CHAPITRE PREMIER
Le vicomte Torrington, gouverneur de Ceylan, et les prêtres bouddhistes en 1848. — Sources de l'histoire de Ceylan ; Mémoire d’Eugène Burnouf sur les noms anciens de l’ile ; le Râmâyana ; témoignages grecs et romains sur la Taprobane ; voyage de Fa-Hien à Ceylan ; traditions recueillies par Hiouen- Thsang; annales singlialaises ; Mahâvamça de M. G. Turnour; entreprise de sir Alexander Johnston en 1826 ; fraude des prêtres singlialais ; publication de M. Ed. Upham. — Recueil des écritures bouddhiques en Pâli conservé à Ceylan. — Conversion de Ceylan au Bouddhisme ; analyse du Mahâvamça ; voyage supposé du Bouddha à Ceylan ; les trois Conciles; relations de Dharmaçôka, roi de l’Inde, avec Dévânampîyatissa, roi de Ceylan ; ambassades mutuelles ; Mahinda, apôtre du Bouddhisme avec sa sœur, à Ceylan ; la branche de l’arbre Bodhi ; quelques événements importants de l’histoire de Ceylan ; la dent du Bouddha ; traductions diverses des livres canoniques et de leurs commentaires par Bouddhaghosa, au cinquième siècle de notre ère.
Lorsqu’en 1848, le vicomte Torrington, gouverneur de Ceylan, établit un impôt sur les roules, les prêtres bout!-
dhistes réclamèrent, et demandèrent à être exemptés de la taxe. Par cette loi du vicomte Torrington, assez ressemblante à celle qui, chez nous, régit les prestations en nn ture, tout habitant, sans aucune exception, était tenu ou de donner personnellement six journées de travail aux grandes routes, ou de remplacer le travail qu’il ne voulait point faire par le payement d’une certaine somme d'argent. Les prêtres bouddhistes adressèrent au gouverneur une pétition, humble et fière tout ensemble, où ils déclaraient qu’il leur était impossible de se soumettre à la mesure qu’on voulait leur imposer comme au reste des habitants de l’ile; et les motifs sur lesquels ils s’appuyaient étaient très-puissants.
Ils représentaient que, pendant quatre mois de l’année, leur subsistance dépendait absolument des aumônes de la population, dont ils recevaient chaque jour leur nourriture, sans même qu’il leur fût permis de la demander; que, dans les huit autres mois, où leur subsistance n’était pas moins précaire, ils étaient constamment en voyage ; qu’ils ne pouvaient ni travailler ni même se découvrir un instant de leurs vêtements sans être déchus de leur titre et cesser d’être prêtres; qu’ainsi ils ne pouvaient contribuer de leur personne à la construction des chemins; que d'ailleurs, jeûnant régulièrement dix-huit heures sur les vingt-quatre et ne mangeant jamais qu’entre six heures du matin et midi, ils étaient hors d’état de travailler de corps sans tomber malades ; d’un autre côté, qu’ils ne pouvaient pas davantage remplacer un labeur impossible pour eux par une compensation pécuniaire ; qu’ils ne devaient posséder, selon leur règle, ni monnaie ni propriété sous quelque forme que ce fût, et qu’ils ne
pouvaient pas plus exiger de l’argent des fidèles qu’en exiger du pain.
Ils ajoutaient que, depuis l’établissement du Bouddhisme dans l’île de Ceylan, 316 ans avant l’ère chrétienne, jamais on ne les avait obligés ni à un travail ni à une taxe quelconque; que la convention de 1815, par laquelle les habitants de Ceylan s’étaient donnés librement à la couronne d’Angleterre, stipulait, entre autres garanties, le maintien de la religion bouddhique dans toute son indépendance; enfin, que si on les contraignait à travailler, c’était leur faire perdre toutes leurs espérances dans un monde à venir, pour avoir violé leurs devoirs les plus saints dans celui-ci. En conséquence, ils demandaient que la taxe, dans l’une ou l’autre de ses alternatives, ne leur fut pas applicable.
Le gouverneur entendit ces justes réclamations, et il y fit droit. Mais ce ne fut pas sans peine. A la réclamation des prêtres bouddhistes en avaient succédé d’autres. L’évêque anglican de Colombo protesta et prétendit que ce serait donner au paganisme bouddhique un immense avantage sur le christianisme que d’accéder à cette requête. Si l’on exemptait les prêtres bouddhistes, pourquoi ne pas exempter au même titre les prêtres de toutes les autres religions ? Le fanatisme singhalais manquerait-il d’abuser de cette préférence ? Et ne devait-on pas craindre que ce ne fût un nouvel obstacle aux progrès du christianisme parmi les indigènes? D’autre part, l’administration fiscale réclamait comme le clergé, et tout en reconnaissant que les prêtres bouddhistes ne pouvaient être soumis ni à la prestation personnelle ni à la taxe en argent, elle suggérait un expédient assez ingénieux : elle
TROISIÈME PARTii,, CHAPITRE I.
proposait qu'ils fussent tenus de trouver des remplaçants.
Le vicomte Torrington eut le mérite de discerner parfaitement ce qui était juste dans ce conflit de prétentions diverses. Il exempta les prêtres bouddhistes, par privilège spécial, non pas en tant que prêtres, mais en tant que mendiants. Les faits avancés par les pétitionnaires n’étaient que trop exacts : leurs vœux, leurs règles traditionnelles, leurs usages quotidiens, leur genre de vie, leurs croyances étaient autant d'obstacles insurmontables; et l'homme d'Ltatsut comprendre et accepter une résistance si bien justifiée1.
Cette tolérance de l'administration anglaise était d'autant plus louable que l'on savait de reste que les prêtres bouddhistes étaient loin de bien employer l'influence dont ils continuent de jouir sur le peuple. Ils avaient eu la main
‘ On peut tronver la pétition des prêtres bouddhistes de Ceylan dans le Blue book, publié en 1849 et intitulé Paper s relative to the affaire ofCeylon. Ce document, qui se compose de plus de trois cents pages in-folio, se rapporte surtout à l'insurrection qui éclata en 1848. et qui dura quelques mois, sans être d'ailleurs très-grave. Le vicomte Torrington sut la comprimer avec énergie. La taie des routes et d’autres mesures de l’administration avaient servi de prétexte; mais au fond les Kandiens se soulevaient, en 1848. comme ils s'étaient soulevés en 1818, 1827. 1854. 1843. et comme ils sc soulèveront peut-être encore. Ils supportaient avec peine le joug étranger, et ils rêvaient toujours la restauration de la monarchie indienne. Les Kandiens ne doivent pas être confondus avec le reste de la population singhalaise. Iis sont plus remuants et plus belliqueux. Ils sont d une race un peu différente, et ce sont en général des descendants de Malabars. L administration de lord Torrington a été attaquée par un de ses successeurs, sir II. G. ÜVard, qui fut apres lui gouverneur de Cevlan. Le vicomte Torrington s'est pleinement justifié de ces critiques imméritées, et sa réponse, en date du 17 janvier 1857, a été publiée dans les documents parlementaires. C’est de l'administration de lord Torringlon mai 1 847 - novembre 1850) que date la prospérité de la colonie de Cevlan. Grâce à l'impulsion qu'il avait donnée aux grands travaux d'utilité publique, l'ile possédait déjà, en 1851. six cents lieues de roules admirables, sans compter une foule d'améliorations financières.
dans toutes les insurrections qui avaient éclaté depuis 1815, comme ils l’y eurent encore dans l’insurrection nouvelle qui éclata vers la fin de 1 848, sur cette fausse rumeur propagée dans l’île que la France était en guerre avec l'Angleterre, et que des régiments français allaient débarquer dans le port de Trincomali. Dans le procès qui suivit l'insurrection et châtia les principaux coupables, un prêtre bouddhiste fut impliqué, condamné à mort par un conseil de guerre, avec dix-huit autres insurgés, et exécuté sous son costume de prêtre et avec tous ses insignes. Cet exemple, qui n’avait eu jusque-là qu’un seul précédent, fut jugé nécessaire pour intimider les futurs imitateurs. La population singhalaise est très-fanatique. Il suffit qu’elle conçoive ou qu’on lui inspire la moindre crainte pour les reliques, et surtout pour la fameuse dent du Bouddha, qui donne les droits de souveraineté à qui la possède, à l’instant elle s’émeut et s’agite; et elle est toute prête à courir aux armes, pour peu que quelques chefs audacieux se chargent de l’exciter et de la conduire1. Il y a, dans toute la contrée et particulièrement dans les provinces du centre et du nord, une multitude de temples très-fréquentés, et fort riches par les dotations que leur a faites la piété des fidèles. C’est dans le district de Dombéra, au nordouest de Kandy, que se trouvent les plus considérables, qui sont aussi des espèces de couvents; et le prétendant de 1848, Gongalagodda Banda, s’était fait couronner dans le
1 Voir le Blue book, cilé plus haut, Papers relative , etc., etc., page 171 En 1818, c’était le déplacement de la Dent du Bouddha, transportée d’une I ville dans une autre, qui avait été le signal de la révolte. En 1848, le résident anglais à Kandy avait cru devoir mettre la précieuse relique sous clef,
| pour que les factieux ne pussent pas s’en emparer. Plus tard, on la rendit aux prêtres et à la vénération des lidèlcs, quand le danger fut passé.
temple de Domboula, un des plus vénérés et des plus anciens, puisqu’on en fait remonter la construction à un siècle avant notre ère.
Ces faits, auxquels il serait facile d’en joindre une foule d’autres, prouvent assez quelle est encore la puissance du Bouddhisme à Ceylan. Observer à fond ce qu’il y est aujourd’hui, après plus de deux mille ans de règne, est une très-curieuse étude, qui est faite pour tenter le zèle intelligent de quelqu’un des employés de celte magnifique colonie anglaise. L’exemple de M. Georges Turnour est admirable et mérite bien qu’on le suive. Il nous a donné un des monuments les plus importants de la littérature PâliesinghalaisejetleMa/idw/niça, sous la forme oùil nous l’a fait connaître, est certainement une des sources les plus précieuses qu’on puisse consulter sur l’ancienne histoire de Ceylan. Nous y reviendrons un peu plus loin; mais nous voulons auparavant passer rapidement en revue ce que l’on sait de plus certain sur le Bouddhisme à Ceylan, depuis les temps historiques.
