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stoûpa, il y avait une statue du Bouddha en pierre blanche, de 18 pieds debout, dont la face était tournée vers le nord. « En cet endroit éclatent, dit Hiouen-Thsang, une « multitude de prodiges ; et il y a communément des « hommes qui voient la statue se mouvoirpendant la nuit « autour du grand stoûpa ».
Ainsi le pèlerin parle de ce prodige comme si on pouvait encore le voir de son temps. 11 ne se vante pas de l’avoir vu lui-même; mais il est probable qu’avec un peu plus d'exaltation il en eût été témoin, comme tant d’autres croyants.
C’était l’arrivée miraculeuse de deux statues du Bouddha qui avaient converti jadis le royaume de Koustana. L’une était venue du Kachmire par les airs, à la prière d’un ancien roi , qui était allô au-devant d’elle à la tête de son armée. La statue -avait suivi le monarque durant quelque temps; mais, parvenue à la ville d e Po-Kia-I (Pogaï?), elle s’était arrêtée. Le roi joignit en vain ses efforts à ceux de ses soldats pour la transporter. Nulle puissance humaine n’avait pu la faire bouger de place. On avait fait construire une petite chapelle au-dessus de la statue. Le roi avait donné son bonnet enrichi de pierres précieuses pour en orner la tête du Bouddha; et Hiouen- Thsang vit le royal ex-voto avec une admiration que partageaient tous les visiteurs admis comme lui à le contempler. L’histoire de la seconde statue n’était pas moins extraordinaire ; elle était venue aussi à la prière d’un autre roi se placer dans un couvent sur un trône préparé pour la recevoir; et c’était, à ce qu’on dit au pèlerin chinois, l’image même que le Bouddha avait léguée à ses disciples avec les textes sacrés.
Quelques-unes des statues du Tathàgata possédaient des vertus miraculeuses. Dans la ville de Pi-mo iBhima à une vingtaine de lieues à. l'est delà capitale du Khotan, Hiouen-Thsang vit une statue de trente pieds de haut, représentant le Bouddha debout, et se distinguant parla beauté des formes et une attitude grave et sévère. Elle passait pour opérer des cures infaillibles en faveur de ceux qui invoquaient Bhagavat. Quand un homme était malade, on collait, suivant l'endroit dont il souffrait, une feuille d’or sur la statue, et il obtenait une guérison immédiate. En outre, les vœux et les demandes qu'on lui adressait étaient presque toujours couronnés de succès.
Comme les statues des grands personnages du Bouddhisme recevaient les hommages des fidèles aussi bien que celles du Bouddha lui-même, Hiouen-Thsang raconte la visite qu'il rendit dévotement à la statue d’Avalokitéçvara, dans le royaume d’Hiranyaparvala. Elle était placée dans un vihàra sur le sommet d’une montagne, et faite de bois de santal. C’était le but des plus pieux pèlerinages. En tout temps, une foule nombreuse s'y pressait, et l’on se soumettait aux jeûnes les plus rudes pendantun ; semaine ou deux, avant de l'adorer. Une balustrade tenait les fidèles à distance; et, comme on ne pouvait la toucher, on jetait de loin les fleurs qu’on venait lui offrir. Si les guirlandes qu'on lui lançait respectueusement se fixaient sur les mains ou les bras, c'était un heureux augure.
« Le Maître de la Loi acheta donc toutes sortes de fleurs « et en tressa des guirlandes; puis, quand il se vit près « delà statue, il adora le Bodhisattva avec toute la sir a céritéde son âme et célébra ses louanges. Après quo\
« se tournant vers son image, il la salua profondément! ‘
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« lui adressa ces trois vœux: « Après avoir étudié dans « l’Inde, je désire retourner dans mon pays natal, et y « vivre dans une quiétude parfaite et loin de tout danger. « Comme présage du succès, je demande que ces fleurs se « fixent sur vos vénérables mains. Secondement : par « l’effet de la vertu que je cultive et de l’intelligence à la- « quelle j’aspire, je désire naître un jour dans le ciel des « Tousliitas et servir MaitreyaBodhisaltva. Si ce vœu doit « s'accomplir, je souhaite que ces fleurs se fixent sur vos « vénérables bras. Troisièmement : la sainte doctrine nous « apprend que dans la multitude des hommes de ce « monde, il y en a quelques-uns qui ne sont nullement « doués de la nature du Bouddha. Moi, Iliouen-Tlisang, « j’ai des doutes sur moi-même, et j’ignore si je suis ou « non de ce nombre. Si donc je possède en moi la nature « du Bouddha, et si, en pratiquant la vertu, je puis à mon « tour devenir Bouddha, je désire que ces guirlandes de « fleurs se fixent sur votre vénérable cou. » En achevant « ces mots, il lança les guirlandes de fleurs, et les plaça « toutes trois suivant son désir. Ayant obtenu compléte- « ment tout ce qu’il souhaitait, il s’abandonna à tous les « transports de la joie. A cette vue., les personnes voisines « qui étaient venues comme lui pour adorer la statue, et « les gardiens du vihâra, battirent des mains et frappè- « rent du pied la terre en signe d’admiration. «Dans l’a- « venir, dirent-ils, si vous arrivez à l’état de Bouddha, « nous souhaitons avec ardeur, que vous vous souveniez de « l'événement de ce jour, et que vous nous fassiez passer « les premiers (à l’autre rive, c’est-à-dire au Nirvana) »*.
1 il. Stanislas Julien, Histoire de ta vie et des voyages de Iliouen-Thsnng, page 172.
Le culte des reliques était aussi répandu et à peu près aussi ardent que celui des statues. On se rappelle qu’après la mort du Bouddha, ses reliques avaient été divisées en huit parts, entre autant de rois qui se les disputaient. Comme le corps avait été brûlé, ces reliques ne pouvaient guère être autre chose que des cendres. Mais la superstition populaire les avait aisément transformées, de même qu’elle les multipliait sans peine. I)u temps de Hiouen- Thsang, les clie-Ii, comme il les nomme en chinois (en sanscrit çarîras , corps), étaient fort nombreux, et il en trouva dans presque toutes les parties de l’Inde. 11 put lui-même en rapporter en Chine une collection, ainsi que des statues.
On comprend que les çarîras, c’est-à-dire les débris mêmes du corps du Çàkyamouni. étaient les reliques les plus saintes; mais ce n’étaient pas les seules. Dans le royaume de Nagarahâra, outre la prunelle du Bouddha et l’os de son crâne louçnisha), on conservait son vêtement et son bâton; à Baktra, avec une de ses dents, on montrait son pot à eau et son balai; à Kongkanapoura, à l’autre extrémité de la presqu’île, on gardait précieusement avec la statue de Siddhârtha, prince royal ( koumâ rarâdjâ), sonbonnet, sans doute celui qu’il remit à Tchandaka , quand il quitta le palais paternel. Ce bonnet avait près de deux pieds ^e haut. A chaque jour de fête, on le tirait de la boite où il était soigneusement serré, et on le plaçait sur un piédestal élevé. « Un grand nombre « de ceux qui le contemplent, ajoute Iliouen-Thsang , et « l’adorent avec une foi parfaite, le voient entouré d’une « lueur extraordinaire. » C’est de même que ceux qui regardent les traces que les pas du Bouddha ont laissées en une foule de lieux, voient ces traces longues ou courtes,
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suivant la vertu qu’ils possèdent, et surtout suivantla ferveur dont ils sont animés. A ce prix, on le comprend, les prodiges sont toujours assez faciles, et l’imagination enflammée des croyants peut en enfanter à peu près autant qu’elle veut.
Parmi les reliques personnelles, ce sont peut-être les dents qui jouent le principal rôle. Hioucn-Thsang en a vu plus d’une douzaine dans les diverses parties de l’Inde qu’il a parcourues, et il a! teste que le roi Çîlàditya, son protecteur, fut sur le point d’entreprendre une guerre contre le roi deKachmire, parce qu’on lui refusait une dent du Bouddha, qu’il voulait avoir. Celle-là, beaucoup moins longue que bien d'autres, avait encore un pouce et demi ; elle était d’un blancjaunntre, « et répandait en tout « temps une vive lumière », si l’on en croit le dévot missionnaire, qui fut admis à la contempler dans le couvent où la piété du roi l’avait déposée. Il y en avait aussi une autre non moins fameuse dans le palais des rois de Ceylan. Nous aurons l’occasion d’en parler plus loin en traitant du Bouddhisme singhalais.
