‹ Le Bourbonnais Sous La Seconde Restauration: L'Esprit PublicChapitre 35 sur 56 · THE · texte numérisé non relu

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vement cher ; la presse visait surtout le corps électoral et les électeurs étaient peu nombreux. Les journaux de province étaient rares et d'opinion généralement modérée. Par contre, il paraissait d'assez nombreuses brochures ayant un caractère politique. Elles étaient répandues à profusion dans toute la France, et’ le Gouvernement ne cessait pas de surveiller leur publication.

Les oppositions ont toujours eu beaucoup d'énergie ; elles en ont besoin, car elles ont à lutter contre le pouvoir, c'est-à-dire contre la force. Bonapartistes et libéraux étaient unis dans une même haine des Bourbons ; ils usaient de tous les moyens en leur pouvoir pour répandre leurs idées. Ils publiaient, brochures, pamphlets, chansons, etc. Le Gouvernement usait des mêmes moyens de propagande, avec cette différence, cependant, qu’il avait tous les fonctionnaires à son service.

Au mois de janvier 1816, le ministre de l'Intérieur adressait ses instructions au Préfet de l'Allier, en même temps que deux petites brochures qui, « par le ton de modération et la pureté des principes qu'elles contenaient, pouvaient contribuer à former l'esprit public » dans le département. « La France, écrivait-il, est inondée en ce moment de libellés infâmes dirigées contre le Gouvernement, et qui tendent tous, par des voies différentes, à ébranler la confiance due à l’autorité légitime. Il est indispensable de neutraliser cette influence pernicieuse. Mais le peuple se méfie des écrits qui partent de l’autorité ; l'opinion publique aime à se diriger librement, il faut donc cacher avec soin la main qui essaye de la diriger ». Le Préfet, après s'être conformé aux instructions de son chef, lui écrivait quelques jours après la réception des brochures.”"« La chose est difficile dans les arrondissements où j'ai lieu de croire que les autorités sont plutôt disposées à partager les idées que ces brochures combattent ». Il fit parvenir les brochures aux cabinets de lecture et aux librairies par l'intermédiaire d’un libraire de Mou-

lins. Ce dernier fut indemnisé de son travail sur les fonds secrets (1). ne:

Souvent, notre Préfet recevait des avis du Gouvernement lui annonçant l'envoi, dans son département, de brochures suspectes, avec ordre de les saisir. Ainsi, il fut signalé qu'un « ballot » de l'ouvrage de Châteaubriant, « La Monarchie selon la Charte », était expédié de Paris à l'adresse de Landriot et Vidal, à Moulins. Une perquisition opérée au domicile de ces libraires ne donna aucun résultat. Malgré toutes ces précautions, « La Monarchie selon la Charte » circüla dans notre département (2). D’autres écrits annonçaient lé retour de Napoléon : l’un d'eux, intitulé « Extrait des journaux américains », sous la rubrique « Philadelphie, 12 SRE mai {817 », contenait une proclamation prétendue sishée de « Bonaparte » ét annoncant qu'il S’était échappé de Sainte-Hélène.

Malgré là surveillance de [la police, les journaux de l'opposition, les brochures saisies, étaient répandues dans les villés, dans les Campagnes, et leur contenu commençait à travailler fortément l'opinion dans notre département. Les rapports du Préfet marquaient les résultats de cette campagne et montraient les regrets qu'il avait de ne pouvoir contrebalancer cette influence. Le Ministre de là police, analysant ces rapports, écrivait en effet, au mois de détembre 1818 : « On y voit une sorte de tendance vers l'opposition qui he s'était point encore manifestée parmi la population soumise ét paisible de votre département. Vous semblez l'attribuer, soit à quelques hommes qui, soigneux de se tenir à l'écart, mettent en avañt de misérables agents de malveillance, soit au choix des ouvrages qui se lisent dans les cabinets littéraires. Quand quelqüe coupable est arrêté, il faut |

(1) Archivés départementales, M, police if éérie, 1816. . (à) Archives départementales, M, police 1re série, 1816.

l'interroger administrativement pour remonter à la source, pour lui faire avouer qu'il & été mis en avant. Quant aux cabinets littéraires, on ne peut les empêcher de recevoir n'importe quel ouvrage non condamné, mais on peut leur faire connaître qu'il est de leur intérêt de recevoir les ouvrages où un royalisme sage s'allie avec le ton de la modération » (4).

Les cabinets littéraires, les librairies, les cäbinets de lecture, étaient assez peu nombreux dans notre département. A Gannat, il existait une seule société littéraire dont le but était la lecture des journaux. Les Royalistes lisaient Fiévée,; Châteaubriand ; les fonctionnaires destitués, les officiers à demi-solde, lisaient la Bibliothèque historique, ennemie du Gouvernement. Le pamphlet du colonel Fabvier et la réponse du colanel Chabrol produisirent une assez grande impression. « L'esprit de parti y a trouvé un aliment et les récriminations sont devenues plus vives d’après ce que chacun a voulu voir, sôit dans l'attaque soit dans la défense ». Les brochures d’un sens mixte et conciliateur étaient peu recherchées dans l’arrondissement (2).

