L’INDE D’APRÈS HIOUEN-TH S ANG
Après celte légende historique et nationale, citons-en une autre toute religieuse.
Hiouen-Thsang rencontre un stoûpa sur le bord d’un fleuve. Ce stoùpa a été construit en ce lieu pour consacrer le souvenir d’un des actes méritoires de l’Honorable du siècle. « Jadis, du temps du Bouddha, dit Hiouen- « Thsang, cinq cents pêcheurs s’étant associés ensemble, « se livraient à la pêche des habitants des eaux. Un jour, « dans le courant de ce fleuve, ils prirent un grand poisson « qui avait dix-huit têtes, pourvues chacune de deux yeux. « Au moment où les pêcheurs s’apprêtaient à le tuer, le « Tathàgata, qui se trouvait alors dans le royaume de « Yaiçâli, les aperçut avec sa vue divine. Se sentant ému « de pitié, il profita de ce moment pour les convertir; et, par « suite de cette circonstance, il ouvrit leur cœur à la foi. « Alors, s’adressant à la grande multitude, il dit : « Dans « le royaume de Vridji, il y a un grand poisson ; je veux « le conduire dans la bonne voie, afin d’ouvrir l’esprit aux « pêcheurs ; il faut que vous connaissiez les circonstances. » Voilà donc le Tathàgata qui, laissant la multitude à Vaiçâlî, s’élance dans l’air et vient à Vridji trouver les pêcheurs, qu’il avait vus de trente lieues de là. Arrivé sur le rivage du fleuve, il engage les pêcheurs à ne pas tuer ce poisson, auquel il veut, dit-il, ouvrir la voie du bonheur en lui révélant son ancienne existence. Le Bouddha interroge alors le poisson, qu’il rend capable de parler la langue des hommes, et il lui demande quel crime il a commis dans une existence précédente pour rouler ainsi dans une mauvaise voie et recevoir cet ignoble corps. Le poisson confesse ses crimes avec un profond repentir. Il était jadis un Brahmane plein d’orgueil et d’insolence
qui ne respectait point la loi des Bouddhas. Mais maintenant il reconnaît sa faute; et le Bouddha, pour le récompenser, lefait renaître dans le palais des dieux. Le poisson, sous cette forme divine, vient remercier le Tathàgata; il se prosterne à ses pieds; il tourne respectueusement autour de lui et lui offre des fleurs célestes d’un parfum délicieux. « L’Honorable du siècle, continue Hiouen- « Thsang, écho fidèle de la tradition, l'Ilonorable du « siècle cita cet exemple aux pêcheurs et leur expliqua la « Loi excellente. Alors, ouvrant leur cœur avec émotion, « ils lui témoignèrent un respect sincère et un profond « repentir. Ils déchirèrent leurs filets , brûlèrent leurs « bateaux, revinrent à la vérité et reçurent la foi. Après « avoir revêtu des habits de couleur et entendu la su- « blime doctrine, ils renoncèrent à la corruption du a monde et obtinrent tout le fruit de la sainteté. »
Je ne veux pas pousser plus loin ces citations, que je pourrais très-aisément multiplier; mais j’ai hâte de dire qu’on peut aussi trouver dans les Mémoires de Hioueri- Thsang bien d’autres légendes d’un tout autre caractère, et qui sont d'abord beaucoup plus raisonnables, et qui, selon toute apparence, sont exactes dans les souvenirs qu’elles conservent.
En interrogeant Iliouen-Thsang sur l’histoire, après l’avoir interrogé sur la géographie et la religion, il faut bien distinguer les faits qu’il peut attester pour les avoir observés lui- même, et ceux qu’il rapporte d’après des traditions plus ou moins authentiques.
Le plus grave de tous, c’est l’époque du Nirvana, c’està-dire de la mort du Bouddha. A quelle date le pèlerin chinois la fait-il remonter, en la demandant soit aux po-
L’INDE D’APRES HIOUEN-THSANG. 269
pulations au milieu desquelles il vit, soit aux monuments qu’il explore, soit aux docteurs de la Loi qui l’instruisent, et dont il reçoit les leçons pendant plus de quinze ans ?
