‹ Le Bourbonnais Sous La Seconde Restauration: L'Esprit PublicChapitre 37 sur 56 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Etat économique du Bourbonnais en 1815, — Le päysäh Bourbon: nais, — Esprit public du département. — Elections de 1515, — Adresse du Collège électoral au Roi. — Effervescence dans le

département. — Cherté des grains au printemps dé 1816. — Dissolution de la Chambre introuvable, — Elections de 1816. — Troubles à Bourbon-l’Archambault et Franchesse. — La saint Louis à Moulins, — Elections de 1819, — Démission de Decazes.

Dans la première partie de cette étude, nous avons exposé les influences qui s’exercèrent sur l'orientation de l’esprit publie dans notre département. