‹ Le Bourbonnais Sous La Seconde Restauration: L'Esprit PublicChapitre 36 sur 56 · RS SES · texte numérisé non relu

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Quelle fut, à cette époque, l'influence des journaux sur la masse de la population ? Il est assez difficile d'en juger,

(1) Archives départementales, série T. 34.

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car ceux-ci ne S'adressaient guère à elle. D'ailleurs, si on lisait beaucoup à Paris, si les journaux de la capitale livraient d'ardents combats, il n'en était pas de même en province. Là, les journaux étaient peu nombreux : leur influence fut médiocre, tout au moins jusqu'en 1819, époque à laquelle quelques-uns d’entre eux commencèrent à avoir une rédaction politique, tel « L’Ami de la Charte », de Clerimont-Ferrand, journal libéral, assez combattif, qui était lu dans le sud du département de l'Allier.

Dans notre département, il existait un seul journal : « Le Journal de l'Allier », imprimé à Moulins, chez Desrosiers. Il paraissait une fois par semaine, le jeudi matin ; il donnait les cours des marchés, annonçait les ventes immobilières. Son indépendance et son influence n'étaient pas très grandes ; à part les communiqués du Préfet, ses articles politiques étaient empruntés à la presse parisienne et restaient dans un ton très modéré. Au début de la Restauration, il avait de 80 à 90 abonnés, et paraissait sur une demi-feuille. En 1819, son format s'agrandit ; il parut alors assez souvent sur une feuille. En même temps, le nombre des abonnés atteignit 180 à 190 1). C'était bien peu, si on considère la population de notre département.

Quoique les journaux de province n *eussent qu'une médiocre influence, le Ministre de la police se préoccupait beauccup d'eux. Le 18 septembre 1816, il écrivait déjà au Préfet de l'Allier : « J'ai vu avec surprise que les journaux de divers départements n'étaient pas pénétrés comme il convenait de l'importance politique attachée à une mesure aussi solennelle et aussi décisive que l'ordonnance du 5 septembre, et n'avaient pas apprécié les conséquences qu'elle doit avoir. C’est ici l’occasion de vous rappeler que la restriction : légale apportée à la liberté de la presse, relativement aux

(1) Archives départementales, M, police 1re série, 1820.

journaux, a pour objet d'empêcher que ces feuilles ne contrarient les voies et la marche du Gouvernement dans des temps où, pour agir d'une manière salutaire, il a besoin du concours et de la force de l’opinion. Les feuilles de département soumises spécialement à la surveïllance de MM. les préfets, ne doivent et ne peuvent, sans de graves inconvénients, publier rien de contraire à l'intention prononcée du Roi, dont MM. les préfets sont les seuls mandataires eb les organes. Les résultats nécessaires de l'ordonnance du 5 septembre, la direction qu’elle imprime à toutes les autorités, les devoirs qu'elle leur prescrit, pour ne pas contredire la sagesse royale et ne point rester en arrière de ses intentions constitutionnelles si hautement prononcées : voilà des idées dont l'influence doit se faire sentir dans les journaux autorisés par l'Administration » (1).

Le Gouvernement comprenait que la presse était un des moyens les plus sûrs d'agir sur les masses. Après la chute du ministère Decazes, lorsque la droite fut revenue au pouvoir, il s’occupa fort activement de la propagande. Si la presse départementale avait une influence négligeable dans le département de l'Allier, les journaux de Paris étaient lus, au moins dans les villes. La plupart des cafés, pour ne pas dire tous, mettaient un ou plusieurs journaux à la disposition de leurs clients. Les journaux de l'opposition äväient la prépondérance et jouissaient de la faveur des lecteurs bourbonnais. À Moulins, huit cafés sur treize recevaieñt « La Constitutionnel ». La « Gazette de France » et le « Journal des Débats » étaient lus dans quelques-uns. A Müntluçon, un cabinet littéraire recevait le Constitutionnel et la Quotidienne ; trois cafés mettaient le Constitutionel à la disposition de leurs habitués, à Montmarault, un. À Gañnat, ce journal était lu dans trois cafés, dans deux à Saint-Pout.

