‹ Le Bourbonnais Sous La Seconde Restauration: L'Esprit PublicChapitre 28 sur 56 · SUR · texte numérisé non relu

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autre loi. Le texte complet du traité ne fut pas soumis aux Chambres ; le Gouvernement n’osa pas. Les ilbéraux menaient campagne contre ce nouveau projet de concordat et dénonçaient un retour à l’ancien régime. Decazes prit même des mesures pour empêcher la diffusion du texte du traité. Landriot, un imprimeur de Clermont-Ferrand, avait réussi à le connaître, et s'était immédiatement mis à l’imprimer ; vingt-cinq exemplaires avaient été adressés au libraire Desrosiers, de Moulins. Le préfet de l'Allier, ayant reçu l'ordre, le 1* septembre 1816, d'en empêcher la publication, fit saisir les 25 exemplaires (1).

Mais, dans le texte voté par la Chambre, le Pape ne pouvait plus reconnaître le traité signé par le Cardinal Consalvi. Il déclara d’ailleurs s’en tenir à ce dernier. C'était tout le projet qui sombrait. Le Gouvernement, embarrassé, prit Le parti de le retirer. Il y eut des arrangements avec le Pape sur différents points particuliers ; il fut décidé que trente-neuf nouveaux diocèses seraient créés au fur et à mesure de l’obtention des crédits nécessaires (2).

A ce moment, le département du Puy-de-Dôme et celui de l’Allier ne formaient qu'un seul diocèse. L'Evêque était en résidence à Clermont-Ferrand. Un évêque avait cependant été nommé, le 8 août 1817, et le département de l'Allier devait être érigé en diocèse indépendant. Le Ministre de l'Intérieur avait déjà demandé au préfet, si Moulins possé-" dait les établissements nécessaires pour qu’il put devenir le chef-lieu d’un diocèse. Le Préfet avait aussitôt répondu : « Moulins désire beaucoup posséder un Evêque, le nombre de prêtres pourrait ainsi augmenter... L'église Notre-Dame sera la Cathédrale : à côté est une belle maison louée à M. le

(1) Archives départementales de l'Allier, M. police, 1" série, N° 7,

(2) La création des nouveaux diocèses fut sanctionnée par la lof

du 9 avril 1821,

colonel de Chabannes. Il la céderait volontiers, elle pourrait faire l'évêché... le petit séminaire existe ». Mais Louis XVIII et le ministre avaient compté sans les difficultés qu'ils rencontreraient pour faire passer le Goncordat ; ces difficultés firent, en effet, que l'installation du nouvel évêque de Moulins fut retardée jusqu’en 1823.

La grande raison invoquée pour obtenir un évêché à Moulins était le manque de prêtres. Une ccrrespondance entre le Ministre de l'Intérieur, le Préfet de l'Allier et l'Evêque de Clermont, nous montrera, mieux que n'importe quelle autre description, ce qu'était la situation de notre département au point de vue religieux. Déjà au début de l’année 1817, le préfet s'était plaint que « la religion avait à gémir sur la conduite de quelques desservants et que ce département était, sous le rapport ecclésiastique, sacrifié au Puy-de-Dôme ». Le Ministre demanda des explications : elles ne furent pas longues à venir de la part du préfet : « Permettez, Monseigneur, que je ne produise pas au ministère des accusations individuelles toujours aussi pénibles que délicates ; le résultat en serait nul, parce que les sujets manquent... M. l’abbé de Pons, grand-vicaire à Moulins, l’a signalé à Mgr de Clermont, mais, le résultat de ses plaintes a été réduit à des mutations, les suppressions eussent été obtenues sans cette douloureuse pénurie. Soit défaut de

mœurs, peu de sobriété, négligence dans les devoirs, carac-

ière difficile, mauvaises opinions politiques, environ dix ecclésiastiques ont, plusieurs fois, été l'objet d'un blâme sévère. Ces choses sont parfaitement connues à l'évêché, mais j'ai avancé que nous étions sacrifiés au Puy-de-Dôme -et je vais le prouver.

« Le Puy-de-Dôme a quatre cent une cures ou succursales vingt-deux sont vacantes ; dans le nombre de ces succursales, quatorze ont trois paroisses, une en a quatre. Ces quatorze succursales possèdent vingt-sept prêtres ; en suppri-

% dr EE ES AS EN Ar

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mant un prêtre par succursale, il n'y aurait donc que neuf vacances sur quatre cent une.

