeuses (Himalaya). Elle est large

« au nord et resserrée au midi; sa figure est celle d’une

« demi-lune.» 11 eut peut-être mieux valu dire : « la figure d'un triangle, » comme nous le disons d’ordinaire. Mais ces indications, toutes vagues qu’elles sont nécessairement, n’en sont pas moins justes au fond; et le voyageur chinois parle ici comme un homme qui a sous les yeux des cartes de géographie assez fidèles, et qui veut donner une idée générale de ce que ces cartes représentent.

Hiouen-Thsang établit positivement que l’Inde est, de son temps, divisée en soixante-dix royaumes. Il est difficile de savoir jusqu’à quel point ce nombre est exact, bien que le voyageur ait visité lui-même et décrit la plus grande partie des royaumes indiens. Ce qui ressort clairement de cette indication, c’est que l’Inde est partagée, au septième siècle de notre ère, en une foule de petites dominations plus ou moins indépendantes les unes des autres. Ces divisions du territoire varient nécessairement beaucoup, et, suivant l’habileté ou l’audace d’un de ces petits souverains, le domaine d’un royaume s’accroît aux dépens de quinze ou vingt royaumes voisins. Mais, après la mort du conquérant, toutes les souverainetés locales reparaissent avec la dissolution de l’empire passager qui les avait absorbées pour un moment. Le pays revient alors au morcellement politique, qui semble lui être à peu près aussi naturel qu’il l’a été à la Grèce elle-même.

Aujourd’hui, et malgré l’uniformité d’une obéissance commune sous le gouvernement anglais, la presqu’île n’est guère moins divjsée. Les races, les langues, les religions, les sectes, les mœurs y sont encore très-diverses; les petits Llats y sont toujours très-nombreux et très-différents lès uns des autres, sous la force à laquelle ils sont tous égale-

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ment tenus de se soumettre. On n’aurait pas grand’peine à retrouver, dans les vastes possessions de la couronne d’Angleterre et dans les districts qu’elle a dû y conserver, les éléments des soixante-dix Étals dont a parlé Hiouen- Thsang, qui existaient sans doute longtemps auparavant, et qui ont duré longtemps encore après lui.

L’auteur, pour mieux faire comprendre ce qu’il a dit sur l’étendue de l’Inde, essaye de donner la nomenclature des mesures principales dont on se sert dans le pays ; et, par une suite assez logique, il passe aux divisions du temps et aux noms des saisons et des mois, qu’il compare soigneusement aux divisions analogues qui sont en usage dans la Chine.

Après ces généralités, Hiouen-Thsang expose la construction des villes et des villages, des édifices publics, des couvents et des maisons particulières. Puis il entre dans les habitations, et il parle des lits, des sièges et des ornements intérieurs. Il attache une assez grande importance aux vêtements dont les différentes classes des Indiens sont couvertes, et il s’arrête avec une sorte de complaisance à détailler les vêtements des Çramanas, c’està-dire des Bouddhistes, après avoir dit quelques mots de ceux des hérétiques ou des Brahmanes. 11 insiste sur la propreté excessive des Indiens, et ce trait du caractère national qui le frappe est en effet tellement marqué, qu’un observateur un peu attentif ne peut le passer sous silence. De nos jours, les Hindous sont, sous ce rapport, ce que Hiouen-Thsang les a vus, ce que les virent les compagnons d’Alexandre; et, dans les insurrections militaires qui ont récemment éclaté, le motif ou le prétexte des révoltés était une souillure corporelle que leur imposait.

disaient-ils. la discipline, et qu'ils ne voulaient point subir.