(1)Archives départementales, série E, élections 1816

çain, dans un à Chärroux: Deux cafés de Lapalisse et deux de Gusset recevaient également le Constitutionnel. L'Ami de la Charte, journal d'opposition du Puy-de-Dôme, était lu à Charroux et à Cusset. On ne trouvait le Journal de l'Allier qu'à Bourbon-J’Archambault et à Moulins (1);

Le Constitutionnel fut un des journaux de gauche qui se fit le plus remarquér par la violence de £és attaqués et par sa Cafpägne änticléricale. Cétté défnière fut menée par Couchois-Leïnäiré, qui y soütint l'initiative dé Montlosier, lors de ses attaques contré lés prétentions ultramontaines et la Congrégation. |

Un tel état de choses n'était pas sans inquiéter fort notre préfet ; il avait déjà reçu, d’ailleurs, des instructions de son ministre. On essaya de contrebalancer l'influence des journaux d'opposition par une distribution de journaux rOyalistes aux établissements qui n’en recevaient pas. Le Préfet avait été invité à faire parvenir à Paris, « par les voies les plus rapides », le récit des événements de quelque importance qui auraient lieu dans son département, le Gouvernement ayant intérêt à prendre l'initiative de là publication de ces nouvelles dans les journaux royalistes. Rien n'était négligé pour accroître l'influence des publications amies, mais le « Constitutionnel » resta malgré tout, l’un des journaux préférés des Bourbonnais.

Cependant, la gauche attendait béaucoup de l’arrivée au pouvoir du ministère Martignat: En effet, le 14 avril 1828, uñh projet de loi sur la presse était déposé. L'autorisation préalable, la censure facultative, les procès de tendance étaient supprimés. Par contre, les gérants étaient rendus responsables et le taux des amendes élevé. Les tribunaux se

(1) Archives départementalés, M, police 1rè sérié, 1824,

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voyaient reconnaître le droit, dans certains cas, de suspendre un journal pour trois mois ; l'obligation du cautionnement était étendue même aux feuilles littéraires.

Le projet ne satisfaisait pas les gauches. Elles protestaient violemment contre le cautionnement, qui laissait aux riches tout leur avantage, et demandaient aussi que tous Îles délits de presse soient de la compétence du jury. Quelques députés de gauche votèrent même contre la loi. La position de Martignac n'apparaissait pas très solide. Il aurait voulu concilier les tendances moyennes de la droite et de la gauche. Sa tentative ne put réussir.

A l'influence du « Constitutionnel », dans le Bodrbonnais allait bientôt se joindre celle d’un journal local. Un groupe de libéraux, ayant à leur tête Adolphe Michel, fondait, au milieu de l’année 1829, un journal sous le nom de « La Gazette constitutionnelle ». Ils s’adressèrent à Gilbert Tourret (1), pour lui demander ses conseils et son appui. Libéral dans l'âme, mais partisan de l’ordre, Tourret que les exagérations du régime avaient détourné de la politique, vivait dans ses propriétés de Montmarault, répandant les idées qui lui étaient chères et faisant le bien autour de lui. En 182;, cependant, il soutint de toutes ses forces le candidat libéral. Elu député après la Révolution de Juillet, il ne sollicite pas le renouvellement de son mandat en 1842. Elu de nouveau le 5 mai 1848, il devenait ministre de l'Agriculture et du Commerce, le 29 juin de la même année. Dans une lettre-programme, 1l répondit à Adolphe Michel : « Une considération importante est le bien-être individuel qui doit résulter de la mise au jour de tous les abus... La presse, en province, doit préserver de tout acte arbitraire de l’autorité subalterne qui est bien la plus insupportable tyrannie. Votre journal devra

(1) Né à Montmarault le premier nivôse an IV de la République (22 décembre 1795), il fut reçu à Polytechnique en 1814.

dénoncer les injustices, avertir les conseils municipaux du bien qu'ils peuvent faire, réclamer tout ce qui peut être utile aux localités et sous ce rapport que de pages à remplir ! Il importe aussi de dire qu’il faut diriger tous nos efforts vers l'instruction, car qui veut la fin, veut les moyens ».

