LE DISCRÉDIT DE L'ÉTAT
Qu'est-ce que l'Etat ? Je ne le confonds pas avec la nation. L'Etat se dresse contre la nation ; il est actuellement l'organisme que les classes dirigeantes, qui sont toujours les classes possédantes, ont aménagé pour maintenir leur puissance et comprimer les revendications. Une étude des divers services publics, à travers les différents pays, démontre clairement qu'ils ont été installés en vertu d'une idée générale, selon un plan préconçu, et qui procède lui-mcme de la structure sociale. Pour prendre un exemple, la fiscalité d'une contrée est liée étroitement à la suprématie de tel ou tel élément, et la bourgeoisie industrielle, lorsqu'elle a conquis la maîtrise, distribue les impôts de tout autre manière que l'aristocratie terrienne. Pour prendre un autre exemple, Je
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io;
régime de l'enseignement est subordonné aux })csoins de la catégorie qui commande et qui peut, selon les cas, pratiquer l'obscurantisme ou édifier une hiérarchie de connaissances.
A coup sûr, au fur et à mesure qu'il s'est organisé, le prolétariat a pu exercer une pression plus vigoureuse et plus efficace sur l'Etat ; il a déterminé des remaniements plus ou moins importants. Les circonstances de toute nature ont encore influé sur les initiatives des classes dirigeantes, et ces classes — si l'onpeutrevenir aux deux exemples évoqués plus haut — ont refondu la fiscalité pour faire face à des nécessités budgétaires plus impérieuses, ou transformé l'enseignement parce que la technique industrielle ou commerciale ou acrricole, dont elles bénéficiaient, requérait des artisans plus instruits. Mais l'objectif, la mission, le plan d'action de l'Etat demeurent immuables. Nulle part il ne s'identifie avec la nation dans l'Europe occidentale, ni dans l'Europe centrale, ni dans les deux Amériques. Quelque forme qu'il revête, il ne difl'ère que par les détails de structure, par les méthodes d'influence, par le jeu des rouages, de l'Etat de Charles-Quint, de Louis XVI, de Napoléon pr, de Frédéric II ou de Guillaume P^ de Joseph II ou d'Alexandre III.
C'est cet Etat que la crise mondiale a discrédité.
Elle en a montré les tares, les faiblesses, l'incapacité de renouvellement. Il ne peut pas se renouveler, parce que son principe suprême est la défense des prérogatives de classe ou, plus exactement, la sauvegarde de l'ancien mode d'appropriation. Les définitions sont indispensables. Si tant de controverses se sont engagées, à travers le dernier demi-siècle, sur le rôle et l'avenir de l'Etat, c'est qu'on négligeait le plus généralement de préciser le sens du terme. De même que de débats oiseux se sont ouverts et prolongés — sans issue possible, — parce que l'on confondait capital et caj)italisme î
A toute époque de l'histoire, un organisme grandit ou subsiste dans la mesure où il correspond à un besoin reconnu, — ou plus exactement dans la mesure où il paraît correspondre à ce besoin. Le pouvoir de la noblesse fut jadis toléré par le peuple : la noblesse faisait le service de guerre dont la masse du peuple s'affranchissait. Le jour où les rois, pour le service de guerre, firent appel à des armées permanentes — et exceptionnellement à des levées d'hommes, afin de parer à un péril extraordinaire, — l'utilité de la noblesse s'effaça et son activité décHna. L'esclavage a été condamné du moment où les faits attestèrent la supériorité de rendement du servage
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et du salariat. Les révolutions se bornent d'ordinaire à consacrer — qu'elles revêtent l'aspect catastrophique ou tout autre aspect — des changements qui se sont accomplis au préalable dans la mentalité des peuples. Elles mettent en harmonie les réalités extérieures avec le cheminement des idées, les rapports de puissance olïicielle avec les relations de forces économiques et matérielles. La révolution française avait été préparée à la fois par les travaux des philosophes, par la poussée de la bourgeoisie urbaine et des paysans, par la disqualification des ordres privilégiés, par la détresse grandissante du trésor royal, par l'action convergente d'une foule de facteurs qui se reliaient du reste les uns aux autres et qui avaient sapé le prestige et à la fois le fonctionnement de l'Etat d'alors. Celui-ci paralysait la régénération du pays et jouait un rôle antinational, en élaborant la ruine collective. L'Etat contemporain, non seulement en France, mais ailleurs, mérite ce double grief d'apparaître inerte et désarmé devant la plus grande crise de l'âge moderne, et de refréner tout effort de l'humanité vers une résurrection. Non seulement il se révèle inutile, mais encore il s'affirme funeste.
L'Etat n'a pas préservé le monde de la guerre ; il a été incapable d'en conjurer la venue ; mieux,
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il Ta provoquée. Lorsqu'on dit que les peuples ont voulu cette grande guerre, et les guerres qui Tont précédée et qui nous y onL acheminés, on fait réternelle confusion entre le peuple et l'Etat. Les nations souffrent toujours des conflits sanglants, qu'elles soient vaincues ou qu'elles soient victorieuses. Les Etats peuvent en tirer profit, pour se consolider, pour développer leurs moyens d'action, pour abattre les forces qui tendent à leur dislocation, et voilà pourquoi à de certaines heures, quand ils se croient assurés du succès, les Etats n'hésitent pas à lancer les ordres de mobilisation. Je mets les petites guerres sur le même plan que les grandes, les campagnes coloniales au même rang que les campagnes européennes. Toutes procèdent du même principe, sortent du même mécanisme. L'historien social ne doit pas faire de distinction entre elles, et du point de vue où il se place, une différenciation serait absurde. Je ne veux pas dire que tous les gouvernements aient prémédité, et, de propos délibéré, suscité la conflagration de 1914. Je dis que la juxtaposition d'un certain nombre d'États, qui offraient une contexture unique, et dont les nécessités d'expansion étaient identiques et par suite antagonistes, préparait fatalement la guerre universelle.
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L'État OU les États — peu importe ici — n'ont pas plus réussi à écourter la guerre qu'à l'éviter. J'ai montré plus haut pourquoi la crise devait être générale. L'incendie, s'étant allumé sur un point, allait embraser les deux hémisphères. Il ne pouvait y avoir de région indemne, et aucune en réalité ne fut soustraite aux effets du sinistre. Il ne pouvait y avoir de fin par compromis, parce que les classes dirigeantes de chaque Ltat craignaient, en négociant ce compromis, de disparaître immédiatement dans le gouffre et qu'elles comptaient sur la victoire pour sauver le régime. Mais les souffrances, et les deuils, et les misères qui ont suivi la guerre, ont tué l'autorité qui restait à l'Etat. Plus il avait été impérieux et exigeant, plus il avait montré de ténacité à courber le peuple sous sa loi, et plus le peuple, qui ne se jugeait pas lui-mêm.e responsable, marquait de sévérité pour l'Etat, et plus violemment il en réclamait l'abolition.
L'Etat a été impuissant à arrêter l'œuvre de mort ; il a été impuissant à refaire un monde habi* table et sur lequel ne planeraient pas de nouveaux périls de mort ; il ne saurait plus faire face aux besoins les plus rudimentaires des sociétés, puisque tous les rouages ont craqué, que l'instabilité et la précarité sont le? caractéristiques universelles
du moment, que les pouvoirs publics ou ce qu'on appelle ainsi ne rem.plissent plus leur office. Une nation supporte une dictature, même si temporairement elle doit suLir une restriction de ses libertés, quand cette dictature lai assure le salut. Et c'est ainsi que la république romaine entendait la concentration provisoire des prérogatives aux mains d'un homme. L'Etat est devenu une dictature qui brise tout ressort, qui élabore le désastre, et qui associe les classes adverses dans une ruine presque irrémédiable. Il est aux prises avec la banqueroute fmancière ; il suspend la production qu'il est inapte à redresser et à réorganiser ; il maintient Tanarchie dans les échanges ; il perpétue et aggrave la cherté des denrées et la difficulté de subsister. Voilà pourquoi il est condamné aujourd'hui, comme fut condamné l'autre Etat qui le précéda, celui qui était fondé sur la domination d'autres oligarchies, et dont la mort importait à la vie de la nation, dont l'clTondrement était la condition même d'une reconstruction politique, économique, morale et sociale.
Il y a eu des crises financières à toutes les époques de l'histoire. On ne citerait pas un Etat qui n'ait connu la détresse à un moment quelconque de sa vie, et le déficit a été la règle pour les royaumes, les empires, les républiques aristocratiques ou bourgeoises, avant qu'il y eût des budgets, et depuis que les ministres des finances établissent des prévisions budgétaires. Bien des régimes ont croulé parce qu'ils ne pouvaient plus faire face à leurs dépenses. Les révolutions d'Angleterre et la grande révolution française, et beaucoup d'autres, ont commencé le jour où le trésor était vide.... Mais c'est la première fois dans l'histoire, que la crise financière s'universalise, frappant à la fois les vainqueurs et les vaincus d'une guerre et ceux qui, demeurés neutres, avaient pensé se libérer de toute difficulté.