« Le département de l'Allier a deux cent trente-six cures ou succursales, cinquante-deux sont vacantes. Le Pin et Saint-Voir n'ont jamais eu de prêtres. Coulanges, Molinet, Monétay-sur-Loire, Saint-Ænnemond sont vacantes depuis sept ans. M. Adam, desservant de Gennetines, âgé de 82 ans, est très sourd ; M. de Vestamy, desservant du Mayet, a 83 ans et est sourd et aveugle ; M. Guilet, à Saint-Déuré, a T9 ans ; le curé de Couleuvre, infirme, ne fait que quelques fonctions dans l'intra-muros ; le desservant de Garnat est, une grande partie de l’année, retenu au lit par des rhumatismes… |

Il est impossible qu'un curé, même valide, puisse suffire au service dans les réunions de trois ou quatre commurnes ; de là : l'oubli de la religion dans des communes entières et la démoralisation qui en est la suite ; de là, peu d’admipistration de sacrement, même à l’article de la mort, dans les villages éloignés ; de là, ces enterrements fréquents dans les anciens cimetières abandonnés, sans qu'aucun ecclésiastique y paraisse » (1). é

Cette situation, ne laissait pas que d’inquiéter le Ministre de l'Intérieur, qui songeait aux moyens d'y remédier. L'Evêque de Clermont proposait l'envoi de missionnaires dans les paroisses vacantes de l’Allier, mais notre préfet n'en augurait pas de brillants résultats ; « l’impression ne

sera que momentanée dans les paroisses vacantes ; cette

courte visite pourra les relever un instant et au bout d’un mois le fruit en sera perdu. Ce ne sont point des passages, mais des résidences qu’il nous faut, et encore est-on bien peu religieux dans nos campagnes. Il existe dans le caractère bourbonnais une apathie qui s'étend sur tout, et produit

(1) Arcmwes départementales, série V, N° 1358,

en OBS

des mœurs relâchées, et cette indifférence pour la religion, pour la vertu, que j'ai plus d’une fois signalée à Votre Excellence » (1).

Cependant, l'Evêque de Clermont, par une lettre, du 2 mars 1817, exposait lui-même la situation au Ministre de l'Intérieur et expliquait pourquoi le département de l’Allier, tout en manquant de prêtres, n'était pas sacrifié au Puyde-Dôme. Nous reproduisons la partie essentielle de cette lettre, où le Bourbonnais est montré bien peu religieux.

« La population du Puy-de-Dôme est presque double de celle de l'Allier ; proportions gardées, il devrait y avoir plutôt 460 cures ou succursales que 401, lorsqu'il y en à 236 dans l'Allier ; de là, la nécessité de laisser, dans les paroisses réunies, de vieux prêtres, hors d'état pour la plupart d'aller ailleurs et dont le ministère est pour ainsi dire indispensable, soit à cause de l'éloignement et de la difficulté des chemins, soit à cause du travail qu’elles occasionnent. En second lieu, le département du Puy-de-Dôme a toujours présenté des ressources que n'offre pas celui de l’Allier. Le premier a, en général, presbytères et églises, on y montre du zèle pour le culte, on y reçoit les prêtres avec empressement, on en sollicite avec importunité, on les respecte, on vient à leur secours, etc. Le second malheureusement, dans bien des paroisses, manque de presbytères et quelquefois d'églises qui sont aliénées, il n’y a ni casuel, ni supplément, on n'y demande pas de prêtres. Ceux qui y sont envoyés, y sont reçus avec indifférence ; souvent on les méprise, on s'étudie à les décrier, on les dénonce, de sorte que j'ai toutes

les peines du monde à y faire accepter une place et y main-

tenir ceux qui y sont. Voilà généralement ce que j'ai éprouvé jusqu'à présent... J’ajouterai que le département de l'Allier ne fournit presque pas de prêtres ; le peu qui y exercent le

() Archives départementales, série V, N° 1358,

saint-ministère sont, la plupart, du département du Puy-de- Dôme. L’obéissance et le devoir seuls les y font aller, et ils n'aspirent qu'au moment d'en sortir » (1).