Les marques des pas du Bouddha étaient à peu près innombrables. Comme le Tathàgata , selon la tradition , avait visité la plus grande partie de la presqu’île, la crédulité des fidèles ou le charlatanisme des religieux signalait dans une foule de lieux les traces de son passage. C’ctait ordinairement sur des pierres qu’elles étaient empreintes, et la plus célèbre était celle du pic d’Adam dans Vile de Ceylan où le Bouddha certainement n’est jamais allé. On l’appelait Çrîpâda, ouPrabhât, c’est-à-dire le pied bienheureux.
Le roi Açoka passait pour avoir fait élever des stoùpas
dans tous les lieux où le Bouddha avait laissé la trace de ses pas ; et l’on conçoit dès. lors comment la tradition avait pu porterie nombre de ces sloûpas à quatre-vingtquatre mille, qu’on appelait aussi les quatre-vingt-quatre mille édits de la Loi.
A côté du culte du Bouddha, et par une déviation facile à comprendre, s'était établi le culte de ses principaux disciples, et même des personnages qui plus tard s’étaient illustrés par leur vertu et leur science. C'est ainsi qu’à Mathourâ, dans l lnde centrale, Hiouen-Thsang vit des sloûpas où avaient été déposés jadis les reliques de Râhoula, lils de Çâkyamouni, d'Ananda, son cousin et son fidèle sectateur, qui compila les Soûtras du premier concile, d'Oupâli, qui compila le Yinaya dans la même assemblée, de Maoudgalyâyana, de Çàripouttra, de Poûrnamaitràyanîpouttra. les premiers disciples de Tathâgata, et enfin de Mandjouçrî, ascète non moins fameux, mais qui ne vivait que quelques siècles plus tard. Chaque année, aux jours de fête, les religieux se rassemblaient en foule, et faisaient séparément des offrandes à celui des saints qui était plus particulièrement l'objet de leur dévotion. Les sectateurs de l'Abhidharma faisaient des offrandes à Çàripouttra, et ceux qui se livraient à la méditation (le Dhyâna, l'extase), en faisaient à Maoudgalyâyana. Les partisans des Soûtras offraient leurs hommages à Poûrnamaitrâyanîpouttra: ceux qui étudiaient le Yinaya honoraient Oupâli. Les religieuses, les Bhikshounis, honoraient spécialement Ananda.Les fidèles qui n'avaient pas encore reçu toutes les défenses, ou règles de la discipline, honoraient Râhoula. Enfin ceux qui étudiaient le Grand Véhicule honoraient tous les Bodhisatlvas, sans faire aucune distinction entre eux.
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Quant à Hiouen-Thsang lui-même, il paraît avoir eu une dévoiion toute spéciale au Bodhisatl va Maitreya. Lorsque le bateau sur lequel il descend le Gange est surpris par les pirates, et que sa vie est menacée par les brigands qui l'entraînent à l'autel où ils vont le sacrifier, c’est à Maitreya qu’il s’adresse et non point au Bouddha ; c’est sur lui seul qu’il attache énergiquement toutes ses pensées; c’est lui qu’il voit apparaître dans l’extase où son âme se plonge à ce moment suprême, et c’est à l’intervention toute-puissante de ce saint qu’il rapporte sa délivrance. A la fin de sa carrière, quand, sur le point de rendre le dernier soupir, il repasse dans sa mémoire les bonnes œuvres qu’il a pu accomplir, et dont il dicte la liste à ses élèves tout en larmes, il se vante d’avoir fait peindre un millier d’images de Maitreya Rodhisattva; son vœu le plus ardent, à cet instant où la vie lui échappe, « c’est d’être admis au Toushita dons la famille de Maici treya, pour servir ce Bouddha, plein de tendresse et « d’affection. » Les gâlhas qu’il récite en mourant sont adressés à Maitreya; et au moment même où son âme s’évanouit, il répond à ses disciples « qu’il a enfin obtenu « de naître au milieu de l’assemblée de Maitreya . «Ainsi, le simple Bodhisattva Maitreya semble presque aussi grand que le Bouddha lui-même dans les adorations du savant missionnaire.