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Il suffit de consulter la situation présente de l'Europe pour comprendre qu'un conflit sanglant ne laisse plus de profit à personne. Dans le passé, les souverains, qui menaient une expédition, espéraient s'enrichir en imposant un tribut à l'adversaire terrassé. La leçon est là, saisissante : des charges colossales pèsent sur toutes les nations et elles n'aperçoivent point le moyen d'y parer.
La dernière guerre est intervenue à l'issue d'une période, où les dépenses publiques s'étaient déjà sensiblement accrues et où les hommes protestaient contre la lourdeur des impôts qui leur étaient assignés. Celui qui, en 1913, aurait prévu et prédit un quadruplement ou un quintuplement des budgets, un décuplement des dettes, aurait pris la figure d'un insensé. Les Français, les Allemands, les Anglais, avec leurs dépenses de quelques milliards, criaient famine ; on ne supposait pas qu'on pût leur demander davantage.
Les crédits de l'armée, de la marine et des colonies, soit ordinaires, soit extraordinaires, avaient grossi d'année en année depuis 1905, et surtout depuis 1909. Les services de l'administration civile avaient amplifié leurs exigences, car dès cette époque les fonctionnaires, à tous les degrés, s'étaient plaints def difficultés de leur existence.
LA CRISE FINANCIÈRE lli
Par la logique des choses, l'Etat était toujours exposé à débourser plus largement.
La Grande-Bretagne — sous Lloyd George — qui, à la chancellerie de l'Echiquier, avait frappé discrètement la fortune acquise, avait remanié sa fiscalité, et les impôts directs y tenaient une place médiocre, mais qu'ils étaient loin d'occuper ailleurs. L'Allemagne, pour subvenir aux frais de ses nouvelles créations militaires, avait infligé un sacrifice, d'ailleurs assez minime, aux catégories possédantes. La bourgeoisie de France, dans la même conjoncture, avait préféré s'en rapporter à l'emprunt. Le crédit anglais, allemand, français, était entier auprès des masses, bien que les dettes outre-Manche, outre-Rhin, et chez nous, atteignissent déjà à des totaux considérables. Mais le crédit de TAutriche et celui de la Hongrie étaient si discutés, que ces deux pays eussent dilTicilement, en phase normale, obtenu qu'on leur prêtât des milliards.
Si j'évoque d'un trait cursif ces souvenirs, si je reprends ce passé proche, c'est qu'il importait de montrer ici que le monde n'a pas bondi brusquement d'une phase de prospérité financière intégrale dans une phase de détresse profonde. De même que le renchérissement de la vie se manifestait déjà avant l'explosion du confht,
pour des raisons différentes de celles qui s'exercent à l'heure présente, de même la crise budgétaire générale ne s'est pas ouverte en août 1914. Mais le renchérissement de la vie et la crise bud<Tétaire ont dépassé les imaginations les plus pessimistes ou les plus aventureuses.
Les dépenses de guerre proprement dites ne représentent pas toutes les charges qui s'accumulent sur les nations, mais il faut ajouter les dépenses qui dérivent de la guerre, et que les États n'auraient pas assumées, si la paix n'avait pas été rompue. Jamais dans le passé, les économistes, les financiers, n'auraient conjecturé qu'une lutte aussi vaste — quant au domaine couvert par elle — se prolongerait tant de mois et tant d'années.
La thèse courante était qu'une campagne ne durerait que quelques semaines et qu'après une bataille décisive, foudroyante, le vaincu accepterait les conditions du vainqueur. Elle reposait sur une série de considérations qui se trouvèrent toutes plus ou moins en échec : les collectivités humaines ne supporteraient qu'un court laps de temps une crise, qui mettrait tous les ressorts en jeu, et qui leur imposerait d'effroyables souffrances matérielles et morales ; les gouvernements n'auraient pas assez de crédit et d'énergie pour
maintenir dans la discipline et l'obéissance, au delà d'une brève période d'expérience, des masses qui faisaient profession de détester la guerre ; l'humanité ne pourrait subir, plus d'un nombre déterminé de jours, la suspension de tout labeur industriel, commercial et agricole, la paralysie de son activité normale ; — les énormes embarras pécuniaires, auxquels les peuples auraient à faire face, contribueraient à hâter l'échéance de l'armistice, parce que les limites de l'épuisement financier seraient très vite atteintes.
Je le répète : tout observateur soucieux de respecter la vérité doit avouer que ces prophéties ont été démenties par l'événement. Mais j'ajoute tout de suite que si les gouvernements ont montré plus de solidité qu'on n'avait pensé, et si les expédients budgétaires de toute nature ont fourni plus de disponibilités qu'on n'avait supposé, Taffaissement gouvernemental et la détresse des trésoreries sont devenues quasi irrémédiables.
On a dit que toutes les puissances belligérantes avaient cru à une courte guerre, — et rien n'est plus exact, car à chaque printemps, à chaque été, à chaque automne, elles espéraient encore que la paix interviendrait dans les trois mois. On a dit aussi que les empires centraux auraient renoncé à remettre des ultimatums à la Serbie, à la France,
Paul Louis. — Bouleversement. 8
à la Russie, s'ils avaient prévu que l'incendie ne se localiserait point, et, en effet, le cabinet de Berlin fut stupéfait par quatre fois au moins : lors de l'entrée en ligne de l'Angleterre, lors de celle de l'Italie, lors de celle de la Roumanie, lors de celle de l'Union américaine. On pourrait tout aussi bien écrire que les classes dirigeantes, dans les deux combinaisons, se seraient employées, avec une énergie désespérée, à conjurer la guerre, si elles avaient pressenti le désarroi final.
Toutes sortent plus ou moins menacées ou ruinées d'une période qui a consommé tant de richesses, façonné sans doute une oligarchie financière nouvelle, mais prolétarisé aussi une partie relativement importante de la bourgeoisie. Les possibilités d'enrichissement, que la guerre a offertes à cette bourgeoisie, étaient abondantes, mais les risques que la guerre comportait étaient écrasants.
Il est illusoire de vouloir dresser, même très approximativement, le coût de la campagne. Une pareille estimation est nécessairement arbitraire : d'abord quelles catégories de frais y fera -t -on entrer ? Et ensuite, à quel moment arrêtera -t -on le calcul ? On a payé des sommes déterminées pour es canons, les fusils, les munition?, les avions ot les dirigeables, le transport des troupes par
terre et les croisières de la flotte, et il est dilïicile de totaliser ces paiements pour une phase nette ment délimitée, mais les pensions aux veuves, aux orphelins, aux mutilés, aux blessés — - pour ne choisir que cet exemple — se répartiront sur un très grand nombre d'années. Comment en supputer le montant ?
Ce qui prouve combien d'hésitations subsistent sur ce sujet complexe, c'est que les évaluations les plus diverses ont été produites. Les uns ont parlé do 1 000 milliards, les autres de 1 200 et de 1 300. Ces données paraissent fantastiques, quand on les rapproche de celles des guerres antérieures. Elles demeurent pourtant, selon toute probabilité, inférieures à la réalité. Ce cataclysme a engendré tant de ruines, qu'on ne saurait réussir à les embrasser toutes d'un coup d'œil.
J'ai lu avec soin les exposés des ministres des finances de France, d'Angleterre, d'Allemagne, d'Italie, d'Autriche. Aucune de leurs additions ne me semble pleinement satisfaisante. On a sans cesse l'impression qu'ils ont oublié, volontairement ou non, des chapitres importants. Pour rendre quelque confiance aux peuples, pour les arracher à l'obsession de la misère, les hommes d'Etat dirigeants ont toujours tu une partie de la vérité, même quand ils ne visaient pas à travestir com-
plètement celle-ci. L'une des faiblesses du régime actuel — comme de tous les régimes déclinants — est de différer ou d'éluder toute confrontation directe avec les problèmes redoutables.