Le préfet tenait cependant essentiellement à voir augmenter le nombre de prêtres dans le département de l'Allier. La lettre de Mgr de Clermont n'était pas faite pour le satisfaire ; il fut cependant obligé de reconnaître que certains des arguments de l’évêque n'étaient pas sans fondement. « Sans doute, écrit-il, la population du Puy-de-Dôme est bien plus considérable que celle de l'Allier, mais la difficulté du saint-ministère n'xiste-t-elle pas plutôt dans les longues distances à parcourir ?.. Le territoire du Puy-de-Dôme est à celui de l'Allier comme 794 est à 742 et les cures y sont dans le rapport de 401 à 236. L'avantage n’est donc pas du côté de l'Allier. Je conviens que le Puy-de-Dôme présente plus de ressources, on y montre plus de zèle, on y sollicite des prêtres, on vient à leur secours ». Il essaie, en terminant, de montrer que ce n’est pas la bonne volonté qui manque dans son département, et que, dans la plupart des cas, le refus des communes d'accorder un supplément de traitement à leur desservant est justifié par le manque de ressources (2). Malzré les efforts du préfet, la situation ne s’amélicra pas beaucoup et, au mois d'août 1820, quarante-cinq paroisses étaient vacantes dans notre département ; le recrutement du clergé était toujours aussi difficile (3).

Cependant son concours était aussi utile, qu’apprécié des ultras. En effet, les prêtres exercent une grande influence sur les‘populations qui les environnent, influence d'autant plus grande que les communes où ils exercent leur ministère sont plus éloignées des villes ; de plus, le prêtre, lorsqu'il parle

(t) Archives départementales, série V, N° 1358. () Archives départementales, série V, No 1358. (3) Archives départementales, série M, police, 1re série. 1820.

du haut de la chaire, est au-dessus des hommes, au-dessus

du pouvoir, c'est le délégué de Dieu qui s'adresse aux COnsciences. À l'époque de la Restauration, dans les petites communes rurales de notre département, le curé était parmi les rares habitants sachant lire et écrire, et étant capables de commenter les nouvelles qui venaient du chef-lieu ou de la capitale ; il était donc essentiel pour le Gouvernement de s'en faire un allié qui combattrait du haut de la chaire les doctrines que l'opposition libérale cherchait à répandre. Aussi, ce même Gouvernement ne perdait aucune occasion d'utiliser cette puissance immense que représente le clergé. Connaissant également la force de diffusion que possèdent les journaux, il les faisait envoyer aux curés, pour que ces derniers les commentassent autour d'eux. Naturellement, c'était des journaux amis, louant les Bourbons et maudissant la Révolution. En 1820, six exemplaires du « Journal des Villes et des Campagnes » furent mis à la disposition du préfet de l’Allier pour être expédiés aux curés ou desservants

lité.

Les ultras trouvèrent un autre moyen de propagande, plus puissant encore, dans l’organisation des missions. Organisées sur le modèle des missions étrangères, les « missions de France » eurent pour objet de répandre les idées religieuses et monarchiques. Fondées en 1816, leurs prêtres sillonnèrent bientôt toute la France.

D'un autre côté, le Gouvernement se conformait à l’ac-

cord conclut en 1816 avec le Pape. Les diocèses étaient peu

à pen rétablis comme ils existaient avant 1789. Le département de l'Allier eut son tour. L'évêque de Moulins, Mer Antoine de Pons, fut sacré le 13 juillet 1823 (1). La bulle

(1) Le Clergé bourbonnais allait avoir un chef, ses efforts allaient être coordonnés, et il allait devenir l’un des meïlleurs défenseurs de la monarchie dans notre département,

qui lui paraîtraient susceptibles d'en user avec quelque uti-

d’érection du nouvel évêché avait été publiée le 16 octobre 1822 et rendue exécutoire le 30 du même mois. De Paris, le nouvel évêque adressa une lettre pastorale au clergé et aux fidèles du département, où il se félicitait de trouver, dans un état florissant, l’école ecclésiastique préparatoire établie à Mouilns, sous la direction de l’abbé Martin. Le Grand-vicaire avait pris, au nom de Mgr de Pons « possession réelle et corporelle » du siège épiscopal le 29 juillet 1823 ; le nouvel Evêque attendait à Paris que le Roi lui eut donné audience.

L'entrée solennelle fut fixée au 5 septembre, à onze heures et demie. Le clergé, les autorités, la garde nationale, les troupes de la garnison allèrent au devant de Mgr de Pons au milieu d’un grand concours de population. L'Evéque se fit un peu attendre, il n’arriva qu'à une heure de l'après-midi, escorté par un peloton de hussards. Des discours furent prononcés par le maire et par le préfet. Le cortège se forma à la porte de Paris et se mit en marche pour se rendre à l’église cathédrale, musique en tête. Après la cérémonie, les officiers de la garde nationale firent une visite de corps à Mgr de Pons.

