‹ Le Bouddha et sa réligionChapitre 24 sur 46 · L’INDE D’APRÈS H IOUEN-TIIS A NG · texte numérisé non relu

L’INDE D’APRÈS H IOUEN-TIIS A NG

Il est dans le royaume de Prayâga, de l’Inde centrale, un de ceux qui obéissent à la suzeraineté de Çîlâditya. Près de la capitale, deux fleuves se réunissent : c’est le Gange et la Yamounâ. A l’ouest du confluent, il y a un plateau d’une lieue et demie de tour à peu près, dont le terrain est droit et uni. Depuis la plus haute antiquité, des rois et de grands personnages, « doués d’humanité », se rendent en cet endroit afin de répandre des bienfaits et des aumônes. C’est pourquoi on l’a appelé la Grande plaine des aumônes. Selon la tradition il était plus méritoire de donner en ce lieu une pièce de monnaie que d’en donner cent mille ailleurs. De tout temps, on l’avait tenu en une singulière estime. Le roi Çîlâditya, scrupuleux imitateur de ses devanciers, s’y était rendu pour y accomplir la généreuse et sainte cérémonie.

Il avait fait établir d’abord un espace carré garni de haies de roseaux, ayant mille pieds sur chaque côté. Au milieu, plusieurs dizaines de salles couvertes en chaume renfermaient en abondance des choses précieuses, de l’or et de l’argent en lingots, des perles fines, du verre rouge et des pierres rares de toute espèce. D’autres maisons renfermaient, en outre, des amas de vêtements de soie et de coton, des monnaies d’or et d’argent, etc. En dehors de la haie, s’étendait un immense réfectoire; et comme la distribution devait durer fort longtemps, une centaine de maisons, disposées en ligne droite ainsi que les boutiques d’un marché, pouvaient recevoir chacune un millier de personnes assises. Quelque temps auparavant, le roi avait convoqué par un décret les Çramanas et les Brahmanes hérétiques, les pauvres, les orphelins et les hommes sans famille, pour qu’ils prissent leur part aux

distributions. Depuis le commencement de son règne, il avait tenu déjà cinq assemblées de ce genre ; celle-ci était la sixième. C’était à cette fête que Çilâditya conviait Hiouen-Thsang, le pressant d'y assister, pour être témoin de la joie qu’elle ferait naître. Le roi y arriva en grande pompe, suivi de ses dix-huit tributaires, parmi lesquels figuraient son gendre , Dhrouvapalou, roi de Yallabhi, dans l’Inde méridionale, et Koumâra, roi de l’Inde orientale. Chacun de ces rois avait posé ses tentes dans des lieux différents, l’un au nord du Gange, l’autre à l’ouest du confluent, et le troisième au sud de la Yamounâ, à côté d’un bocage fleuri. Les hommes qui étaient venus recevoir des aumônes, au nombre de plusieurs centaines de mille, s’étaient établis à l’ouest des tentes de Dhrouvapatou. Des corps d’armée accompagnaient les rois, et, prenant place aux lieux qui leur avaient été assignés, se tenaient prêts sans doute à défendre l’ordre, si le besoin s’en faisait sentir. Tout d’ailleurs se passait avec la plus grande régularité.

La religion devait nécessairement présider à ces actes de haute bienfaisance. Le premier jour, on installa, dans un des temples couverts en chaume de la place des Aumônes, la statue du Bouddha; et l’on distribua des choses précieuses et des vêtements de la plus grande valeur. On servit des mets exquis et l'on répandit des fleurs aux sor.s d une musique harmonieuse. Le soir, chacun se retira dans sa tente. Ainsi, la cérémonie tout entière était placée sous l’invocation du Bouddha, au nom de qui elle semblait se faire. Comme la tolérance de ces temps était égale à leur piété ardente, le second jour on installa, sous un des temples, la statue du Dieu-Soleil (Aditya), qu'adoraient les

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idolâtres; seulement, les distributions furent moitié moindres que la veille. Le troisième jour, on y plaça la statue du Dieu-Suprême (Içvara), et l’on fit les mêmes aumônes qu’à l’installation du Dieu-Soleil. Toutes les religions que pratiquaient ces peuples étaient traitées, sauf l’ordre de préséance, avec le même respect ; et comme dans la vie civile, elles coexistaient sans lutte ni persécution, les rois ne les séparaient pas plus dans leurs bienfaits que dans leur protection.