L'entretien des armées en campagne a naturellement représenté le gros des dépenses des six dernières années. Et c'est sur ce chapitre aussi que se sont le plus cyniquement exercées les rapines des fournisseurs de l'Etat. Les guerres de l'ancien régime, sous Louis XIV et Louis XV, avaient été déjà la source de profits scandaleux pour la noblesse et la grande bourgeoisie du temps. Celles du premier Empire avaient engendré des fortunes. Mais les maniements de fonds de ces époques, où les effectifs étaient minces à côté des nôtres, où le matériel était rudimentaire, restaient insignifiants au regard de ceux qui ont marqué notre âge. Nulle part les intendances n'étaient préparées à la tâche qui leur incombait ; nulle part les services techniques n'avaient supposé qu'on ferait une telle consommation d'engins et de munitions. Pendant les premiers mois surtout, les trafiquants de toute espèce eurent beau jeu pour rançonner les peuples ; dans leur hâte d'équiper leurs contingents et de pourvoir aux besoins alimentaires, les gouvernants se résignaient à payer les prix les plus élevés. Les pires scandales
se révéleront le jour où les masses pourront établir la vérité sur les marchés monstrueux qui furent passés. On y saisira sur le vif les procédés par lesquels s'ciïectue l'accumulation capitaliste. Ce n'était point seulement parce qu'ils étaient pressés par la nécessité, que les ministres souscrivaient aux clauses les plus dures et gaspillaient les deniers publics : c'était aussi parce qu'il y avait solidarité de classe entre eux et les soumissionnaires. A l'heure où le sort des puissances se disputait sur les champs de bataille, et où, dans chaque pays, des millions et des millions d'hommes se sacrifiaient pour une cause collective, des oligarchies exploitaient les circonstances et manifestaient d'insatiables convoitises : elles pillaient le monde, elles expropriaient les nations à leur profit. Le premier devoir des gouvernements, au lendemain d'une telle crise, eût été de dresser le catalogue des fortunes ; ils n'ont songé qu'à les défendre, qu'à les proclamer légitimes, qu'à sanctionner les spoliations accomplies.
Dans tous ou presque tous les Etats, les pouvoirs publics, qui ont perçu la gravité des accusations portées contre eux, la responsabilité qu'ils avaient assumée en tolérant les concussions et dilapidations innombrables, ont ouvert des instructions, exercé des poursuites, mais par un hasard qui ne
lis LE BOULEVERSEME.M' MONDIAL
saurait surprendre, seuls des adjudicataires et des intermédiaires de troisième ordre ont été inquiétés. Ceux qui avaient gagné des dizaines et des centaines de millions ont continué à jouir impunément de leurs méfaits. Les cabinets de guerre auraient pu économiser des sommes énormes en réquisitionnant les industries : ils s'y sont partout refusés, et comment eussent-ils procédé autrement, alors que la réquisition eût lésé l'aristocratie nouvelle en la frustrant des bénéfices escomptés ?
Ces bénéfices ont été tellement élevés, que les employeurs individuels et les sociétés anonymes les ont dissimulés avec une ténacité calculée. Ce n'était pas seulement que celles-ci et ceux-là voulussent échapper aux taxations exceptionnelles ; c'était aussi et plutôt parce qu'ils craignaient, en publiant des bilans exacts, de provoquer contre eux un irrésistible sursaut de colère. L'histoire secrète et réelle de cette époque - — qui sera si précieuse pour l'avenir — ne pourra être écrite, que lorsqu'on possédera les inventaires confidentiels.
Lourdes aussi furent les dépenses d'ordre civil. Du jour où la guerre commença, les gouvernements appréhendèrent qu'une révolution ne les frappait par derrière. Pour conjurer celte révolu-
tion, ils n'épargnèrent nul moyen. Ce fut par calcul qu'on distribua les allocations aux familles des mobilisés et aux chômeurs ; on maintint le prix du pain à un niveau tel, que le trésor dut acquitter de grosses sommes ; on fixa un taux fictif, en même temps qu'on assurait — toujours aux dépens du budget — des cours plus que rémunérateurs aux producteurs agricoles. On reprit, dans une certaine mesure, les pratiques de l'empire romain. Afin de sauver la structure sociale de la menace qui pesait sur elle, on s'attacha, par des largesses, à désarmer le prolétariat urbain comme la catégorie paysanne. La grande bourgeoisie élargissait son emprise économique et renforçait son contingent par l'adjonction d'une couche de nouveaux riches, Mais pour imposer l'acceptation de ses scandaleuses rapines, elle dispensait des aumônes à ceux qu'elle spoliait et qui discernaient mal le jeu compliqué auquel elle se livrait.
Plus elle augmentait la dette publique, et plus elle se croyait prémunie contre les chocs en retour. Les dizaines de milliards, dont l'Etat avait besoin, étaient souscrits pour ime partie par les petites gens qui apportaient leurs économies. Plus le nombre des souscripteurs s'accroîtrait, et plus les périls de banqueroute s'atténueraient. Les classes possédantes se rendaient fort bien compte
que si l'on pouvait suspendre le paiement du coupon aux dépens de quelques milliers d'hommes, on ne saurait user aussi facilement de cet expédient vis-à-vis de quelques centaines de milliers ou de quelques millions. Ainsi les émissions de bons, de billets, de rentes ont acquis une ampleur extraordinaire, non seulement en Allemagne et en Autriche, mais aussi en France et en Angleterre. Pour les pays de premier rang, les arrérages annuels montaient à 10 milliards et plus, c'est-àdire à huit et neuf fois le total le plus élevé que l'on connût dans l'avant-guerre.
En recourant aux emprunts, la classe dirigeante ne cherchait pas uniquement à consolider le régime : elle allait aux m.éthodes les plus simples. Elle reprenait les chemins qu'elle avait toujours suivis dans le passé. Pour équilibrer ses dépenses et ses recettes, elle n'avait le choix qu'entre les créations de titres ou de papier-monnaie et des perceptions d'impôts nouveaux. Son option s'accomplit sans qu'elle balançât un seul instant.
Beaucoup de raisons la déterminaient, — et on les connaît ou les devine pour la j^lupart — mais il en est une qu'il sied de mettre en pleine lumière.
Les gouvernements, surtout aux périodes de grandes crises, sont toujours tentés de rejeter
les charges pécuniaires sur l'avenir. Ici, ils découvraient un prétexte supérieur pour expliquer leur attitude : c'est que chacun d'eux espérait reporter sur les adversaires vaincus la totalité de ses dépenses. Le souvenir des cinq milliards du traité de Francfort hantait les esprits. Les pangermanistes, en cas de victoire, se proposaient de demander à l'Entente une contribution qui oscillait entre cent et trois cents milliards. Dans les pays alliés et associés, on s'imaginait que les empires centraux solderaient à la fois les réparations aux réorions envahies et les frais de guerre proprement dits, en d'autres termes qu'ils prendraient à leur compte les 1 000, 1 200, 1 300 milliards ou davantage, qui représentaient le coût total.
De même qu'une notion fausse avait prévalu dans les premiers jours du conflit, celle d'une brièveté assurée, celle d'une campagne terminée rapidement et en coup de théâtre, à la façon des campagnes napoléoniennes, — de même une conception erronée, d'ailleurs greffée sur la précédente, s'était ensuite accréditée : celle de l'indemnisation intégrale du vainqueur. Et comme chaque combinaison se persuadait que le succès serait de son coté et refusait d'envisager l'hypothèse inverse, chaque combinaison transféra théoriquement sur
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la coalition contraire la charge totale. En attendant qu'on récupérât le montant des débours consentis, et qui n'étaient, croyait-on, que de simples avances, on multipliait les emprunts.
Une troisième idée était acceptée comme juste, tandis qu'elle était illégitime. En se fondant sur le précédent de 1871, on affirmait qu'une phase de prospérité sans bornes succéderait à la crise. On oubliait que la guerre franco -allemande n'avait duré que quelques mois et qu'elle ne s'était pas généralisée. Ainsi les dirigeants du monde capitaliste devaient être logiquement victimes de toutes les fautes de calcul qu'ils avaient commises, des appréciations incorrectes qu'ils formulaient sur l'importance et les conditions de la catastrophe.
J'ai évoqué ici des tendances, qu'il n'est pas difficile de discerner sous la confusion et la contradiction des théories et des actes. Pratiquement, la société capitahste ne pouvait se dispenser d'augmenter sa fiscalité, mais elle l'augmenta au hasard, à tâtons, et dans le cadre même où celle-ci s'était toujours exercée, en maintenant aux privilégiés des exemptions ou des atténuations, en reculant devant les constructions de principe, en exécutant des gestes étriqués et timides. Même dans le pays, où des lois relativement récentes avaient
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organisé des prélèvements sur la fortune acquise ou en formation, la Grande-Bretagne, l'Etat a laissé la plus large place à l'emprunt. Il n'a cessé, pendant la guerre, de rejeter la conscription des fortunes que le Labour Parti/ avait préconisée, comme pour donner un pendant à la conscription des hommes. Il paraissait monstrueux de demander aux citoyens de contribuer de tout leur avoir à l'entretien de la guerre : mais nul ne discutait la contribution du sang. Ailleurs, en France, en Allemagne, en Autriche, en Italie, on attendit plusieurs années avant de créer de nouvelles recettes, et elles ne furent instituées qu'en une mesure médiocre, dérisoire, et ne couvrirent même pas le montant des rentes émises depuis 1914.
