‹ Le Boul' Mich'Chapitre 3 sur 5 · RÉNOVATION · texte numérisé non relu

RÉNOVATION

Nos aïeux, très paillards, dans les forôts, très vierges.

Sous le bleu firmament, Sans connaître ni Dieux, ni sergots, ni concierges,

Vivaient béatement.

Forts comme des lions, comme des serpents souples,

Agiles, presque ailés, Tels étaient ces aïeux : les singes, dont les couples

Se montraient accouplés.

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Leurs forôts n'avaient pas d'arbres de tolérance, Ni leurs baisers de cours ;

Et c'était sous Toeil d'or du soleil que, sans transe, S'étreignaient leurs amours.

Que sont changés les temps ! (pour plagier Racine,

Ce plagiaire heureux).

Le macaque tuait ; Thomme, hélas ! assassine .

Tout progrès est véreux.

Du singe, homme des bois, Tanthropolde tombe

Au Dante vicieux, Qui, lui, rêve descendre, en passant par la tombe,

A Tangue, homme des cieux.

Nous avons détraqué, nature, ta loi sainte ;

Et le désordre est tel Que notre bouche va, d'instinct presque, à Tabsinthe,

Synonyme de fiel.

Qui nous rendra la force et la santé premières ?

Qui nous délivrera Du droit, de la vertu, des tailleurs, des lumières,

De la grand'Opéra ?

En vain, pour rec(»uvrer leur énergie antique, Les hommes aux abois

Ont-ils fait du chausson et de la gymnastique, De la canne et des poids !

dbyGoogfe

En vain, pour remonter anx primitives sources,

• A ranimante, Les hommes, chez Zidler, ont disputé des courses Et, chez Sari, lutté 1

En vain, a-t-on pu voir tous les gymnasiarques

A Reims tenir congrès Et se palmer les fronts ainsi que des Pétrarques !

Touchant spectacle I .. . Après?

Après I rien de changé I Toujours la loi du linge 1 Oh ! ces horribles cols !

Qui douQ, qui donc, qui donc est redevenu singe Dans ce tas d'Auriols ?

Nul. L'homme est perverti. Son corps (il dit sa bête)

Est soumis au cerveau.

Ce qu'il reste à tenter, c'est de brouiller sa tête

Ainsi qu'un écheveau.

Puisque sous nos cailloux sont les causes nouvelles

Des malaises humains.

Que l'âme des aïeux, simiesquant nos cervelles, Y marche sur les mains I

Que, des charges que fait aux bourgeois des Écoles

L'illustre Quinnsépatt Jusqu'au charabia qu'aux Concours agricoles

Bave un ministre fat I

Que^ des peurs qu'Ignotus fait du général X

Et des poèmefi d*Il Jusqu'au cliché, vieux legs d'Anacréon, qui fixe

Le printemps en avril !

Que, du comble moderne au vieux calembour rance

Qu'illustra Jésus-Christ, Le gâtisme, le toc et Tabracadabi-ance

Hègnent dans* noti*e esprit !

Que le paradoxe ait les droits de Taxiome !

Et que le sens commun Soit k jamais rayé de la nature, comme

De chez monsieur de Mun !

Homme, détraque-toi I charentonne ! chahute !

Casse ù 1 ame le cou l Si tu veux recouvrer ta sanité de brute,

Tout d'abord deviens fou !

Ce paradoxe de style étrange, bariolé comme un arlequin, disloqué comme un clown, où la langue poétique et la langue argotique se fourrent impudemment, se livrent à de fantasques débauches, où le modernisme de Tinspiration se drape dans le classicisme de la forme el se roule dans Tactualisme de l'expression, ce paradoxe, dit comme il doit Têtre :

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tantôt dans une déclamation majestueuse de prêtre >à l'autel ; tantôt dans un débit heurté, précipité, dégueulé de boniment de camelot canaille, met debout toute la salle, fait claquer les mains, battre les pieds, secouer les tables, danser les bocks ; déchaîne un •enthousiasme aliéné, à croire que la religion de la folie prêchée par Montard n'a là que des adeptes, que le club littéraire n'est qu'un phalanstère de possédés. Après l'ut de ce fort ténor, la soirée devient un concert, oîi romances de barytons et solos de violoncelle, monologues et imitations d'acteurs se succèdent. Parmi, cependant, et pour aider à la rigolade, quelques utilités poétiques défilent. L'une d'elles. Marins Jarriau, est vivement apostrophée, nettement accusée de plagiat.