Eugène Burnouf, de si regrettable mémoire, avait eu quelque temps la pensée, au début de ses études sur le Pâli, de composer sur ce sujet un ouvrage spécial. Le Journal asiatique de Paris nous en a donné un fragment important sur les noms anciens de l’ile de Ceylan l. Les recherches de Burnouf devaient principalement porter sur la géographie ancienne de l’ile dans ses rapports avec l’histoire; mais il fut détourné de cette entreprise par la grande
1 Journal asiatique de Paris, numéro de janvier 1851, pages 1 et suiv. Le mémoire d’Eugène Burnouf, comme nous le rappelle une note de M. J. Molli, membre de l’Institut et secrétaire de notre Société asiatique, avait été lu dans deux séances de l’Académie des insciiptions et belles-lettres, au mois de mars 1834
découverte de M. Brian Haughton Hodgsôn ; et il préféra avec toute raison s’attacher aux originaux sanscrits du Népal, plutôt que de s’en tenir aux traditions et aux documents singhalais. Il comptait d’ailleurs revenir au Bouddhisme du midi, après avoir approfondi le Bouddhisme du nord; et les appendices du Lotus de la bonne Loi attestent jusqu’à quel point il avait déjà poussé ses laborieuses investigations. Cette histoire de Ceylan, queBurnoufeût si bien faite, nous manquera sans doute longtemps encore; car il faudrait, pour l’accomplir d’une manière satisfaisante, réunir de nouveau toutes les conditions de science et de méthode qu'il possédait à un degré si éminent.
Une des sources principales, et la plus vieille certainement pour les origines de l’histoire de Ceylan, c’est d'abord le Râmâyana. Rama fait la conquête de l'îlepour retrouver la belle Sità qu'a ravie le traître Ràvana et qu’il a emmenée à Langkâ (nom ancien de Ceylan). Mais on sait malheureusement quelle est la confusion de ce poëme étrange; et il serait bien difficile de dégager quelques faits un peu certains de cet amas incohérent de fictions extravagantes, où les singes et les génies tiennent beaucoup plus déplacé que les héros et les hommes. On aurait tort, toutefois, de négliger le Râmâyana, parce que c’est le seul témoignage à peu près qui puisse nous fournir quelques informations sur l’état de l’ile avant que le Bouddhisme y eût été introduit. Les Hindous, comme le prouve le Râmâyana luimême, se faisaient de cette contrée, toute rapprochée qu’elle était de la péninsule, les idées les plus bizarres; et l’obscurité de leurs légendes atteste assez qu’ils en savaient fort peu de chose1.
* Râmâyana, Chant I, chapitre rv, çloka* 55, 17, 102, 105, et Chants V et VI.
Avec l'introduction du Bouddhisme à Ceylan, ces ténèbres commencent à se dissiper quelque peu. Mais les témoignages qui déposent de ce grand fait sont très-postérieurs à ce fait lui-même; et la religion du Bouddha dominait depuis six cents ans et plus, quand les historiens, si l’on peut donner ce nom à l’auteur du Mahâvamça et à ses continuateurs, pensèrent à fixer dans leurs écrits des traditions qui tendaient à se perdre.
Les Grecs commencèrent à connaître Ceylan sous le nom de Taprobane1, dès le temps d’Onésicrite et de Mégasthène, peu d'années après l’expédition d'Alexandre. Mais les Grecs n’ont jamais su quelle religion professaient les habitants de la Taprobane; et les renseignements de ce genre leur importaient, en général, assez peu. A leurs yeux, la Taprobane était seulement fameuse par les richesses, par les perles et le cinnamome (la cannelle) qu’elle produisait. Plus tard on en sut davantage, sans en savoir encore beaucoup ; et la célèbre ambassade du roi de la Taprobane à l’empereur Claude fournit quelques détails un peu plus précis, que Pline nous a conservés. Mais le naturaliste romain se borne à dire, en parlant de la religion de la Taprobane, qu’on y adore Hercule. C’est une assimilation bien inattendue, si l’on doit, sous les traits d’Hercule, reconnaître le Bouddha.
Il faut arriver jusqu’à Fa-Hien (599-414 après J. C.), le pèlerin chinois, pour obtenir un premier témoignage personnel sur Ceylan. Nous ne prétendons point, certainement, que Fa-llien soit un historien très-exact ni très-
1 E. Burnouf a démontré l’identité du mot Taprobane avec le mol sanscrit Tûmrapanna, un des noms sous lesquels les Indiens désignaient l’ile de Ceylan, où les feuilles de certains arbres sont couleur de cuivre.
clair; mais, comme il parle de ce qu’il a vu, son récit mérite une attention toute particulière. Après avoir séjourné deux ans entiers dans le royaume de Tâmralipti, au sud-ouest du Gange, il s’embarque sur un navire marchand qui fait voile pour Sinhala ou le Royaume du Lion. La navigation dure quatorze jours entiers pour arriver à de petites îles qui bordent Sinhala, et qui sont, dit Fa- Hien, au nombre d’une centaine1. 11 trouve la religion bouddhique en pleine prospérité, et il n’y a pas une contrée de l'Inde parcourue par lui où elle fût cultivée avec plus de ferveur. Fa-Hien admet sans hésiter, d’après les traditions locales, queFo, le Bouddha, est venu à Sinhala, et qu’il y a laissé deux empreintes de ses pieds sacrés, l’une au nord delà ville royale, et l’autre sur une haute montagne (le fameux pic d’Adam, qui est la plus élevée de toute File, et qui a près de 2,000 mètres de hauteur). Fa-Hien recueille aussi les traditions singhalaises sur la branche de l’arbre Bodhi, transportée miraculeusement de l’Inde à Sinhala, et sur la dent du Bouddha. Cette inestimable relique est exposée chaque année publiquement à l'adoration des habitants. La procession solennelle a lieu à l’époque de la troisième lune. Un héraut va l’annoncer dans le pays plusieurs jours à l’avance, et le peuple se rassemble en foule. On montre, dans cette procession, des tableaux qui représentent les cinq cent cinquante naissances ou manifestations diverses du Bouddha, et qui raniment le pieux souvenir de ses mérites et de ses miracles.
Pour desservir un culte qui paraît si florissant, le Royaume du Lion, Sinhala, possède un clergé nombreux
1 Les îles du détroit de Manar
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et opulent. Au couvent de la Monlagne sans Crainte ( Abhayaguiri ), Fa-Hien trouve cinq mille religieux. Dans un autre couvent, qu'on appelle le Grand Couvent, il y en a trois mille; ailleurs, à la chapelle de la Bodhi, ils sont encore deux mille. Dans la capitale, qui est fort belle, et dont Fa-Hien oublie de donner le nom, le roi en nourrit à lui seul de cinq à six mille. Le pèlerin chinois estime, d’après ce qu’il a vu, que File entière doit renfermer de cinquante à soixante mille religieux. C’est du moins le chiffre approximatif que lui ont indiqué les gens du pays. Tous ces religieux sont individuellement aussi pauvres que l’exige la loi deFo; tous les matins, ils sortent, portant à la main leur vase aux aumônes; et ils attendent, sans rien dire, que la charité ou la commisération des laïques le leur ait rempli. Mais si les individus sont si absolument dénués, les temples sont extrêmement riches; et les rois se plaisent à leur faire des donations splendides; elles s’accumulent de siècle en siècle, et finissent par former des propriétés énormes1.
Le peuple n’est pas moins pieux que ses rois, et les quatre castes s’assemblent régulièrement trois fois par mois, le huitième, le quatorzième et le dix-huitième jour de chaque lune, pour écouter la prédication sainte. Elle se fait du haut d’une chaire d’où le religieux chargé de ce soin s’adresse à la multitude attentive. Fa-Hien assiste lui-même à plusieurs de ces prédications bienfaisantes; et dans une, entre autres, il entend raconter tout au long
* Ces donations aux couvents sont encore aujourd’hui considérables; et comme elles sont en général soustraites à toutes obligations légales et à toutes redevances, c’est une source de difficultés assez graves pour l’administration anglaise.
l’histoire admirable du pot du Bouddha. Le dévot pèlerin auraitbicn désiré recueillir celte adorable légende; mais, par malheur, celle-là, telle qu’il l’a entendu débiter, n’est pas écrite. D’ailleurs, comme le clergé est très-instruit, Fa-IIien peut faire une ample provision d’ouvrages et de livres écrits dans la langue fan (ou le langage des Brahmanes, le Sanscrit ou le Pâli).
Tous ces renseignements, donnés par Fa-IIien, sont du plus grand prix, et ils nous montrent le Bouddhisme dans toute sa splendeur et sa puissance, au cinquième siècle de notre ère, plus vivace à Ceylan qu’il ne l’est dans l’Inde, bien que l'Inde le lui ait transmis. Sans doute, en deux ans de séjour, Fa-IIien aurait pu, si le but de son voyage eût été moins étroit et son esprit moins préoccupé, nous en apprendre bien davantage sur le curieux pays qu’il visitait. Bien que les Chinois n’eussent pas de trèsfréquents rapports avec le Royaume du Lion ( Sse- tseu koue), il est certain qu’ils y étaient attirés par le commerce longtemps avant que Fa-Hien n’y vînt; et Pline l’atteste avec des détails qui sont irrécusables. Tout ce que Fa-Hien nous apprend, en dehors des matières religieuses, c’est que la capitale du pays était fort belle, circonstance qui s’accorde parfaitement avec ce qu’en disaient les ambassadeurs envoyés à l’empereur Claude, et que le royaume jouissait d’une paix perpétuelle. Ceci probablement veut dire que la paix ne fut pas troublée à Sinhala durant tout le temps qu’y séjourna le pèlerin chinois ; car cette tranquillité ne s’accorde guère avec ce qu’on sait du caractère des habitants de l’île et avec toute leur histoire, depuis Râvana, le fabuleux ravisseur de l’épouse de Ràma, jusqu’aux insurrections de nos jours.
Avec Fa-llien commence la série non interrompue des documents authentiques, sans que d’ailleurs ces documents indigènes soient aussi exacts et aussi clairs qu ou pourrait le souhaiter. Le Mahâvamça a été composé, par Mahânâma, quelques années après le voyage de Fa-llicn. Le Dipavamça 1 avait précédé.