À Lapalisse, il n'y avait qu’un seul libraire, ainsi qu 4 Montlucon. Seul, Moulins était un peu mieux partagé sous ce rapport.

Pendant que les royalistes modérés furent au pouvoir, la presse fut peu inquiétée. Cependant, après la chute de Deécazes, le Gouvernement commença à prendre des mesures pour enlever ur peu d'influence aux journaux de gauche. La Censure avait été rétablie dès l'avènement du second ministère Richelieu. Une autorisation fut nécessaire pour permettre la publication de tous les périodiques. Les peines

a) Archives départéméntales, M, police 1re série, 1818. (2) Archives départementales, M; police 1'e série, 1818. Rapport du Sous-Préfet.

punissant les délits de presse furent élevées. Mais ces dispositions n'étaient que transitoires et avaient été nrises pour donner quelques satisfactions à la droite, après l'assassinat du duc de Berry.

Bientôt le Gouvernement déposa deux projets de lois. Des délits nouveaux étaient prévus : outrage à la religion de l'Etat, aux cultes reconnus, attaque contre le droit héréditaire du Roi. Les tribunaux correctionnels redevinrent compétents pour juger les délits de presse. Enfin, il fut interdit de faire la preuve, dans les procès en diffamation, contre les fonctionnaires publics. La tendance d'opinion était assimileé à l'affirmation directe et punie comme telle. Ces lois portèrent un coup mortel à la presse de gauche, surtout la loi de tendance. I1 y eut poursuites sur poursuites, même contre des journaux littéraires.

Cependant, l'opposition ne désarma pas ; on imprima quand même, en cachette bien souvent. Comme les ouvrages poursuivis ne pouvaient être vendus en librairie, on eut recours aux colporteurs. Continuellement sur les routes, au courant des moindres faits, en contact permanent avec toutes les classes de la population, le colporteur était d’autant mieux écouté que les moyens d’information étaient plus rares. Connaissant leur monde, ils savaient à qui offrir la précieuse marchandise qu'ils portaient dans leurs boîtes à double fond. Ils représentaient une puissance et pouvaient avoir, au profit de qui saurait s’en servir, une grande influence sur l'opinion publique.

Le Gouvernement le savait et ne négligeait aucune occasion de transformer les colporteurs en auxiliaires de son action ainsi que le prouvent les nombreuses instructions adressées aux Préfets à leur sujet. « La France est couverte de colporteurs qui la traversent dans tous les sens ; leur active industrie parcourt les plus petits hameaux et s'étend même aux habitations les plus isolées. Trop souvent la malveillance et l'esprit de faction se sont servis de ces hom-

mes, pour en faire les agents du mensonge et de l'intrigue. L'Administration ne doit pas dédaigner de faire tourner leur activité au profit de l'autorité légitime. Ils ont fait beaucoup de mal, ils pourront faire beaucoup de bien. Pour les empêcher de nuire, il faut les surveiller ; pour les rendre utiles, il faut les diriger. Parmi ces hommes, ceux qui doivent fixer le plus notre attention sont les marchands de livres, d'almanachs et de chansons. L'influence de ces petites compositions a toujours été très grande sur le peuple et le recueil de toutes les chansons populaires serait une représentation assez fidèle des diverses variations de l'esprit public. 5

« Il est en votre pouvoir detirer parti de ces différentes classes de petits marchands. Astreignez tous ceux qui, dans votre département, exercent ce genre d'industrie, à se faire enregistrer dans vos bureaux. Exigez d'eux qu’ils se munissent d’un livret et enjoignez-leur de faire viser ce livret dans les bureaux des sous-préfectures. Employez-les à répandre des vérités utiles et à combattre des erreurs nuisibles. Le paysan qui n’a jamais perdu de vue le clocher de son village, écoute ces marchands voyageurs comme des oracles, et les croit d'autant plus volontiers qu'ils se rapprochent de lui par le costume et le langage.

« Quant à eux, pour les amener à nos fins, vous aurez deux moyens qui manquent rarement leurs effets : la crainte et l'espérance. Quelques exemples de sévérité et de libéra-. lité placés à propos les en auront bientôt convaincus » (1).

Le Préfet de l'Allier ne manqua pas de se conformer aux instructions de son Ministre. Le 22 décembre 1815, il prenait un arrêté ordonnant aux colporteurs de se faire inscrire dans les bureaux de la préfecture et de se munir d’un livret, ledit livret devant être visé par le sous-préfet de l'arrondissement

(1) Archives départementales, M, police re série, 1815.

où le colporteur exercerait son commerce. Les contrevenants pouvaient être poursuivis, soit par la voie de police municipale, soit par celle de la police correctionnelle.

