‹ Le Bourbonnais Sous La Seconde Restauration: L'Esprit PublicChapitre 18 sur 56 · A DE · texte numérisé non relu

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que ce dernier demandait : il voulait la liberté pure et simple. Il refusa son passeport. Une escorte de gendarmerie le conduisit à Montpellier.

Enfin, après une nouvelle réclamation, le cas de Ruffray fut soumis au conseil des ministres, et cette fois, il fut décidé que Ruffray serait autorisé à rentrer à son domicile, en y restant sous la surveillance des autorités.

Le comte de la Villegontier avait hérité de son prédécesseur : la crainte de Ruffray. A tout prix, il ne faut pas qu'il rentre à Moulins. Aussi, sans tarder, il écrit à Paris, et propose d'envoyer celui qui est représenté comme capable de révolutionner le département en surveillance à Saint- Amand. Le ministre acquiesça ; mais on avait compté sans le préfet du Cher qui, en protestant contre cet enivoi, fit savoir que Saint-Amand « était précisément la ville du Cher où l'esprit public était le plus corrompu, et le plus porté aux désordres de tout genre ». Decazes se trouva fort embarrassé ; il sentait que le prisonnier ne méritait pas d’être retenu plus longtemps éloigné de son domicile et des siens ; les rapports, que lui adressait le préfet de l'Hérault, étaient tous favorables à Ruffray. Finalement, il se décida et le 22 février 1817, il annonça au comte de la Villegontier que Ruffray était libre d'aller où il voudrait. Decazes avait compté sans l’entêtement des préfets. Il reçut encore une lettre pressante du préfet de l’Allier, demandant que Saint- Amand soit maintenu comme lieu de résidence de Ruffray; cependant, au cas où il y aurait impossibilité absolue de maintenir le choix de cette ville, il proposait Ainay-le-Château. Mais cette fois-ci, le Ministre imposa son autorité, et le 6 mars, il écrivait que Ruffray était libre de « fixer son domicile » où il le jugerait le plus convenable à ses intérêts (1).

(1) Archives départementales de l'Allier, M, police, 1re série, 1815, 1816 et 1817.

Ruffray ne fut pas la seule victime ; un assez grand nombre de nos compatriotes prirent le chemin de l'exil, ou furent mis en surveillance dans une commune, autre que celle de leur domicile, parce qu’on les accusait d’être parlisans des principes révolutionnaires, ou propagateurs des idées libérales.

Denis Angerand, entrepreneur de travaux publics à Moulins, accusé d’avoir cherché à soulever les soldats français, stationnés sur la rive gauche de l'Allier, pendant le séjour des troupes wurtembergeoises à Moulins, fut emprisonné à la suite d’une décision du général Von Hügel, commandant lesdites troupes en août 1815. Au mois de décembre de la même année, il était envoyé en surveillance à Souvigny, où il restait jusqu'au 1* mars 1816, date à laquelle il obtenait un passeport pour Paris.

Diot, Charles, propriétaire à Cusset, sous les mêmes prétextes, fut arrêté eb mis en prison à Moulins, par ordre du général Von Hügel. Le 2 septembre 1815, le préfet lui écrivait : « Ayant fait inutilement des démarches auprès des généraux alliés, qui vous ont fait arrêter, et conduire à Moulins, pour en connaître les motifs, je regrette que dans ce moment il ne dépende pas de moi de changer votre position ». Ce qui n'empêcha pas que quelques mois plus tard, Diot fut envoyé à Aigueperse. Une absence non autorisée, qu'il fit en janvier 1816, le fit envoyer à Limoges. Le préfet de la Haute-Vienne n'eut pas à se plaindre de lui : « sa conduite a toujours, disait-il dans ses rapports, été sage et régulière ». Le 7 septembre 1816, il recevait sa grâce.

Leroux, ex-agent de police de Moulins, fut également arrêté par ordre du même général, et envoyé à Clermont- Ferrand, où il resta assez longtemps.