La société capitaliste, qui commence seulement à percevoir l'orientation du monde, n'avait pas compris que pour prolonger son règne, elle eût dû assumer l'initiative d'un renouvellement profond. Plus elle ménageait les couches possédantes, — que dans l'ensemble, les gigantesques transferts de capitaux, qui s'opéraient de toutes parts, resserraient sur elles-mêmes et enrichissaient, — et plus elle donnait d'armes à ses adversaires. Los sacrifices de vies étaient quasi illimités. Les sacrifices pécuniaires des détenteurs de l'argent étaient illusoires. Au milieu du deuil et de la misère imi-
versels, des minorités entassaient les milliards. Le mécanisme fiscal eût pu réagir contre ces accumulations, mais on ne saurait demander à un régime d'aller contre son principe et, à toute phase de l'histoire, lès rouages financiers de l'Etat ont été intimement et logiquement liés à la contexture sociale.
En France, dans le mécanisme d'avant 89, la noblesse et le clergé étaient en principe exonérés de l'impôt. Dans celui d'aujourd'hui, qui est beaucoup plus issu de la législation napoléonienne que de la législation révolutionnaire, la propriété mobilière ou immobilière a pris la place des deux premiers ordres d'autrefois. Les taxes indirectes, qui pèsent beaucoup plus lourdement sur la masse que sur les possédants, se sont, au cours du XIX® siècle, développées avec une prodigieuse célérité, tandis que les taxes directes étaient demeurées presque immuables. Au lendemain du traité de Francfort, quand il fallut donner au trésor des recettes supplémentaires, Thiers, qui était le grand homme de la bourgeoisie et qui gardait intacte la mentalité des dirigeants de Juillet, s'adressa aux impôts de consommation à l'exclusion des autres. Chacun se souvient des luttes passionnées qui se livrèrent chez nous autour de la taxation du revenu, — de la longue
résistance qu'elle suscita. Elle fut enfin appliquée au cours de la guerre, mais selon des modalités et avec une discrétion telles, que les hautes classes sociales, soit par le jeu des textes, soit en vertu d'une fraude ofiîciellement tolérée, se sont soustraites à son étreinte. La taxe des bénéfices de guerre, après de multiples discussions, fut aussi mise en œuvre, mais ce n'est un secret pour personne qu'elle donna des résultats squelettiques et que l'administration ne lit aucun effort pour la recouvrer. L'expérience a montré que les minorités dominantes écartent les fiscalités qui les lèsent, ou que, si elles les adoptent en théorie, elles en paralysent le fonctionnement.
Ainsi en France, les dépenses exceptionnelles de guerre ont laissé chaque année un colossal déficit, et rien n'est prévu pour faire face aux dépenses normales. Ce qui est vrai de la France est vrai, avec des différences plus ou moins sensibles, des autres contrées belligérantes, car partout, en Angleterre, en Allemagne, en Italie, en Autriche, les grandes lignes des systèmes financiers en vigueur ont été maintenues intactes. En conservant les vieilles institutions, on ne se bornait pas au surplus à consolider les privilèges ; on développait encore, on exagérait ces privilèges. Il y aurait ici tout un chapitre d'histoire sociale
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à écrire, et qui éclairerait d'une puissante lumière les recoins les plus profonds du régime.
J'ai dit que l'Etat, universellement, avait préféré le recours au crédit à la perception de l'impôt. Ce n'était pas seulement qu'il fût domine par les conceptions que j'ai analysées, ou encore qu'il craignît, en aggravant ses exigences, de mécontenter l'ensemble de la population, à un moment où il était sage d'user de diplomatie vis-à-vis des foules. C'était aussi que les émissions de papier, sous quelque forme qu'elles se présentassent, concouraient à l'enrichissement des possédants ; Sans doute les petits porteurs de rentes sont nombreux — encore qu'on leur assigne souvent des effectifs inexacts — mais le meilleur des arrérages ne va pas à eux ; il se concentre sur un groupe relativement limité de souscripteurs. Nous ignorons, en France, quels sont ces souscripteurs, et quelle proportion leurs achats de rente constituent dans le total, mais il n'en a pas été de même en Allemagne. A chaque appel à l'emprunt, les journaux ont, par ordre, inséré la liste des banques, des firmes industrielles qui apportaient au Trésor des versements relativement élevés. On a pu se rendre compte que les capitalistes ou les grosses associations d?. capitaux disposeraient dans l'avenir d'énormes créances vis-à-vis de la nation.
et que les émissions d'emprunts successifs leur fournissaient les moyens d'opérer des placements fructueux. Or la contexture économique de la France ou de l'Angleterre ou de l'Italie n'est pas si difiérente de celle de l'Allemagne, qu'on ne soit en droit de leur appliquer des déductions tirées de cet exemple. On comprend que les pouvoirs publics aient à la fois reculé devant toute audace fiscale et grossi indéfiniment la dette, — que celleci fût consolidée ou qu'elle restât flottante. Les lois réitérées, qui ont autorisé chez nous la banque de France à augmenter sa circulation de billets, — et qui ont eu sur la hausse des prix, par une répercussion naturelle, la plus déplorable influence — ont valu des profits supplémentaires à une oligarchie. Gagés sur le travail national, et non pas sur une encaisse métallique qui jetait illusoire par rapport au montant total des émissions, les billets ont procuré des centaines de millions de bénéfices à un petit groupe d'actionnaires. Dans chacun des pays belligérants, les mêmes constatations se dégagent, toutes réserves de détail faites, d'un examen quelque peu sérieux.
C'est en vertu du jeu môme de ses institutions, que l'Etat s'est trouvé parîout face à face avec la crise présente. Lorsqu'on analyse les concepts qui sont à la base de la société contemporaine,
on s'aperçoit que cette crise était inévitable. On s'aperçoit encore — et les masses discernent confusément ou distinctement cette conclusion — que l'Etat, par ses propres moyens, ne saurait se libérer des embarras sans précédent où il se débat.
Deux modes de solution s'offrent à lui : ou la banqueroute, ou l'appel à de vastes prélèvements sur le capital et le revenu, conjugues avec la nationalisation de certaines industries monopolisées.
La banqueroute ruinera la minorité dirigeante, car c'est celle-ci qui a profité surtout des émissions de papier accomplies au cours des dernières années, et c'est une raison pour que cette minorité dirigeante s'oppose, avec une extrême énergie, à une mesure qui précipiterait sa chute, et qui, si elle pouvait encore par aventure prolonger sa domination, lui enlèverait pour l'avenir tout moyen de gouverner. La faillite déclarée de l'Etat équivaudrait, au surplus, à une subversion totale, à la destruction de tout l'édifice économique, à un renversement des rapports de catégorie à catégorie et d'individu à individu. Mieux : elle ne réussirait même pas, à elle seule, à rétablir l'équilibre budgétaire.
Les prélèvements sur le capital et sur le revenu
— quels qu'en fussent les taux — si Ton n'allait pas dans certains cas jusqu'à la confiscation absolue, et si l'on accordait à la base des immunités strictement indispensables, — seraient insuffisants pour combler le déficit. Or la bourgeoisie repoussera le confiscation intégrale, car elle ne se suicidera pas, et elle aimera mieux s'exposer aux pires éventualités qu'abolir spontanément sa* prépondérance dans la nation ; elle n'acceptera même pas des barèmes de perception, qui paralyseraient les accumulations futures, et la suppression des immunités de base provoquerait ellemême, à défaut de tout autre facteur, l'ouverture de la période révolutionnaire. Quant à la nationalisation de certaines industries, nul n'ignore qu'elle sera combattue par les conservateurs avec la ténacité du désespoir et que, combinée avec le maintien du régime capitaliste, elle ne donnerait que des résultats illusoires.
La crise financière est insoluble dans l'état actuel des rapports sociaux, car elle est issue du jeu de ces rapports sociaux eux-mêmes. Elle n'ira pas s'atténuant, mais s'aggravant. Les raisons qui l'ont engendrée subsistent pour la développer. La société capitaliste est impuissante à la liquider, parce qu'elle opérerait du même coup sa propre liquidation.
Paul Louis. — Bouleversement 9
Le régime capitaliste a pu s'implanter dans le monde, pai'ce qu'il comportait un progrès sur le régime antérieur, et que mettant en œuvre les découvertes de la science, il a stimulé la production, en même temps qu'abaissé les prix. Au cours du XIX® et au début du xx® siècle, l'industrie textile, l'industrie métallurgique, les industries chimiques, les industries alimentaires, toutes celles auxquelles est plus ou moins subordonnée la vie de l'humanité, avaient multiplié, dans une mesure surprenante, leurs moyens d'action et leur rendement. Le capitalisme imposait aux hommes un assujettissement nouveau, mais transformant l'aspect des continents, créant des communica-^ tions rapides et peu coûteuses, satisfaisant au: besoins qui s'affirmaient, et démocratisant, si FonJ
Ipeut dire, Tu sage de toutes choses, il engendrait Ides améliorations matérielles qui profitaient à a collectivité.