Quant à lliouen-Thsang, il n’a pas eu l’avantage de visiter Ceylan, comme il se le proposait. Parvenu dans le royaume de Drâvida, Inde du sud, il est dans la capitale, Kàntchîpoura, qui est un port de mer, et il se propose de passer dans l'ile de Sinhala, qui n’est qu’à trois jours de navigation. Mais il en est détourné par deux religieux qui ont fui. précipitamment de ce pays et qui l’engagent à n’y point aller. Le roi vient de mourir; et l’ile entière est en proie à la guerre civile, en même temps qu’à la famine. Ces nouvelles effrayantes sont confirmées par d’autres fugitifs, et lliouen-Thsang se décide avecprudence à ne point tenter un voyage si périlleux, et selon toute apparence, si peu utile. Mais il prend de longues informations sur la contrée qu’il regrette de ne point voir; car la science des religieux qui l’habitent est très-renommée; et le Maitre de la Loi se promettait d’étudier avec leur aide certains ouvrages canoniques qu'il n’avait point encore suffisamment approfondis.
11 apprend donc que le royaume de Sinhala, appelé jadis l’ile des Choses Précieuses, l’île des Perles, Ratnadvîpa, est une vaste contrée qui n’a pas moins de 7,(JüO li détour (G80 lieues)1. La capitale, qui est considérable, en a 40 (3 lieues). La population y est très-agglomérée ; la
» Estimation trop forte de ccut cinquante lieues à peu près.
CONVERSION DE CEYLAN AU DOIJ D D 11 ISM E. 525
terre y est très-fertile. Les habitants sont de couleur noire, ils sont en général petits de taille, violents et féroces. Le culte du Bouddha, qui s’y est introduit cent ans après le Nirvana, y est en grand honneur. On ne compte pas moins de mille couvents ou Sanghârâmas dans l’ile, et les religieux y sont bien au nombre de dix mille. Ils sont pleins de science et de piété; et, au lieu de porter l’habit jaune comme les Cramanas de l’Inde, ils sont vêtus de noir. Ils appartiennent pour la plupart à l'école du Grand Véhicule, et surtout à celle des Sarvàstivâdas. Le Vihâra de la dent du Bouddha est auprès du palais du roi1.
Iliouen-Thsang rapporte ensuite deux légendes sur l’origine du nom de Sinhala, le Royaume du Lion. L’une de ces légendes est absurde; car c’est un lion qui, s’accouplant à la fille d’un roi, est la souche des habitants de l’ile. Le fils du lion, qui a tué son père, est abandonné sur mer en punition de son parricide, et le vent pousse son navire sur les côtes de l’ile des Choses Précieuses. Sa sœur, qui est aussi coupable que le frère, à ce qu’il paraît, est mise également sur mer dans un vaisseau qui vient aborder en Perse (Po-la-sse), qui depuis ce temps s'appelle le royaume des Filles d’Occident. La sœur peuple la Perse en s’unissant aux démons; le frère peuple Ratnadvîpa,
1 II faut remarquer que ceci est en parfaite conformité avec les croyances actuelles du peuple de Ceyl.in. On a vu plus haut, que la dent du Bouddha jouait toujours un grand rôle dans les agitations populaires, parce qu’on s’imagine que celui qui la possède a des droits à la souveraineté Ce ijue dit Hiouen-Thsang du caractère violent et féroce des habitants de Sinliala se rapporte à cette partie de la population qui est restée presque sauvage, même encore de nos jours, et qui se cache dans les parties les plus centrales et les plus boisées de la contrée. Ce sont les Veddas, dont les mœurs, en effet, sont féroces, comme en le dit au pèlerin chinois.
grâce à des femmes qu’amènent des marchands auxquels il les enlève1. La seconde légende estbeaucoup plus simple. C’est le fils d’un marchand de l’Inde, nommé Sinhala, qui se rend maître de l’île où il aborde, et lui donne son nom.
11 est bien regrettable que Hiouen-Thsang n’ait pu pénétrer à Ceylan, comme il en avait le projet. Kxactet minutieux comme il l’est, il nous aurait beaucoup plus instruits que le trop maigre récit de Fa-Hien.
Mais ces témoignages plus ou moins directs, plus ou moins sûrs, du Râmâyana, des Grecs et des pèlerins chinois, sont tous étrangers; ils doivent s’effacer devant les témoignages indigènes, qui ont une bien autre authenticité et une tout autre étendue. Par un privilège fort rare et presque unique dans le monde indien, file de Ceylan a ses annales régulières et incontestables, qui remontent tout au moins au quatrième siècle de notre ère, et qui. selon toute apparence, vont même beaucoup plus haut d'une manière tout à fait certaine. Ces annales ont été conçues et poursuivies de siècle en siècle jusqu’à nos jours, et elles ont été conservées avec un soin qui leur donne une sorte de caractère officiel. La rédaction peut nous en paraître fort étrange, ~en ce qu’elle choque toutes les habitudes de l'esprit occidental, et qu’elle est fort éloignée de nos méthodes, depuis les historiens grecs jusqu’aux historiens de notre temps; mais ces annales, toutes singulières qu’elles nous paraissent, n’en ont pas moins gardé
1 La première légende a été répétée dans les livres de l’Inde et de la Chine sous toutes les formes; elle a fait fortune, tandis que la seconde, qui est beaucoup plus vraisemblable, a passé presque inaperçue. En Orient, l’imagination des peuples a besoin de merveilleux plus que partout ailleurs.
le souvenir des faits principaux qui ont composé l’histoire de Ceylan.
M. Georges Turnour nous a donné avec le Mahâvamça une idée très-précise de ce que sont ces annales écrites soit en Pâli, soit en Singhalais, sous l’inspiration ou sous l'autorité directe des rois qui ont successivement gouverné l’île. Voici les principaux de ces ouvrages, qui existent encore aujourd’hui à Ceylan, et que la philologie européenne parviendra sans doute à publier dans un temps plus ou moins long, grâce surtout à M. Grimblot.
C’est d’abord le Mahâvamça, écrit en vers Pâlis entre l’an 459 et 477 de notre ère, par Mahânâma, oncle du roi Dâsenkellîya. Mahânâma atteste lui-même qu’il a puisé les éléments principaux de son ouvrage dans les documents singhalais qui existaient de son temps. 11 l’a composé à Anourâdhapoura, la capitale de Ceylan à cette époque, et dont il reste sur le sol des ruines considérables. JLe Mahâvamça comprend l’ histoire de Ceylan, depuis le Nirvana du Bouddha, 543 avant Jésus -Christ, jusqu’à l’an 501 tout au moins de notre ère; l’auteur, pour éclaircir son ouvrage, y joignit un commentaire de sa propre main, la Mahâvamça tîkâ1; et M. Turnour a pu se procurer une copie de ce commentaire fort rare, d’après celle qui est conservée par les prêtres dans le vihâra de Moulguirigalla. La collection Grimblot en a aussi une copie.
Le Mahâvamça proprement dit, ou plutôt l’œuvre per-
• Le Pâli, dès le temps de Mahânâma, n’était connu dans l’île que par les prcires. 11 est possible, d’ailleurs, que Mahânâma ait poussé l’histoire de son pays jusqu’au moment où il composait son ouvrage; mais, comme son commentaire s’arrête à l’an 301, M. G. Turnour conjecture que l'auteur s’est arrêté au“ci à cette date pour le Mahâvamça.
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sonnelle de Maliânâma, ne s’étend que jusqu'au chapitre xxxvii inclusivement, c’est-à-dire jusqu’à la fin du règne de Mahâséna, en 501. La suite du Mahâvamça, connue sous le nom de Tchoûlavamça , a été composée, pour les temps écoulés de 501 à 1266, par Dharmakirti, à Dambédéniya, sous le règne de Prâkrama Bahou; et, de 1266 à 1758, par Tibottouvéva, sous le règne de Kirti Sri, qui régna de 1747 à 1781 dans la ville de Kandy. LeMahâvamça tout entier, en y comprenant le Soulouvamça , se compose de cent chapitres et d'un peu plus de neuf mille çlokas de seize syllabes, ou dix-huit mille vers.
Les autres annales de Ceylan, moins célèbres que lu Mahâvamça, sont écrites en Singhalais : ce sont le Poudjavalli , composé par Mairoupâda, sous lerègne de Prâkrama Bahou; 1 e Nikâyasamgraha , par Daivarakshita Djaya Bahou, sous lerègne de Bhouvanéka, en 1547 ; le Râdjarutnâkari, composé vers la fin du quinzième siècle par Abhayaràdja ; enfin le Râdjavalli, de plusieurs mains et do, plusieurs époques, et dont certaines parties sont peut-être plus anciennes que le Mahâvamça lui-même. Toutes ces annales commencent leurs récits à la naissance du Bouddha, et remontent même quelquefois beaucoup plus haut.
Telles sont les richesses que possède l'île de Ceylan, en y ajoutant le Dîpavamça de la collection Grimblot.
C’était une bonne fortune de découvrir de tels trésors dans une partie quelconque du monde indien ; et ceux-ci étaient d'autant plus précieux qu'ils sont plus rares dans l'Inde. Aussi l'attention des résidents anglais fut-elle attirée de bonne heure sur ces documents si curieux ; et, dès 4826, sir Alexander Johnston, Chef de justice et premier membre du Conseil royal de Ceylan, s’était mis en mesure
de les publier. 11 avait séjourné très-longtemps dans l’île; et, par la nature de ses fonctions aussi bien que par scs goûts littéraires, il s’était mis en relation avec les prêtres les plus instruits et les indigènes les plus distingués. Dans le louable désir de donner à la colonie un code de lois qui fût mieux approprié à ses mœurs, à ses croyances religieuses et à tout son passé, il résolut de faire traduire les livres principaux de la religion bouddhique, afin d'éclairer l’administration anglaise et de la conduire plus sûrement à son but. La population singhalaise n’était pas moins intéressée dans ce judicieux projet que le gouvernement anglais lui-même.
