CHAPITRE DEUXIÈME
Situation actuelle du clergé bouddhique à Ceylan, d’après M. Spcnce Hnrdv, missionnaire wesleyen ; le noviciat; l'ordination; lettre du grand prêtre du Birman; richesses du clergé singhalais ; pauvreté individuc le des prêtres ; leurs austérités; le Canon des écritures sacrées à Ceylan ; lecture publique du Bana; fête de Pantoura en 1839; les dévots ou Oupâsakas ; li Pirit ou cérémonie des exorcismes; la Bhâvanâ ou méditation; pouvoirs surnaturels qu’elle confère; les actes méritoires \Satehakiriyas ) et leur influence miraculeuse; du Nirvana selon les prêtres singhalais ; leur foi ardente; leur esprit de tolérance; soins qu’ils donnent à l’instruction des enfants; leur science médicale; subordination du clergé au pouvoir royal ; division du clergé singhalais en plusieurs sectes. — Rapports du Bouddhisme singhalais avec le christianisme; progrès du catholicisme et des écoles sous le gouvernement anglais; détails statistiques sur Ceylan. — Appendice : Fête de la dent du Bouddha en 1858. Les trois Conciles d’après le Mahâvamça.
Nous abandonnons le passé de Ceylan pour voir la situation qu’y présente actuellement le Bouddhisme, et c'est à M. Spence Hardy que nous nous adresserons plus particulièrement, en complétant les détails qu’il nous donne par des détails puisés à plusieurs autres sources M. Spence Hardy a séjourné vingt ans entiers à Ceyla.» en qualité de Missionnaire wesleyen (1825-1845). Durant tout ce temps, il a été mêlé, par ses saintes fonctions, à la population indigène, et il a vécu au milieu d’elle pour l’instruire et bien souvent aussi pour la sou-
lager. Plein de zèle pour le ministère dont il était revêtu, il en a rempli tou > 'es devoirs avec une ferveur qu’attestent deux ouvrages qu'il a publiés sur le Bouddhisme. C’est pour bien connaître la religion qu’il avait à remplacer par une meilleure, qu’il s’est mis dès son arrivée à apprendre la langue du pays; et il n’a cessé de poursuivre ses éludes avec une persévérance que rien n’a lassée. II a voulu surtout les rendre utiles aux missionnaires qui suivraient la même carrière que lui, et il avait un but tout pratique, soit en écrivant sur le Monachisme en Orient, soit en composant le Manuel du Bouddhisme, sujet plus général encore et plus difficile.
C’est aux missionnaires anglais de décider si M. Spence Hardy a réussi dans l’objet qu’il avait en vue, et si ses deux ouvrages les aident, en effet, à combattre les superstitions déplorables auxquelles ils essayent de substituer la foi chrétienne. Mais, pour notre part, nous aurions préféré que M. Spence Hardy, si heureusement placé pour nous dire ce qu’est aujourd’hui le Bouddhisme à Ceylan, n’eût pas entrepris une tâche plus vaste.
L’histoire du Monachisme en Orient est un sujet immense ; et pour le traiter convenablement les matériaux recueillis à l’heure qu’il est ne suffisent pas. M. Spence Hardy a vu les moines ou plutôt les prêtres bouddhistes à Ceylan. Mais le Bouddhisme s’est étendu dans bien d'autres contrées ; il règne depuis le Cachemire jusqu’aux confins orientaux de la Chine, et depuis Ceylan jusqu’au nord du Tibet. Que de variétés de pays, de races, de climats, de langues, de temps, de croyances I Et qui peut dire pertinemment, dans l’état actuel de la science, ce qu’est au juste le Bouddhisme chez chacun de ces peu-
p!es? Mais il n'est pas donné à tout le monde de résider \ingt années de suite à Ceylan; et l'on aurait pu profiler de cet avantage pour nous fournir une monographie, dont tous les traits eussent été précieux, parce qu’ils auraient tous été d’une exactitude irréprochable. Une étude limitée au Bouddhisme singhalais, dans sa situation présente, eût pu être de la plus grande valeur et de la plus incontestable utilité; carie Bouddhisme du Sud s’est concentré en partie à Ceylan, comme le Bouddhisme du Nord s’est concentré dans le Népal.