— J'ai entendu dire le Dernier Vceii par M. Fiolin, déclare le protestant.

— M. Fiolin n'est qu'un ivrogne et qu'un bohème ! s'écrie Jarriau. Le Dernier Vœu est de moi. Je le jure!

— Crachez ! fait quelqu'un.

— M. Fiolin, intervient Tatave qui veut clore l'incident, a lu la pièce contestée devant un comité d'amis ; M. Jarriau vient de la dire devant plus de cent personnes. Jusqu'à plus ample informé, nous tenons le Dernier Vœu comme étant de M. Jarriau.

— Bravo, Salomon ! crie Tralala.

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— Salvy, avertit Quînnsépatt, appelez-moi !

D'une voix roucoulante de gorge qui voudrait être

une voix d'âme, dans une pose extasiée, les yeux au plafond comme au ciel, Quinnsépatt déclame le Lac et, sur le dernier vers, crie :

— De moi !

— Le Lac que vous venez d'entendre, fait Tatave, est de M. Quinnsépatt.

— Cette poésie, dit Tralala, est de M. de Lamartine. Je le crois, du moins.

— M. de Lamartine, réplique vivement Quinnsépatt, n'était qu'un Homère et qu'un Alphonse !

Tatave, ainsi blagué, intervient de nouveau ; cette fois avec bonheur :

— Messieurs, déclare-t-il, bien que le Lac ait été attribué à M. de Lamartine par plusieurs générations de canotiers qui ne ramaient pas en silence, comme cette poésie vient d'être dite ici et réclamée comme de lui par M. Quinnsépatt, dont la gravité est connue et appréciée de tous, pour nous, pour cette assemblée, la première du monde, et jusqu'à plus ample informé, le Lac est de M. Quinnsépatt.

— Et de qui la musique ?

— D'Andreia Vladimirovna !

— De moi ! crie Mme Héloïse, navrée d'être oubliée.

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— Madame Héloïse! madame Héloïse ! gueule-t-on.

Zizi et Toinette rejmpoignent, la traînent, la juchent sur Ip théâtricule. On fait silence. La vieille, une paysanne futée, attend sournoisement; et, quand la curiosité est bien allumée, fait : « — Eh bien ! et qu'est-ce qu'on paye? » Et, comme on la hue : « C'est qu'il est d'habitude dans les théâtres de fixer une somme pour les artistes. » Les huées redoublent; quelqu'un la fiche en bas de la scène ; des bourrades l'accueillent ; des poussées la renvoient, larmoyante, à sa place. Dans le tumulte, Montard annonce que la soirée va se terminer par des expériences de magnétisme. Deux jeunes g^ns, deux frères, sont sur la scène. L'un fait des passes ; l'autre, un grand efflanqué à figure féminine, s'endort. — « Deux personnes pour se rendre compte de la parfaite rigidité cadavérique ! » Quinnsépatt et Planés se présentent, essayent sans succès de ployer le bras allongé du patient que le magnétiseur, lui, allonge et ploie comme un membre d'automate dont il aurait le secret. Maintenant, le sujet est étendu entre deux chaises : pieds sur l'une, tête sur l'autre, cul à terre ; des passes le secouent, le soulèvent, le nivellent. Dans cette dernière position. Planés lui monte debout sur le ventre, sans le fléchir. « Réveillez-le ! » crient les femmes énervées. Quand le jeune homme est revenu à lui,

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les deux frères saluent. On les applaudit et Ton se lève pour sortir. Mais Quinnsépatt retient les curiosités par l'annonce d'une expérience semblable et contradictoire. A la première passe, Planés, son sujet, tombe sur une chaise. «Mesdames et messieurs! dit Quinnsépatt, je vais m'assurer de la complète rigidité cadavérique. » Et il se met en mesure de déshabiller le patient, qui fait un mouvement de pudeur. — « Messieurs, répond Quinnsépatt aux protestations de son public, ma bonne foi était complète. Malheureusement, je ne puis garantir celle de M. Planés. » Cela dit, d'une passe, il éteint un bec de gaz ; mais il avoue n'avoir pas assez de fluide pour le rallumer. Cependant, le mouvement de sortie s'accentue. Les garçons font régler les consommations. La partie de baccarat se termine sur des différences énormes. Tatave déclare la séance levée. On vend V Imberbe, le journal officiel du club, dont le numéro est consacré à la caricature et à la biographie de Marsac. Et quand tout le monde est en branle, Montard entonne, bientôt accompagné de tous, le chant de guerre réglementaire :

Proclamons les principes de l'arl !

