L'INDE D’APRÈS HIOUEN-TH SAN G
aussi beaucoup plus riches en légendes de tout ordre. On se ferait difficilement une idée d’une crédulité aussi aveugle que celle des Bouddhistes, ou plutôt, pour être juste, aussi inepte. On peut, assez ordinairement, dans les légendes populaires, excuser l’extravagance du fond parla grâce des détails et de la forme. Parfois une intention délicate, quoiqu’à peine indiquée, rachète bien des trivialités et des folies. Mais il y a ceci de particulier et de vraiment déplorable dans nombre de légendes bouddhiques, qu’il est impossible d’y découvrir le moindre sens ; et que ce sont de pures aberrations, dont rien ne vient compenser l’incomparable démence.
On pourrait, dans les Mémoires de Hiouen-Thsang, en citer un aussi grand nombre qu’on voudrait, et c’est par centaines qu’il serait facile de les compter. En voici quelques-unes prises au hasard, ou plutôt voici celles qui se présentent les premières et dès le début de l’ouvrage.
Le grave historien vient d’atteindre le royaume de Koutché, non loin des montagnes appelées aujourd'hui Mousour-Dabaghan et non loin du lac Témourtou ou Is-, sikoul. Il a donné, avec une exactitude toute chinoise, les dimensions de ce royaume et de sa capitale. Il a décrit le climat et les productions du sol, fertile en fruits, en froment, en minéraux de tout genre. Il a dépeint les mœurs des habitants, qui ne manquent ni de douceur ni de vertu, et qui même ont beaucoup de goût pour les beaux-arts. Il a rappelé une coutume bizarre, subsistant même encore aujourd'hui chez ces peuples, qui aplatissent la tête des enfants nouveau-nés en la pressant avec une planchette. L’historien est même allé plus loin et il a porté un jugement assez sévère sur le roi de
celte contrée, qui manque de prudence en même temps que de capacité, et qui se laisse dominer par de puissants ministres. Enfin il vient de faire l’éloge des couvents, au nombre d’une centaine environ, où il a trouvé les religieux soumis à la discipline la plus régulière, et se livrant à la pratique des œuvres méritoires.
Il semble que le récit est monté au ton le plus sérieux, et que les réalités dont il a été question jusqu’à présent ne comportent guère le mélange des rêveries bouddhiques. Mais tout à coup l’histoire fait place à la légende suivante :
« Au nord d’une ville qui est située sur les frontières « orientales du royaume, il y avait jadis devant un temple « des dieux un grand lac de dragons (>Tàgahradab Les « dragons se métamorphosèrent et s’accouplèrent avec « des juments. Elles mirent bas des poulains qui te- « naient de la nature du dragon. Ils étaient méchants, a emportés et difficiles à dompter; mais les rejetons de « ces poulains-dragons devinrent doux et dociles. C’est « pourquoi ce royaume produit un grand nombre d’e.x- « cellents chevaux »
On entrevoit bien, au travers de cette absurde légende, quelques traces de faits réels ; et il est assez probable que celte contrée de Ivoutché était renommée par ses coursiers, et que dans un temps assez récent, la horde des Turcs y avait exercé d'affreux ravages. Mais quelle transformation bizarre! Quel charme, à défaut de raison a ce conte insensé? Quel sens caché peut-il révéler? Quelle explication donne-t-il défaits beaucoup plus simples que lui et parfaitement intelligibles, qu’il prétend sans doute remplacer et embellir?