On peut d'autant plus regretter que M. Spence Hardy n'ait pas adopté cette méthode, qu’il semble lui-même y avoir pensé et en avoir senti tout le prix : « Dans l’état « actuel de nos connaissances sur le Bouddhisme, dit-il « dans sa préface, les traductions authentiques tirées des « idiomes contemporains peuvent être d'une grande im- « portance ; car elles ont un surcroît d’intérêt qui* leur « est tout spécial en ce qu’elles révèlent les sentiments « et les mœurs des prêtres de notre temps. Les écrits « clés auteurs singhalais abondent en citations en Pâli, « langage dont ils ont une connaissance très-compétente; « et comme, à leurs yeux, les livres qu'ils traduisent ou « qu'ils paraphrasent sont sacrés, on a toute raison de « croire qu'on peut puiser dans ces intermédiaires une « idée exacte des originaux. »
11 parait qu'à Ceylan le noviciat des prêtres est plus sérieux que dons d'autres pays bouddhiques. Les novices, qu’on appelle en singhalais Ganinnansés ou associés, doivent toujours résider dans le couvent où on les instruit. Ailleurs on est moins exigeant ; et le novice peut ne pas quitter sa famille, sauf à venir le plus souvent possible
LE CLERGÉ BOUDDHIQUE a uüV LAN. 361
recevoir les leçons de son précepteur spirituel. À Ceylan, au contraire, la résidence est de rigueur, attendu que le novice est regardé comme un prêtre et qu’il est soumis romme tel à des devoirs étroits Le novice, du reste, es* .libre de choisir le monastère ou vihâra auquel il désir s’attacher, et il y a des livres singhalais composés tou1, exprès pour apprendre au jeune prêtre à ne pas se tromper dans son choix.
Lorsqu’il s’est décidé, après de longues et minutieuses considérations, il va déclarer son intention à un prêtre; et il lui porte une robe qu’il doit recevoir de ses mains pour pouvoir, sous ce nouveau costume, commencer son noviciat. Il demande ensuite humblement à son supérieur de vouloir bien prononcer sur lui la triple formule {tunsurana ), le triple refuge : « Je me réfugie dans le Boud- « dha; je me réfugie dans la Loi; je me réfugie dans « l’Assemblée. » Quand le prêtre a prononcé cette formule sacrée, le novice la répète à son tour; et il récite le Dasasil , ou les Dix obligations, ce qu’on pourrait appeler le Décalogue du novice :
« J’observerai le précepte qui défend de tuer; j’obserc verai le précepte qui défend de voler ; j’observerai le v. précepte qui défend tout rapport sexuel; j’observerai le •< précepte qui défend de mentir; j’observerai le précepte t< qui défend de boire des liqueurs fortes, capables de « rendre les hommes indifférents aux devoirs religieux « j’observerai le précepte qui défend de prendre aucune « nourriture après midi ; j’observerai le précepte qui « défend de danser, de chanter, de faire de la musique ; « j’observerai le précepte qui défend l’usage des par- « fums, des onguents et des ornements de toute sorte ;
« j'observerai le précepte qui défend l'usage des lits ou « des sièges somptueux; j'observerai le précepte qui dé- « fend de posséder de l’or ou de l'argent. »
Cet engagement étant pris, le novice entre dans le couvent, et chaque jour il y remplit les devoirs de sa charge humble et pénible. Un manuel, appelé Bina tchariyâva, « Les occupations quotidiennes du prêtre, » lui fixe minutieusement les règles dont il ne doit pas s’écarter. 11 doit être levé avant le jour, et son premier soin doit être de se nettoyer les dents ; puis il balaye la cour du vihâra, et le dessous de l’arbre Bodhi. Il va ensuite chercher l’eau qui doit être bue dans la journée; il la filtre et la dépose aux lieux marqués. Ces premiers travaux achevés, il se retire à l’écart et y médite une heure sur les obligations qu’il a déjà remplies et sur celles qui doivent suivre.