Le nouvel évêque était acquis à la cause des Bourbcns et à l’église gallicane. Dès le 7 octobre, il adressait un mandement à ses fidèles pour les inviter à célébrer dignement la mort de la reine Marie-Antoinette, qui, « dans les beaux temps de la Chevalerie eut été honoré d’un espèce de culte » et qui, «étant encore dauphine, excitait de si vifs transports, que dix milie épées se seraient réunies autour d'elle, pour la venger de la moindre insulte ». Il ne désespérait pas, d’ailleurs, de voir renaître cette « fleur de la Chevalerie » et alors, s’écrie-t-il, « d2 non moins vifs et bouillants transports éclateront en France ». En attendant, il conseille à ses fidèles de s'humilier et de demander pardon « d’un crime plus étran-

ger que national, que nous voudrions effacer par un torrent de larmes » (1). |

Peu de temps après, un second mandement ordonnait de chanter un « Te Deum » en action de grâces pour l'heureuse délivrance de Sa Majesté Catholique le Roi d'Espagne, l'Evêque y chantait les louanges du duc d'Angoulême, « ce . héros très chrétien qui, à la tête des légions françaises, guidé par les aspirations de Louis XVIII » ne pouvait être arrêté par aucun obstacle ; « Il s’est élancé, avec le vol de l’aigle, du haut des Pyrénées jusqu'aux colonnes d'Hercule, pour attaquer et étouffer dans son dernier repaire, l'hydre sans cesse rennaissante de l’anarchie.. et par les plus beaux faits d'armes, il a assuré au nom français la prééminence de la gloire militaire ». Il montrait Dieu réservant « de vrais miracles pour perpétuer l’existenge de cette famille des Bourbons dont l’origine, toute française, la grande illusration, les hauts faits personnels pour donner plus de droits à notre nation, font que nous pouvons nous glorifier d’être gouvernés par elle ». Il flétrissait le souvenir de « l’usurpateur' » : « avec un peu de réflexion, écrivait-il, tout ce qui port: le nom de Français ne voudrait-il pas écarter le souvenir humiliant d’avoir subi le joug d'un étranger sorti d'une terre aussi obscure, et si sauvage que jusqu'ici la civilisation n’a pu y pénétrer ? » (2)

Etait-ce bien la parole qui convenait à un prélat catholique ? Il était dans son rôle, certes, lorsqu'il prêchait l'union de tous les Français sous la bannière fleurdelysée ; la religion catholique est toute faite de pardon et d’obéissance. Mais restait-il chrétien lorsqu'il flétrissait le passé ? Ne mettait-il pas alors la parole du prêtre au service d’une faction politique ? Ne ravivait-il pas des souvenirs, qui,

(4) Archives départementales, M, police, 2e série, 18928. 5: (@) Archives départementales, M, police, 1re série. 1823.

malgré tout, restaient chers à beaucoup de nos compatriotes et ne rallumait-il pas ainsi des haines dont l'explosion avait déjà coûté bien des maux à la France ?

Les ultras savaient que le clergé était à eux, qu'il les soutiendrait de toutes ses forces. Mais ils voulaient davantage. Les jeunes générations les effrayaient un. peur; ils auraient voulu façonner toutes ces jeunes intelligences à leur image ; le moyen était simple, il suffisait de mettre la main sur les écoles, c’est-à-dire, de donner une organisation nouvelle à l'Université. Sous l’Empire, les établissements d'instruction publique avaient un peu le caractère militaire. On s'y réveillait au roulement du tambour, aux sonneries de clairon, on y faisait du maniement d'armes. La force de Napoléon était basée sur son armée, son prestige sur ses victoires ; il était naturel qu'il habituât les jeunes français aux fanfares éclatantes, au maniement du fusil, qu'il enflammât leur imagination par l'espérance de la gloire. Le nouveau gouvernement ne s'appuyait pas sur l’armée, mais sur le clergé. Les habitudes des Lycées et Collèges furent vite changées ; on en eut la preuve à la distribution des prix à Moulins, le 26 août 1815. Le Préfet était présent, ayant à ses côtés Les Officiers supérieurs des troupes alliées. Le recteur adressa aux élèves « une exhortation propre à les attacher à la morale religieuse et à l’autorité si douce du bon Roi Louis XVIII ».

L'Université réorganisée avait à sa tête des membres du clergé. Le recteur de l’Académie de Clermont dont dépendait le département de l'Allier, était un prêtre. Le 8 septernbre 1816, il adressa aux curés une instruction que le Préfet communiqua aux maires par la voie du « Bulletin administratif ». Cette instruction! précisait les conditions d'application de l’'Ordonnance royale du 29 février 1816, relative au recrutement des instituteurs.