Il avait tiré sa puissance des innovations qu'il
introduisait et des services qu'il rendait. Mais il
était condamné à périr le jour où il apparaîtrait
comme un obstacle à une nouvelle expansion de
'énergie universelle, et où, au lieu de stimuler la
production et de réduire les prix, il paralyserait
e fonctionnement de l'usine, déterminerait une
tnajoration continue des cours et menacerait la
ivilisation d'un arrêt subit ou plus encore d'une
égression. Le phénomène, qui frappe nos regards
în 1919, est analogue à celui qui survint à la fin
le la période servile ou de la période féodale. Sous
>eine de périr, les sociétés doivent sortir du cadre
|ue leur ont tracé les cent dernières années. Nous
ommes arrivés à l'heure où les forces productives
éclament une organisation nouvelle, sous peine
l'être stérilisées et anéanties.
A la vérité, les faits qui se manifestent aujouri'hui pour les moins informés avaient été prévus, .nnoncés par les écrivains socialistes du milieu t même du début du dernier siècle. Ces publiistes, ces penseurs avaient, dès l'origine, perçu out ce qu'il v avait de désordre, d'incohérence,
Ils avaient discerné qu'un jour, par le jeu même de ses rouages, par l'excès de ses ambitions, il aboutirait à la ruine. Incapable de se gouverner, de mettre la règle et la mesure à la place des explosions successives, de se subordonner à une fin, d'astreindre les convoitises impatientes à une discipline collective, il roulerait de crise en crise jusqu'à la crise suprême.
Bien avant la guerre, le cadre du régime éclatait. Les phases d'exlrème richesse alternaient avec les phases d'extrôme misère. Jamais l'eiïondrement ne semblait aussi proche que lorsque la prospérité était au comble. Les manufactures travaillaient à pleine vitesse et les demandes de produits s'accumulaient, et le lendemain les demandes cessaient soudain et des centaines de milliers d'ouvriers étaient jetés à la rue. C'étaient ces vicissitudes qui avaient accrédité l'idée de la révolution, car on ne pouvait concevoir que l'humanité acceptât longtemps une telle insta* bilité et qu'elle livrât sa vie à de monstrueux hasards.
Dans les années qui avaient précédé immédiatement la guerre, les mouvements s'étaient, si l'on peut dire, à la fois amplifiés et accélérés. Les crises se rapprochaient de plus en plus les unes des autres, et quoi qu'on fît pour les éviter;
LE DÉS.Vr.r.OI ÉCONOMIQUE 133
elles sévissaient avec une cruauté grandissante. Le chômage était devenu terrible par intervalles, et l'on a pu se demander légitimement si le conflit mondial n'a pas paru à certains le meilleur moyen d'écarter ou de différer la menace de subversion qui planait sur l'Europe. Mais je me borne à évoquer ce thème, si important soit-il.
La guerre, par son développement même, par les conséquences subites qu'elle a engendrées, a encore bouleversé les conditions économiques, les rapports qui existaient entre les catégories de la production. Elle a, par suite, accru dans une mesure infinie l'anarchie qui caractérisait le régime.
Dans le monde contemporain, l'agriculture ne joue plus le rôle prépondérant qui lui était dévolu jadis, mais sa place demeure considérable, et lorsque cette place se rétrécit au delà d'une limite rationnelle, les nations risquent de mourir de faim. A coup sûr, en période normale, grâce aux liens qui se sont créés, et aux transports rapides, les peuples industriels obtiennent des peuples agricoles les denrées nécessaires à leur alimentation. C'est ainsi que l'Angleterre, l'Allemagne, la Belgique, où le contingent rural n'avait cessé de décliner à travers le xix® siècle, recevaient de rAmérique, de la Russie, de la Hongrie, de la
131 LL BOTîlEVER^EMENT MOrîBÎÀL
Roumanie, les produits agricoles de consommai-ion courante. Dans l'ensemble de l'Europe, la concentration urbaine était déjà devenue telle, que l'équilibre entre la demande et l'offre pour les céréales, pour le bétail, se réalisait de plus en plus malaisément. Or la guerre a frappé lourdement la classe paysanne. Il est inexact et injuste de prétendre que les ouvriers des villes n'ont pas été cruellement atteints par les grandes hécatombes des fronts occidentaux ou orientaux ; mais les travailleurs des champs ont payé, selon toute vraisemblance un plus atroce tribut : l'on s'est aperçu, au bout de quelques mois, qu'il fallait des métallurgistes dans les usines, et au bout de plusieurs années seulement, qu'il fallait des laboureurs dans les plaines. L'idée que la guerre serait courte a exercé ici sa désastreuse influence, comme en tant d'autres •domaines.
Lorsque les ordres de mobilisation furent lancés, des millions et des millions d'hommes, qui procuraient à la collectivité le pain, les légumes, la viande, quittèrent les exploitations foncières. Les travaux furent suspendus totalement ou partiellement, et là même où les femmes s'efforçaient de s'adapter aux tâches masculines, elles ne pouvaient fournir qu'un rendement inférieur. Dans la plupart de nos départements, de vastes espace*
LE UtSARKÔl ÉCONOMIQUE 135
restèrent en friche, et les mêmes faits purent être constatés dans les divers pays belligérants. L'abandon de la terre ne devait pas se restreindre, au surplus, à la durée de la campagne.
Quand on a établi le compte des soldats morts ou disparus, on a pu calculer que parmi eux, il y avait des centaines et des centaines de milbers de travailleurs ruraux. L'Europe n'était déjà pas trop riche de ces petits propriétaires, de ces fermiers, de ces métayers, de ces journaliers, qui, pour de maigres profits ou de minces salaires, alimentaient les populations. Ses champs sont aujourd'hui plus désertés que ne furent jamais les champs de l'empire romain, aux heures de la décadence, sous la double menace d'un fisc insa* tiable et des invasions barbares périodiques.
Les morts dorment dans les immenses nécropoles, qui demeureront comme le souvenir éternel d'une époque de barbarie et de scientifiques massacres, mais ce ne sont pas les seuls qui feront défaut aux exploitations rurales. Des hommes des villes aussi sont tombés par effectifs serrés, et les travailleurs des champs sont venus les remplacer, parce que les séductions des cités — tentaculaires, selon le mot puissant de Verhaeren — se sont exercées sur eux, parce qu'ils ont cédé à l'espoir d'un labeur plus facile, d'une rémunéra-
tion plus élevée, et qu'au cours de cette longue phase de guerre, des idées nouvelles s'étaient éveillées en eux.
Déjà bien avant 1914, les économistes et les écrivains, qui se qualifiaient de moralistes, déploraient Texode rural — soit que cet exode affaiblît le rendement agricole, soit qu'il minât peu à peu les assises de l'Etat, la discipline traditionnelle. Le phénomène s'est transformé ; il ne s'agit plus seulem.ent de migration, mais la classe paysanne tend à disparaître dans de vastes superficies de l'Europe. Qui donc ne perçoit la gravité de cette notation ? Oui donc ne mesure à leur valeur les conséquences immédiates ou lointaines que cette réduction brusque des contingents de cultivateurs comporte pour le régime, dans l'ordre économique comme dans l'ordre social ?
Les conditions de l'industrie elles-mêmes ont subi des changements profonds. Dans le monde entier, elle a atteint à une activité sans précédent, mais cette activité, durant quatre années et plus, s'est concentrée presque exclusivement autour des fabrications de guerre.
Deux catégories de production, la production métallurgique et la production chimique se sont intensifiées, surtout à partir de 1915, au point d'absorber la plupart des forces vives des nations.
Car les transformations que nous avons observées chez nous, se sont opérées aussi bien ailleurs, et en d'égales proportions. L'Allemagne et l'Autriche ont procédé comme la France et l'Angleterre. Non seulement des ouvriers ou des employés, qui jusque-là avaient exercé des professions différentes ont été versés dans les usines d'engins et de munitions où ils ont fait un apprentissage rapide et où ils ont perdu plus ou moins les qualités techniques antérieurement acquises, mais encore le développement continu de ces usines, qui surgissaient sous la pression des besoins militaires, jusqu'au fond des campagnes, dans le plateau Central, ou dans les vallées pvTénéennes ou dans les landes bretonnes, contribuait chez nous à ce déracinement des ruraux dont je parlais plus haut. Il n'y eut plus, en France et ailleurs, qu'une seule industrie qui était l'industrie de guerre. Elle a grandi sans trêve et sans limite, parce que la consommation des canons, des obus, des grenades, des gaz asphyxiants, augmentait elle-même sans cesse, parce que les Etats mettaient des capitaux presque inépuisables à la disposition de quiconque créait une fabrique, et que les profits étaient à la fois abondants et assurés. Une richesse faciice se constituait.... Cette prospérité devait être naturellement sans avenir et même
138 LE BOUIEVRR5E5ÎENT MONDIAL
sans lendemain, car elle correspondait à une minute de l'histoire — à une minute heureusement fugitive. Mais chacun s'ingéniait à en saisir sa part. Le3 conséquences de ce formidable rassemblement de forces allaient s'exercer avec brutalité au lendemain de la signature de Farmisticc.