Que toult le mond'se soûle !

Le plâtre est un' matière à part.

Ça courhien dans- le monlc ! »

— Alors, monsieur Pajols, fit l'oncle Auguste, vous croyez que mon neveu...?

Julien Pajols, le jeune chroniqueur à la mode, le plus goûté des Goncourtistes, avait accepté une invitation à dîner de l'oncle pour faire plaisir à son ami Tatave. Arrivé à la notoriété par un coup de veine de sentaient, sans la courte échelle delà camaraderie, sans l'usure des paillassons de grands hommes, Pajols avait gardé dans le succès les amitiés des années d'apprentissage. C'était pour les michelins littéraires encore un camarade et presque un maître. Très serviable et très sincère, on le consultait sur le livre à faire, sur la voie à suivre, sur la démarche à tenter. On le savait peu prodigue d'encouragements mais aussi teneur de ses promesses, de poignée de main peu banale.

— Mon Dieu ! mon cher monsieur, répondit Pajols, votre neveu, certainement, oui, il al'étoffe. Il fait bien le vers et je le crois capable, s'il veut travailler, de bonne prose. Seulement, dame! le journalisme est éreintant, le théâtre bouché, la gloire bégueule.

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Et, tenez, le journalisme, la carrière la plus ouverte, c'est une impasse pour les artistes. Moi qui vous parle, à de certaines heures, quand les ambitions d'autrefois reviennent me taquiner, je suis navré d'y avoir réussi. J'avais espéré concilier l'art et le métier, la gloire et le profit, la copie et l'œuvre, très vainement, je m'en aperçois tous les jours. J'ai d'abord gagné dix mille francs par an, puis vingt ; j'en gagne trente et j'en gagnerai bientôt, je le pressens tristement, quarante et cinquante mille. Oui, je dînerai tous les jours de mieux en mieux et donnerai satisfaction aux rêves de mon estomac. Mais à ceux de mon esprit ? Mes seconds volumes ne valent pas plus que mes premiers ; mon talent reste en panne. A trente-deux ans, un tel stationnement équivaut à un recul. Finis les cheÊ-d'œuvre, monsieur I et je ne les ai pas commencés !.. . Mon Dieu! de toutes façons, c'était fatal, à moins d'être un austère. Le journalisme est une des formes de la corruption littéraire, mais ce n'est pas la seule. Ce qui nous tue : chroniqueurs, romanciers, poètes, dramaturges, c'est la grande production, la production continue. Faites un chef-d'œuvre et n'en faites qu'un, et vous serez moins connu que le plus crétin des crétins qui publiera deux volumes. Alors, qui par amour de la gloriole, qui par amour de l'argent, nous nous surme-

nons, nous touchons à tout, nous nous usons en des commandes et nous arrivons, vannés, devant Tœuvre à faire. Enfin, quoi ! nous sommes trop hommes de lettres pour être écrivains... Eh bien ! pour un jeune homme, la question, c'est de faire son choix entre le métier de pondre et l'art d'écrire : deux carrières diamétralement opposées, j'en suis tout à fait convaincu, trop tard. Si votre neveu veut être un écrivain, qu'il devienne n^importe quoi : notaire, commerçant, agronome, tout, sauf homme de lettres .; de préférence rentier. S'il a cinq mille livres de rentes assurées, qu'il se mette dans un coin et qu'il produise à son heure, à son jour, à sa fantaisie, le mieux et surtout le moins possible.

— C'est qu'il a des charges de famille.

— Il me faudrait, dit Tatave, trente mille livres de rentes...

— Alors, dame ! sois homme de lettres. Et encore n'auras-tu jamais que le revenu de.. .

— C'est du capital que j'aurais besoin.

— On ne trouve cela que par contrat de mariage. J'ai failli, il y a deux ans, finir par là. J'ai refusé une charmante jeune fille et 1,200,000 francs.

— Pourquoi ? demanda l'oncle.

— Par. amour de l'art, de la liberté ; pour des scrupules, des répugnances ridicules...

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— Et vous vous en repentez ?

— Quelquefois.

— Alors, si uiî parti s'offrait à mon neveu, un parti honorable, riche, avantageux, inespéré, vous lui conseilleriez...?

