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dhisme venant se joindre à ces étranges philosophies, n’a fait qu’accumuler les ténèbres. Sans dire tout à fait comme le dix-huitième siècle et dans le même sens que lui, que la Chine est athée, nous croyons qu’elle offre sous le rapport de la religion une immense lacune; et les Ta'i-ping de notre temps, essayant d’introduire dans la foi de leur pays la trinité chrétienne, étaient des novateurs religieux au moins autant que des rebelles. C’est là ce qui doit nous expliquer comment le bouddhisme a si bien réussi dans l’empire du Milieu, et comment il s’y maintient encore avec tant de faveur. Le bouddhisme répondait merveilleusement à la disposition intellectuelle de ces races; il satisfaisait ians une juste mesure à leurs besoins moraux. Le Bouddha leur était un suffisant idéal; et quand je vois des personnages aussi distingués que Hiouen-thsang et ses disciples, formés sur ce modèle, je suis porté à croire que le bouddhisme a été utile à la Chine, et qu’il a bien pu être pour elle un grand progrès, comme il l’a été pour le Japon.
Ceci m’avertit de ne pas attacher trop d'importance à une objection qui m’avait d’abord frappé beaucoup, et qu’on répétera sans doute encore plus d’une fois. « Le bouddhisme, a-t-on dit, compris comme la foi et la recherche du néant, est en opposition manifeste avec la rature même de l’esprit humain; l’idée de
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Dieu, c’est-à-dire de l’être existant en soi et par soi, éternel et infini, est essentielle à l’intelligence de l’homme, qui ne peut la nier sans se nier luimême. La notion de Dieu, plus ou moins confuse, plus ou moins éclatante, se retrouve toujours et chez tous les peuples, à tous les degrés de la civilisation, depuis les plus infimes jusqu’aux plus élevés; c’est en quelque sorte le sceau indélébile que le Créateur a mis sur sa créature; c’est la marque de notre origine; c’est le secret de notre destinée. Le bouddhisme n’est donc pas ce qu’on croit; mieux entendu, il ne s’écarte pas des lois immuables de l’esprit humain. Il comprend Dieu autrement que nous ; mais c’est toujours à Dieu qu’il se rapporte; c’est Dieu, ce n’est pas le néant, qui est caché sous ses bizarres formules. »
Je suis très-loin de nier la grandeur et la vérité de cette théorie; seulement je voudrais qu’elle fût aussi exacte qu’elle est généreuse. Je ne tiens pas à placer en dehors des lois constitutives de l'humanité une partie de l’humanité aussi considérable que les populations bouddhiques, au nombre de trois ou quatre cent millions d’âmes. Mais quelle que soit ma répulsion pour le paradoxe et mon désir de me ranger à l'opinion commune, je ne puis me soustraire à l'autorité des faits; ceux que j’ai cités plus haut me semblent
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si bien établis, et si peu réfutables, que je me sens forcé de les admettre, tout étonnants et tout déplorables qu’ils sont. Les lois de l’esprit humain ont aussi leur autorité, je l’avoue; mais ces lois ont-elles été bien constatées? ne s’est-on pas trop hâté peut-être de tirer de quelques faits, d’ailleurs très-réels, des conséquences trop larges, qui les dépassent? L’esprit humain n’a guère été observé que dans les races auxquelles nous appartenons nous-mêmes. Ces races méritent sans doute de tenir une très-grande place dans nos études; mais si elles sont les plus importantes, elles ne sont pas les seules. Les autres ne doivent-elles pas aussi être observées, tout inférieures qu’on les suppose? Si les faits ne rentrent pas dans des cadres prématurément tracés, faut-il les défigurer pour les soumettre à des théories trop étroites ? ne vaut-il pas mieux reconnaître que les anciens systèmes sont en défaut, £t qu'ils ne sont pas assez compréhensifs pour tout ce qu’ils prétendent expliquer?
On ne savait rien du bouddhisme, je ne dis pas au siècle dernier ou au commencement du nôtre, mais il y a trente ans. On n’avait lu ni le Tripitaka original, ni les traductions qui en ont été faites en quatre ou cinq langues de l’Asie, ni les commentaires dont le Tripitaka a été l’objet. On ne peut pas prétendre que même actuellement on connaisse le bouddhisme
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comme on le connaîtra dans le vingtième siècle, déjà si rapproché de nous. Mais dans l’état présent de nos études, on voit bien clairement quel est son caractère fondamental et quelle a été son entreprise : enseigner à l’homme le chemin du salut par le Nirvâna; et comme le bouddhisme n’admet l’idée de Dieu d’aucune façon, comme en outre il soutient que, même en ce monde, tout est vide et sans la moindre réalité, il fait du JSirvâna un néant d’où l’homme n’a plus à craindre le retour et la renaissance à une vie qu’il abhorre. Le bouddhisme s’est-il mis par là hors la loi de l’humanité? Je ne le crois pas. Mais il offre à notre impartiale étude un côté de l’esprit humain que nous n’avions pas aperçu, qui nous repousse par sa fausseté et par sa laideur, mais qui n’en est pas moins curieux, malgré la surprise et la douleur qu’il nous cause. Il est permis de supposer que la Chine, ouverte par une guerre récente, nous garde les mêmes étonnements et les mêmes révélations. Ce que nous en savons déjà nous répond de ce que nous en saurons bientôt, quoique les deux grands peuples européens qui ont fait cette guerre au nom de la civilisation, se soient montrés bien peu soucieux de pénétrer les secrets de cette nation, la plus ancienne et la plus nombreuse de toutes celles qui couvrent aujourd’hui notre globe.