L'industrie de guerre — d'où sont issues tant de fortunes nouvelles et qui a coûté si cher aux finances publiques — ne s'est pas bornée à appeler à elle des masses d'hommes qui, jusque-là, s'étaient livrés à d'autres activités ; elle a groupé des effectifs croissants de femmes. On peut dire que durant les cinq dernières années, le rôle de la femme dans la société s'est extraordinairement amplifié, au point de déborder tous les cadres jusque-là tracés.
Le propre du régime capitaliste avait été, comme on l'a montré maintes fois, de désorganiser la famille. Les moralistes se plaignent de la dissociation de celle-ci ; ils remontent rarement jusqu'aux causes véritables qui sont d'ordre économique. Les écrivains français et anglais de la fin du xviii® siècle et surtout du début du xix^ nous ont enseigné comment, grâce aux innovations de l'outillage et à l'utilisation des énergies mécaniques, un personnel nouveau et de forces réduites, que Ton payait moins cher et qui avait des exigences
LE DESARROÎ ÉCON'OMlQLtfi 139
moindres, a pu être mis en œuvre. Les grandes enquêtes ordonnées outre-Manche sur les débuts du grand industrialisme, celle de Villermc, qui est classique chez nous, ont analysé ce phénomène. On prit d'abord les femmes ; on prit ensuite les enfants : les uns et les autres ofTraient plus de docilité et se contentaient de rétributions de famine. Il fallut que la classe ouvrière acquît la conscience d'elle-mêm.c, se défendît par sa discipline et arrachât les premières lois de protection, pour que les plus odieux abus de l'origine fussent atténués.
Mais l'emploi des femmes et des adolescents alla pourtant augmentant à travers la seconde moitié du xix® siècle et les études professionnelles indiquent qu'on les rencontrait dans presque toutes les catégories du labeur, même les plus rudes. Il n'est pas surprenant que l'industrie de guerre ait eu recours à eux et les ait embauchés par centaines de milliers ; les réglementations ne jouaient plus ; expressément ou tacitement les garanties élémentaires, auparavant consenties, avaient été suspendues. Les statistiques oflicielles nous montrent la progression du recrutement qui s'est opéré, de 1914 à 1917, dans des effectifs c(ui jusque-là comptaient comme sans profession. Les campagnes fournirent ici encore un gros contingent ; les ouvrière? de ferme quittèrent les
bourgades où elles résidaient pour s'enrôler dans les usines, où elles trouvaient un travail plus lucratif et plus facile, mais parmi les pires conditions d'hygiène trop ordinairement.
Tous les métiers se sont de la sorte féminisés au cours de la plus récente période. Les services de transports, les administrations publiques et privées ont dû substituer au personnel mobilisé un personnel libre d'obligations, et ils n'avaient point le choix. Les conséquences de ces initiatives si simples, et d'ailleurs dictées par les circonstances, n'apparurent pas aussitôt à tous les yeux. D'aucuns, au surplus, préférèrent ne point apercevoir la perturbation qui s'accomplissait ou se préparait ; d'autres encore estimaient que les contingents de morts ou de mutilés étant colossaux, il n'y aurait jamais assez de travailleurs de l'un ou de l'autre sexe pour occuper tous les emplois qui devenaient définitivement vacants.
Trois phénomènes ont donc concouru à bouleverser l'organisation, la répartition professionnelle dans tous les États qui ont été atteints par la guerre : la désertion de la terre, et le déracinement des ruraux; la concentration des bras dans les usines qui travaillaient pour l'armée, pour la marine, pour l'intendance, au détriment des autres industries dont beaucoup d'ailleurs cons-
talalent une disparition totale ou une réduction très sensible des commandes ; l'irruption de la femme dans toutes les catégories ^ de métiers. Comment aurait-on pu s'imaginer que le pseudoéquilibre d'avant-guerre se rétablirait rapidement et facilement ?
11 est douteux que l'agriculture retrouve jamais les contingents d'ouvriers qu'elle possédait jadis. Même dans les contrées — telles l'Angleterre du centre, ou la Westphalie ou la Saxe — où ces contingents étaient déjà réduits, ils se sont réduits encore. Les ventes d'immeubles, qui se produisent partout, attestent que les grandes migrations se poursuivent et qu'une masse de gens vont chercher fortune dans les centres urbains. Pour que l'humanité réussisse à se nourrir demain, dans l'impossibilité évidente de ce retour à la terre que les moralistes préconisent mais que nul ne pratique, il faut qu'elle développe largement son outillage et par lui le rendement ; il faut que la force mécanique se substitue à toute autre. Mais peut-on compter sur l'individualisme pour réaliser cet obligatoire progrès ?
Il y a pléthore d'artisans industriels, et cette surabondance s'explique par les constatations sommaires que l'on a énoncées plus haut. Et pourtant l'insuffisance de la production industrielle
est manifeste ; cette production est tombée fort au-dessous des chifîres qui la mesuraient jadis. D'une part le monde réclame en vain des articles de toute espèce, et même ceux qui correspondent aux besoins les plus simples, — car je ne parle pas ici des exigences du luxe ; de l'autre, des centaines de milliers d'ouvriers et d'ouvrières cbôment dans chacun des Etats belligérants ; ce sont ceux qui, avec de minces indemnités, ont dû sortir des usines de guerre, et qui essaient sans succès de reprendre leurs professions d'avantguerre; ce sont celles qui avaient été embauchées temporairement pour remplacer les mobilisés, et que le bcenciement de ces derniers a privées de leur emploi. Ce prodigieux chômage n'eût été évité que si l'industrie de paix avait battu son plein, et si elle eût pu absorber toutes les forces qui s'offraient à elle.
Mais l'écart est énorme entre l'offre et la demande de bras, comme entre l'offre et la demande de produits.
Nulle part, et c'est là une de ces particularités qui dénoncent l'imprévoyance et Timpéritie, on ne s'était préoccupé d'assurer le passage de la période de guerre à la période de paix. De même qu'on avait cru que la campagne serait courte, de même on s'était imaginé que toutes choses
rentreraient sans difli culte dans le statut normal, et que s'accomplirait une façon d'adaptation providentielle. Les conflits internationaux d'autrefois n'avaient point provoqué ces vastes migrations de salariés, ces déplacements de population à l'intérieur, et par suite, leurs conséquences n'avaient ressemblé en rien à celles que nous constatons quant à présent. Mais ni les gouvernements, ni les catégories dirigeantes de l'activité publique ne s'étaient, en 1918, souciés des lendemains. Par une extraordinaire aberration, ils transféraient le passé dans le présent, comme si le monde ne différait pas en tout du monde des siècles et même des décades révolus.
On avait donc négligé de préparer la transformation industrielle ou du moins d'élaborer un plan d'ensemble, qui assurât l'appropriation de l'outillage de guerre à des fins nouvelles. Mais ce plan d'ensemble eût-il existé, le machinisme eût-il évolué dans sa contexture, que les fabriques, où l'on convertit les matières premières en articles manufacturés, se fussent trouvées aux prises avec le plus redoutable déficit.
La guerre avait absorbé tant de cuivre, de plomb, de zinc, de manganèse, de fer, de métaux de toute importance ; elle avait exigé l'emploi de tant de substances, qu'il n'y avait plus de
Stocks accumulés. Pour les constituer rapidement, ainsi qu'une sage économie l'eût requis, on eût dû intensifier l'extraction minière et les productions tropicales, auxquelles l'industrie contemporaine fait un appel croissant. Mais l'impuissance du régime déréglé, dépourvu de tout moteur central, de toute vision d'ensemble, qui s'est perpétué, a éclaté ici pour le malheur des peuples. Plus de cuir, plus de coton, plus de caoutchouc, ou pour m'exprim^er avec une exactitude plus frappante, les demandes se heurtaient à des insuffisances reconnues. Le combustible manquait, et à chaque instant les exploitations risquaient d'être paralysées. Les transports par terre, par mer, par voie fluviale, étaient si rares, si difficiles, si lents, qu'on se trouvait reporté à des années et des années en arrière. La plus lamentable régression s'affirmait universellement au lendemain de la guerre et — fait plus éloquent encore et plus caractéristique — la crise de production, et toutes les conséquences sociales qu'elle comportait, s'accentuaient au fur et à mesure que l'on s'éloignait de la période des hostilités.