On sait qu’aujourd’hui tous les indianistes sont à peu près d’accord pour rapporter la mort du Bouddha à l'an 543 avant l’ère chrétienne. Ainsi le Nirvana est de douze cents ans environ antérieur au temps de Hiouen- Thsang, puisqu’il voyage de l’an 629 à l’an 645 de notre ère. Mais quelle est l’opinion de Hiouen-Thsang lui-même, ou plutôt quelle tradition a-t-il trouvée encore subsistante dans les lieux où le Bouddha avait vécu, et où il était mort?
Hiouen-Thsang traite deux fois entre autres de l’époque de Nirvana. Une première fois, il est dans le royaume de Kouçinagara; il vient de passer la rivière Adjitavatî, à quelque distance de la capitale, et il a devant lui, dans la forêt qu’il traverse, les deux Salas d’une hauteur égale, sous lesquels, disait-on, le Tathâgata rendit le dernier soupir. Dansunvihâra voisin, se trouve une statue représentant Jou-laï au moment où il vient d’entrer dans le Nirvana; il est couché, la tête tournée vers le nord. Non loin de là s’élèvent un stoupa haut de deux cents pieds et une colonne de pierre, qu’on attribue au roi Açoka. Mais Hiouen-Thsang cherche en vain la mention de l’année et du mois où ce grand évènement s’est accompli. Les deux monuments sont muets, et, dans sa pieuse sollicitude, il veut suppléer à leur silence. Après avoir rapporté que le Bouddha est demeuré dans le monde jusqu’à l’âge de quatre-vingts ans. et qu’il l’a quitté, selon les uns, le quinzième jour de la seconde moitié du mois Vaiçâkha
(avril-mai), et selon d’autres dans la seconde moitié du mois Kârtika (octobre-novembre), il ajoute :
« Depuis le Nirvana jusqu’aujourd’hui les uns comptent « douze cents ans; les autres quinze cents ans; il y en a « enfin qui affirment qu’il s’est écoulé plus de neuf cents « ans, mais que le nombre de mille ans n’est pas encore « accompli. »
Entre ces opinions différentes, Hiouen-Thsang ne croit pas devoir se prononcer; il les cite sans les juger ; et, selon toute apparence, il s’en serait tenu à l’estimation moyenne. C’est du moins celle dont il semble se rapprocher dans une circonstance moins solennelle, où il parle pour la seconde fois de l’époque du Nirvana. Il est dans un des royaumes de l’Inde méridionale [To-na-kie-tse-kia, Dhanakatchéka?), et à l’ouest de la capitale il visite un couvent bâti sur une montagne par un des anciens rois du pays, en l'honneur du Bouddha. Ce couvent, quoique magnifique, est désert, et il y a longtemps que personne ne l’habite plus. « Pendant mille ans après le Nirvâna, il « avait reçu une foule nombreuse de religieux et de « laïques; mais depuis une centaine d’années (si l'on en « croit les récits populaires) les esprits des montagnes « ont changé de sentiments et y font sans cesse éclater « leur violence et leur colère ; les voyageurs, justement « effrayés, n’osent plus aller dans ce couvent, et voilà « pourquoi l'on n’y voit plus ni religieux ni novices. » Ainsi, à l’époque où le voyageur passe dans celte contrée, le Nirvâna compte de onze à douze cents ans, à ce que l’on croit communément.
On peut donc affirmer, sans crainte d’erreur, que la mort du Bouddha se rapporte, pour Hiouen-Thsang, à la
L’INDE D’APRES HIOUEN-THSANG. 271
même date à peu près que pour nous. C’est là, il faut bien le savoir, un résultat des plus importants; et si l'on pense aux obscurités qui planent encore sur cette question capitale, les indications recueillies par Hiouen-Thsang * doivent paraître d’autant plus précieuses qu’on ne pouvait guère s’attendre à une si étroite concordance.
Il faut en remarquer une autre, qui n’est pas moins grave. 11 n’est pas un détail de la vie bien connue du Bouddha que Hiouen-Thsang n’ait rappelé. Depuis les traits les plus fameux de son enfance et de sa jeunesse jusqu’aux actes les plus décisifs de sa vie et jusqu’à sa mort, la piété du missionnaire n’a rien omis, parce qu’il a trouvé partout la trace de ces souvenirs dans les stoûpas, dans les vihâras, dans les colonnes, dans les ruines des cités, dans les rochers des montagnes, dans les arbres des forêts. La naissance et l’éducation du Bouddha à Kapilavastou, ses rencontres à Loumbinî, sa fuite du palais paternel, sa liaison avec Bimbisâra, ses austérités à Bodhimanda, sa première prédication à Bénarès, son long séjour dans le Vagadha, à Râdjagriha, au Pic du Vautour, dans les riches domaines d’Anàthapindika , les luttes qu’il soutient, les dangers qu’il court, les conversions qu’il opère, les bienfaits qu’il répand, l’influence qu’il exerce, ses voyages sans nombre dans les provinces voisines, les circonstances de sa tin dernière et de ses funérailles, le partage de ses reliques entre huit rois, toute celte histoire si frappante et si simple vit encore pour le voyageur dans les monuments auxquels il porte ses dévots hommages.