Laurent, de Moulins, accusé d’avoir tenu des propos de nature à troubler la tranquillité publique, et pris part à les conciliabules secrets, avec des ennemis du Gouvernement royal, des prêtres mariés, et des possesseurs de biens

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nalionaux, fut envoyé en surveillance à Montluçon. Le commissaire de police de Moulins avait pourtant fait un rapport qui ne le chargeait pas trop. « Il n’est point connu sous le rapport des opinions, pour être entièrement dévoué au Roi. Néanmoins, depuis le départ de « l'usurpateur », il n'a donné aucune prise sur son compte, aucun reproche ne lui a été fait sur sa conduite ».

Bouguin Claude, employé du cadastre, fut d'abord placé en surveillance à Moulins, puis envoyé peu de temps après à Beaulon, où sa femme et ses enfants ne purent le suivre. Ayant demandé à Lomet, baron des Foucault, de le protéger, ce dernier fit lever la surveillanec et même le recommanca au cadastre, le 25 août 1818, en ces termes : « en vérité les esprits dont on nous fait peur sont les meilleurs gens du monde ». Bouguin fut employé à nouveau au cadastre, en qualité d'ingénieur de 2° classe, à partir de septembre 1818.

Meillet et Allier, de Montluçon, avaient été signalés, par le sous-préfet, « comme répandant des bruits, tendant à soulever ie peuple contre les autorités ». Ils furent arrêtés et conduits à Moulins. Par arrêté du 26 février 1816, Meillet fut envoyé à Limoges, et Allier à Ambierle, pour être placés sous la surveillance des autorités locales. Le 4 février, Saint- Martin des Islets écrivait déjà : « l'arrestation de Meillet et Allier a fait ici le meilleur effet, plus de propos, plus de nouvelles absurdes. Les cafés où se réunissaient les nouvellistes sont déserts, et cet exemple étonne et fait rentrer les gens en eux-mêmes ». Meillet put réintégrer son domicile, le 15 novembre 1816. Allier ne rentra que beaucoup plus tard.

Baudinot, homme de loi, Audiat et Huet, avoués, tous les trois domiciliés à Moulins, furent accusés, le premier d’avoir eu des relations avec Ruffray, les deux autres, d’exercer une influence dangereuse sur la classe ouvrière. La Ministre de la Police autorisa le préfet à faire application

de l’article 3 de la loi du 29 octobre 1815. Un. arrêté du 16 février 1815 envoya Baudinot à La Clayette, Audiat à Orléans et Huet à Châteauroux. Les deux derniers ne goûtèrent guère la mesure prise à leur égard et élevèrent des protestations.

Audiat fit agir son neveu, officier dans la maison du Roi. Ce

dernier fut assez heureux pour obtenir la grâce de son oncle, et le 143 mai, un avis du ministre informait le comte de la Vieuville qu'Audiat était autorisé à rentrer à Moulins. Cette décision surprit fort le préfet de l’Allier. Il répondit immédiatement à Decazes qu’il était fort peiné : « Je me permettrai de Cire à Votre Excellence, que les amis de la benne cause la servent bien mal, en obtenant le retour, dans leurs foyers, de pareilles gens ; que la responsabilité des départements pèse beaucoup moins sur L. L. E. les ministres du Roi que sur les Préfets ; que pour moi, je ne puis continuer à l'être, qu'autant que j'aurai leur confiance, et que pien certainement, le jour où je m'apercevrai que je l’ai perdue, je demanderai à me retirer dans mes fcyers ». Cette protestation véhémente ne fut pas écoutée. Le ministre maintint sa décision, et Audiat rentra à son domicile. En juin 1816, de la Villegontier recevait son serment de ne donner aucun sujet de plainte et de ne faire entendre un seul mot qui puisse faire présumer de l'opposition au Gouvernement. Huet, ayant appris la mesure prise à l'égard d’Audiat, ‘sollicita immédiatement sa liberté. Il lui fut permis de rentrer à son domiciie, à l’occasion de la Saint-Louis, qui devait être, écrit Decazes, « pour toute la France, un jour d’indulgence et de réconciliation ».

LA conduite de Baudinot, à la Clayette, fut exempte de reproches ; il y mena une vie tranquille. Cependant, dit le préfet de Saône-et-Loire, il n’a guère fréquenté que des personnes dont les opinions sont analogues aux siennes. Au mois d'août, on lui permit de rentrer à Moulins.