Il est curieux que les Européens, qui étaient au cœur même des événements, n'aient pris qu'une conscience médiocre de leur gravité. L'insouciance, le défaut de réflexion, la confiance illi-
mitée dans le hasard, qui avaient été la caractéristique des esprits au cours de la grande lutte, avaient persisté. Ils constituaient le suprême danger, et rares étaient les îiommes qui éprouvaient le besoin de réagir contre une mentalité d'aventure, contre une inertie qui s'accommodaient de toutes les éventualités. Les ministres dirigeants, hormis des cas exceptionnels, affectaient de croire que l'ordre renaîtrait automatiquement du chaos, et sans qu'ils prissent les mesures indispensables. La bureaucratie persistait dans les mêmes errements, mais les m.éfaits de cette bureaucratie s'étaient décuplés. Jadis elle avait ralenti, affaibli les initiatives : maintenant elle les tuait. Dans le déchaînement des convoitises individuelles, qui toutes visaient à l'enrichissement facile et immédiat, nul n'osait défendre l'intérêt public. Dans un monde qui, en vertu de son principe même, repoussait, excluait toute coordination d'efforts, les chances de salut se réduisaient aux incidents fortuits.
Ni les hommes politiques d'Europe, ni les écrivains de ce continent envisagés dans leur ensemble, ne s'apercevaient que des devoirs leur incombaient et que ces devoirs se résumaient en un seul : dire la vérité aux peuples. Ils se complaisaient en des discours, en des livres, en des articles à
Paul Louis. — = Bouleversement. 10
146 LE ÈOt'LÊVERStMENT JïOSOlAL
la langue boursouflée, qui exaltaient les résultats de la guerre, mais qui passaient sous silence les périls innombrables issus de cette guerre, et qui — dans l'hypothèse de leur prolongation et de leur aggravation continue — menaçaient encore de créer plus de morts et plus de misère.
Les voyageurs qui venaient des autres continents, qui n'avaient pas vécu cinq ans durant dans la fournaise, et qui, par suite, avaient gardé intacte la liberté de leur esprit, marquaient leur stupeur devant tant de légèreté et de désinvolture. Les étrangers, qui avaient parcouru la France à la veille de 1789, s'étaient rendu compte que l'ancien régime ne pouvait plus vivre ; ils avaient compris ce que beaucoup de Français n'avaient point prévu. De même les Américains cultivés, qui ont visité l'Europe en 1918-1919, ont éprouvé une commotion profonde à analyser sa structure cconom.ique et à constater l'affaissement qui apparaissait de toutes parts.
Un grand banquier d'outre -Atlantique, A. Frank G. Vandcrlip, ancien président de la « National City Bank «, publiait en juillet 1919, dans Y American Review of Reviews^ un article d'une rare pénétration, que je ne veux ni reproduire, ni résumer ici, mais dont il m.c suffit dlndiquer les têtes de chapitres : l'industrie européenne arro-
LE DÉSARROI ÉCONOMlOt'E i
tée ; — comment peut-on payer les matières premières ? — des milliers de personnes meurent littéralement de faim; — difficulté de trouver un marché solvable ; — l'Angleterre menacée de révolution ; — • la France à la veille de l'épuisément; — la situation tragique de l'Italie, etc.
Un autre Américain, qui occupe une très haute situation dans la finance do son pays, R. Thomas W. Lamont, associé de la banque Morgan, étudiait, en septembre 1919, dans VAtlantic Monthly de Boston, les manifestations du mal qui travaillait l'Europe. Il notait la dépression du moral, la lassitude générale, la pénurie des denrées alimentaires, le déficit des matières premières, la désorganisation des transports, le discrédit des systèmes monétaires, l'énorme accroissement de la circulation fiduciaire qui entraîne inévitablement la cherté de la vie, l'insuffisance des capitaux d'exploitation et il dénonçait la permanence de l'esprit d'impériaHsme. On pourrait multiplier les citations de ce genre.
La vie chère a été l'un des phénomènes les plus marquants, dans l'ordre économique, de la guerre et de l'après-guerre. Elle a paru plus significative que tous les autres, et elle a même semblé les synthétiser, parce que chacun pouvait sur l'heure en saisir les effets nocifs.
Je n'ai point Tintention de présenter ici des statistiques : aussi bien les fluctuations sont telles, qu'entre le moment où ces lignes sont écrites et celui où elles seront composées, — entre le moment où elles seront composées et celui où le volume sera broché, les cours pourront encore grandir dans la mesure la plus imprévue. J'ajoute qu'il est très malaisé, comme chacun le sait, d'obtenir, en pareil domaine, des données précises. Mais deux faits méritent d'être mis en lumière : le premier est que la majoration a été générale, qu'elle s'est manifestée aux Etats-Unis, dans l'Argentine, dans l'Afrique du sud, au Japon, comme en France, en Angleterre, en Allemagne, en Itahe, en Suisse et dans les contrées Scandinaves ; le second est que la majoration n'a pas été uniforme partout, et que l'Allemagne et l'Autriche avant et après l'armistice, la France et l'Italie, ont été plus atteintes que les Etats neutres, l'Angleterre ou l'Union américaine. Ces constatations suggéreraient d'intéressantes déductions.
Le renchérissement de la vie — comme aussi des loyers — avait été antérieur à la guerre. Nul n'a oublié qu'en 1911, en 1912, en 1913, la condition du prolétariat s'était aggravée, parce que la consommation dans son ensemble était devenue plus onéreuse. Les doléances s'étaient élevées
de toutes parts. Les économistes s*étaient mis à l'œuvre pour rechercher les raisons de cette hausse, que rien ne semblait plus devoir arrêter ni ralentir. On avait déjà indiqué la réglementation du travail et la réduction de la journée, l'alourdissement des charges fiscales ou autres qui pesaient sur l'industrie, l'accroissement de la demande, l'augmentation des salaires. Fort peu d'écrivains avaient mis le renchérissement en rapport avec la surproduction de l'or, car, quelque étrange que cette affirmation puisse nous senibler à l'heure présente, il y avait surproduction» et l'apport croissant de l'Afrique Australe et de l'Alaska avait réduit la valeur d'échange du métal comme auparavant la surabondance de l'argent des Rocheuses et du Mexique avait limité le prix réel de celui-ci.
Mais la crise de cherté issue de la guerre, qui est restée d'abord modérée (et chacun se rappelle que les prix demeurèrent quelque temps à peu près invariables), n'a pas tardé à s'accentuer. Elle est devenue presque insoutenable au lendemain de l'armistice. Il peut paraître singulier que depuis ce moment elle ait persévéré en s'aggravant, mais seuls seront surpris ceux qui ne connaissent pas les conditions du marché moderne, ou qui n'ont pas sous les yeux les vrais motifs
du phénomène. Lorsqu'on a énuméré la réduction des forces productives — à laquelle a correspondu une demande plus large de la consommation, — l'abandon des terres labourées, le manque de matières premières, la défaillance de l'industrie, la paralysie des transports par terre et par mer, on n'a pas tout dit. Ni l'augmentation des salaires, ni l'application de la journée de huit heures ou même de journées moindres ne sauraient entrer de prime abord en ligne, car la hausse des cours a été de beaucoup antérieure aux nouvelles clauses des contrats de travail, et nulle part cette hausse n'a évolué dans les limites mêmes des majorations de salaires. Des mois se sont partout écoulés entre le moment où les prix ont brusquement bondi pour la première fois et celui où les travailleurs ont revendiqué une rétribution supérieure, et puis — et ceci sufTirait à réfuter certaines thèses — les produits fabriqués ont subi des majorations moins fortes souvent que les produits agricoles. 11 serait illusoire de prétendre établir un paralléhsme entre les prix et les salaires. Et au surplus, les événements, qui se sont accomplis sous nos yeux, tendraient à réhabiliter la fameuse loi d'airain, que les économistes discutèrent jadis avec tant d'apreté.
La crise de cherté est issue du mécanisme éco-
nomico-social, qu'il faut prendre comme un tout complet. Il est des moments où le capitalisme abaisse les prix de certains objets, afm d'en vulgariser l'emploi et de les imposer à la consommation. Il en est d'autres où, sentant la demande croître plus vite que la fabrication, il modifie ses conditions. Rien n'est plus mobile que ses conceptions. Il se fait souple ou exigeant, conciliant ou intraitable, selon les jours. Une grande guerre, telle que la guerre de 1914, était pour lui un formidable moyen d'emprise ou de reprise sur la société. A une heure où il se jugeait menacé par les assauts des masses, il s'est abrité derrière une législation exceptionnelle pour tirer le maximum de profits de conjonctures qui servaient ses vues. Mais ce n'est pas le lieu de nous appesantir sur ce sujet, d'ailleurs rebattu, et quelques rapports qu'il présente avec celui de ce livre. Mon propos n'est point de dresser un réquisitoire trop facile contre l'accaparement et la spéculation.