Aux détails purement matériels succède la description morale et littéraire de l'Inde, et le pèlerin chinois, instruit comme il l est lui-même, donne à cette partie de son récit toute l’importance qu’elle mérite. Ce qu’il y a de remarquable, c’est que. malgré sa ferveur de Bouddhiste, il rend pleine justice aux lumières et aux travaux des Brahmanes. dont il s’occupe en premier lieu. Il expose l’écriture admirable dont ils se servent depuis que le dieu Fan Brahmal la leur a enseignée, les qualités de leur langue harmonieuse, les livres principaux qu'ils étudient, les Védasen tète, la durée des éludes qui se prolongent jusqu’à l'âge de trente ans, les honneurs et la gloire dont les savants et les sages sont entourés, etc. Si le Maitre de la Loi parle avec tant d'estime des Brahmanes, qu’il considère comme des hérétiques, on peut croire qu il épargne encore moins les éloges à ses frères les Bouddhistes. 11 rappelle les dix-huit écoles qui partagent le Bouddhisme et y entretiennent la lutte et la vie, la discipline sévère à laquelle les religieux s'astreignent, les livres sacrés du Bouddha, qui sont répartis dans douze collections différentes, les honneurs proportionnels qu'on rend à ceux qui connaissent ces livres précieux plus ou moins profondément, et surtout à ceux qui savent défendre éloquemment la Loi dans les discussions solennelles, la honte qui attend les docteurs qui sont vaincus dans la controverse, enfin 1 excommunication qui frappe sans pitié ceux que les remontrances et les réprimandes n ont pu ramener au bien.

Iliouen-Thsang indique en quelques lignes la distinction des castes, et il ne s’arrête, comme on le fait d ordinaire, qu'aux quatre principales, parce qu'il serait trop long de

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faire connaître les autres en détail, ainsi qu’il le dit luimême. Il analyse brièvement les lois du mariage parmi les Indiens; et il a bien soin de noter l’horreur qu'ils ont pour les secondes noces de la femme. Dès qu’une femme s’est une fois mariée, il lui est expressément défendu jusqu’à la fin de sa vie d’avoir un second époux.

On sait quecelteloi, sanctionnée par un usage inflexible, s'est perpétuée jusqu’à ce moment: et tout récemment les journaux anglais de l’Inde nous ont appris comme un fait inouï, et comme une grande victoire de la civilisation sur des préjugés invétérés, qu’une jeune veuve hindoue venait de convoler en secondes noces. C’est un progrès immense que les autorités anglaises ont obtenu après de grands efforts, et dont elles sont aussi fières que d’avoir enfin aboli la coutume atroce des sutties.

Hiouen-Thsang s’occupe ensuite des familles royales qui se composent ordinairement de kshaltriyas, des soldats répartis dans les quatre corps différents de l’armée, infanterie, cavalerie, chars et éléphants; des généraux qui les commandent, et des armes dont ils se servent depuis des siècles, etc. Après la guerre, l’auteur passe à l’administration de la justice; il indique les pénalités principales, et il décrit avec assez de détails les épreuves judiciaires, dont l’Inde s’est servie bien longtemps avant que notre moyen âge découvrit ou renouvelât cette monstrueuse procédure. Le pauvre pèlerin bouddhiste semble admirer beaucoup cette manière infaillible et simple « de « fermer la voie de tous les crimes. »

Après quelques détails sur les neuf manières de témoigner le respect, depuis la simple politesse desparolesjusqu a la prosternation des quatre membres et de la tête,

Hiouen-Thsang traite des funérailles et des divers modes de rendre les derniers devoirs. Il n’oublie pas l’étrange coutume du suicide par immersion dans le Gange; et il estime qu’un vieillard sur dix met lin à ses jours par ce moyen que la superstition lui offre de s’assurer la vie éternelle.

Enfin, Hiouen-Thsang consacre trois derniers chapitres à quelques considérations générales, qui ne se lient pas très-bien entre elles, sur l’administration publique, sur l’agriculture et sur les métaux précieux de toute sorte que l’Inde produit en abondance.

D’après l’analyse que je viens de faire de sa Notice sur l’Inde, et que j’ai tenu à montrer dans toutes ses parties, on doit voir assez nettement quel est le procédé de l’auteur chinois et quel est son mérite. Au fond, la manière de comprendre les choses et de les présenter est tout à fait analogue à notre propre manière; et un voyageur de nos jours qui irait explorer l’Inde pour la décrire sous tous ses aspects, ne pourrait adopter une autre marche. Il en est même plus d’un sans doute dont la méthode ne serai! pas aussi claire et aussi sûre que celle de Hiouen-Thsang; et je ne crois pas faire tort aux touristesde notre temps en disant que tous n’ont pas l’esprit aussi juste et aussi droit. Rien n’est approfondi, j’en conviens, dans les recherches du pèlerin chinois; mais tout y est indiqué, et tout y est rangé dans un ordre convenable. C’est beaucoup; et quoique la science avec ses exigences actuelles, puisse trouver à redire à bien des choses, c’est un phénomène très-curieux que ce talent d’exposition d’auteurs chinois du septième siècle de notre ère. A cette même époque, personne en Europe n’eût été capable de faire de tels livres; et j’ai voulu si-

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gnaler encore une fois ce singulier mérite des écrivains de la Chine, dont en général on ne se doute guère.