Pour le monde savant, l’histoire primitive du Bouddhisme n’avait pas besoin de cette confirmation; mais on peut dire dès à présent, et sans compter les découvertes
infaillibles qu’un avenir prochain nous réserve, qu’il n'es! point au monde de religion dont les débuts soient mieux attestés par d'irrécusables témoignages.
Après la vie du Bouddha, et l'époque du Nirvana, il n'y a point de fait plus important dans l’histoire du Bouddhisme que la réunion des trois Conciles qui ont successivement fixé le canon des Écritures sacrées, et arrêté pour l’orthodoxie les matériaux officiels des Trois Recueils, le Tripitaka (la Triple Corbeille), comprenant les Soûlras ou la prédication, le Yinaya ou la discipline, et l’Abhidharma ou la métaphysique. On connaît ces trois Conciles d’abord parle Mahûvamça singhalais, dont M. Turnour a donné le texte et la traduction, puis par le Doul-va tibétain, dont Csoma de Kôrüs a fait la savante analyse. La tradition du Népal s’accorde avec celle de Ceylan, qui est beaucoup plus ancienne, pour placer les trois Conciles sous les mêmes princes. Les seules différences graves portent sur le règne d'Açoka et sur la date du troisième Concile, que les Singhalais mettent cent cinquante ans plus tôt. Ce désaccord n'est point éclairci; et l'histoire des Assemblées delà Loi, des Conciles bouddhiques, est encore à faire. Quoi qu’il en puisse être, voici les renseignements que Hiouen- Thsang nous transmet.
11 connaît les trois Conciles, l’un qui se réunit immédiatement après la mort de Çâkyamouni, le second sous Açoka, et le troisième sous Kanishka, roi de Kachmire. C’est sur le premier qu’il s’étend le plus longuement. Selon la tradition qu’il répète à son tour, c’est non loin de Râdjagriha, à une demi-lieue du Jardin des Bambous de Kalânta, et dans une grande maison située au milieu d’un autre bois, que s’assemblèrent les arhàts du premier Con-
L’I KDE D’APRES HIOUEN-THSANG.
cile. Kàçyapa, qui les avait choisis au nombre de neuf cent quatre-vingt-dix-neuf, dirigea tous les travaux d’où sortit le Tripitaka, et présida la docte réunion. Hiouen-Thsang nous le montre y faisant en quelque sorte la police, admettant les uns, excluant les autres comme indignes, et ne recevant Ananda lui-même qu’après lui avoir fait subir une assez longue pénitence. On était en retraite depuis quinze jours, lorsque Kàçyapa lit monter Ananda au fauteuil en l imitant à lire le Soûtrapilaka, ou Recueil des Soûlras. L’assemblée tout entière, qui respectait la science profonde d’Ananda, reconnue par le Talhàgala lui-même, reçut de sa bouche les Soûlras et les écrivit sous sa dictée. Ensuite Kàçyapa ordonna à Oupalide lire le Yinava-pitaka ou Recueil de la Discipline. Puis il lut lui-même l’Abhidharmapitaka ou Recueil de la métaphysique. Au bout de trois mois, les travaux du Concile étaient terminés. Les ouvrages des Trois Recueils étaient rassemblés. Kàçyapa les lit écrire sur des feuilles de palmier et les répandit dans l’Inde entière. Comme il avait occupé le fauteuil du président au milieu des religieux, son école fut nommée l’École du Président.