On voit donc assez clairement par tous ces détails ce qu’est le culte bouddhique au temps où lliouen-Thsang voyage : c’cst un hommage tout spirituel, rendu à la sainteté et à la vertu du Talhâgata en première ligne, et secondairement de tous ceux qui ont le mieux suivi ses exemples incomparables. Ce culte est plein de douceur, sans
aucun appareil dispendieux; il est accessible aux plus humbles, puisqu’il n’exige que des prières et des fleurs, et que la foi qui accompagne ces modestes offrandes est plus précieuse que les offrandes mêmes.
Il n'y a pas de corps privilégié qui soit chargé des pratiques et des cérémonies pieuses. Les religieux engagés dans les ordres, car cette expression leur convient aussi, ne forment point une corporation régulière ni générale; ils sont respectés des fidèles, parce qu’on leur suppose plus de science et de vertu qu’au vulgaire; mais ils n’exercent aucun pouvoir officiel. Ils paraissent soumis, dans les riches couvents où ils habitent, dans les Yihâras, à une discipline uniforme, qui remonte sans doute à une assez haute antiquité; mais, tout nombreux qu'ils sont, ils ne sont point organisés ni réunis sous une direction commune. Chaque Yihâra ou Samghârama garde son administration et son isolement, absolument comme chaque province a gardé politiquement la sienne. La religion n'a pas pu vaincre davantage l'esprit de morcellement; et il n’y a pas plus d'unité spirituelle qu’il n'y a d'unité politique. Les souverainetés partielles et peu durables qui se sont produites parfois pour le territoire n ont jamais tenté de s'établir pour les croyances. La foi commune repose sur l'identité des ouvrages que chacun révère ; elle se maintient par elle-même et parla tradition; mais elle n'a pas besoin de cette vaste hiérarchie qui chez d'autres peuples a été indispensable. C'est là certainement un fait très-singulier, que Hiouen-Thsang nous atteste et qu’attestent à un autre point de vue tous les Soûtras. Les fondations pieuses sont partout répandues et florissantes, depuis le liachmire jusqu'aux extrémités de la presqu’île. Créées
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par la munificence des rois et la piété des fidèles, elles sont entretenues par eux et vivent de leurs bienfaits; elles sont aussi opulentes qu'elles sont multipliées; mais il ne parait pas que jamais les religieux aient songé à réunir en un seul faisceau tous ces éléments épars pour en constituer une puissance à laquelle rien probablement n’aurait pu s’opposer.
Celte usurpation a eu lieu chez des peuples voisins et notamment au Tibet, où la suprématie du Grand Lama a pu s’établir; dans l’Inde, elle n’a môme jamais été tentée, et la pensée n’en semble être venue à personne.
Hioucn-Thsang nous fournit très-peu de détails sur la situation relative du Brahmanisme en présence de son rival, qui semble en général jouir d’un triomphe assez facile.
Les Brahmanes, avec qui Siddhàrtha jadis avait pu discuter, ne discutent plus; on les appelle des hérétiques; les Védas sont classés parmi les livres profanes; et on les redoute si peu désormais, qu’on les étudie dans les couvents, comme on étudie les systèmes philosophiques, la grammaire, la logique et la médecine. C’était sans doute une pénible situation pour la vieille orthodoxie brahmanique; mais aucun symptôme n'annonce une révolution ni surtout une persécution imminente. L’histoire ne sait point précisément quand elle a commencé; mais, grâce au témoignage du pèlerin chinois, on peut affirmer qu’au milieu du septième siècle le Bouddhisme jouit encore dans l'Inde d’une tranquillité complète.