Sur la demande de sir Alexander Johnston, les prêtres bouddhistes fournirent des copies authentiques, ou prétendues telles, du Mahâvamça, du Râdjavali et du Râdjaratnâkari. « C'était, d’après ce qu’ils dirent au magistrat « qui les consultait, le résumé le plus complet qui existât « de l’origine de la religion bouddhique, de ses doc- « trines, de son introduction à Ceylan, et des influences « morales et politiques que ces doctrines avaient exercées « depuis les temps les plus reculés sur la conduite du « gouvernement national et sur les coutumes des indigè- « nés. » Sir Alexander Johnston reçut donc les précieuses copies, dont les prêtres bouddhistes lui garantissaient l’authenticité et la parfaite exactitude. Pour plus de sûreté, il ordonna qu’ elles fussent comparées, par les deux prêtres les plus savants, aux autres copies les meilleures des mêmes livres que l’on conservait dans les temples. Toutes ces précautions prises, il remit les livres aux traducteurs officiels; et ils travaillèrent sous la surveillance d’un fonctionnaire indigène, qui passait pour l’homme le plus
habile dans les deux langues Pâlie et Singhalaise. Celle traduction, faite avec tant de soin, fut révisée par le révérend M. Fox, missionnaire wesleyen, qui avait longtemps vécu dans File; et elle fut confiée à M. Edward Upham, chargé de la faire paraître.
C'est sir Alexander Johnston qui a consigné lui-même tous ces détails dans une lettre, par laquelle il demandait, en 1826, à la Cour des Directeurs de la Compagnie des Indes de prendre sous son honorable patronage une entreprise qui devait être si utile et qui avait été inspirée par des sentiments si généreux. Après sept nouvelles années de travail, la traduction parut en 1853 à Londres, et le roi Guillaume IV daigna en accepter la dédicace.
Par malheur, les prêtres bouddhistes avaient trompé sir Alexander Johnston; et, soit ignorance, soit mauvaise intention, ils ne lui avaient remis que des copies incomplètes ou altérées de leurs livres. De deux choses l'une, comme le remarque M. George Turnour avec raison : ou les prêtres étaient incapables de la tâche dont ils s'étaient chargés, de traduire en Singhalais le Mahâvamça Pâli, ou ils avaient tout à fait mal compris ce qu’on leur demandait. Au lieu de traduirele Pâli en Singhalais, pour que les traducteurs officiels pussent faire passer le Singhalais en anglais, ils avaient fait un travail de leur propre fonds, soit en allongeant les ouvrages originaux par des extraits de commentaires, soit en les abrégeant de la façon la moins intelligente.
Quand la traduction deM. Upham parut en Europe, on s’aperçut bien vite des lacunes fâcheuses qu’elle présentait; et, sans connaître les particularités qui viennent d’être rappelées, Eugène Burnouf signala de graves dif-
férences entre les manuscrits qu’il possédait des livres de Ceylan et la version faite, sous les auspices de sir Alexander Johnston, par les prêtres singhalais. Plus tard, M. George Turnour a complètement divulgué la méprise, pour ne pas dire la fraude, et il a montré que parmi tous ceux qui avaient coopéré à cette œuvre, depuis lesjarêtres qui avaient indiqué et revu les copies, jusqu’aux interprètes officiels et au révérend M. Fox, personne n'avait eu les lumières suffisantes pour l’accomplir. L’œuvre était donc à recommencer de fond en comble ; et le inonde savant dut se dire que, loin de connaître les livres sacrés et historiques de Ceylan (The sacrecl and historical books ol Ceylon ), il ne savait que très-imparfaitement ce que contenaient les chroniques singhalaises. Malgré le discrédit que ce fâcheux incident avait jeté sur ces études, il ne fallait pas se décourager; et comme les monuments existaient bien réellement, et qu’on pouvait se les procurer dans toute leur pureté, en y mettant un peu plus de circonspection et de critique, il était à espérer que quelques mains laborieuses et habiles reprendraient l’entreprise et répareraient ce premier mécompte.
C’est ce qu’a fait M. George Turnour avec un mérite qui l’a classé parmi les orientalistes les plus utiles, et qui nous a valu, voilà près de trente ans, le premier volume du Hlahâvamçu , que le second n’a point encore suivi. M. Turnour, qui avait commencé ses travaux longtemps avant la publication de M. Upham, les avait suspendus en apprenant la prochaine traduction des ouvrages qu'il avait lui-même étudiés. Mais cette publication n’était pas faite pour ralentir son zèle; et, tout en remplissant les fonctions publiques dont il était chargé, il poursuivit ses la-
beurs, un instant quittés et repris avec plus d'ardeur que jamais. M. Turnour se sentait comme obligé de relever la littérature singhalaise de l’échec bien immérité et bien involontaire qu’elle avait subi. Si tel a été son but, il l’a complètement atteint, et depuis que son Mahâvamça a paru, on a su, bien qu’il ne soit pas complet, quelle abondance de renseignements renfermaient les chroniques singhalaises, et de quelle nature étaient au juste ces renseignements. En présence du texte original, le doute n’est plus possible, et la traduction qui l’accompagne en fait aisément comprendre toute l'importance et toute 1 authenticité.
On voit donc, par cet essai si heureux, que les annales singhalaises valent bien la peine qu’on les consulte et qu’on les publie. Quoique le Bouddhisme ne soit pas né à Ceylan, comme on l’a cru et comme on le répète même encore quelquefois, il est certain qu’il y a été porté de très-bonne heure, avec une rédaction des écritures sacrées en Pâli. C’est sans contredit le plus grand événement de l’histoire du Royaume du Lion, et nous allons nous y arrêter en prenant le récit même du Mahâvamça pour notre guide ; récit conforme au Dîpavamça.
On verra clairement par cet exemple tout le parti qu’on peut tirer de ce document, et par suite, de tous ceux qui y ressemblent. On sait que la date la plus généralement adoptée pour la mort du Bouddha est une donnée purement singhalaise. D’après toutes les concordances, empruntées-aux ouvrages chinois, tibétains, birmans, etc., il est aujourd’hui démontré que la date de l’an 543 avant Père chrétienne est d’une probabilité qui approche tout à laitue la certitude; et jusqu'à présent aucune objection de
quelque poids n’est venue la contredire. Or il ne faut pas oublier que cette chronologie, si essentielle pour l’histoire de l’Inde et même de l’Asie entière, est due aux annales de Ceylan. Nous verrons comment elle ressort du Mahûvamça, et nous la confirmerons en étudiant comment il la donne.
Quant aux événements qui ont suivi la mort du Bouddha, il en est quelques-uns que le Mahâvamça raconle également en grands détails et qui sont presque aussi importants. Nous voulons parler des trois Conciles qui ont fixé le canon des écritures bouddhiques. Ils se sont tenus tous les trois, à diverses époques et selon les besoins de la croyance nouvelle, dans les parties de l’Inde qui sont arrosées par le Gange. Les Singhalais n'ont donc pu les connaître que par tradition; mais la tradition qu’ils ont conservée est une de celles qui méritent le plus de créance, parce qu’elle est une des plus rapprochées des faits mêmes dont elle garde le souvenir. Mahânâma, l’auteur du Mahâvamça, travaille, ainsi qu’on vient de le dire, sur des matériaux indigènes, réunis et préparés par des historiens et des annalistes antérieurs à lui. Ces annalistes remontent de proche en proche jusqu’à l’époque où le Bouddhisme, venu du Magadha, arrive à Sinhala; et leurs récits, que nous ne connaissons que par celui de Mahânâma, sont presque des récits contemporains des événements qu’ils racontent.
Après le Nirvâna du Tathâgata, et l'histoire des Conciles, le Mahâvamça continue de siècle en siècle, d’année en année, l’exposé des faits qu’il mène presque jusqu’à la fin du dix-huitième siècle. Nous ne nions pas l’intérêt de celte partie du Mahâvamça; mais ce n’est pas celle dont nous voulons actuellement nous occuper.
Il ne faut pas oublier non plus que Ceylan, outre ces chroniques locales déjà si instructives, doit tenir une place supérieure dans le Bouddhisme par la collection particulière des ouvrages orthodoxes qu'elle a reçue à l'époque de la conversion, et qu'elle a pu conserver avec un soin admirable jusqu’à notre temps. On sait qu’il va deux rédactions des livres canoniques de la religion de Çâkyamouni : l'une en sanscrit, qu'a découverte M. Ilodg son dans les monastères du Népal; l'autre en Pâli, que possèdent tout entière les prêtres de Ceylan, de Siam cl de Birmanie. Ces deux collections, bien que faites dans des idiomes assez différents, puisque le Pâli est le dialecte populaire, et le Sanscrit, le dialecte des hautes classes, s’accordent complètement pour le fond. La doctrine et les légendes sont assez souvent identiques; plusieurs morceaux sont quelquefois tout pareils ; mais le langage est autre. De ces deux collections, quelle est celle qui est originale? Grande question, qui ne peut être résolue que par l'examen comparé des deux recueils, et qui, pour être éclaircie, demande plus de travaux que nos philologues n'ont pu encore en faire. Mais, quelle .que soit la solution à laquelle on s'arrêtera plus tard, c'est au Bouddhisme duSud qu'il faut s'adresser pour avoir les ouvrages mêmes de la collection Pâlie : ce n’est qu'à Ceylan, à Siam et en Birmanie que la science et la piété des fidèles ont su garder intact ce dépôt de la foi, et cultiver assidûment la langue qui en est l'expression.
De i S59 à 18Go, notre consul à Ceylan, M. Grimhlot, a fait une collection magnifique de tous les ouvrages canoniques de la Triple Coi beille. 11 y a joint les Atthakaüuis de Bouddhaghosa, remontant jusqu'à Mahinda pour la partie essentielle, et les annales indigènes telles que le
Dipavamça. Enfin il a pu se procurer les grammaires de Ivatchtchâyana et Ions les documcnls qui doivent nous donner la clef du Pâli. La collection Grimblot ne compte pas moins de quatre vingt-sept ouvrages.
On le voit donc, 1 île de Ceylan joue un rôle immense dans l’histoire du Bouddhisme indien. Elle en comprend encore la langue primitive, et elle en possède les annales les plus certaines. A ces deux titres, on peut avec assurance interroger le Dîpavnmça et le Mahâvamça.
L’auteur du Mahâvamça , Mahàn.ima, indique d’abord en quelques mots le but de son ouvrage. Les compositions de ses prédécesseurs sont ou trop concises ou trop diffuses; elles sont pleines de répétitions; « il veut éviter ces défauts, dans une œuvre qui soit facile à comprendre et à retenir, et qui donne au lecteur plaisir ou peine, selon la nature des faits qu’elle raconte. »
Après ce préambule, qui ne contient pas plus de deux çlokas, Mahânâma entre immédiatement en matière.