Les instructions du Gouvernement prescrivant de surveiller les colporteurs furent nombreuses, surtout au commencement de l’année 1816. Puis, petit à petit, la surveil lance se relâcha pour reprendre plus active vers 1822. Enfin, réapparurent pour un temps les mesures arbitraires qui avaient été employées pendant la période de la « Terreur blanche ». |

Le Ministre de l'Intérieur écrivait au Préfet de l'Allier, le 7 juin 1822 : « Les hommes de votre département dont la mauvaise conduite a dû fixer vos regards, les vagabonds, les rôdeurs, les mendiants, doivent être l’objet d’une surveillance continuelle, et si des préventions défavorables s'élèvent contre eux, qu'ils soient immédiatement arrêtés et livrés à la justice. Du moins, si l'on ne peut faire davantage, que ceux de ces hommes suspects qui n'appartiennent pas au département, soient conduits de brigade en brigade dans le lieu de leur naissance ou de leur dornicile » (1 1).

Les libraires, eux non plus, n'étaient pas à l'abri des tracasseries et vexations. Sans compter l'autorisation du Gouvernement, nécessaire à leur établissement, ils avaient à souffrir de nombreuses perquisitions, suivant l'esprit et les idées des hommes qui détenaient le pouvoir.

Üne librairie de Montluçon, tour à tour tenue par un nommé Poulton et par sa femme, eut des démêlés avec lAdministration pendant toute la Restauration. Le 6 décembre 1814, le Préfet de la Creuse informait son collègue. de l'Allier qu'un nommé Poulton, libraire à, Montluçon, parcourait son département en distribuant publiquement des écrits ayant pour titre « La suppression des droits réunis », « À bas la

(1) Recueil des actes administratifs, No 19, 1822.

cabale », afin que des mesures fussent prises contre lui. L'affaire prit aussitôt une certaine importance. Le sous-préfet de Montluçon, à qui une demande de renseignements fut - adressée, ne pensait pas que Poulton fut l’agent d’une librairie clandestine de cette ville, mais plutôt qu’il recevait les écrits en question de Limoges, d'où un imprimeur lui avait déjà fait l'envoi du « Contrat de mariage entre le Tiers- Etat et dame Noblesse ». Le procureur du Roï constatait, de son côté, qu'il existait à la librairie Poulton un assez grand nombre d'ouvrages, sans nom d'auteur, contrairement à la loi du 21 octobre 1814, art. 19.

Le commissaire de police fut chargé de faire une visite détaillée de Ia Hbrairie, mais il ne trouva rien de compromettant. Poulton avait sans doute pris ses précautions. Pendant les Cent-Jours, il ne fut pas inquiété. Mais aussitôt après le retour des Bourbons, des mesures furent prises pour la réglementation du commerce des livres. Le Ministre de la police écrivait au Préfet : « Il ne sera point expédié de brevet au sieur Poulton, qui s’est rendu indigne de cette faveur, et vous voudrez bien, Monsieur le Préfet, faire fermer, au reçu de cette lettre, les magasins de librairie et cabinets de lecture qui sont tenus par lui ou en son nom ».

Mais les magasins de Poulton étaient tenus par sa femme. Après avoir embrassé avec ardeur, pendant les Cent- Jours, la cause de Napoléon, 1ïl était allé à Paris. Il avait écrit deux pamphlets « remplis d’injures contre Sa Majesté « À bas la Cabale » et « Mémoire à l'Empereur », et les avait répandus dans le public. En septembre 1816, il obtenait un passeport pour Montluçon. Sur l'invitation des autorités, il reprit le chemin de Paris, ce qui ne le satisfit guère. ’

Entre temps, sa femme avait obtenu l'autorisation de continuer son commerce. Son mari revint au mois d'août 1817, et à ce sujet, le sous-préfet écrit : « Il paraît que cef homme (Poulton) est ce qu’on appelle une mauvaise tête,

sans être méchant ni dangereux. Il vit maintenant en bonne intelligence avec sa femme ». Tout alla bien pendant que les royalistes modérés furent au pouvoir ; mais au début de 1823, il y eut une vaste enquête sur les librairies et cabinets littéraires ; la librairie Poulton ne fut pas présentée sous de brillants auspices à en juger par une lettre du Ministre de l'Intérieur. « En me transmettant, en votre lettre du 16 janvier dernier, un état des imprimeurs et libraires du département de l'Allier, vous me signalez le sieur Poulton, libraire à Montluçon, comme un homme sans moralité, animé des plus mauvaises dispositions politiques et faisant principalement le commerce de livres obscènes et anti-religieux. Vous ajoutez que cet individu tient un cabinet littéraire qui n’est qu'un mauvais lieu où l'on s'eccupe fort peu de lecture et qui sert de point de réunion aux ennemis du Gouvernement.

« Je ne puis m'empêcher de vous témoigner ma surprise, de ce que vous m'avez laissé ignorer l'existence d’un établissement aussi scandaleux et de ce que, jusqu’à présent, il n'a rien été tenté pour détruire ou atténuer sa pernicieuse influence ».

Le sieur Poulton ne résidait pas à Montluçon. La librairie était tenue par sa femme et l'autorisation avait été établie au nom de cette dernière. La femme Poulton n'avait d'ailleurs pas meilleure réputation que son mari et, d'après les rapports du Préfet, son cabinet littéraire était « le rendezvous de tous les individus connus par leur opposition au Gouvernement ». La librairie finit par être fermée (1).

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