Il se croit fort supérieur à la religion antique. A ses yeux, le Brahmanisme n’est que l’adoration grossière des esprits et des Dévas. Le Panthéon brahmanique est tout à
l’ail déchu; et croire encore à ces divinités bizarres et impuissantes est une sorte de honte. Les Brahmanes n’ont point su créer un idéal accessible à la foule; et leurs spéculations métaphysiques, bonnes peut-être pour des ascètes et des savants, ne s’adressent point au vulgaire et ne peuvent le toucher. Au contraire, l’idéal que s’est fait le Bouddhisme est tout humain; et si la vertu du Talhâgata est infiniment supérieure à celle des autres hommes, elle leur sert au moins de modèle et de guide. On peut le voir par l'exemple de Iliouen-Thsang et de tant d’autres : c’est surleBouddha qu’il se règle; et ce sont les souvenirs d’une vie héroïque et sainte qui l’aident à être lui-même, dans une certaine mesure, un héros et un saint. A ce point de vue le Bouddhisme pouvait dédaigner le Brahmanisme, qui était moins moral que lui et surtout moins pratique; et il est évident qu’il ne se fait pas faute d’exprimer son mépris, que semblent assez souvent accepter ceux mômes qui en sont l’objet. Le missionnaire a vu des Brahmanes se faire dans les temples bouddhiques les instruments des plus humbles fondions.
Ainsi la religion du Bouddha ne parait point être en décadence dans l’Inde, quand le pieux lhouen-Thsang \ienl lui demander des lumières qui commencent à pâlir dans la Chine. Partout il trouve les traditions vivantes, les monuments nombreux et vénérés, bien qu'ils tombent en ruines, les peuples animés d'une foi sincère, que protègent les rois, les établissements religieux florissants, et répandus sur toute la surface du pays, qui les entretient, les docteurs les plus studieux et les plus instruits, des multitudes de disciples qui suivent assidûment leurs leçons pour les perpétuer; en un mot, une situation
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prospère qui semble promettre encore de longs siècles de durée.
Mais ce qui atteste surtout à cette époque la force dont le Bouddhisme est animé, ce sont les controverses qu’il engage, avec une constante énergie, et contre ses adversaires et dans son propre sein.
Le Bouddhisme se divise en deux sectes, celle du Grand Véhicule et celle du Petit Véhicule, remontant l’une et l’autre à une haute antiquité. Fa-Hien les avait trouvées dans la même situation que les trouve Hiouen-Thsang deux cent vingt ans après lui. Quelles différences les séparent? Et en quoi consistent précisément leurs dissentiments? C’est ce qu’il est assez difficile de savoir; et jusqu’à présent c’est là une question qui reste obscure, bien que dans les monuments bouddhiques que nous possédons, on cite à tout instant les noms de ces deux sectes.
D’abord, le Grand Véhicule et le Petit Véhicule ( Mahâ y âna et Hînayâna ) se ressemblent parfaitement quant à la foi sans bornes qu’ils ont vouée au culte du Bouddha. C’est une manière différente d’honorer le Tathâgala en étudiant ses mérites et ses doctrines dans des livres différents; mais au fond on ne croit qu’à lui de part et d’autre, et l’on y croit avec une ardeur toute pareille.
D’après un catalogue chinois cité par M. Stanislas Julien il semble que les deux Véhicules ne reconnaissent pas les mômes ouvrages pour orthodoxes et canoniques. Le Grand Véhicule a cinq séries de livres sacrés, tandis que le Petit Véhicule en a neuf.
11 résulte de la comparaison de ces deux listes d’ou-
1 San-tchang-chiitg, dans des documents inédits que M. Stanislas Julien a bien voulu nous communiquer.
vrages que la doctrine du Petit Véhicule est moins élevée que celle du Grand Véhicule, . comme sa dénomination seule suffit à l’indiquer. Aussi est-il admis en général, par les auteurs chinois, que les partisans du Petit Véhicule ne peuvent arriver au Nirvana et qu’ils sont encore soumis à la transmigration. Ils ne s’avancent point jusqu’à la vraie métaphysique; ils se contentent de la morale et de la discipline, en y ajoutant les légendes. C’est évidemment une infériorité que cherchent vainement à dissimuler les adhérents du Petit Véhicule.