A l’exemple des vingt-quatre Bouddhas antérieurs, et surtout de Dipankara, Gotama Bouddha prend la résolution de racheter le monde et de le sauver du mal. Il subit toutes les épreuves requises ; et « Noire Vainqueur, » « comme dit le pieux Singhalais, atteint l’état deBouddha « suprême et parfaitement accompli, sous l’arbre Bodhi, « à Ourouvélâ (Ourouvilva), » dans le royaume de Magadha. C’était le jour de la pleine lune du mois vaisâkjia. Après être resté sept fois sept jours sous l’arbre Bodhi, il se rend à Bénarès, et il y fait ses premières conversions. Il disperse ensuite ses soixante disciples, en les chargeant de promulguer ses doctrines dans l’univers; et, neul mois après sa Bodhi, il se transporte de sa personne à Langkà pour la sanctifier par son admirable enseignement. L’ile
est alors livrée aux mauvais génies, aux Yakshas. Les Yakslias sont réunis au centre de Langkâ,sur les bords d’une rivière délicieuse, dans les jardins de Yahànàga ; et les principaux d’entre eux délibèrent, quand tout à coup le Bouddha, survenant au milieu de l’assemblée par la voie des airs, les frappe d'épouvante par la pluie, la tempête et les ténèbres qui accompagnent sa venue. Puis, employant des moyens plus doux pour les Yakshas qui l’implorent, il leur adresse une prédication qui les touche, et des milliers de créatures entendent et reçoivent la parole du salut. Huit ans après cette première visite, le Bouddha revient à Langkâ, sans doute pour achever son œuvre de miséricorde; puis il y retourne une troisième fois, et c’est depuis celte mémorable époque que « Langkâ, « devenue sainte, a été vénérée par les gens de bien, et « qu’elle est habitable pour les hommes. »
Partout où le Bouddha a séjourné dans l’ile, on a consacré le souvenir de sa présence par une foule de monuments, qu’ont successivement élevés et embellis les pieux monarques qui ont gouverné le pays.
On voit, par ce premier chapitre du Mahâvamça, que, si l’auteur est, selon sa promesse, plus concis que ses prédécesseurs, il n’est pas moins superstitieux. C’est qu’il ne sérail pas bouddhiste, s’il n’avait pas une foi imperturbable à toutes ces légendes, qu’il ne juge pas, et qui ortl déjà près de mille ans de date au moment où il les rapporte à son tour, après tant d’autres. 11 faut même lui savoir quelque gré d’en avoir usé aussi sobrement. 11 laisse la plupart de ces traditions aux livres canoniques où elles sont déposées, et où tous les fidèles peuvent les consulter, et il ne lesfait entrer dans son 'histoire qu’avec
CONVERSION DE CEYLAN AU 130UDDl'‘SME. 337
une réserve assez louable. Mahânâma semble en effet ne parler de ces visites du Tatbâgata à Langkâ que pour se conformer aux opinions vulgaires, et il n'y attache pas sans doute plus d’importance qu’il ne convient, puisqu’il donnera plus lard des délails bien plus complets, et bien plus exacts, en ce qui concerne la véritable conversion de l’île, deux siècles environ après la mort du Bouddha.
Mais le peu qu’il vient de dire sur le Vainqueur ne lui suffit pas ; et, dans un second chapitre, il revient sur sa famille et sa généalogie. Il le fait descendre en ligne directe de l’illustre Mahâsammata, et il nomme tous les rois, successeurs de ce prince, qui ont régné à Kausâvatti, à Râdjagriha, à Mithilâ, jusqu’à la grande race des Çâkyas de Kapilavastou. C'est à l’âge de vingt-neuf ans que le jeune Bodhisaltva quitte le monde pour accomplir sa mission. Il reste six années entières dans la solitude, la méditation et les austérités, et il n’a pas moins de trentecinq ans quand il revoit le roi Bimbisâra, l'ami de son enfance, qu’il convertit à la foi nouvelle Après quarante-cinq ans de prédications dans tout le Djamboudvîpa, le Bouddha meurt à Kousinàra, sous deux arbres de l’espèce sala. On est alors dans la huitième année du règne du cruel Adjàtaçatrou, qui a remplacé son père Bimbisâra après l’avoir assassiné.
Sur tous ces événements principaux de la vie du Bouddha, aujourd’hui bien connus, le Mahâvamça ne nous apprend rien de nouveau; mais il est fort important qu’il les confirme avec tant de netteté et d’exactitude. Son témoignage vient s’ajouter à ceux du Népal et des livres Pâlis, et à ceux de Fa-Hien et de Hiouen-Thsang. Cet ensemble
de preuves devient à peu près aussi certain que l'histoire la plus sévère puisse l'exiger.
Mais c'est surtout sur les trois Conciles bouddhiques que le Mahâvamço est curieux à entendre; et nulle pari on ne trouve ce récit donné avec tant de suite et de développements, et, selon toute apparence, avec tant de vérité. Mahànàma a cru devoir consacrer un chapitre entier a chacune de ces Assemblées de ht Loi, comme il les appelle (en Pâli, dhammasanyîti) .
Voici comment il représente le premier Concile.
Il y a sept jours à peine que le Bouddha est entré dans le Nirvana, lorsque le grand Kâçyapa ( Mahûkassopa ) convoque cinq cents religieux qu’il a choisis parmi les plus vertueux et les plus savants. C’est à Râdjagriha qu’on se réunit dans le mois d’Asala et au premier quartier de la lune. Sur la demande des religieux, le roi Adjàlaçalrou, qui est revenu à de meilleurs sentiments et qui s'est converti, leur fait construire une vaste salle à l’entrée de la caverne sattapanni, auprès de la montagne Vébhâra, et l’assemblée peut presque immédiatement commencer ses délibérations. Sur un trône placé au nord et regardant le sud, le président siège pour diriger les travaux. Une chaire, posée au centre de la salle et regardant l’est, doit servir aux orateurs que le président interroge. Le reste des Arhats, sans avoir de sièges particuliers, se rangent selon leur âge sur les bancs destinés à les recevoir. La première discussion a lieu le second jour du second moi< du varsha (en Pâli, vassa). Les disciples les plus chers et les plus éminents du Bouddha comparaissent. Ananda, son cousin, et son compagnon inséparable durant de longues années, et Oupàli, un de ses adhérents les plus il-
CONVERSION DE CE VE A N AU BOUDDHISME. 33<l
lustres, montent en chaire. Oupâli est interrogé le premier par le grand prêtre Kâçvapa sur la discipline, ou le Vinaya. Les Slhaviras, c’est-à-dire les anciens (Théros, en Pâli) répèlent en chantant les réponses d’Oupâli, et c’est ainsi qu’ils apprenent par cœur le Vinaija. Après Oupâli, Ananda, guidé comme lui parle président, expose le Dharmma ou la Loi. L’assemblée répète également les paroles d’ Ananda, et apprend le Dharmma de la même manière qu’elle vient d’apprendre le Vinaya.
Ces exercices pieux ne durent pas moins de sept mois; et, après ce temps, ces bienfaiteurs de l’humanité se séparent, persuadés qu’ils ont assuré pour cinq mille ans entiers la domination et la splendeur de la foi bouddhique. La première Assemblée de la Loi ( pathama dhammasangîtï) fut appelée l’Assemblée desSthaviras (Therîyu, en Pâli), parce qu elle n’avait été composée que d’Arhal% et, « la terre, toute joyeuse d’avoir reçu de si éclatantes « lumières, se balança six fois, dit Mahânàma, sur les plus « profonds abîmes de l’Océan. »
Le quatrième chapitre de Mahûvamça est consacré au second Concile. 11 se tient à Yaiçâli, dans la dixième année du règne de Kâlâçoka, cent ans après le Nirvâna. Une hérésie s’est formée à Yadji (Oudjjein), et de là elle s’est étendue sur une grande partie des provinces du nord. Les mœurs des religieux se sont relâchées ; la discipline a perdu presque toute sa sévérité. I.es hérétiques ont su mettre le roi Kâlâçoka dans leurs intérêts; et ils sont sur le point de l’emporter, lorsque trois religieux, Yasa, Sambhoûtta et Révala, s’unissent pour combattre ces funestes doctrines. Par l’entremise de la prêtresse Anandi, sœur de Kâlâçoka, ils parviennent à changer les résolu-
tions du monarque, qui consent à se prononcer pour la vraie foi dans l'assemblée de Yaiçâli. Révata, qui semble avoir joué, dans ce nouveau Concile, le meme rôle que Kâçyapa dans le premier, a l'habileté de concentrer les délibérations entre huit religieux qu’il a choisis lui-même, quatre delà province Pâtchina, et quatre de la province Pèthéya. Retirés à Vàloukàramavihâra. ils préparent les décisions de l'assemblée, qui se réunit au vihâra voisin de Mahâvana. Sur leurs propositions, elle consolide toutes les règles ébranlées de la discipline: et dix mille prêtres, qui avaient prêté à l'hérésie une oreille trop facile, sont dégradés. Révata avait été l'âme de cette assemblée réformatrice, dont les membres étaient au nombre de sept cents, et dont les travaux s'étaient prolongés pendant huit mois, conduits comme l'avaient été les précédents. Parmi les huit personnages qui y tenaient la première place, on en comptait plusieurs qui avaient entendu Ananda, et qui avaient pu apprendre de lui comment le premier Concile avait procédé à ses pieux labeurs.
Pour le troisième Concile, le récit de Mahânàma est beaucoup moins net que pour les deux autres; et, en voulant le raconter, il tombe dans le défaut qu'il reprochait lui-même aux historiens passés, la diffusion. 11 entre dans les détails les plus longs et parfois les moins utiles sur le règne du fameux Açoka, devenu maître souverain de tout le Djamboudvîpa, deux cent dix-huit ans après la mort du Bouddha (525 avant Jésus-Christ i. C’est le Mahiivamça qui donne cette date précise. Si dans le premier siècle il n y eut qu'un schisme, celui des Mahùsamghikas, il y en a eu, dans le siècle suivant, jusqu'à dix-huit, que Mahânàma énumère avec un soin scrupuleux. La religion.
déchirée par ces divisions intestines, négligée par les peuples au milieu des guerres civiles, risque de périr. Les castes dégradées en sont arrivées à ce point d’usurper, sans titres, le vêtement jaune des religieux. Le culte est interrompu presque partout depuis sept années. Il est temps de porter remède à tant de maux.