Ce fut seulement le quatrième jour que commencèrent les distributions générales, et elles s’adressèrent d’abord aux religieux, fervents apôtres de la foi du Bouddha.

Puis la distribution s’étendit aux brahmanes ; et, comme ils étaient beaucoup plus nombreux, elle dura vingt jours entiers. Puis vint le tour des hérétiques, pendant dix jours ; et celui des mendiants nus (niïgrunthas) des pays lointains, pendant dix autres jours; enfin, les aumônes aux indigents, aux orphelins, aux hommes sans famille, ne durèrent pas moins d’un mois

Le terme des soixante et quinze jours assignés pour la distribution était arrivé. Toutes les richesses accumulées pendant cinq ans dans le Trésor royal se trouvaient complètement épuisées. Il ne restait plus au roi que les éléphants, les chevaux et les armes de guerre indispensables pour protéger son royaume et châtier les hommes qui suscitent des troubles. Quant à lui personnellement, il avait donné en aumônes tout ce qu’il portait, la meilleure partie de ses vêtements, ses colliers, ses pendants d'oreilles, ses bracelets, la guirlande de son diadème, les perles qui ornaient so i cou et 1 escarboucle qui brillait au milieu de sa crête de cheveux. 11 s’ôtait dépouillé sans

conserver la moindre chose. Après avoir épuisé ainsi toutes ses richesses, il demanda à sa sœur un vêtement commun et usé; et, après s’en être couvert, il adora les Bouddhas des dix régions, se livra avec exaltation aux transports de sa joie , et, joignant les mains, il s'écria : « En amassant toutes ces richesses et ces choses précieuses, « je craignais constamment de ne pouvoir les cacher dans « un magasin solide et impénétrable. Maintenant que j’ai pu les déposer dans le Champ du Bonheur , je les re- « garde comme conservées à jamais. Je désire, dans « toutes mes existences futures, amasser ainsi des « richesses pour faire l’aumône aux hommes, et obtenir « les dix facultés divines dans toute leur plénitude. » Plus tard, les dix-huit rois tributaires recueillirent de grandes sommes d’argent parmi les peuples de leurs États, rachetèrent le riche collier, l’escarboucle de la coiffure, les vêtements royaux, etc., que le roi Çilâditya avait donnés en aumônes, les lui rapportèrent et les lui offrirent. Mais, au bout de quelques jours, les vêtements du roi et les joyaux de la plus haute valeur furent encore employés en aumônes, comme la première fois.

Voilà ce que Hiouen-Thsang nous raconte; il n’en parle pas par ouï-dire; il a vu ce qu'il rapporte, et il serait bien difficile de récuser ses assertions. Il se peut qu’il ait exagéré certains détails, et que les distributions aient été un peu moins abondantes qu’il ne le dit; mais le fond du récit ne peut pas n’être pas vrai; il atteste de la manière la plus formelle l’existence d'une coutume que la religion avait provoquée, et que maintenait letat social de ces peuples esclaves et malheureux, non pas seulement dans le Canoge, mais dans 1 Inde entière La loi du Bouddha recom

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mandait l’aumône, et la politique la recommandait non moins vivement. 11 eut été bien redoutable pour le pouvoir des rois de ne pas rendre en libéralités une partie des richesses qu’ils arrachaient à leurs sujets par l’impôt; et c’eût été préparer des révoltes inévitables que de pousser au désespoir de la misère des multitudes qui ne demandaient pas mieux que de se soumettre, pourvu qu’on leur donnât à peu près de quoi vivre. La prudence venait donc en aide à la dévotion; et les rois, tout en croyant s’assurer par les aumônes une place dans le ciel du Toushita, s’assuraient bien mieux encore une autorité tranquille et durable.

Ce qui peut à bon droit nous surprendre davantage, c’est la tolérance dont les princes et même les peuples semblent en général animés. C’est à peine si Hiouen- Thsang fait mention d’un ou deux rois qui ont cherché à renverser le Bouddhisme dans leurs États. Si Çaçangka, roi de Karnasouvarna dans l’Inde orientale, « abolit la Loi et détruit l’arbre de l'Intelligence, » la plupart des autres souverains se montrent au contraire pleins de mansuétude, et il ne paraît pas qu’aucun d’eux songe jamais à contraindre ses sujets pour leur faire embrasser ou quitter une religion, quelle qu'elle soit.