Quand la cloche du vihâra sonne pour annoncer le moment du sacrifice, il doit s’approcher du stoûpa oit sont placées les reliques, ou de l'arbre Bodhi, et y offrir des Heurs, s'il a pu s’en procurer, comme si le Bouddha était présent de sa personne. 11 y doit surtout méditer profondément sur les vertus merveilleuses du Tathâgala, et il doit demander aux saintes reliques l’absolution pour les négligences ou les fautes qu’il a pu commettre. 11 reste quelques instants en adoration, le front, les genoux et les coudes touchant la terre. 11 consulte son Lita ou calendrier, pour savoir, par la longueur de l’ombre, quelle est l’heure du jour, et quel est l'âge de !a lune et le nombre des années écoulées depuis la mort du Bouddha. Il médite encore quelques instants sur les bienfaisants résultats de l’obéissance aux obligations qui lui sont imposées, et sur les avantages inappréciables
de porter la robe jaune. 11 prend alors le vase aux aumônes et il va mendier la nourriture du jour, à la suite de son précepteur, observant bien de ne se tenir ni trop près, ni trop loin de lui, et lui remettant le vase quand on approche du village. En y arrivant le novice baisse les yeux avec le plus grand soin pour éviter la vue des femmes, des hommes, des éléphants, des chevaux, des chars et des soldats. Quand le vase aux aumônes a été rempli par la charité des fidèles, le novice reprend le vase de la main de son précepteur, qui lui donne aussi à porter sa robe de dessus, et tous deux rentrent au vihàra.
Lejeune homme offre un siège à son maître; il lui lave les pieds et lui sert le repas, auquel il ne doit luimême toucher que plus tard, en répétant certaines stances sacramentelles, avant de prendre la nourriture et après l’avoir prise. Il nettoie ensuite le vase et le fait sécher au soleil avant de le remettre en place. Le repas fini , il se lave le visage; et, se couvrant de sa robe, il adore en silence son précepteur et le Bouddha. 11 peut alors se retirer dans un lieu solitaire pour y faire un nouvel examen de conscience et s’y livrer à l’exercice de la Maitr'ibhâvatiâ , c’est-à-dire à laMéditation de la douceur et de la bienveillance. Après ce temps de repos, il doit lire un des livres sacrés ou en copier des passages; et, s’il a des doutes, il peut, à ce moment, consulter son maître ou lui parler. Il allume ensuite un feu et une lampe, et il prépare tout ce qui est nécessaire pour la lecture du Bana ou de l’écriture; il appelle le prêtre qui doit le réciter; il lui lave les pieds et s’assied dans la position ordonnée pour entendre la lecture sainte, qu’on termine en répétant le Pirit ou l’exorcisme à l’usage des prêtres. Si, après tous ces Ira-
m TROISIÈME PARTIE, CHAPITRE II
vaux, il reste encore quelques instants avant le coucher du soleil, le novice les emploie à balayer de nouveau le viliâra, comme il l’a fait dès le matin.
Tels sont les vœux et les occupations régulières des novices singhalais.
On ne prend pas les novices au-dessous de l’âge de huit ans, et ils ne peuvent recevoir Y Oupasampadâ ou l’ordination qu’à l’âge de vingt ans révolus. Le noviciat dure donc à peu près dix années. Le consentement des parents est une condition essentielle; et il ne paraît point qu’en général le prosélytisme des prêtres bouddhistes de Ceylan leur fasse enfreindre cette convenance. Les vocations se déclarent à l’école, que tient le prêtre; et de très-bonne heure se distinguent les enfants qui devront plus tard entrer en religion. Les vœux d'ailleurs ne sont point irrévocables; et l’abjuration, quoique très-rare, n’a lien d impossible, parce qu’elle n’a rien de déshonorant. L'est un simple aveu de faiblesse, qui a même son côté honorable. On renonce à la vie sainte de religieux, parce qu’on se sent incapable d’en remplir loyalement les pénibles obligations. Mais en général le novice bien instruit est invinciblement persuadé des avantages de la vie religieuse, et il ne pense guère à la déserter. On lui apprend en effet qu’elle le délivre sûrement de bien des maux, en lui assurant les bienfaits suivants : 11 n’a plus l’amour de la richesse ni du plaisir ( vastoukâma , kléçakâma); il est certain d’une nourriture convenable; il apprend à se contenter de tout ce qu’on lui donne; il ne craint plus l’oppression des méchants et des rois; il est à l’abri de tous les soucis qu’entraîne la possession de la terre, des maisons, du bétail, etc.; il n’a point à redouter les voleurs; il n’a pas
davantage à redouter les gens en place, et il n'a pas même à se lever à leur approche; en un mot, il n’a plus de craintes de quelque genre que ce soit.