« 14° Tout instituteur primaire doit me demander un brevet de capacité.

« 2° En me faisant cette demande, il est tenu de me présenter un certificat de bonne conduite, des curé et maire de la commune, ou des communes où il a habité pendant les trois dernières années au moins. Ce certificat est rigoureusement nécessaire,

« 3° L'enseignement le plus important étant toujours celui de la religion, tous les instituteurs seront interrogés sur le catéchisme du diocèse. Ceux du premier degré auront encore à répondre sur l’histoire de l'Ancien et du Nouveau T'estament ».

En outre, pour obtenir l'autorisation d'enseigner, il fallait que le nouvel instituteur fut agréé par le curé du canton ou tout au moins par le curé et le maire de la commune où il voulait exercer (1).

Un assez grand nombre de prêtres Re même des écoles dans leur presbytère. D'ailleurs, l'ordonnance du 29 février leur prescrivait de visiter les écoles de leurs communes au moins une fois par mois. Ainsi, l'instruction primaire était aux mains du clergé.

Cependant, l'Université conservait toujours un peu d’indépendance. Sous le ministère Decazes, on n'avait pas touché à l'organisation de l’enseignement secondaire. Mais Decazes partit et Richelieu ravint au pouvoir ; de plus les élections de 1820 furent favorables à la droite et trois de ses chefs, Villèle, Corbière et Lainé entrèrent au ministère. Les attaques contre l'Université redoublèrent. La Commission de l’Instruction publique prit le nom de « Conseil royal de l’Instruction publique ». Royer-Collard dut en céder la présidence à Corbière. Corbière ne supprima pas l'Université, mais il resserra les liens qui l’unissait au clergé. L'ordonnance du 27 février 1821 plaça l’enseignement secondaire public sous la sur- -veillance des évêques.

(1) Bulletin administratif, 8 septembre 1816.

AO

« Les bases de l'éducation des collèges, sont : la religion, la monarchie, la légitimité et la charte. L'Evêque diocésain aura, pour ce qui concerne la religion, le droit de surveillance sur tous les collèges de son diocèse. Il les visitera lui-même, ou les fera visiter par un de ses vicaires généraux et provoquera, auprès du Conseil royal de l'Instruction publique, toutes les mesures qu’il aura jugées nécessaires. Il sera distribué des médailles d'or aux professeurs des collèges qui se seront distingués par leur conduite religieuse et morale et par leur succès dans l'enseignement », disait le préambule de l'ordonnance.

Les candidats à l’école polytechnique, ainsi que ceux aux grandes écoles, eurent désormais à fournir un certificat des autorités « attestant que sous le rapport des principes religieux, du dévouement au Roi et de la bonne conduite » ils étaient dignes d’être admis à ces écoles. ,

La surveillance de presque tous les établissements d’instruction était ainsi aux mains des ultras ; ils voulaient plus encore. Les instituteurs laïques leur faisaïent ombrage ; ils rêvaient de les remplacer par les « Frères des écoles chrétiennes » regardés par eux et par le haut clergé comme d'utiles auxiliaires. Mais les frères ne pouvaient guère s’installer que dans les villes, car leur règle leur imposait de s'établir par groupe de trois. Une école fut créée par eux, à Moulins, dans la rue des Camaux, en mai 1821. La famille Conny de la Fay et plusieurs familles royalistes contribuèrent, par leurs subventions, à l'établissement de cette école. L'école de la rue des Cameaux eut assez de succès & concurrença fortement l’enseignement mutuel à Moulins. Une deuxième école du même genre fut fondée un peu plus tard.

Mais, si l’enseignement des frères avait tendance à triompher dans les villes, l’enseignement mutuel s’imposait dans

les campagnes par sa simplicité, eb aussi parce qu'il n'exigeait pas de grands sacrifices pécuniaires (1).

Un ministère de l'Instruction publique et des Affaires ecclésiastiques fut créé par ordonnance du 8 août 1824. Le ministère des Affaires ecclésiastiques fut occupé pendant toute sa durée, de 1824 à la Révolution de juillet, par de Frayssinous, évêque « in partibus » d'Hermopolis. Lors de l'avènement du ministère Martignac, les Affaires ecclésiastiques et l'instruction publique furent séparées par une ordonnance du 8 février 1823, mais les deux ministères furent de nouveau réunis le 8 août 1829. Pendant la séparation le ministre de l’'Instruction publique fut de Vatimesnil.