Est-ce à la raison de ces peuples qu’il faut faire honneur de cette vertu, qui est encore bien rare chez les nations les plus éclairées? Ce n’est pas à croire; et le véritable esprit de tolérance, si mal pratiqué de nos jours dans la plupart des pays civilisés, suppose tant de lumières et tant de justice, qu’il est peu probable que les peuples bouddhistes aient été si instruits sur ce point délicat, quand ils étaient si profondément ignorants sur tant

d’autres. Est-ce à leur indifférence? C'est encore moins soutenable; car la. ferveur religieuse de ces temps éclate dans la multitude même des- monuments de tout genre qu’ils ont consacrés à leurs croyances. Les villes sont en ruines, et leurs murailles sont écroulées; mais les stoûpas, les vihâras sont debout; on continue même à en bâtir, et rien n'annonce que le culte soit en décadence. Les âmes croient ardemment aux dogmes antiques; on respecte sincèrement les Lraditions, quelque bizarres qu’elles sont; les cœurs ne sont pas froids; et cependant ils restent tolérants pour des croyances contraires, si ce n’est ennemies.

Bornons-nous donc à constater ce fait sans chercher à l’expliquer; il est très-honorable pour l’esprit indien en général, bien plutôt encore que pour le Bouddhisme; car les Brahmanes étaient aussi doux envers leurs adversaires que la foi nouvelle l'était pour eux; et ils avaient de plus, en leur faveur, l'initiative de l’exemple. Dans toute l’histoire ancienne du brahmanisme, il n’est pas fait mention d'une persécution religieuse. Le Bouddha, tout réformateur qu’il était, l’avait en cela fidèlement imité, et jamais, dans le cours de sa longue carrière, il n’avait songé à se servir, contre ses antagonistes, de l’appui des princes qui le protégeaient ; il les avait combattus par des doctrines qui lui semblaient supérieures; il n'avait jamais essayé de les contraindre par la force, et l’esprit tout entier de la foi nouvelle répugnait à la violence.

Au temps de Hiouen-Thsang, cet heureux état de choses ne s’était point encore modifié; et la lutte qui devait expulser le Bouddhisme n'était point engagée, quoiqu’ell fût assez prochaine.

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Quelle était la situation du Bouddhisme dans l’Inde vers le milieu du septième siècle de notre ère, et que nous en apprend l’exact et dévot pèlerin? 11 ne nous dira pas sans doute tout ce que nous voudrions savoir; mais sur le culte et sur les écoles, il nous donnera des détails qui sont faits pour exciter tout notre intérêt, bien qu’ils soient quelquefois de nature à nous faire sourire par leur naïve puérilité.

CX1APITBE TROISIEME

Le culle du Bouddha dans l'Inde au septième siècle de notre ère; sa ■ simplicité ; adoration des statues ; rôle important qu’elles jouent dans le Bouddhisme; statues volantes; guérisons miraculeuses; les reliques du Tathâgata et des saints personnages; traces des pas du Bouddha; le Bodhisattva Maitreya. — Absence d’organisation politique parmi les religieux bouddhistes de l’Inde. — Rapports du Bouddhisme et du Brahmanisme au septième siècle. — Division du Bouddhisme en deux écoles, celle du petit véhicule et du grand véhicule ; rapports des deux écoles principales; subordination du petit véhicule; ses écoles secondaires; mouvement des études bouddhiques au temps de Hiouen-Thsang; ses relations avec les docteurs les plus illustres. — Résumé sur le bouddhisme indien.

Quand Hiouen-Thsang voyage dans l’Inde, le Bouddhisme a déjà vécu douze cents ans, et durant ce long intervalle de temps, le culte n’a point changé; il est resté tout aussi simple, quoique les superstitions se soient accumulées avec les légendes. On adore toujours les images du Bouddha et scs reliques, ainsi que les monuments qui les renferment, ou qui ont été élevés dans les lieux illustrés par la présence du réformateur. On répand des Heurs et l’on brûle des parfums devant les statues; on leur fait des offrandes d’argent et de choses précieuses; on visite pieusement les Stoûpas, et l’on récite soit à haute voix, soit mentalement, des prières qui n’ont rien d’ofû-

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