— Rien... Il y a deux ans, je lui aurais donné le conseil de ne pas se marier.

— Tu entends. Octave... Et moi, je te propose Mlle Léonie Gharolles : dix-neuf ans ; pas trop mal ; 400, 000 francs ; des espérances... Si tu veux rester poète, épouse. Que dis-tu de ça?

— Je ne dis pas non, mon oncle.

Mlle Léonie Gharolles, Tintime amie de couvent de Berlhe, Taînéedes trois sœursd'Oclave, aimait le poète depuis sa prime adolescence : au physique, sur les révélations de la photographie ; au moral, à travers Tâme de sa sœur. Quand cette dernière avait été en âge de se marier, comme elle savait que son établissement dépendait de la fortune de son frère, elle avait mis son oncle au courant de la situation de cœur de son amie, etM. Auguste était venu à Paris, sous pré-

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texte de voir la Fête nationale, en réalité pour sonder Tatave. Charmé de le trouver très à point, il remmenait aussitôt et, quinze jours après, lesCharolles et les Salvys se rencontraient à Biarritz. Tatave, sans trouver sa future aussi bien que les vadrouilleuses, lui reconnaissait des dehors aimables. Cependant, il se comportait avec elle comme avec Tamie d'une sœur, se montrait prévenant et poli, sans plus... Bien que résigné au mariage, une espérance dernière et vague le retenait de s'engager définitivement : celle mise en son second volume, alors sous presse. Si les Zigzags d'Ivrogne avaient un succès foudroyant, pensait-il, point ne serait besoin de se lie^ à une femme, de s'attacher à la province, de devenir le châtelain de Bielrokas. D'autre part, les audaces de son nouveau livre le retenaient aussi. Pouvait-il se marier avec la perspective d'un scandale littéraire, d'une poursuite devant les tribunaux, d'une condamnation pour pornographie ? Il pouvait, c'est vrai, ne pas publier son volume, supprimer tout au moins les pièces le plus compromettantes : finalement, il s'arrêtait à ce dernier parti et n'attendait plus que l'occasion d'une promenade solitaire pour faire à Mlle Léonie, avec la poésie de rigueur, l'aveu de l'envie qu'il avait de palper sa dot. Malheureusement, un matin, M. CharoUes,

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qui venait le faire lever pour une excursion, le surprit au lit avec sa propre femme de chambre, une Béarnaise accueillante. Bien que son futur beau-père se fût retiré sans mot dire, cette aventure gêna si fort Octave qu'il se fit adresser une dépêche et partit le soir même pour Paris, sous prétexte d'épreuves à corriger. De Bordeaux, il écrivit à son oncle pour lui expliquer qu'après cet accident malencontreux, il ne jugeait pas convenable de faire de quelque temps sa demande en mariage, d'au moins six mois ; que, d'ici là, il allait tout faire, d'ailleurs, pour réussir pratiquement dans les lettres, et qu'après cette époque, si ses espérances n'étaient pas réalisées, il serait à la disposition de sa famille et tout h ses vues.

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Ses ambitions lui étaient subitement revenues, mêlées à de sincères résolutions de vertu et de travail. Avant de se perdre dans la nuit et la mort de la province, il se devait, jugeait- il, de tout faire pour surgir dans l'apothéose parisienne. II devait aussi, pour les cas où son mariage raterait définitivement, s'assurer le vivre, ne plus rien demander h sa famille

se faire une position sociale. Pour ce, les trucs ne manquaient pas, et il résolut d'user de tous ceux en son pouvoir. Par Pajols et ses autres patrons littéraires, il s'insinuerait dans le journalisme, comme reporter au besoin. Il collaborerait à des pièces de théâtre avec Doumerc et Tralala. Il entrerait dans un ministère. Il deviendrait secrétaire de député. Et ce serait le diable si, dans six mois, il ne trouvait pas de quoi vivre amplement.

Bans le premier feu de ses nouvelles résolutions, il fit des visites qui eurent des fortunes diverses. Son député, qui avait à le ménager, lui promit une jolie situation à l'Instruction publique, section des beaux-arts : 2,400 francs d'appointements, rien à faire et des relations utiles. Avec ses maîtres poètes, il fut moins heureux. Ils l'avaient toujours chaudement accueilli quand il ne demandait en retour de ses encensements que des encouragements et des conseils : ils furent plus réservés quand il les pria de le recommander à leurs directeurs, insistèrent sur les difficultés de l'accès des journaux, sur l'encombrement du personnel. Seul, Pajols l'engagea à lui apporter des articles. Une autre déception, la plus inattendue, lui vint de Doumerc, qui refusa net sa collaboration.