À Gannat, le changement de Gouvernement provoqua quelque agitation. Les nommés Gay, avoué, et Gautier,

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furent signalés comme en étant les instigateurs, mais on ne put rien relever contre eux. Le préfet exprima des regrets qu'on n'ait pas pensé à ces « deux libéraux » lorsqu'on s'assura de la personne de Forestier, à Cusset.

Bientôt, d’ailleurs, Gay devait connaître le chemin de l'exil ; un arrêté, du 16 février 1816, l’envoya en surveillance à Poitiers. Il est représenté au ministre comme un des parüsans les plus dévoués de « l’usurpateur » pendant « l'interrègne », ayant employé toute son éloquence, à encourager les enrôlements volontaires, ce qui lui mérita la confiance de « l’infâme Ruffray ».

Gay, qui s’ennuyait à Poitiers, s'occupa de faire intervenir des amis en sa faveur. Un nommé Mercier, propriétaire à Paris, écrivait au préfet de l'Allier, le 6 mai 1816 : « les torts de Gay sont réparés par une soumission complète dont la sincérité est garantie par ses qualités connues ». Decazes autorisa son retour à Gannat, le 30 juin 1816, tout en spécifiant, qu’il serait toujours l’objet d’une surveillance Ge précaution. Au fur et à mesure, le ministre de la police, Decazes autorisait ainsi la rentrée de ceux qui avaient été arrachés à leurs foyers ; il n’était pas en cela d'accord avec le successeur de la Vieuville, à la préfecture de l'Allier. Le comte de la Villegontier estimait que les exilés ne devaient plus rentrer ; il était de ceux qui pensaient que les mesures de rigueur, prises dans un moment de folie, ne devaient pas être rapoprtées. « Je vois avec peine revenir Gay, écritil, il devait rentrer le dernier de tous, après Ruffray, dont il est impossible d'admettre jamais le retour. L'incorrigibilité de ses opinions, l'influence qu’il veut prendre et qu'il prendra en effet, son audace d’aboyeur, en feront toujours le chef de meute à Gannat.…. on l’a surnommé le Ruffray de Gannat ». Mais Decazes trouvait que la réaction royaliste avait assez duré, et, malgré la protestation du préfet, il maintint sa décision.

Le sous-préfet de Lapalisse n'était pas très satisfait lui

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non plus de l'état d'esprit qui régnait dans son arrondissement. À Cusset, notamment, il signalait un très grand nombre d'agitateurs, parmi lesquels se distinguaient particulièrement, Brunet et Mathivet, deux ex-membres du comité révolutionnaire de cette ville, et Bodelin, sous-officier retraité. Par arrêté du 22 mai, Brunet fut envoyé en surveillance à Bourbon-l’'Archambault, Mathivet à Montluçon et Bodelin à Souvigny. Naturellement, tous les trois protestèrent contre cette mesure ; leurs protestations allèrent jusqu'au ministre. Nous étions au commencement de juin 1816, et Decazes commençait à prendre position contre les ultras. Il reprocha au préfet de ne pas avoir interrogé Brunet, Mathivet et Bodelin, comme le prescrivait la loi du 29 octobre : « le déplacement d’un citoyen est d’ailleurs une mesure assez rigoureuse, pour n'être prise qu'en grande connaissance de cause, et après s'être éclairé, par tous les moyens qu'indique la prudence ». La décision du préfet fut néanmoins maintenue.

Gauthier-Labertière, signalé comme un de « ces hommes, pour lesquels le désordre est un besoin », fut envoyé, après autorisation du ministre de la police, en surveillance à Guéret, à partir du 26 janvier 1816. S'étant réfugié dans la région montagneuse du Mayet-de-Montagne, il ne put être arrêté qu'au mois d'octobre suivant. Il était alors « sans linge et sans argent et ses affaires étaient en grande souffrance ».

Gauthier-Labertière était un ancien membre du conseil du district de Cusset. Il fut successivement, commissaire civil aux armées de l'Ouest, chef de la Garde nationale de Gusset, commissaire du Directoire exécutif près l'Administration municipale de la commune d’'Arfeuilles. Sous l’'Empire, il cessa toutes fonctions et se livra au commerce des bois. En 1815, il fut nommé maire de Nigerolles et pendant les Cent-Jours, membre du Conseil général.

Decazes ayant obtenu d'assez bons renseignements sur

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