Le 8 juillet 1825, de Frayssinous, dans une circulaire adressée aux Préfeis, informait ceux-ci que le Roi, « dans sa sollicitude constante et toujours active pour la religion » avait préparé quelques améliorations pour 1826 ; il déplorait que ces dernières soient insuftisantes et ne puissent mêrne pas pourvoir aux besoins les plus urgents ; il priait les Préfets « d'exciter la sollicitude des conseils généraux » notamment sur les dépenses intérieurs des petits séminaires de quelque nature qu’elles soient. « Ges établissements, sur lesquels est fondé l'espoir de la régénération et de la perpétuité du sacerdoce, sont presque tous hors d'état de subvenir à leur entretien ». L'année suivante, son invitation est encore plus pressante ; les Préfets doivent engager les conseils généraux à faire « des sacrifices pour le bien de la religion {?). »

(1) L'Enseignement mutuel nous venait d'Angleterre où il était connu sous le nom de méthode Bell et Lancastre. Le principe était « la réciprocité de l’enseignement entre les écoliers, le plus instruit servant de maître à celui qui l’est moins », Carnot, ministre de l'Intérieur pendant les Cent-Jours, encouragea fort ce système.

@) Documents sur l’histoire religieuse de la France, publiés par le Comité des travaux historiques et scientifiques, p. 17.

De nombreux projets tendant à augmenter l'autorité et les prérogatives du clergé virent le jour. Les ultras proposaient la création d'un conseil supérieur aux ministres « Chargé de défendre la religion, ayant pouvoir de requérir du bras séculier la poursuite des délinquants. » Des pétitions émanant de hauts dignitaires ecclésiastiques . demandaient à la Chambre de donner l’état-civil au clergé ; cette dernière se prononça d’ailleurs en faveur de la célébration du mariage religieux avant le mariage civil. Cette disposition fut arrêtée par les Pairs. La loi sur le sacrilège, punissant de mort le vol . dans les églises, fut votée à une énorme majorité, 250 voix conire 95. Lorsque le comte d'Artois eut succédé à Louis XVI, sous le nom de Charles X, la France entra sous le régime de la Congrégation.

La Congrégation était une association, moitié laïque, moitié ecclésiastique. Elle avait pris un grand développement depuis l’ayènement de Charles X, et recueilli l'adhésion de nombreux hommes politiques à Paris, et de hauts fonctionnaires en province. On lui attribuait une grande puissance, mais, comme ses adversaires la confondait avec les hommes qui mêlaient la religion à la politique, il est assez difficile de juger de son influence. Elle ne fut pas une quantité négligeable cependant, et aida certainement, dans une large mesure, la propagation des idées ultramontaines, mises au jour par Joseph de Maistre en 1819, et répandues par le premier chef du mouvement, Lamennais.

Jusque-là les intérêts de la religion et de la dynastie avaient été confondues ; l'Episcopat français professait le royalisme le plus pur, les ultras, dans leur intérêt, avaient augmenté le plus possible son pouvoir. Le dévouement des Evêques fut largement récompensé par la faveur du Roi. Mais, ce dévouement du clergé au Roï devait avoir comme contre-partie nécessaire, la reconnaissance du pouvoir de ce dernier et surtout des libertés de l’église gallicane. Sous les directives de Lamennais, se groupèrent de jeunes catholiques

qui se proposaient de donner des bases plus solides à l'organisation du clergé français. Se défaire du joug que le Gouvernement faisait peser sur l’organisation ecclésiastique ; ne plus subordonner l'existence de la religion à celle d’un parti; aftranchir la hiérarchie et la discipline de l'Eglise du contrôle des laïques ; en un mot acquérir l'indépendance, tel était le but des ultramontains. Considérant la royauté comme très fragile, ils ne voulaient pas que sa chute entraîna celle de leurs idées. Ils allèrent même plus loin : jusqu'à maintenant la Religion avait servi l'Etat ; ils voulaient que l'Etat servit la Religion.