Aussi il faut voir avec quel dédain en parle. Hiouen- Thsang, qui appartient au Grand Véhicule, ainsi que presque tous les Bouddhistes de la Chine. Vingt fois il vante avec emphase les principes sublimes du Grand Véhicule , et il les oppose avec une complaisance méprisante aux idées étroites et mesquines du Petit Véhicule, qui lui paraît impuissant pour assurer le salut éternel. Il rapporte à plaisir les légendes qui le rabaissent , et il ne manque pas de citer tous les faits qui lui peuvent nuire.
Malgré cette subordination apparente du Petit Véhicule, il est à peu près aussi répandu que son rival dans la presqu’île, au temps de Hiouen-Thsang. il se trouve dans les royaumes de Bamian et de Kapiça, au nord ; dans celui de Kapilavastou et à Bénarèsmême; dans les royaumes de Hiranyaparvata et de Tchampâ, à l’est ; da ns le royaume de Malva, qui passait pour le plus éclairé après le Magadha ; dans celui de Vallabhi, au sud; à Vaiçàli, dans l'Inde centrale ; dans le Gourdjara (le Guzarale),à l’ouest; dans le royaume du Sindh et dans une foule d’autres endroits. Il est vrai que le Grand Véhicule domine plus généralement, et qu’il a pour lui le nombre des adhérents
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en même temps que la pureté des doctrines. Mais il n’en est pas moins tolérant ; et il est beaucoup de royaumes où les deux sectes coëxistent sans s’exclure , ni môme se combattre trop vivement. C’est ainsi que dans les États de Çîlàditya, à Kanyâkoubdja (Canoge), les partisans du Petit Véhicule exercent leur culte en toute liberté, comme le prouve la lutte d’où le pèlerin chinois sort triomphant et que j’ai rapportée tout au long. Il en est de même dans les royaumes de Poundravarddhana, de Kongkanapoura, de Maharashtra (pays des Mahrattes), d’Atali, d’Ayodhyâ (Oude), deMathourâ, d’Oudjdjayana (Oudjein), etc. Dans tous ces lieux, le Petit Véhicule est suivi à l’égal du Grand, et Hiouen-Thsang ne cite pas un seul acte de violence inspiré par le fanatisme.
Les religieux les plus savants et les plus pieux se réfutent mutuellement avec un zèle que rien ne lasse ; mais leur animosité ne va guère au delà de leurs arguments ; et, quand le tournoi dialectique est terminé, les deux sectes rentrent dans leur bonne intelligence, qui dure jusqu’au prochain combat, dont les amours-propres auront seuls à souffrir.
Toutefois, comme les deux Véhicules ont des couvents particuliers, on ne se mêle point dans la vie commune, et l’on ne se demande point volontiers l’hospitalité. Quand Hiouen-Thsang arrive dans la capitale du royaume de Kapiça, un de ses compagnons, qui est du Petit Véhicule, montre quelque répugnance à demeurer dans un couvent du Grand Véhicule. Le Maître de la Loi condescend 5 cette susceptibilité, en allant loger lui-même dans un couvent du Petit Véhicule, qui avait jadis été le séjour du fils d’un empereur de la Chine retenu en otage. C’est que les deux
Véhicules ont des règles différentes en ce qui concerne la nourriture des religieux. Le Petit Véhicule ne permet que trois aliments qu’il appelle les trois aliments purs ; il défend tous les autres. Cependant la défense n’était pas si formelle, qu’on ne l’enfreignît quelquefois; et les religieux du royaume à’A-ki-tn (Akni ou Agni?) qui étaient en renom pour la pureté sévère de leurs mœurs, et leur soumission aux lois de la discipline, mêlaient quelques mets ordinaires aux trois aliments purs. Cette sobriété excessive du Petit Véhicule passait pour une faute, peutêtre parce qu’elle rappelait des austérités dangereuses qu’avait proscrites le Bouddha; et Iliouen-Thsang se vante auprès du roi de Koutché, qui le reçoit dans son palais, de manger indistinctement de tous les mets, laissant à la Doctrine Graduelle, c’est-à-dire au Petit Véhicule, une pratique qui lui semble puérile et blâmable.