L'épithète de constitutionnel que se donnait le nouveau jcurnal, sa devise « Monarchie et Liberté », épouvantèrent les imprimeurs de Moulins qui refusèrent leurs presses. Adolphe Michel dut faire imprimer son journal à Nevers.

Déjà le 31 juillet, prenant à parti les députés de l'Allier, la « Gazette » écrivait : « M. de Conny est décidément un enfant perdu de ce côté droit, dernière expression de générations qui ont fait leur temps, boulevard chancelant d’un ordre d'idées dont le règne est passé. M. Camus de Richemont, dont la candidature fut appuyée par une belle renommée militaire et d'honorables antécédents politiques, n’a pas entièrement rempli les espérances de ceux qui l'ont élu ; siégeant à gauche, il avait laissé espérer autre chose que le vote silencieux des faibles et des impuissants. M. Béraud des Rondards s’est tenu scus l'influence de la coterie dont M. de Conny s'est constitué le Démosthène, coterie pour qui le mouvement est un symptôme de mort et que l'air de la liberté asphyxie.

« Il faut à la France nouvelle, des hommes nouveaux, des hommes tels que M. Victor de Tracy, par exemple, qui comprend sa mission et ses devoirs, c'est un homme de son siècle. Il est de ceux que la jeune France aime à désigner ccmme ses véritables organes ».

Entre temps, Charles X avait congédié le ministère Martignac. Le 8 août, le « Moniteur » annonçait que la France avait un nouveau ministère ayant à sa tête le prince de Polignac, ami personnel du Roi. L'émotion fut grande chez les libéraux ; la presse de gauche laissa éclater son indignation. Dès les premiers jours, la « Gazette constitutionnelle » com-

battit le ministère. « La chute sera prompte et retentissante », écrivait Adolphe Michel.

Cependant, l'obligation de se faire imprimer à Nevers était une gêne considérable pour la « Gazette ». Adolphe Michel adressa une requête au Tribunal, pour que les imprimeurs de Moulins soient mis dans l'obligation d'imprimer Son journal. Les conclusions du procureur du Roi, Meilheurat, furent conformes à la demande du requérant et le tribunal reconnut « qu'un imprimeur n'avait pas le droit de refuser ses presses ». Dès lors, la « Gazette » s’imprima à Moulins, chez Place et Bujon.

Mais le journal libéral ne pouvait continuer ainsi sans avoir maille à partir avec les autorités. Le 6 mars 1830, il était cité devant le tribunal correctionnel pour répondre d’une attaque contre « la prérogative royale ». Adolphe Michel fut condamné à 3 mois de prison, 300 francs d'amende et aux dépens. Quelque temps après, la « Gazette » publiait un article, signé Bodin et un autre intitulé « Mosaïque », articles dans lesquels il fut relevé des injures contre le tribunal correctionnel. Bodin fut renvoyé de la plainte, mais Adolphe Michel fut condamné à trois mois de prison et 1.500 francs d'amende.

Malgré cela, la « Gazette constitutionnelle » n’en continuait pas moins à mener le combat contre la droite royaliste et le gouvernement de Polighac. La fin de ce derñier était d’ailleurs proche ; déjà le 1% mars 1830, Charles X, &e rendant à Notre-Dame, n'avait trouvé sur son passage qu'un silence désapprobateur. « Le cœur des Parisiens n’était plus avec son Roi ». La lecture des journaux révolutionnaires avait produit ce triste effet, dira plus tard le fils dé Félix de Conny, dans le livre qu’il écrivit à la mémoire de son père,

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