— Trop tard, mon pe tit, lui dit-il . Nous avons trouvé.

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— Qui donc ?

— Forster.

— Forster !

— Oui. Et je ne comprends pas que nous n'y ayons pas songé plus tôt. Ça m'est venu subitement, le soir de sa réception à l'agrégation d'anglais, alors qu'il se plaignait de ne plus savoir à quel examen se vouer. Sans rien laisser voir de mon plan^ j'ai été sous rOdéon acheter tous les auteurs dramatiques connus ; j'en ai chargé la hotte d'un commissionnaire, les ai débarqués chez lui; et je lui ai donné six mois pour posséder son Scribe et devenir le nôtre, pour mériter seul le surnom de Grand Wiil que lui dispute Tillustre adaptateur et tireur à six, Musnack.

Une autre déception plus cruelle atteignit bientôt Tatave. Ses Zigzags cCItirogne n'eurent pas de succès, pas de retentissement, si ce n'est au BouF Mich'. Dans le débordement pornographique du moment, leurs gravelures affinées parurent fades, n'émurent ni le parquet, ni l'opinion. Les protecteurs de

Tatave parlèrent du nouveau volume avec les mêmes adjectifs que du premier, mais avec moins d'empressement, alors qu'il avait à peu près disparu de l'étalage des libraires. Même, au grand étonnement de Téditeur et de l'auteur, la vente n'atteignit pas celle des Herbes folles. Baisse qui avait son explication dans la non-intervention commerciale de Sartignac dont les ouvertures de mariage avaient été repoussées pendant les vacances, et qui en gardait de J'humeur. Pour comble, le bruit que les Zigzags divrogne firent dans les petites brasseries du Bour Mich' devint bientôt malsonnant pour la vanité du poétereau, à la suite d'un mot de Doumerc : « La poésie de Tatave, pff I la piquette de l'éloquence de Tralala. » Ce mot, qui eut la fortune de toutes les médisances, rapporté au poète par Floflo avec qui il venait de renouer, le mit en fureur. « Après les Herbes folles, on lui avait reproché Musset, Hugo, Baudelaire, Leconte de Lisle, un tas d'autres. Et soit ! Mais lui reprocher Tralala maintenant, c'était grotesque ! Tralala, son souffleur, alloua donc ! A peine s'il avait jamais été son caissier ! — Et même, avait-il ajouté, il se néglige. Il voyage et me laisse sans le sou. »

— Combien lui dois-tu ? avait demandé Floflo.

— Près de cinq mille francs.

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— Hé ! hé ! on a beau être large... D'MUeurs, tu lui dois assez pour qu'il te tienne.

— Me tienne ?

— Eh oui ! quand ce ne serait que par la reconnaissance. Essaie de protester contre le bruit qui court, si absurde qu'il soit. Tu ne le peux. Ce serait inconvenant. Il te tient, c'est un fait. Et, tu sais, ces bruits de collaboration anonyme, d'inspiration cachée, ils vivent aussi longtemps que Tenvie et souvent plus que l'œuvre. Vois Barbier, vois Maurel, vois Croumiche et tant d'autres: ils ne passeront jamais pour les pères de leurs bouquins.

— Mais qui peut avoir intérêt à propager une telle légende à propos d'un aussi petit poète que moi ?

— Tralala.

— Tralala?

— Oui ! qui aura la gloire, une gloire d'ÉgérîCj et sur laquelle il se gardera de souffler.

— Allons donc ! il s'en fiche un peu.

— ^-On n'a jamais pu 'savoir. Après tout, ce n'eat pas si béte de se faire une réputation avec le génie, d'un autre. Et puis, mon cher, c'est un homme, n'estce pas ? Eh bien ! trouves-tu logique sa conduite à ton égard, si elle n'est pas angélique ? Pour moi, de deux choses l'une : ou il a voulu t'endetter, t'abru-

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tir pat la noce, te raler en haine de ta supériorité ; ou il a espéré escompter ton talent, accaparer ta gloire. Au lieu de procéder comme les glorioleux classiques qui achetaient une œuvre et la signaient, il te la laisse signer et te dérobe sourdement l'honneur de l'avoir écrite. C'est bien plus malin, ça, et c'est moderne,

— Mais non 1 je ne crois pas.... fit mollement Tatave, à demi convaincu, l'imbécile !