Cependant ceux qu’avait exclus du Concile la sévérité de Kàçyapa se rassemblèrent non loin de la, au nombre de plusieurs mille, tant laïques que religieux; et, se fondant sur les principes d’égalité qu’avait toujours maintenus le Tathâgata parmi ses disciples, ils se crurent en état de former une collection particulière. Celle-là se composa de Cinq Recueils, d’abord les trois premiers, puis du Recueil des Mélanges, et du Recueil des Formules magiques. Celte seconde école fut appelée l’Ecole de la Grande Assemblée ( mahâsamghikas ), et ses parti-
sans devinrent célèbres sous le nom de Mahâsamghikas
Hiouen-Thsang est beaucoup plus bref sur le second Concile, qu'il ne fait guère que mentionner. Il semble résulter de détails un peu confus que ce n'est pas à Pàtalipouttra précisément, comme on le croit en général, mais auprès de celte ville, dans le couvent du Coq i Koukkoutâ rama), que se réunit cette seconde assemblée. Il est d'autant plus regrettable que Hiouen-Thsangn'en dise pas davantage qu’il parait tirer de Mémoires historiques sur Açoka les faits qu’il rappelle. Ce roi, qui a probablement dominé la presqu’île entière, avait divisé en trois parts le Djamboudvipa et les avait données au Bouddha, à la Loi et à l’Assemblée des religieux. Il avait partagé delà même manière toutes ses richesses entre les Trois Précieux. Voilà ce qu'attestent les Mémoires historiques que consultait Hiouen-Thsang. Y était-il également question du Concile convoqué par Açoka ? C’est ce qui est vraisemblable; mais Hiouen-Thsang ne nous l’apprend pas. Il est d'ailleurs d’accord avec la tradition du Népal pour mettre le règne d'Açoka, et par conséquent la date du second Concile, cent ans environ après le Nirvana; et il fait d'Açoka l’arrière-neveu du roi Bimbisâra.
Il est un peu plus explicite sur le troisième Concile. Comme les Népalais encore, il en rapporte la réunion à la quatre centième année après le Nirvana du Tathâgata. D’après lui, c’est aussi le roi du Eachmire, Kanishka, qui Ta convoqué, sur la demande de Tâtchâryya, Parçvika. L’Assemblée était composée de tous les savants personnages qui avaient approfondi les Trois Recueils, et en outre les Cinq Traités lumineux. Ils étaient au nombre de cinq cents, présidés par le fameux Vasoumilra, le commentateur de
L’INDE D’APRÈS HIOUEN-THSANG. 27?
l’Abliidharmakoça, le Trésor de la métaphysique. D’abord, ils rassemblèrent les écritures des Trois Recueils, dont le canon n’avait point été changé; et ils se proposèrent surtout d’éclaircir le véritable sens de ces ouvrages, devenus obscurs apparemment. Ils composèrent donc en cent mille çlokas YOnpadéçaçâslra, pour expliquer le Recueil des Soûtras; ensuite, ils composèrent en cent mille çlokas le Vinaya-vibhâshâ-çâstra , pour expliquer le Recueil de la Discipline; et enfin, ils composèrent en cent mille autres çlokas l’ Abhidharma-vibhûshâ-çâstra, pour expliquer le Recueil de la métaphysique. Ces trois cent mille çlokas renfermaient neuf cent soixante mille mots. Le roi Kanishka fit graver sur des feuilles de cuivre les textes de ces çâstras, et on les enferma dans une caisse en pierre, qui fut scellée et ornée d’une inscription, sous un grand sloûpa, construit tout exprès à celte occasion. « Si leur « sens profond a été remis en lumière, ajoute Hiouen- « Tbsang, ou plutôt son biographe d'après lui, on le doit « uniquement aux travaux de ce Concile. » Comme Hiouen-Thsang est resté deux années entières dans le Kachmire, occupé des plus sérieuses études, et que « depuis « des siècles, le savoir avait été en grand honneur dans « ce royaume, » on doit attacher à ces traditions, d’ailleurs si précises, une attention toute particulière.