De même qu'à d'autres époques, la surproduction de la monnaie métallique a suscité une hausse continue des prix, de même la surproduction du papier-monnaie fournit Tune des exphcations, et non la moindre, du renchérissement actuel» Les économistes ne se sont attachés que tardivement à elle : durant les trois premières années des
hostilités, ils ont même affecté de la nécrîiger comme si elle était dénuée de répercussion. Peutêtre leur dédain résultait -il seulement de leur ignorance, — qui se déguisait derrière des phrases pompeuses ; peut-être essayaient-ils de dissimuler leurs appréhensions, afin de ne point fournir euxmêmes des armes à ceux qui combattaient le système capitahste.
Faire le procès des émissions excessives, insensées, de papier-monnaie, c'est faire le procès des méthodes financières ou mieux fiscales qui ont été adoptées. Pour éviter les taxations qui eussent atteint la richesse acquise, on recourait à l'emprunt, et les émissions de billets de banque constituaient une des formes — la plus simple, la plus grossière — de l'emprunt.
Aucune distinction essentielle dans la pratique ne saurait être relevée entre les banques d'Etat proprement dites, et les banques qui sont contrôlées par l'Etat. La seule différence, c'est que pendant la guerre, les banques contrôlées par l'Etat ont réalisé des bénéfices énormes, et qui allaient à leurs actionnaires, et prélevé ainsi des dîmes pesantes sur la collectivité. Pour combattre les instituts d'émission relevant uniquement de l'Etat, on alléguait jadis qu'en temps de guerre le Trésor public aurai r une trop vive tentation de s'adresser
à eux et d'augmenter gratuitement la circulation de papier. Mais les circonstances ont déterminé les ministres des finances à traiter les établissements prétendus privés comme des établissements publics ; ils n'ont cessé de modifier les limites de la circulation fiduciaire — en dépit des intérêts qu'ils étaient obligés de payer, — si bien que cette circulation, chez nous par exemple, a représenté huit fois et plus l'encaisse métallique. Le billet aurait perdu une portion croissante de sa valeur normale, s'il n'avait eu cours forcé ; mais gardant, en vertu de ce cours forcé, sa valeur normale, il a vu fléchir sa valeur réelle, sa puissance d'échange. La hausse des prix n'a fait qu'enregistrer ce fléchissement. Et ce qui prouve qu'il n'y a pas là une assertion hasardeuse, c'est que la courbe des prix, dans chaque pays, a suivi celle de l'émission, et que la France ayant utilisé une quantité de papier plus forte que celle de l'Angleterre et moindre que celle de l'Allemagne, le renchérissement a été chez elle plus marqué qu'en Angleterre, et moins accentué qu'en Allemagne.
La cherté de la vie ne tient pas à cette cause unique : l'inflation de la circulation fiduciaire, mais toute une série de facteurs ont associé leur action pour l'aggraver d'année en année, de mois en mois. Elle n'est du reste elle-même qu'un des
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phénomènes qui attestent le désarroi économique de notre âge, désarroi consécutif à la guerre, mais qui n'a pas puisé tous ses éléments dans le conflit mondial, qui résulte surtout de l'affaissement du régime en exercice. Cet affaissement, la guerre ne Ta pas engendré, car les raisons en étaient préexistantes, mais elle Fa précipité : elle l'a mis en pleine lumière. Elle a démontré que le vieux mécanisme économico -social avait fait son temps, et qu'on ne pouvait plus compter sur lui pour se redresser et pour restituer à l'humanité la sécurité de l'existence.
J'aurais trop beau jeu à montrer ici que toutes les tentatives prodiguées pour rendre à l'organisme son activité normale ont échoué. Les entreprises de centraHsme bureaucratique auxquelles on s'est résigné, et qui allaient à l'encontrc des principes mêmes sur lesquels reposait tout le fonctionnement des rouages, ont été condamnées après une brève épreuve. On n'a pu ni galvaniser la production, ni déterminer un recul des prix : dans la structure du moment, les convoitises individuelles ou les appétits de catégories mettent en échec les prescriptions qui se fondent sur l'intérêt collectif. D'avance le maintien des formes anciennes d'appropriation contrecarrait toutes les initiatives, qui battaient timidement en brèche les
dogmes routiniers. Les majorations de salaires, que les ouvriers obtenaient par des grèves réitérées, n'amélioraient pas leur sort, parce que le lendemain, les détenteurs de l'outillage productif et les intermédiaires augmentaient d'autant, et même d'un peu plus, leurs exigences. Si bien que la crise, au lieu de s'atténuer, est destinée à empir rer toujours. Ceux qui s'imaginent la dissiper en un an ou en cinq ans, sans travaux profonds, et en respectant ce qui est, sont les plus dangereux des utopistes. Le conservatisme est désormais la plus chimérique des doctrines sociales. Les nerfs du vieux monde ont été coupés ; il n'est plus- qu*un corps disloqué et tassé sur lui-même, qu'anime comme par prodige le souvenir d'une vie évanouie.
Les socialisations ou mieux les étatisations partielles sont à l'ordre du jour : l'Allemagne et l'Autriche les ont mises à l'étude. Elles peuvent constituer des moyens fiscaux, c'est-à-dire procurer au trésor des ressources supplémentaires, mais on ne saurait les tenir pour un remède à la situation. Celle-ci est telle, qu'elle ne comporte plus de transactions, et que c'est l'application d'un plan nouveau qui s'impose. Les expériences eussent été utiles, et peut-être efficaces, lorsque le système économique n'avait pas encore fait
la preuve de sa caducité. Elles auraient maiotenant ce double inconvénient de compromettre le régime futur tout en laissant inerte le régime ancien. La guerre a tué certaines possibilités et ses effets immédiats ont imposé aux hommes l'obligation de dresser un plan méthodique, qui abolisse d'un seul coup toutes les causes de faiblesse et qui crée une vitalité nouvelle. Les industries socialisées, qui s'érigeraient dans la structure capitaliste, participeraient à la déchéance de celle-ci et n'apparaîtraient que comme des pis-aller transitoires. La coexistence de deux principes aussi dissemblables que la socialisation et l'appropriation privée n'engendrerait qu'incohé» rence, anarchie, trouble matériel et moral. Dans l'état présent, la socialisation n'équivaudrait qu'à un déplacement de l'appropriation privée et ne servirait que ceux qui en combattent l'idée fondamentale.
Ce sujet mériterait d'être plus amplement étudié — mais il n'est pas celui que je me suis assigné ici, — et je ne l'ai évoqué que pour montrer l'impuissance du monde à se libérer de ses angoisses danss on cadre vétusté. La « vague de paresse » qu'on a dénoncée, et qui procède à la fois de la lassitude de la guerre et de l'hostilité du prolétariat pour un statut qui lui interdit l'émancipa-J
tien, n*est qu*un terme injurieux qui couvre un phénomène décisif. S'il est prouvé que la classe ouvrière ne fournit plus le même rendement que jadis sous un régime qui n'a pas évolué, ce n'est pas la classe ouvrière qu'il faut condamner. Lorsque le système servile commença à décliner, parce qu'il était dépassé par les besoins des sociétés, d'aucuns flétrirent non l'esclavage, mais les esclaves qui se dérobaient à la tâche assignée. Cependant ce fut l'esclavage qui disparut, et d'autres rapports économiques surgirent, qui préparèrent une production accrue. De même aujourd'hui, on accuse la vague de paresse, sans se demander pourquoi tant d'homm.es et tant de femmes, auxquels on a rendu hommage durant les années de guerre, ne déploient plus le même effort. 11 y a là un fait social et de la plus haute portée. Il concorde, avec les autres que j'ai déjà signalés, à démontrer que l'humanité risque de périr d'inanition, en dépit des prodigieuses découvertes de la science, devant les possibilités accumulées de richesses, si elle se complaît à perpétuer les institutions mortes, si elle ne comprend pas que l'histoire est faite d'étapes successives, et que la crise sanglante a clôturé une étape.
L'organisation industrielle, l'organisation économique générale, qui a depuis un siècle, depuis
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un siècle et demi, stimulé, intensifié l'activit des nations, se dresse comme une barrière à toi progrès futur. Elle n'est plus qu'une banquisi qui obstrue Taccès de la mer libre, et si noti époque subit de telles angoisses et nourrit de telles espérances, c'est que chacun a le sentiment distinct ou confus que l'heure est venue, où les peuples veulent franchir Tobstacle....