Sous la double influence des idées ultra-mondaines et de la Congrégation, la Réaction se fit plus violente. L’agitation qui en résulta fut grande et eut ses échos à la tribune même de la Chambre ; des royalistes sincères s’effrayèrent des prétentions de Lamennais et de ses amis. Déjà, en 1824, un royaliste, Dumesnil, avait exprimé des craintes et donné des avis qui ne furent pas écoutés. Mais un peu plus tard, un gentilhomme auvergnat, Reynaud, comte de Montlosier, reprit avec plus de vigueur les idées de Dumesnil. Dans son « Mémoire à consulter sur un système religieux tendant à renverser la religion, la société et le trône », publié en 1826, il dénonga la Congrégation s’emparant du pouvoir et la Compagnie de Jésus rétablie, malgré son abolition. Le mémoire eut un grand retentissement. Les ennemis de Montlosier étaient puissants ; il fut rayé de l’Académie de Clermont, dont il faisait partie, la pension que lui payait le Gouvernement fut supprimée. Mais cela n'arrêta pas les attaques contre les Jésuites.

La Cour de Paris, à la suite d'une dénonciation formelle de l'existence des Jésuites, par Montlosier, se déclara incompétente pour connaître de cette affaire, mais elle rappela, dans son arrêt, que da législation interdisait leur existence en France. Montlosier ne se découragea pas. Il adressa une

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pétition à la Chambre des Pairs, pétition qui, malgré de Frayssinous, fut prise en considération. Mais les Jésuites ne furent pas inquiétés.

Félix de Conny répondit vigoureusement aux attaques, dont les Jésuites étaient l’objet, par une apologie des prêtres « qui conspirent de toute part à travailler au bonheur passager et immortel des hommes, puisque la religion a dans ses mains toutes les promesses et qu’elle assure notre félicité sur cette terre en nous préparant celle de l'éternité... Le prêtre apprend à nos fils leurs devoirs, leur enseigne comment ils doivent honorer le père qu'ils ont dans les cieux et celui qu’ils ont sur la terre, afin de parvenir à des jours heureux... Le prêtre console et absout le pécheur, sauve les voyageurs égarés dans les gorges du Saint-Bernard et secondé par des vierges intrépides, soutient le courage des malades et adoucit leurs derniers moments. Il visite les prisonniers et accompagne les criminels sur l’échafaud ».

Belles paroles, éloquentes même ; le rôle du prêtre, ainsi défini, a quelque chose de grand, de noble, devant lequel on ne peut que s’incliner. Mais à l’époque où paraissaient les pamphlets de Montlosier, les partisans de ce dernier avaient beau jeu pour répondre à de Conny. Le prêtre ne s’en tenait plus à son rôle de consolateur. Il sortait du domaine spirituel pour faire de la politique ; il était forcément influencé par celle-ci. Allié d’un parti, il ne devait pas s'étonner d’être attaqué en même temps que lui. Il était naturel qu’il se trouve des hommes pour penser que la cause de la religion devait être séparée de celle de la monarchie, que le prêtre devait s'abstenir de prendre part aux luttes politiques. Son rôle, fait de douceur et de bonté, est assez beau d’ailleurs, pour qu'il ne cherche pas à en sortir. Le dogme chrétien est quelque chose de trop au-dessus des passions humaines pour que ce ne soit pas folie de mêler aux luttes politiques ceux qui le défende.

Quoi qu’il en soit, le clergé était entré vigoureusement

— 110 — 11 dans la lutte. La cause de Charles X était maintenant la sienne. Les häuts dignitaires ecclésiastiques ne voulaient rieñ perdre des faveurs du Roi, et combattaient du haut de la chaire, les doctrines libérales. Mgr de Pons, dans le mandement qu’il adressa à ses fidèles, pour le carême de 1829, leur reprochait « d’éclater en murmure et d’affecter même de se plaindre d'un esprit prétendu de domination dont on accusait les ministres du Seigneur d’être généralement animés » et flétrissait les constitutionnels « audacieux par calcul, méprisant toute autorité... proférant toutes sortes de blasphèmes contre ceux qui suivent la voie de la vérité et qu'ils qualifient de parti prêtre ». L'année suivante, il recommande à ses diocésains « de resserrer leur union avec Rome, au lieu de l’affaiblir, comme le souhaitent ceux dont les perfides menées tendent à nous replonger dans l'affreuse anarchie à laquelle a été en proie le royaume chrétien, pendant la période révolutionnaire ».

L'’orage commençait à gronder. Du résultat des élections qui allait avoir lieu dépendait le sort de Charles X. Le clergé né trahit point la cause qu'il avait charge de déféndre. Mgr de Pons prit une part active à la bataille électorale : œu haut de la chaire il rappela que la situation était critique ; il exhorta le corps électoral « à ne pas se désunir sur cette stérile et inutile question de la prérogative royale et de la souveraineté du peuple... Les électeüts tiennent du Roi leur droit de suffrage ; employér ce droit contre lé Roi serait forfaire à l'honneur ». Et le 20 juin, l'Evêque fit lire en chaire par les prêtrés de son diocèse la protlamation du Roi. La « Gazette Constitutionnelle 5, journal d'opposition, qui venait d'être fondé à Moulins sous la direction d’Adolphe Michel, ne manqua pas de souligner le fait. « C’est la première fois qu'un document tout politique par sa nature retentit sous la voute sacrée, Quand la politique entre dans l'Eglise, l'Eglise est bien près de faire irruption dans le Gouvérnñement ».