Puisque j'ai parlé d'Açoka, il convient de résumer ici ce que nous en apprend Hiouen-Thsang. Açoka n’était pas né, à ce qu’il paraît, dans la croyance bouddhique; mais, dès qu’il eut ouvert son âme à la foi, il résolut de construire des stoûpas sur toute la surface de l’Inde, pour attester, avec sa puissance, la ferveur de sa piété fastueuse. On ne peut pas croire, en dépit de la tradition, que ces
stoùpas fussent au nombre de quatre-vingt-quatre mille , mais Hiouen-Thsang atteste, pour l'avoir vu de ses propres yeux, qu’il a rencontré des monuments attribués à ce potentat depuis la capitale du Nagahâra, au pied des Montagnes Noires de l'Indou-Kouch, jusqu’au royaume de Malakoüta, à l’extrémité méridionale delà presqu’ile, et de l’Est à l’Ouest, depuis le royaume de Tâmralipti jusqu’aux bords du Sindh, et même aux frontières de la Perse. Il est donc très-probable qu’en effet Açoka, qui convoqua le second Concile, a régné sur l'Inde presque entière, et qu’il a tenu sous un sceptre unique et partout respecté celte multitude de petits États, séparés avant lui et qui, après lui, le furent de nouveau. C’est là un fait historique qui n’est pas sans importance dans les annales indiennes, et qui semble désormais hors de doute.
A un autre égard, ceci doit contribuer à faire penser quelePivadasi des Inscriptions religieuses et morales est bien le môme que le grand roi Açoka, comme M. Turnour l’a soutenu. Ces édits si pieux, qui recommandent aux peuples l’observation de la loi du Bouddha, ont été découverts, identiquement répétés sur des colonnes et sur des rochers, dans les contrées les plus éloignées les unes des autres, et il est démontré, par cette seule circonstance, que le dévot monarque auxquels ils sont dus a dominé sur la presque totalité de l'Inde. C’est un trait de ressemblance de plus entre l’Açoka de Hiouen-Thsang, et l’Açoka des inscriptions. La chronologie, telle qu’on la connaît actuellement, oppose des difficultés insurmontables à ce qu’on les confonde l’un avec l’autre ; mais il est possible que ces difficultés soient bientôt levées par quelque découverte nouvelle.
L’INDE D'APRES HIOUEN-THSANG. 27?
Ainsi qu’on vient de le voir, l’Inde entière est partagée, à l’époque de Hiouen-Thsang, en une multitude de petites principautés, toutes distinctes et indépendantes les unes des autres.
Rien n’indique, dans la relation du voyageur, quelles avaient pu être les causes de ce morcellement politique, qui semble remonter très-haut. Parfois on peut l’expliquer par des différences de races ou par des obstacles naturels, qui imposent des limites certaines aux provinces. Mais, le plus souvent, il n’y a rien de pareil ; et des Etats sont isolés de leurs voisins, bien que ni la nature du sol, ni les mœurs, ni la langue, ni le culte, ni la population ne les séparent. Toutes ces petites administrations locales ont eu, sans doute, leur raison d’être; mais l’histoire ne connaît pas ces raisons, qui ont été cependant assez puissantes pour créer si ce n’est des nationalités, au moins des agglomérations que le temps n’a pu détruire, et qui ont conservé leur existence propre, malgré tant de bouleversements dont a été agitée la surface de la presqu’île.
Le prince le plus puissant que rencontre Hiouen-Thsang est le roi de Kànyâkoubdja (Canoge), Çilâditya. Il n’a pas moins de dix-huit tributaires sous ses ordres, tous rois; et dans les occasions solennelles, comme la lutte du Grand et du Petit Véhicule dont il a été question plus haut *, il se fait accompagner par eux. Cependant, malgré tout son pouvoir, Çilâditya, même avec le secours de ses vassaux, n’avait pu conquérir le Mahârâshtra, c’est-à-dire le pays des Mahrattes, au centre de l’Inde. Dès cette époque re-
1 Voir plus haut, page 220.
culée, cette race guerrière, qui s'est rendue la dernière à la domination anglaise, savait défendre sa liberté et protéger ses frontières contre toute invasion. Le portrait qu’en fait Hiouen-Thsang donne une très-haute idée des qualités de ce peuple : « Çîlâditya portait de l’Est à l’Ouest « ses armes victorieuses, dit Hiouen-Thsang, et il faisait « obéir en tremblant les peuples les plus éloignés. Mais « les hommes de ce royaume sont les seuls qui n’aient « pas plié sous ses lois. Quoiqu’il se soit mis à la tête de « toutes les troupes des cinq Indes, et qu’il ait appelé « sous ses drapeaux les généraux les plus braves de tous « les États qu’il mène lui-même au combat, il n’a point « encore réussi à triompher de leur résistance ; on peut « juger par là de leur caractère inflexible et de leur inet domptable valeur. »
Ce qu’il y avait encore de plus remarquable, c’est que, malgré leur humeur guerrière, les Mahrattes étaient passionnés pour l'étude. C’est un témoignage que le voyageur se plaît à leur rendre, et qu’il ne prodigue .point. Il ne fait guère un si bel éloge que de trois ou quatre peuples tout au plus, ceux du Kaclnnire, du Magadha et du Malva. On cultivait le Grand et le Petit Véhicule dans le Maharashtra. Il y avait plusieurs centaines de couvents qui renfermaient cinq mille religieux environ. Les deux cultes vivaient en bonne intelligence, et les brahmanes hérétiques y étaient à peu près aussi nombreux que les bouddhistes. Cet heureux pays était favorisé de toutes manières. Le sol gras et fertile produisait du grain en immense quantité; le climat était doux et d’une chaleur tempérée. Les mœurs étaient simples et honnêtes; et les habitants, qui vivaient dans l’abondance, se distin-
L’INDE D’APRES HIOUEN-THSANG. 219
guaient en général par une haute stature et une force peu commune.