Sans doute, tous ces biens sont négatifs; mais ils suffisent, avec l’espérance du Nirvana, pour séduire les novi ces; et jusqu’à présent le clergé bouddhiste de Ceylan s’es recruté sans trop de peine, quoique de nos jours il soit bien moins nombreux qu’il ne l’était autrefois, quand Hiouen-Thsang portait à dix mille la foule des religieux. La discipline, d’ailleurs, est maintenue avec une grande vigilance; et nous citerons un document qui prouve que les prêtres de Ceylan comprennent bien toute l’importance du noviciat : c’est une lettre du grand prêtre du Birman (Sunghnrâclja ) en réponse aux conseils que les prêtres singhalais lui avaient demandés. Elle est de l’année 1802 :
« Comme on commet l’erreur, dit le grand prêtre, de « croire que certaines prescriptions ne sont pas faites « pour les novices, et qu’elles ne sont obligatoires que « pour les prêtres qui ont reçu l’ordination, je vous rap- « pelle le passage suivant du commentaire sur le Mahâ- « vaygn, pour vous montrer combien est peu fondée une « semblable opinion : « Tant qu’un religieux, dit ce com- « mentaire, ignore les détails de la discipline qu’il doit « suivre; qu’il ne sait ni disposer convenablement ses « robes, ni présenter le vase aux aumônes, ni se tenir de- « bout et s’asseoir quand il le faut, ni manger et boire « selon les règles prescrites, on ne doit point l’envoyer « dans les maisons qui distribuent indistinctement la nour- « riture aux prêtres, ni dans les endroits où on la distribue « chaque jour à quelques prêtres choisis. On ne doit l’en- « voyer non plus ni dans la forêt ni à aucune assemblée
a publique. Mais il doit demeurer auprès des prêtres plus « âgés; on l'instruira comme un enfant; on lui apprendra « soigneusement ce qui est permis et ce qui ne l'est pas; « on lui montrera chaque jour comment il doit arranger « sa robe et la porter.- et on lui expliquera toutes les par- « lies de la discipline qu’il doit observer. »
Celle instruction ( scindera ) du grand prêtre du Birman prouve à la fois que la discipline des novices de Ceylan s’était relâchée, et qu’on sentait le besoin de la raffermir au commencement de ce siècle.
Une fois le novice suffisamment instruit, et quand il a 1 âge requis, on procède à l’ordination qui doit en faire un religieux pour le reste de sa vie. Les règles fort simples de l’ordination sont contenues dans un petit ouvrage appelé Kammavatcham , qui a été traduit en Singhalais; en voici les règles principales. On convoque un chapitre, Sanglia , de quatre prêtres au moins. Le novice se présente devant eux: et on lui demande si les objets spéciaux du religieux, le vase aux aumônes, les robes, (te., qu’on a placés devant l’assemblée, sont bien à lui. Sur sa réponse affirmative, on lui désigne la place où il doit se tenir pour le reste de l’examen. La première question est de saloir s’il n’est pas sujet à certaines maladies cachées, la lèpre, l’épilepsie, etc. En second lieu, s’il est une créature humaine, un homme, et s’il est un homme libre, l'esclave ne pouvant entrer en religion sans le consentement de son maître; s’il a des dettes ; s’il est hors du service du roi; - il a la permission de ses parents; s’il a vingt ans; en un mot, s’il a toutes les conditions requises pour être prêtre.
Ces points une fois bien réglés, le président du cha-