Le puissant monarque, qui est parvenu au trône en égorgeant tous ses frères, au nombre de près de cent, s’est converti au Bouddhisme. Sa piété fastueuse s’est, signalée par les monuments les plus splendides. En l’honneur de chacun des préceptes de la Loi, on a vu s’élever sous son règne, et en trois ans tout au plus, quatre vingtquatre mille monuments de toutes sortes, qu’il a construits lui-même ou qu’il a fait construire par les petits ràdjas ses vassaux. Ses aumônes aux religieux sont inépuisables, et, depuis qu’il a embrassé la foi du Bouddha, après avoir répudié celle des Brahmanes, il se nomme Dharmâçoka, c’est-à-dire A çoka Protecteur de la foi. Touché des plaintes que les Bouddhistes orthodoxes font parvenir jusqu’à lui, il charge un de ses ministres d’extirper le schisme; mais le ministre inhabile ne sait point remplir les volontés de son maître. Ses cruautés aveugles font beaucoup de victimes, et la discorde n’en continue pas moins. Le roi est obligé de se charger lui-même du soin difficile de supprimer l’hérésie. Il convoque à Patalipouttra une assemblée de prêtres venus par ses ordres de toutes les parties du Djamboudvîpa, et un religieux nommé Tisia y exerce la même autorité que Kâçyapa et Yassa avec Révata avaient exercée dans le premier Concile et le second. Soixante- mille prêtres hérétiques sont dégradés dans l’Inde enlière, et les cérémonies du culte orthodoxe sont
partout rétablies. Cette troisième Assemblée de la Loi, composée de mille religieux, avait duré neuf mois. Ce grand événement se passait dans la dix-septième année du règne de Dharmâçoka1.
Mahânama dit fort peu dë choses, comme on le voit, du troisième Concile; mais le règne de Dharmâçoka est pour l'ile de Ceylan une ère toute nouvelle : c’est grâce au dominateur souverain du Djamboudvîpa que Langkâ s'est définitivement convertie. Les visites miraculeuses du Bouddha lui-même n’avaient pas suffi, à ce qu’il semble; deux siècles environ après le Nirvâna, son enseignement paraît oublié; et si les traces de ses pas divins sont encore empreintes dans les montagnes de Sinhala, ses doctrines sont effacées dans les cœurs.
Mais, avant de raconter avec toute l’étendue convenable un événement aussi décisif, Mahânâma croit devoir remonter le cours des temps; et il rappelle la légende du lion s’unissant à une princesse du Magadha. Vidjaya, petit-fils du lion, est banni de l'Inde pour ses crimes, et mis sur un vaisseau avec ses sept cents complices; il aborde à Langkâ, dans la province de Tambapanni (Tâmraparna), le jour même où le Tathâgata entrait dans le Nirvâna, après avoir sauvé le monde. Mahânâma, oubliant qu’il a fait détruire les Yakshas par le Bouddha lui-même, les
1 On voit par le récit du Mahâvamça que les trois conciles ont duÆ successivement sept, huit et neuf mois. Cette régularité d’accroissement dans la durée des conciles peut sembler un peu suspecte; elle est peut-être l’effet du hasard, mais elle peut bien aussi être factice. Il en résulte que le troisième concile bouddhique aurait eu lieu dans l’année 308 avant Jésus-Christ. On sait que les traditions du Nord, plus acceptables en cela que celles de Ceylan, reculent beaucoup celte date et la reportent à 400 après le Nirvana. Cette divergence n’est pas encore expliquée.
représente encore tout-puissants à Langkâ lorsque Vidjaya vient dans l'île 1 . Mais Vidjaya en est bientôt vainqueur; il soumet tous les petits princes qui se partageaient la contrée, et, pour affermir encore son pouvoir, il s’allie à la fille d’un roi de Madhoura (Madras). Après trentehuit ans d’un règne prospère, il meurt à Tambapanni, ville qu'il avait fondée au lieu même où il avait débarqué sur le rivage.
Après un an d’interrègne, Pandourâsadéva, neveu de Vidjaya, et que son oncle avait mandé du 31agadha, hérita du trône, et s’établit à Oupatîssa, où il séjourna durant trente années. L’île entière de Langkâ obéissait à ses ordres; mais il l’avait partagée entre plusieurs chefs subordonnés, parmi lesquels on compte Anouràdha, le fondateur de la ville célèbre qui porte son nom, et qui fut pendant longtemps la capitale de Ceylan, au nordouest de Kandv, la capitale actuelle des indigènes. A Pandourâsadéva succèdent, avec des intervalles assez longs de guerres civiles et d’anarchie, quatre autresprinces, jusqu’au grand règne de Devânampîyatissa, sous lequel la religion du Tathâgata fut introduite et pour jamais fondée à Langkâ.
Dévânampîyatissa, le plus illustre des rois de Ceylan, était le second fils de Moutasîva, son prédécesseur. Renommé déjà par sa piété et sa sagesse avant d’être roi, il régna paisiblement durant quarante années, de l’an 307 à 267 avant l’ère chrétienne, 236 à 276 du Bouddha-
* A cette occasion, Mahânâma explique l’origine des noms de Tambapanu. 'Tâmraparna, Taprobane) et de Sinhala, donnés à Langkâ. Voir le Mémoire â’F.ugène Burnouf sur les noms anciens de Ceylan, Journal asiatique do »‘aris, janvier 1857, pages 54 et suivantes.
3U TROISIEME l'ARTIE, CHAPITRE I.
et il consacra tous ses soins, pendant ce règne fortune, à développer la loi du Talhâgata parmi ses sujets, aprè; la leur avoir conquise. Les phénomènes les plus merveilleux, récompenses de sa rare vertu, avaient signalé sou inauguration. Le jour où on le couronna, on avait vu les p:erres précieuses et les riches métaux sortir spontanément de la terre et sc répandre à la surface. Les perler et les trésors enfouis dans les profondeurs de la mer en étaient sortis, et ôtaient venus se ranger sur les côtes de l ile, heureuse de posséder un tel maître. Un bambou avait poussé trois branches merveilleuses, l’une d’argent, l’autre chargée des fleurs les plus diverses et les plus belles, et la troisième couverte des figures des animaux et des oiseaux les plus rares. Le roi, trop modeste pour sJattribuer tous ces trésors, résolut de les offrir au grand roi Dharmâçoka, dont la gloire était parvenue jusqu’à lui. Il lui envoya donc ces présents magnifiques par quatre ambassadeurs, à la tête desquels il plaça son propre neveu, et un brahmane connu par sa science. Les ambassadeurs, avec une suite nombreuse, s’embarquèrent à Djamboûkola. Ils naviguèrent sept jours avant d’a tleindre les côtes de l’Inde, et il leur fallut sept jours en core avant d’arriver à Patalipouttra, la capitale du grand Açoka. Le monarque indien reçut ces merveilleux cadeaux avec la joie la plus vive, et, ne voulant pas que sa reconnaissance restât au-dessous de la générosité de son allié, il envoya en profusion à Dévânampivatissa tous les ornements royaux qui pouvaient servir à un sacre nouveau1; puis il lui fit dire, par les ambassadeurs de
1 Bien que l’orgueil national de Mahànâma e.-saye peut-être ici de dissimuler la vérité, il semble très-probable que le roi de Ccylan était à celle
Langkà, qu’il ne renvoya qu’après les avoir gardés cinq mois entiers : « J’ai trouvé refuge dans le Bouddha, la « Loi et l’Assemblée; je me suis pieusement dévoué à la « religion du fils des Çàkyas. Toi, maître des hommes, « reconnais aussi dans ton cœur ces incomparables re- « fuges, et demande-leur sincèrement ton salut. » Les ambassadeurs singhalais, comblés d’honneurs et chargés de ce noble message, s’embarquent à Tâmralipti (en Pâli, Tàmalettiya), et, après douze jours de navigation, ils abordent à Djamboukola, d’où ils étaient part is six mois auparavant. Ils transmettent à Dévànampiyatissa l’exhortation pieuse de Dharmâçoka. Mais il ne parait pas que cette exhortation soit suffisante ; et le cœur du roi singhalais n’est pas encore touché.
Cependant, à la suite du troisième Concile, le grand Açoka, Protecteur de la foi, avait voulu assurer le triomphe de la religion bouddhique en envoyant de nombreux émissaires dans les contrées voisines. Le prosélytisme s’était étendu depuis le nord de la presqu’île, le Kachemire et le Gandhâra, jusqu’au centre, dans le pays peu accessible des Mahrattes ( Mahârutthan ), et jusque dans les pays étrangers des Yonas et dans l’Aparantaka. Dliarmàçoka charge spécialement son fils, Mahinda, entré dès longtemps en religion, ainsi que sa sœur, de porter la parole du Tathàgata dans la bienheureuse l.angkâ. Mahinda obéit avec joie aux ordres de son père, et il part avec quatre autres religieux dont les noms méri-
fpoque le tabulaire du monarque indien, qui est maître de tout le Djam- Loudvîpa. Ce qui le ferait croire avec encore plus de vraisemblance, c'est qu Açoka recommande aux ambassadeurs singhalais de faire sacrer leur roi de nouveau. C’est évidemment une investiture
tout d'être conservés à côté du sien : c’étaient Itthiya, Outtiya, Sambala et Bhaddasàla. Arrivé à Langkà avec ses compagnons, Mahinda se fait bien vite reconnaître, au roi Dévânampiyatissa, pour le fils et l'envoyé de son puissant allié Dliarmâçoka. Dévânampiyatissa se rappelle alors le saint conseil que ses ambassadeurs lui ont rapporté; il prèle une oreille bienveillante aux discours de 1 apôtre bouddhique, et il ne tarde pas à se convertir. Comme il donne lui-même l’exemple d’une vénération profonde pour les religieux étrangers et qu’il leur sert personnellement leur maigre repas devant toute sa cour, l'enthousiasme gagne de proche en proche. La belle-sœur du roi, la princesse Anoûlà, se convertit avec cinq cents autres femmes qui l imitent. Le peuple de la capitale se précipite en foule vers le palais du roi où habite .Mahinda, pour entendre la prédication, et c'est par milliers que se font chaque jour les conversions. Mahinda parle la langue du pays, et, comme le dit le Mahâvamça : a c’est ainsi qu’il devint le flambeau dont l'ile de Langkà « est éclairée. »
Le nombre des religieux s’accroît avec rapidité, et l'on ne tarde pas à leur construire des vihâras, entre autres leMahâvihâra, le plus ancien et le plus grand de tous. Ces asyles magnifiques, où les religieux se réfugient durant la saison des pluies, ne suffisent point. Le roi, plein de munificence, y attache dévastés donations, et, en offrant le Mahâmégha à Mahinda, il verse l’eau de l'investiture sur les mains de l'apôtre, qui indique les plans pour Ja construction de trente-deux stoûpas. Dans une autre occasion, le roi trace de ses propres mains le sillon qui doit enclore un vaste territoire accordé à un couvent, il
dirige lui-même la charrue d’or qui creuse la terre consacrée, et que traînent deux éléphants royaux*. Une foule île constructions s’élèvent de toutes parts; et les stoûpas sor:l établis partout où la superstition populaire croit retrouver les traces du Tathàgata, ou celle des Bouddhas antérieurs.