En renouant avec Tatave, Floflo avait cédé à l'évolution naturelle de ses caprices, dont le caprice persistant et périodique était l'amour. Lorsque devenue, dans une fortune rapide, la vadrouilleuse la plus admirée et la mieux payée du BouF Mich', elle avait été blasée de luxe et de chic, lorsqu'en attendant un avatar plus glorieux, elle s'était trouvée sans une neuve sensation sous la dent, sans un désir inconnu dans la cervelle, elle s'était repliée et souvenue. Et, de tous les bonheurs passés, le plus ardent lui avait semblé être l'amour; et, de tous les hommes qu'elle avait connus ou qu'elle

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connaissait, Tatave le plus désirable. Son vicomte, tout charmant qu'il était et tout aimable qu'il se montrât pour elle, ne la considérait pas autrenaent qu'un être de luxe, guère plus que son cheval, et n'avait en ce moment d'autre passion au cœur que le scrutin de liste. Lestapy, avec ses humilités, avec ses lâchetés, avec ses dévouements obstinés de caniche, ne donnait même pas le' plaisir du dressage. Doumerc était un raffinement bon pour les jours de pluie du cœur, au surplus un inénamourable. Tralala, lui, n'était pas seulement bon à se laisser aimer ; et puis, elle le haïssait. Les femmes, elle en avait goûté par chic, par toquade, par bravade, par entrain de vice, mais elle était trop essentiellement féminine et, dans tous les cas, trop jeune, pour sérieusement les aimer. La fantaisie lui était aussi venue de retomber sous le joug de Chariot. Et^ si c'eût été un boucher vigoureux, une terreur de barrière capable de la tomber d'un revers de main, certainement, elle aurait tenté d'amollir cette force, d'attendrir cette brutalité. Mais le pâle voyou, l'efflanqué lâche et louche qu'était Chariot lui donna des nausées. Faiblesse pour faiblesse, mieux valait Tatave. Un ami de son vicomte, Guy de Montchenu, d'une beauté fine et douce, dont elle avait tâté, l'avait également écœurée par

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sa fadeur d'éreînté précoce et son insignifiance de crétin. Elle avait eu beau chercher: nul, parmi les hommes de son enlour, ne répondait à ses besoins, à ses goûts, comme le poète. Celui-là allait juste à la pointure de son cœur, était l'exacte somme d'idéal qu'elle pouvait s'assimiler. Sajoliesse concordait avec l'idée qu'elle se faisait du beau. Elle l'eût fait fabriquer sur commande qu'elle n'aurait pas voulu son amant autrement. Et comme il était gentil en juteux, à la fois correct et dégagé, frisé et chevelu î Elle ne comprenait plus qu'elle eût pu se fâcher autrefois, lors de sa transformation en moderne. Il n'était pas que son jeune premier idéal : il était l'homme qui avait subi des évolutions parallèles aux siennes. Ils s'étaient développés et transformés ensemble. Et combien à leur avantage ! Pourquoi ne persisteraient-ils pas dans une communion de sentiments, qui était une association d'intérêts ? Elle deviendrait sa muse, son inspiratrice ; elle le dirigerait, le pousserait, en ferait un grand poète, digne de la chanter. Ils seraient une Laure et un Pétrarque à Fylang ylang, sans bégueulerie ni platonisme. En même temps que l'atavisme d'amour de son cœur, autant et plus que ses affinités et rêvasseries, un autre besoin ramenait Floflo à TaAave : un besoin, non pas de vengeance pour la façon leste

dont il Tavait lâchée, mais de revanche pour les fautes de sa stratégie durant son collage. Elle ne se dissimulait pas, qu'avec toutes sortes de raisons pour être adorée du poète, elle s'était stupidement arrangée pour lui devenir indifférente. Elle avait aigri ses douceurs, enragé ses énergies, armé ses tendresses. De cet être mou, dont elle se savait capable d'idéalement modeler l'âme, elle avait fait un pacha grincheux, un mâle énergique et volontaire. Avait-elle dû être assez maladroite ! A en être encore honteuse ! Ainsi,' par amour-propre au moins autant que par amour, elle voulait se remettre à la conquête de son plus adorable amant, de môme qu'un artiste revient, après des ans, à l'œuvre qu'il pressent être son chef-d^œuvre.

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