J’accorde donc sans peine que le bouddhisme nihi-
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liste ne rentre pas dans les théories admises; mais je pense qu’il faut changer ces théories, si on les reconnaît fausses, plutôt que de mutiler le bouddhisme, qui les dérange. Tous les arguments que j’ai présentés sur le Nirvana , entendu au sens du néant, sont spéciaux et tirés du fond même du sujet. Ceux qu’on emprunte aux lois de l’esprit humain sont tellement généraux qu’ils sont à peu près inapplicables. Je crois fermement avec Descaries que l’esprit de l’homme, quand il se comprend lui-même, lie indissolublement l’existence de Dieu à la sienne propre; mais je sais aussi que des philosophes très-sincères, si ce n’est très-éclairés, sont arrivés à des conséquences tout opposées, et qu’il en est plus d’un, même parmi nous, qui ignorent Dieu, et qui nient l’immortalité de l’âme humaine. Le Bouddha a été un de ces penseurs naïfs et aveugles qui, partant de l’être pour atteindre au néant, ne sentent en rien le poids écrasant de cette insoutenable contradiction; qui se perdent dans leur propre pensée, faute d’en approfondir suffisamment le principe; et qui ne voyant que l’homme en ce monde avec son isolement et sa misère, ne savent découvrir ni d’où il vient, ni où il doit aller. L’erreur du Bouddha lui est commune avec bien d'autres; ce n’est après tout qu’un étroit matérialisme, accompagné d’une morale désintéressée, union qui n’a rien d’i-
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nouï dans l’histoire des systèmes philosophiques.
Mais, dira-t-on, le bouddhisme est devenu une religion; et ces aberrations qui déjà nous surprennent de la part des individus, ne sont plus possibles si l’on prétend les retrouver dans des nations entières. Pour ma part, je ne vois pas pourquoi des nations, quelque nombreuses qu’elles soient, ne penseraient pas ce que pense l’individu. Les peuples bouddhiques ont reçu la foi qui leur était offerte et qui ne laissait pas que d’avoir quelques grands côtés, comme les peuples du paganisme et du moyen âge ont reçu la foi chrétienne. Les masses suivent toujours aveuglément les chefs qui ont mérité leur confiance avec plus ou moins de raison. Je ne fais pas au christianisme l’injure de le comparer au bouddhisme; mais je j î crois pas qu’il soit mieux compris de notre vulgaii o, dans ses admirables profondeurs, que le bouddhisme ne l’est par les peuplades de la Mongolie, du Tibet, de la Chine, de Siam, de Birmanie, de Ceylan ou du Japon .
Que si ce phénomène d’une religion fondée sur le nihilisme paraît par trop incroyable, et si l’on est porté à le révoquer en doute, on peut citer un autre fait non moins singulier et dont la certitude pourra donner peut-être quelque créance à celui-là. Le sentiment général de toutes ces populations, non pas seulement bouddhistes mais brahmaniques, c’est de-
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prouver pour la vie, avec les conditions qui lui sont faites ici-bas, une horreur que rien ne peut apaiser. L’idée de la transmigration les poursuit sans cesse comme un épouvantable fantôme. Il faut à tout prix éloigner cette hideuse image; et le brahmanisme tout entier s’est appliqué à trouver les moyens de la délivrance avec autant de ferveur qu’en a eu plus tard le Bouddha. La seule différence, c’est, le choix des méthodes; mais le but est absolument le même. Eh bien, qu’on le demande à toutes nos races de l’antiquité grecque et latine et de la chrétienté : détestent-elles la vie? l’ont-elles en un si grand dégoût qu’elles tremblent de la recommencer? Tout au contraire, n’ont-elles pas pour ce monde, même avec ses déceptions et ses souffrances, un amour effréné, une passion sans bornes? N'est-ce pas un des plus beaux triomphes du christianisme que de rappeler à ces âmes enivrées du bonheur de vivre, qu’il y a une autre existence que celle-ci, à laquelle l’homme doit songer davantage, puisque celle-là est éternelle?