Comme le Petit Véhicule était entouré d’une moindre estime, il arrivait assez fréquemment qu’on le quittait pour embrasser la doctrine supérieure. Hiouen-Thsang en cite plus d’un exemple. C’est ainsi que le célèbre Vasoubandhou, du Gandhara, à l imitation de son maître Asamgha, était passé des écoles du Petit Véhicule au Grand Véhicule, dont il était devenu une des lumières. Tout un couvent du Magadha s’était converti, à la suite de la chute miraculeuse d’une oie sauvage tombée du haut des airs aux pieds de l'économe, fort embarrassé ce jour là du repas des religieux, qui ne mangeaient que les trois aliments purs.
Quelquefois le changement se faisait en un sens opposa a comme on pouvait être fort savant, touten étant partisan du Petit Véhicule, on délaissait le Grand Véhi
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cule, dont les théories, assez peu claires, parlaient sans doute moins vivement aux imaginations. Aux portes de la capitale du royaume de Malipoura, Hiouen-Thsang vit un stoûpa consacré à la mémoire de Gounaprabha, auteur de nombreux ouvrages, qui, après avoir étudié le Grand Véhicule, l’avait abandonné et s’était attaché au Petit. Il est probable que les cas de ce genre étaient assez rares. Mais il y avait si peu de honte à pratiquer le Petit Véhicule, que les gens qui se piquaient d’une science complète étudiaient à peu près indistinctement les deux Véhicules, tout en donnant la préférence au Grand. Non loin du docte couvent de Nâlanda, Hiouen-Thsang va trouver, sur une montagne appelée la Forêt des bâtons, un ascète renommé par son savoir et dont il suit assidûment les leçons pendant deux ans. C’est un Kshattriya, qui dans sa jeunesse, ayant montré du goût pour l’élude, avait renoncé à sa caste et s’était fait bouddhiste. Il possédait à fond les livres du dehors, c’est-à-dire les livres profanes, les quatre Védas, les ouvrages d’astronomie, de géographie, de médecine, de magie et d’arithmétique; mais il possédait en outrele Grand et le Petit Véhicule, quoiqu’il fût l’élève de Çîlabhadra, le vénérable supérieur du couvent de Nâlanda.
Hiouen-Thsang lui-même, dans la lettre de remercîments qu'il écrit au roi de Kao-Tch’ang, après en avoir obtenu sa liberté, se vante de connaître les deux Véhicules, et voici comment il s’exprime : « Hiouen-Thsang, grâce à « son heureuse destinée, entra de bonne heure par la Porte « noire (dans un couvent), et suivit les leçons des maîtres « jusqu’à près de vingt ans. Tous les sages illustres, tous « les amis d’un mérite supérieur furent par lui consultés
« el interrogés. Il étudia presque complètement les prin- « cipes du Grand et du Petit Véhicule. » Plus tard quand Hiouen-Thsang, qui avait écrit un traité tout exprès pour réfuter les erreurs du Petit Véhicule, revint en Chine chargé des trésors sacrés qu’il était allé chercher dans l’Inde, il rapporta des ouvrages du Petit Véhicule, moins précieux, mais presque aussi nombreux que ceux du Grand Véhicule ; et dans sa longue retraite, il traduisit les uns et les autres avec un soin égal, si ce n’est avec un égal respect. Pendant toute la durée de son séjour dans l’Inde, il avait étudié à peu près indifféremment les deux Véhicules, sous les maîtres les plus autorisés.
Voilà pour les écoles du Bouddhisme.
Mais il ne semble pas que les anciennes doctrines de la philosophie brahmanique soient tout à fait éteintes au temps où le pèlerin chinois parcourt les diverses contrées de l’Inde. Comme il a un complet dédain pour le brahmanisme, il s’en occupe peu; néanmoins, il le connaît, et, quand le devoir l'exige, il est en état de le réfuter. C’est ainsi qu’avant sa grande lutte contre les partisans du Petit Véhicule à Kanyâkoubdja, il engage une discussion régulière avec un brahmane sur différents systèmes, ceux entre autres du Sânkhyaetdu Vaiçéshika. 11 les analyse pour en démontrer l’absurdité. Les arguments par lesquels il croit les renverser peuvent ne point paraître très-concluants; mais ils prouvent du moins qu’il a étudié ces théories, encore assez répandues pour que le Bouddhisme ait à les combattre, s’il n’a pas d’ailleurs à les craindre. L’antique philosophie n’est donc pas morte, et les Brahmanes la cultivent toujours sans qu’elle ait beaucoup de vie ni d’influence.