Mais les stoûpas ont besoin de reliques et sans elles ils ne seraient pas assez saints. Dévânampîya tissa fit donc demander des reliques à son pieux allié; et Dharmâçoka s’empressa de lui envoyer sur-le-champ une des clavicules du Bouddha. L’auteur du Mahâvamça décrit les cérémonies publiques avec lesquelles fut reçue la sainte relique. On la déposa sur le haut de la montagne Missaka, qui, depuis lors, prit le nom de Tchétiya; et, à celte occasion, le plus jeune frère du roi, Mattâbhaya, se fit religieux, en même temps que des milliers d’autres personnes
Mais toutes ces cérémonies, quelque belles quelles fussent, n’étaient rien en comparaison de celles qui devaient accueillir la branche sacrée de l’arbre Bodhi, sous lequel le Tathàgata était devenu Bouddha suprême et parfaitement accompli. Le foi Dharmâçoka voulut aller la couper de sa propre main à Bodhimanda ; il la plaça lui-même sur le navire qui devait descendre le Gange, et il l’accompagna jusqu’au lieu de l’embarcation à Tâmralipti. 11 ne s’en sépara qu’en versant des larmes abondantes; et il la contia aux soins de sa fille Sanghamittâ,
* L’auleur du Mahâvamça indique avec la plus grande précision, et comme un homme qui connaît parfaitement les lieux, tous les points par où passait le sillon royal. Ces renseignements, ainsi que bien d'autres donnés par Mahânâma, sont extrêmement précieux pour la géographie ancienne de Ccylan. Eugène Burnou! comptait en faire un large usage.
qui sc rendait à Siuliala suivie de onze au 1res religieuses; car Mahinda avait bien pu ordonner des prêtres ; mais la loi ne permettait qu'à une femme d’ordonner les prêtresses ou religieuses.
Maliànâma, en racontant le voyage miraculeux de la branche du Bodhidrouma, élève le ton ordinairement fort simple de son récit, et il en arrive presque au lyrisme.
« Le vaisseau dans lequel était embarquée la branche « du Bodhi fendait rapidement les ondes; et sur le grand « Océan, à la distance d’un yodjana,les vagues s’aplanis- « saient devant lui. Des fleurs de cinq couleurs diffé- « rentes s’épanouissaient à l’entour, et la musique la « plus suave remplissait l’air de ses mélodies. D’innom- « brables offrandes étaient apportées par des divinités « innombrables, tandis que les nàgas recouraient en « vain à leurs enchantements magiques pour ravir cet « arbre divin. »
Sanghamittà, la grande prêtresse, déjoue leurs mauvais desseins parla puissance de sa sainteté; et bientôt le navire chargé de cette incomparable relique arrive à Djamboukola. Tout est disposé des longtemps sur le rivage pour la recevoir avec. toute la vénération quelle mérite. A peine le navire est-il en vue, que le roi se précipite dans Its eaux, et s’y avance jusqu’au cou. 11 entonne un chant de joie et de piété en l’honneur du Bouddha, et il fait transporter la caisse où l’arbre est placé, par seize personnes des seize castes, qui vont la déposer dans une magnifique salle préparée pour elle. Il investit la branche sacrée delà souveraineté de Langkâ; et luimême, pendant trois jours et trois nuits, il fait sentinelle à la porte de la salle, et lui offre les plus riches présents.
On peul se faire une idée de la marche triomphale de la branche depuis le vihâra de Pàtchina, où elle avait été d'abord remise aux mains des prêtres, jusqu’à la capitale, Anourâdhapoura, où elle n’arrive que le quatorzième jour, « à l’heure où les ombres sont le plus étendues. » Au lever du soleil, on la fait' entrer par la porte du nord de la ville; elle la traverse en procession, et elle en sort par la porte du sud, pour se rendre dans le délicieux jardin de Mahâmégha, où on doit la mettre en terre. Seize princes revêtus des plus brillants habits sont tout prêts à la recevoir; mais la brandie, échappant aux mains des hommes, s’élève tout à coup dans les airs, où elle reste, aux yeux de la foule stupéfaite, brillant de l’auréole que font autour d’elle six rayons lumineux. Elle redescend au coucher du soleil; et d’elle-même elle va se planter en terre, où pendant sept jours la couvre un nuage protecteur, qui l’arrose de pluies bienfaisantes. Les fruits poussent en un instant; et le roi peut propager dans l'ile entière l’arbre merveilleux, le Bodhi, gage du salut éternel.
Mahânâma raconte tous ces miracles, et bien d’autres encore, sans la moindre hésitation et la moindre critique, et il les rapporte à la dix-huitième année du règne de Dharmâçoka.
Ce qui est un peu plus réel, c’est la piété de Dévânampîyatissa attestée par les vastes et nombreux monuments qu’il fit construire dans toutes les parties de l’ile soumise à ses lois et convertie comme lui. Mahânâma cite tous ces monuments les uns après les autres; et il est probable qu’avec quelques recherches sur le sol on retrouverait
encore les traces qu'ils ont dû y laisser. Les indications
550 troisième parue, chapitre i.
de l'historien sont assez précises pour amener des résultats à peu près sûrs. Le monarque singhalais avait commencé ces constructions avec son règne, et durant quarante années il ne cessa de les poursuivre.
Comme ce roi mourut sans enfants, ce fut un de ses plus jeunes frères, Outtiya, qui lui succéda. Le grand Mahinda vécut encore huit ai s sous ce nouveau règne et il put consolider l'œuvre de la conversion qu’il avait si heureusement entreprise. Retiré depuis longtemps sur la montagne des reliques <Tchétiijapabbata i, il gouvernait spirituellement le royaume, « régissant de nom- « breux disciples, administrant l'église qu'il avait fonc dée, soutenant le peuple de ses enseignements pa- « reils à ceux du Tathàgata lui-même, et chassant de « Langkâ les ténèbres du péché. » A sa mort, on lui fit les plus solennelles funérailles. Le roi, pénétré de douleur, vint chercher lui-même le corps de l’illustre défunt, et, le rapportant au milieu de la multitude éplorée dans la capitale, il le déposa dans le Mahàvihàra, et lui consacra une chapelle nommée depuis lors Ambamâlaka. Après sept jours entiers de deuil et ^'offrandes, le corps fut brûlé; et les reliques du grand prêtre furent enfermées en partie dans un stoûpa élevé sur le lieu même. Le reste fut partagé entre les principaux couvents de Sinhala. Quant à la grande-prêtresse Sanghamillâ. elle survécut d'un an à son frère Mahinda, et reçut à sa mort les mêmes honneurs que lui.
Tel est, d'après le Mahâvamça, le récit de la conversion de Ceylan au bouddhisme. En mettant de côté le> fables engendrées par la superstition, il n'y a rien dans le fond de c .écit qui ne soit acceptable. Quels qu'aient été les
rapports de l’Inde bouddhique avec Sinhala avant le règne de Dévânampîyatissa, il paraît évident que jufqu’à ce règne le bouddhisme n’était point établi dans lile. Ce fut le puissant monarque qui régnait sur l’Inde entière, le grand Açoka, Protecteur de la foi, qui gagna feylan au nouveau culte. Il l’y introduisit par les moyens pacifiques de la prédication, et c'est du Magadha que partirent les apôtres dont Langkâ reçut la parole. Des reliques du Bouddha furent envoyées à Sinhala ; et les ambassadeurs qui les y portèrent furent en même temps les propagateurs de la foi. Ces grands événements se passaient, si l’on accep!e la chronologie indigène, vers l’an 300 avant lere chrétienne.
Cependant l’introduction du Bouddhisme à Sinhala n’assura point la paix de la contrée, et, durant les règnes qui suivirent celui d’Outtiya, le pays fut sans cesse en proie aux invasions des Malabars venant des côtes voisines de l’Inde, ou aux guerres intestines des partis se disputant le pouvoir. Un des rois les plus célèbres de ces temps reculés fut Dhoullâgamini, qui régna de l’an 161 à l’an 157 avant Jésus-Christ. 11 eut à la fois la gloire de chasser les Malabars, avec l'aide des prêtres qui se trouvaient dans son armée au nombre de cinq cents, et de rendre au culte du Bouddha les beaux jours de Dévânampîyatissa et d’Outtiya. Ce fut lui qui érigea leMahâstoupa, le plus grand de tous les stoûpas de Ceylan, ainsi que son nom l’indique. C’était une immense construction en briques, dont les ruines se voient encore près d'Anourâdhapoura; et à l’inauguration solennelle qui eut lieu en l’an 157 avant Jésus-Christ, on vit figurer sur des tableaux admirables exposés aux yeux du peuple les Djatakas ou
ô.v: TROISIÈME r A R T I E , CHAPITRE I
les naissances successives du Bouddha. Le Mahâstoupa ne fut achevé que sous le règne de Saddhâtissa, frère de Phouttàgamini. Son fils, appelé Sali, avait préféré renoncer au trône plutôt qu’à l’amour d’une Tchandali dont il avait fait sa femme.