Si le contraste est si frappant sur ce point fondamental, on ne voit pas pourquoi il ne le serait pas également sur l'autre, qui y tient de si près. Quand on exècre la vie, comment ne cherchera il- on j as à sYn délivrer? Si le retour à de nouvelles renaissances inspire tant de terreurs, comment ne demanderait-on
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pas au néant, puisqu’on ne connaît pas Dieu, un asile inviolable? si le néant seul peut assurer un si grand bienfait, pourquoi ne pas essayer de l’obtenir? Rien que l’idée du néant nous fait frémir; mais il y a des esprits qu’elle charme, loin de les épouvanter. Ils aiment le néant parce qu’ils détestent la vie; nous au contraire nous adorons la vie, et nous abhorrons le néant. Tout cela me semble très-logique; et les bouddhistes, leur sentiment sur l’existence une fois admis, raisonnent aussi bien que nous, tout en arrivant à des conclusions diamétralement opposées. Notre immortalité les désolerait, de même que leur Nirvana nous confond et nous indigne. Nous avons pour nous la vérité, c’est ma foi inébranlable; mais leur erreur est bien moins dans leurs conclusions que dans leur principe. La vie est le plus beau don que la Providence pût faire à l’homme; loin de la maudire, les mortels doivent remercier à toute heure la main qui la leur a donnée. La vie aide à comprendre la mort avec ses mystères et ses promesses. Mais les bouddhistes n’ont rien compris à la vie, que la science ne leur a jamais expliquée, et dont leur instinct perverti les repousse avec une sorte de fureur homicide.
Nous pouvons donc nous dire avec un juste orgueil que les races auxquelles nous appartenons sont privilégiées, et que c’est un immense bonheur pour elles
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de n'avoir ni les mêmes aversions, ni les memes convoilises que les races asialiques. M ;s parce que ccs races sont si différentes de nous, ce n’est pas un me lif pour les retrancher de la famille humaine. Elles en font partie à un autre titre, et i’en conviens, à un litre inférieur, bien qu’à certains égards elles soient dignes d'admiration et d’estime. Le Vèda vient sous certains rapports immédiatement après la Bible; et le malheur du bouddhisme est d’avoir répudié les germes védiques, loin de les avoir fécondés. Mais l’Inde brahmanique elle-même n’a guère été plus sage; elle n'a pas su tirer de ses livres sacrés tous les fruits qu'ils lui avaient promis. A l’origine, au berceau commun, les Aryas ont été les frères de nos ancêtres, partis comme eux du nord-ouest de l’Himâlava; alors ils ont été leurs égaux; mais le progrès des âges ne leur a pas été aussi favorable; et pendant que les races européennes, depuis les Grecs jusqu’à nous, fournissaient la carrière que l’on sait, les races aryennes ne pouvaient dépasser les croyances védiques, et elles voyaient naître dans leur sein le bouddhisme, qui en est fils assez légitime, bien qu’on l’ait méprisé et banni.
Ces variétés si profondes dans l’esprit humain, loin de nuire à la grandeur de l’ensemble, paraissent faites au contraire pour en relever l’éclat et en faire saillir
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les beautés. Ui tableau ne peut point se passer (Tombées; et tout en jouissant de la lumière où nous avons le bonheur d’èlre plongés, il n’y a point trop à s’étonner des ténèbres où d’autres se perdent. Nous serions fort ingrats de ne pas remercier la Providence, qui a permis à notre raison de voir si bien les choses. Mais ce n’est pas déparer l’œuvre de la Providence que d’y découvrir tant de diversités. Le bouddhisme en est une des plus singulières et des plus neuves pour nous; et ainsi que je l’ai dit ailleurs, la meilleure leçon que nous puissions tirer de son déplorable exemple, c’est d’apprécier avec un redoublement de gratitude la valeur de nos croyances spiritualistes. C’est un enseignement indirect mais profitable que le bouddhisme peut nous donner. 11 faut le connaître pour le fuir d’autant mieux; savoir regarder en face le Nirvâna , quelque repoussant qu’il soit, c’est le meilleur moyen d’éviter tout ce qui y ressemble, et tout ce qui peut y conduire.
INTRODUCTION
AUTHENTICITÉ DU BOUDDHISME
But de l’ouvrage; la connaissance du Bouddhisme peut nous servira juger quelques-uns des systèmes contemporains. — Coup d’œil général sur la doctrine bouddhique; absence de Dieu; culte du néant. — Authenticité du Bouddhisme ; travaux de MM. B. II. Hodgson, Csoma de Kôrôs, Turnour, E. Burnouf, Abel Rémusat, etc., etc. ; originaux sanscrits et pâlis; traductions tibétaines, mongoles, chinoises, birmanes, siamoises; voyages des pèlerins chinois; inscriptions de Piyadasi; témoignages des historiens grecs de l’expédition d'Alexandre, etc. — Division de l’ouvrage.
En publiant ce livre sur le Bouddhisme, je n’ai qu’une intention : c’est de rehausser par une comparaison frappante la grandeur et la vérité bienfaisante de nos croyances spiritualistes. Nourris dans le sein d’une philosophie etd’une religion admirables, nous cherchons peu à savoir ce qu’elles valent, et nous ignorons les immenses services qu’elles nous rendent. Nous en jouissons, tout en étant trop souvent indifférents ou même ingrats envers elles. La civilisation ne cesse de faire des progrès parmi nous ; on en profit.e ; mais on ne se demande guère à quoi tiennent tant de bien-être, tant de sécurité.