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Le Bouddhisme, au contraire, est plein d’activité et d’énergie. Sans les détails dans lesquels est entré Hiouen- Thsang, on se ferait difficilement une idée du mouvement d’esprit considérable et des labeurs énormes dont il continue à être l’objet. Les religieux, dans tous les Vihâras et les Samghàramas, s’appliquent avec zèle à composer des livres, quand ils ont assez de talent et d’autorité pour parler en leur propre nom, ou bien ils s’appliquent à étudier les ouvrages que l'orthodoxie a consacrés. Sur toute la surface de l'Inde, Hiouen-Thsang, quelque instruit qu’il soit, trouve à conférer avec des personnages dignes de l’entendre sur les points les plus délicats de la Loi, ou capables môme de l’éclairer. Ces personnages sont profondément vénérés pour leurs lumières par tout ce qui les entoure, depuis les rois, qui briguent leur entretien, jusqu’au peuple qui les adore comme des saints. On se fait gloire de la quantité des livres qu’on a lus; les plus illustres et les plus respectés parmi les docteurs de la Loi sont ceux qui peuvent en citer et en commenter davantage. On s’interroge mutuellement sur le sens des passages les plus obscurs, et malheur à qui ne peut répondre ; la fausse science est démasquée, et la vanité punie sans pitié par l’humiliation qu’elle mérite. Ce ne sont pas seulement les retraites studieuses des religieux qui se distinguent par ces pieux travaux ; ce sont des populations entières qui entretiennent et honorent la culture des lettres, comme dans le Magadha et le Malva. L’intelligence, qui, chez les peuples bouddhiques, n’a pas d’autre aliment que les livres sacrés, s’adonne exclusivement à les comprendre et à les expliquer, et ces occupations si graves suffisent à satisfaire tous les besoins des cœurs et des
imaginations. Tout au plus se permet-on quelques distractions passagères dans l'étude de la logique, de l’astronomie, de la médecine, de l’arithmétique, de la magie. Mais on quitte bientôt ces recherches profanes pour la seule recherche vraiment nécessaire, celle du salut éternel, qu’on ne peut acquérir qu’en méditant la Loi du Bouddha et ses perfections incommensurables.
A l'époque de Iiiouen-Thsang, c’est-à-dire douze cents ans environ après la mort du Bouddha, l’ardeur des études et des discussions religieuses ne s'est donc pas refroidie. Les pays voisins, particulièrement ceux du nord, demandent à l’Inde, patrie vénérée du Bouddha, des enseignements, qu’elle seule peut leur offrir, et qu’elle leur donne avec libéralité. Iiiouen-Thsang nomme plus de quarante religieux de son temps, qu’il a vus, dont il a suivi les leçons, ou qu’il a réfutés dans tous les pays qu’il parcourt.
Un autre mouvement d’études sur lequel Iiiouen-Thsang nous donne aussi les renseignements les plus curieux et les plus exacts, ce sont les traductions des livres bouddhiques faites en Chine par des religieux venus de l’Inde. Sous le règne de Fou-Kien, prince de Thsin, de 558 à 585 de notre ère, c’était un çramana appelé Dharmanandi qui traduisait les livres sacrés, et un des chambellans de l'empereur tenait le pinceau. De 597 à 415, c’était un autre Bouddhiste de l'Inde nommé Koumàradjiva. Sous la dynastie des seconds YVei, c’était Bodhiroutchi, en 47 1 - 477. Peu de temps avant Hiouen-Thsang, en 627, un docteur indien, Prabhâralna, était chargé de faire des traductions, que révisait un des ministres de l’empereur pour en assurer l’élégance et la clarté. Ainsi, pendant de longs siècles, la Chine demanda à l’Inde bouddhique des