Je laisse de côté l’itinéraire de Hioucn-Thsang depuis son entrée dans l’Inde du nord-ouest jusqu’à son arrivée dans le Magadha. Mais il convient de s'arrêter à ce dernier pays, qu’on pourrait appeler la Judée du Bouddhisme.

Le dévot pèlerin a cru devoir donner à la description de cette sainte contrée deux livres entiers du Si-yu-U, c'està-dire le sixième de tout son ouvrage II ne faut pas nous en plaindre, et les détails dans lesquels il entre sont d’une précision et d’une étendue qui pourront être extrêmement utiles à la future exploration des localités qu’il a si bien décrites. Voici les po nts principaux de l'itinéraire de Hiouen-Thsang dans le Magadha; on peut le suivre pas à pas sur la carte spéciale qu’en a dressée M. Vivien de Saint-Martin.

En quittant le Népal et le royaume de Vaiçâlî, Hiouen- Thsang passe le Gange à Pàlalipoultra* (la Palibothra des Grecs, le Patna actuel) , et il se dirige au midi. Il traverse une première fois la Nairandjanâ, et visite les ruines des couvents de Tilaçâkya, de Gounamati, de Çilabhadra, etc. Il traverse une seconde fois la Nairandjanâ au sud-oue^t, et il atteint la ville de Gava, habitée déjà presque cntière-

1 Iliouen-Tlisang recueille et cile tout au long une légende populaire qui explique l’origine du nom dePâtalipoutlrapoura. Pâtali est, en sanscrit, lenom d'un arbre à fleurs très-odorantes ( Bitjnonia suaveolens, du dictionnaire do Wilson). La légende raconte que, sous un arbre de celle espèce, se maria et vécut longtemps un jeune Brahmane. L arbre fut ensuite miraculeusement changé en un édifice majestueux que le roi vint habiter avec toute sa cour. Comme la ville avait été bâtie par les esprits en faveur du fils du Brahmane né sous cet arbre, on appela ce lieu : <t La ville du fils du Pâtali. » Pâtalipouttra prit ur.e importance nouvelle lorsque le grand Açoha en fit sa capitale, au lieu de Râdjagrilia,

ment par des Brahmanes à l’époque où il la visite. C’est aux environs de Gayâ et dans les montagnes qui l’avoisinent que se trouvent deux des monuments les plus vénérés de la religion bouddhique : l’arbre sous lequel le jeune Siddhârtha parvint, après six ans d’austérités effrayantes à l’état de Bouddha parfaitement accompli (Bodhidrouma), et le Trône de diamant, l'Estrade de l’intelligence (Yadjràsanam, Bodhimanda), le tertre où s’assit le Tathâgata pour entrer dans l’extase dite de Diamant ( Vadjrasamcidhi ). Ces lieux sont pleins de monuments tellement nombreux que le pieux voyageur doit renoncer à les citer tous, après en avoir décrit une foule. Partout où le Bouddha a porté ses pas, on a élevé des stoûpas pour perpétuer de si grands et si chers souvenirs.

De Gayâ, Hiouen-Thsang reprend sa route au nordest, en traversant de nouveau la Nairandjanâ; il atteint la montagne appelée Koukkoutapada ou Gouroupada. Il contourne ensuite à l’est la montagne élevée d’où le Bouddha contempla pour la dernière fois le Magadha avant de se rendre à Kouçinagara pour y mourir. 11 franchit une autre montagne appelée Bouddhavana, puis la grande forêt de Yashlivana, non loin de laquelle se trouvent deux sources thermales, et il arrive au milieu de hautes montagnes à la ville de Kouçâgârapoura, qui était située juste au centre du Magadha. En marchant toujours au nordest, il atteint la ville de Râdjagriha, illustre par le premier Concile qu’y réunit le grand Kâçyapa, après la mort du Bouddha.