Çîlàditya, roi de Kànyàkoubdja (la Canoge actuelle dans l’Inde centrale), avait succédé à son frère aîné, qui avait péri dans les embûches d’un des princes voisins, jaloux de ses talents militaires.
Il s’appliquait de toutes ses forces à faire le bonheur de ses sujets. Il était, comme ses ancêtres, de la caste des Yaiçyas ; et peut-être cette humble origine lui inspirat-elle plus de sympathie pour les classes inférieures de la population. Il défendit dans toute l’étendue du royaume de tuer un seul être vivant, et il ordonna de renoncer à l’usage de la viande. Plein de zèle pour la foi bouddhique, que sa famille avait dès longtemps embrassée, il avait élevé des couvents dans tous les lieux où les Saints avaient laissé des traces de leur passage, et il avait magnifiquement accru les fondations du grand vihàrade Nâlanda.
La générosité de Çîlàditya était au moins égale à sa piété, et, tous les ans, il nourrissait pendant trois ou sept jours la multitude des religieux. En outre, tous les cinq ans, il convoquait la Grande assemblée de la Délivrance (Moksha mahâjxirishad), et il distribuait en aumônes toutes les richesses du trésor royal. La reconnaissance de Hiouen- Thsang n’hésite pas à comparer sa bienfaisance à celle du fameuxSoudâna (Soudatta), l’Anàthapindika des légendes. Cette distribution d’aumônes, non-seulement aux religieux, mais encore à toute la population indigente, est une des institutions qui caractérisent le plus particulièrement le Bouddhisme, et qui se sont le mieux conservées.
Le Bouddha n’en avait pas fait une loi précise aux princes; mais, en recommandant l’aumône comme la pre-
mière de toutes les vertus, il les y avait poussés ; et cette singulière coutume remplaçait en partie, pour ces temps reculés, les bienfaits de l’assistance publique chez des nations mieux organisées. Comme Hiouen-Thsang a vu personnellement une de ces distributions solennelles, et que ses biographes nous en ont conservé le récit, on peut savoir assez exactement comment les choses se passaient, et ce n’est pas un des spectacles les moins curieux qu’offre le Bouddhisme de cette époque.
On se souvient que le Bouddha avait institué la confession publique comme expiation des péchés, et que les religieux étaient tenus de faire ces aveux pénibles et salutaires deux fois par mois, à la nouvelle et à la pleine lune. Des religieux, ce pieux usage s’était étendu au corps entier des fidèles ; mais, comme des réunions si fréquentes auraient été trop préjudiciables aux gens du peuple et à des multitudes qui ne vivaient que du plus constant travail, la force des choses avait modifié l'institution primitive. On assemblait le peuple tous les trois ans ou au moins tous les cinq ans, pour que chacun se confessât, et soldât, en quelque sorte , le passé de toutes ses fautes. Les édits religieux de Piyadasi ne laissent aucun doute sur ce point, et s’il avait pu rester encore quelque obscurité, le témoignage de Hiouen-Thsang, racontant ce qu’il a vu, viendrait complètement la dissiper. Ces assemblées étaient l'occasion toute naturelle des libéralités royales ; mais peu à peu le sens vrai de l’institution s’était effacé ; la confession avait été négligée, puis oubliée ; et l’on ne se réunissait plus que pour donner ou recevoir de fastueuses aumônes. C’est là ce que vit et ce que raconte le pèlerin chinois.