Les élections ne furent pas favorables aux ultras, Char-

les X dut abandonner le pouvoir devant l'insurrection. Le Duc d'Orléans, qui avait combattu dans les rangs des armées de la Convention, fut nommé Lieutenant général du royaume, puis quelques jours après, Roi de France, par la volonté du

- peuple, sous le nom de Louis-Philippe I*.

Le nouveau Gouvernement doutait un peu de l'attachement du clergé aux institutions nouvelles ; ses Préfets reçurent J'ordre de se documenter avec soin sur son état d'esprit. Les agissements des curés et desservants, leur conduite après les journées de juillet, montrèrent combien ils étaient attachés au régime déchu, et combien ils avaient peu de conflance dans le Gouvernement de Louis-Philippe.

À: Louroux-de-Bouble, le 9 août, les habitants furent un peu surpris de voir encore flotter le drapeau blanc sur la tour du clocher de leur église, alors que le drapeau tricolore était arboré partout. Ils résolurent de remplacer immédiatement l'emblème de la royauté de droit divin par les couleurs nationales ; mais le 15 août, jour dé leur fête patronale, ils furent stupéfaits de voir « promener à la procession qui eut lieu, le drapeau blanc sur lequel étaient empreints les insignes .du régime déchu » (1).

Le 47 août, à la foire du Donjon, trois ecclésiastiques, les curés de Saint-Didier, de Garnat et un autre attaché à la cathédrale de Moulins, entraient dans différents cafés en disant « soutenez votre ancienne opinion, dans trois semaines, Charles X sera de retour ». Ces propos irritèrent les esprits, les habitants du Donjon passant, à cette époque, pour fort partisans des idées libérales (2).

Le curé de Bourbon-l’Archambault n'était pas non plus, partisan du nouvel ordre de choses. « La joie indécente qu’il

(1) Archives départementales, V, No 1358.

(@) Archives départèmentales, V. 1358, rapport du Capitaine, commandant la gendarmerie,

a manifestée, lorsque les ordonnances du 25 juillet ont été connues, le prouve d’une manière à ne pas douter de ses sentiments... tous les curés et desservants du canton ont besoin d'être surveillés. Le sieur Banès, desservant d’Ygrande, tient les propos les plus inconsidérés ; le drapeau tricolore lui déplait, mais il a l’espoir, dit-il, de ne plus le voir dans deux mois » (1).

Le sous-préfet de Montluçon écrit le 9 octobre 1830 « Tous nos ecclésiastiques, à l'exception de cinq ou six, étaient dévoués par intérêt et par esprit de parti, plutôt que par affection ou par sentiment raisonné, à l’ancien Gouvernement. Sa chute les à surpris et mécontentés..… Ils étaient habilement accueillis, prônés, stimulés par les débris de l’émigration, par la gentilhommerie, par les autorités locales. Ils ont senti que notre régénération, favorable à tous les intérêts et à tous les droits, serait funeste aux privilèges. Ils ont d’abord frémi, mais ils ont été retenus par le sentiment de leur impuissance. D'ailleurs, en s’attachant à la noblesse, ils s'étaient séparés des masses, et ils savaient qu’ils n'avaient aucune influence dans le pays, surtout dans les cantons de Cérilly, d'Hérisson, de Montluçon et d'Huriel. Ainsi, ils se sont tenus à l'écart, et leur système a été d’affecter de l’incrédulité sur la stabilité du nouvel ordre de choses et de prophétiser pour eux, dans tous les cas, des outrages et des persécutions.. » Les curés de Montmarault, de Saint-Désiré, de Villefranche, de Chavenon, d’Arfeuilles, le desservant de Saint-Pierre de Montluçon, tous membres des conseils municipaux de leur commune, refusèrent de prêter serment au nouveau Gouvernement (2.

Le rapport du sous-préfet de Gannat constate le même esprit. « L'esprit général du clergé est, dans mon arrondisse-

() Archives départementales, série M, police, 1re série, 1830. (2) Archives départementales, V, 1358,

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