A trois ou quatre lieues au nord, il trouve le fameux couvent de Nâlanda, où il devait séjourner cinq années. En s’éloignant de Nâlanda, le pèlerin se dirige au nord-

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est pour regagner le Gange, et, sortant du Magadha, il arrive au royaume de Hiranyaparvata.

Tel est, en abrégé, l’itinéraire de Hiouen-Thsang dans le Magadha; et, ainsi que je l’ai dit, je ne doute pas qu’à l’aide delà Biographie et des Mémoires, quelque voyageur intelligent, amené dansces lieux par une curiosité bien légitime, ne puisse y retrouver tous les incidents naturels qu’y a notés le pèlerin chinois, et les ruines de la plupart des monuments dont il a parlé pour les avoir vus luimême*.

Ainsi qu’on devait s’y attendre, les Mémoires sont trèsloin de nous donner, sur cette magnifique retraite de Nâlanda, le séminaire bouddhique le plus fréquenté de la presqu’île, les détails minutieux qu’offre la Biographie , rédigée par les élèves habiles et bienveillants du Maître de la Loi. Les Mémoires gardent, en pariant de Nâlanda, leur laconisme officiel; mais cependant le tableau qu’ils tracent de celle grande école est frappant; et je ne puis résister au plaisir de reproduire ce passage. 11 est un des plus remarquables des Mémoires , et il confirme pleinement tout ce que nous savons déjà.

« Les religieux, au nombre de plusieurs mille, dit « Hiouen-Thsang ou le rédacteur, quel qu’il soit, du Si-yu- « ki, avaient tous des talents distingués et une grande in- « struction. Il y en avait plusieurs centaines qui, parleur « vertu, se faisaient estimer des contemporains, et dont « la réputation volait jusque dans les autres pays. Leur

* Déjà des explorations intéressantes ont été faites dans le Magadha, celle de sir Francis Buchanan (Ilamilton) en 1810, aux frais de la Compagnie des Indes, et celle du major Kittoe en 1847. Mais, pour des causes diverses, ces explorations ne pouvaient produire les résultats désirables.

« conduite était pure et ils suivaient fidèlement les pré- « ceptes de la discipline. La règle de ce couvent était très- « sévère; aussi la multitude des religieux se conduisait- « elle avec une sagesse irréprochable. Les royaumes des « Cinq-Indes les admiraient et les prenaient pour modèles. « Ceux qui leur demandaient des leçons et discutaient sur « des matières profondes ne trouvaient jamais les jours « assez longs. Du matin au soir, ils s’avertissaient muet tuellement ; les jeunes et les vieux se perfectionnaient « les uns les autres. S'il y avait des hommes incapables « de traiter les matières abstraites des Trois Recueils, « ils étaient comptés pour rien et se voyaient couverts de « honte. C’est pourquoi les étudiants étrangers qui dési- « raient acquérir de la réputation, venaient tous dans ce « couvent pour éclairer leurs doutes; et bientôt l’éloge de « leurs talents se répandait au loin. C’est pourquoi aussi « ceux qui voyageaient en usurpant leur nom obtenaient « des honneurs distingués. S>i un homme d'un autre pays « voulait entrer et prendre part aux conférences, le « gardien de la porte lui adressait des questions diffi- « ciles. Le plus grand nombre était réduit au silence et « s’en retournait. 11 fallait avoir approfondi les livres ante ciens et modernes pour obtenir d’y entrer. En consé- « quence, les étudiants qui voyageaient pour leur instruc- « tion avaient à disserter longuement pour montrer leur « capacité. 11 y en avait toujours sept ou huit sur dix qui « se trouvaient éliminés. Si les deux ou trois autres « avaient paru instruits, on les interrogeait ivur à loin' « au milieu de l’assemblée, et l'on ne manquait pas de & briser la pointe de leur esprit et de faire tomber leur « réputation. Mais ceux qui avaient un talent ‘ jvé et une

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