Aux malheurs des guerres du dehors et du dedans, venaient aussi quelquefois s’ajouter les discordes religieuses. Le Mahâvihâra d'Anourâdhapoura, qui devait être le centre de l’orthodoxie, avait vu des schismes se séparer de lui; et le couvent d’Abhayâguiri balançait presque son autorité. Un monarque du nom de Vattagâmini protégeait les schismatiques; et c’était par leurs mains qu’il faisait passer toutes les aumônes qu’il distribuait à ses peuples. Ce fut sous le règne de ce prince, en l’an 89 avant notre ère, que les textes sacrés du Pitakattaya Pâli (la Triple Corbeille), conservés jusque-là oralement par les prêtres, avec le commentaire orthodoxe de l’ Atthakaihû, furent écrits. Cette précaution parut indispensable pour que les fausses doctrines n’en arrivassent point, par la perversité des peuples, à étouffer la vraie religion. Néanmoins les hérésies continuaient à désoler la foi, comme les invasions des Malabars dévastaient le pays; et il faut passer près de trois siècles pour trouver un roi qui rend à Sinhala un peu de calme. C’est le roi Tissa, surnommé Vohârakarâdjâ, parce qu'il eut la gloire d’abolir la torture, pratique cruelle qui durait de temps immémorial à Ceylan. Plein de générosité envers les prêtres, il acquitta les dettes dont les couvents étaient dès longtemps obérés. Il fit plus, et il combattit, au profit de l'orthodoxie du Mahâvihara, l’hérésie Vétoulliya, que professait le couvent d’Abhayâguiii,
Sous le règne d’un de ses successeurs, Mahâséna, de 275 à 302 de l’ère chrétienne, ce fut, au contraire, l’hérésie qui triompha, et les religieux d'Abhayâguiri, mettant le roi dans leurs intérêts, firent détruire le Mahâvihâra, l’asyle de leurs adversaires. Les prêtres dispersés durent se réfugier à Malaya, dans la province de Rohana, et y demeurèrent bannis pendant neuf ans entiers, l es objets les plus précieux du Mahàvihàra, démoli de fond en comble, furent transportés à Abhayâguiri, dont la victoire paraissait définitive. Mais, un ministre du roi s’étant révolté en faveur des exilés de Rohana, et le principal agent de la persécution, Sanghamilta, ayant été assassinépar une femme, les prêtres du Mahàvihàra furent rappelés; leur couvent fut rebâti; et, sans être assurés d’une protection constante, ils purent de nouveau rétablir le culte d’après les règles qui leur étaient propres. D’ailleurs Mahâséna, malgré la mobilité de ses sentiments pour la religion, parait avoir été un roi éclairé et bienfaisant; l’histoire a conservé le souvenir de ses grands travaux d’utilité publique, de seize fontaines et d’un grand canal appelé Pabbala, qu’il fit ouvrir.
C’est avec le règne de Mahâséna, l’an 302 de l’ère chrétienne, que finit le Mahûvamça de Mahànàma. L’ouvrage a été continué, ainsi que nous l’avons dit, sous le nom de Tchoùîavamça, jusqu’au milieu du siècle dernier Le fils de Mahâséna, Siriméghavarma, s'efforça de réparer les impiétés de son père; et ce fut dans la neuvième année de son règne (310 de J. C.) que fut apportée à Ceylan, par une princesse brahmine, la fameuse dent du Bouddha ( Dhatddhntou ), conservée jusque-là à Dantapoura. Llle fut déposée dan« le temple de DhammalchaLka-, et elle
TROISIÈME rARTIE, CHAPITRE I.
attira bientôt sur elle seule l'enthousiasme et la vénération des peuples1.
>’ous ne voulons point pousser plus loin l'histoire de Ceylan ; mais, toutefois, il .faut rappeler, à l'honneur de la foi bouddhique, le règne de Bouddhadnsn. de 559 à 568 après Jésus-Christ, grand médecin, qui a écrit en langue sanscrite des livres encore consultés aujourd'hui, et roi bienfaisant, qui fonda de nombreux hôpitaux et établit un médecin par section de dix villages. C’est à celte époque qu'il faut rapporter la traduction des soûttas Pâlis en Singhalais.
11 faut rappeler enfin que ce fut en 432 que Y Atthakathâ Singhalais fut au contraire de nouveau remis en Pâli par les soins du fameux brahmane Bouddhaghosa. VAtthakathâ ou le commentaire sur les livres sacrés, avait été traduit du Pâli en Singhalais, par Mahinda lui-même; mais, dans la suite des siècles, l'original Pâli avait disparu . et l’ensemble des textes orthodoxes souffrait de cette grave lacune. Bouddhaghosa fut chargé de la réparer. Mais les prêtres du Mahâvihâra d'Anourâdliapoura, auxquels il avait affaire, prirent les précautions les plus sages pour s’assurer qu’ils ne seraient point trompés par lui. Ils lui donnèrent d’abord à traduire, à litre d’épreuve, deux gâthas, dont ils avaient le texte authentique en Pâli, et que Bouddhaghosa devait mettre du Singhalais dans
1 L'histoire de h dent iln Bouddha, conservée à Ceylaq, est certainement une des plus curieuses parmi toutes les superstitions bouddhiques. Elle a été l'objet d’un ouvrage spécial, le Dhaiâdhâlouvamça, qui existe encore aujourd'hui, et qui, continué de siècle en siècle, va jusqu’au milieu du siècle dernier. La dent, après bien des pérégrinations, avait été déposée dans le temple de Mâsigâna, à Kandy. et, en 1847, c’était M. Turnour lui-même qui l avait sous sa garde au nom du gouvernement anglais.
cette dernière langue. Sa traduction fut vérifiée à trois reprises différentes par le collège des prêtres ; et, comme Bouddhaghosa se tira de ce minutieux examen à son honneur, les prêtres n’hésitèrent plus à lui confier le Pita- Kattaya et Y Atthakathâ. Il se retira donc au viharâ de Ganthâkara, à Anourâdhapoura ; et il y traduisit tout Y Atthakathâ singhalais en Pâli, « suivant les règles gram- « maticales de la langue des Magadhas, la racine de « toutes les langues. » Cette version de Bouddhaghosa est encore celle dont on se sert aujourd’hui. Quant à lui, après avoir terminé celte œuvre délicate, à la grande satisfaction des prêtres, il retourna dans le Magadha,d’où il était venu; et il y vécut jusque dans une vieillesse très-avancée.
On voit que les prêtres bouddhiqnes du cinquième siècle furent plus heureux ou plus prudents que, de nos jours, sir Alexander Johnston.
Tel est l’ensemble des événements racontés dans le premier volume du Mahâvamça , que nous a donné M. G. Turnour. La fin de l'ouvrage ne serait pas moins curieuse, quoique ce fût à d’autres égards; mais ce complément, attendu depuis vingt ans, ne paraîtra peutêtre jamais. Quant au style de celle singulière histoire, il est tout ce qu’on pouvait attendre : fort simple, sans recherche, et en général d’une clarté satisfaisante. 11 ne faut pas que l’emploi des vers nous étonne dans des annales qui visent à conserver le souvenir édifiant du passé. Ces vers du Mahâvamça sont bien plutôt de la prose rhythmée que de la poésie telle qu’on l’entend d’ordinaire. La langue Pâlie est tout aussi souple que le Sanscrit lui-même; et, dans ces flexibles idiô.nes, on
peut tout écrire en vers, depuis les grammaires et les dictionnaires jusqu’aux systèmes philosophiques. Le mètre, avec ses règles précises et rigoureuses, n’est qu’un moyen d'aider la mémoire et d'assurer la conservation authentique des textes. Ce n'est pas une prétention de poésie dans des sujets qui ne comportent aucun ornement de cette espèce.
Quant au talent de l’historien proprement dit, on a pu juger ce qu’il est par l’analyse qui précède. Mahânâma est un annaliste, et rien de plus. L'histoire exacte, austère et profonde, telle que nous la comprenons, n’était point faite pour ces peuples ; et le Mahâvamça, tout important qu'il est, et quoique le chef-d’œuvre de l’esprit indien en ce genre, ne fait point exception. L’auteur essaye parfois de s'élever au-dessus de son sujet, et de tirer quelques leçons un peu plus hautes des faits qu'il passe en revue. Mais les réflexions banales et uniformes qui reviennent à la fin de chaque chapitre sur l'instabilité des choses humaines et l'imperturbable puissance de la foi, ne suffisent pas pour donner à Mahânâma le caractère du véritable historien. Elles témoignent seulement d'intentions excellentes; mais, entre ses mains, l'histoire ne peut pas devenir un enseignement, quelque soin qu'il y prenne. C’est un résumé sans aucune critique des légendes les plus absurdes, et un précis peu judicieux d’événements réels, qui ne sont ni suffisamment compris, ni suffisamment exposés.
Ce qui donne un prix tout particulier au Mahâvamça , c'est la chronologie très-étendue qui s y trouve. La chronologie est précieuse partout ; mais elle l est dans 1 Inde mille fois plus qu'ailleurs, parce qu’elle y est infiniment
plus rare. Le système de Mahânâma est des plus simples. Il procède de la mort de Bouddha ; c’est 1ère d’où il part, comme nous partons nous-mêmes de la naissance de Jésus-Christ. Rien n'est plus clair que de compter par années après le Nirvana; et, comme le Mahâvamyt, par scs continuateurs, arrive jusqu’au milieu du siècle dernier, jl est facile, avec toutes les indications qu'on y trouve, de remonter le cours des années et d’arriver, pour l’histoire de Ceylan, à une exactitude que l’histoire de l’Inde n’a jamais connue. C’est ainsi que M. G. Turnour a pu refaire, depuis la date du Nirvana et la descente de Vidjaya, à Tambapanni, toute la chronologie des rois singhalais jusqu’à l’an 1793, où le dernier des rois indigènes, Sri Vikrama Râdjasingha, fut déposé par les Anglais et mourut captif. Ce travail si utile, M. G. Turnour a pu le faire sur des documents certains, et sans y introduire aucune conjecture. Il avait consulté les annales indigènes, et il y avait trouvé avec abondance tous les matériaux necessaires. Ces matériaux seront encore h aucoup accrus quand M. Grimblot aura publié le Dîpctvmnça de sa précieuse collection et les principaux commentaires de Bouddhagl osa sur le Pitakattcnjam.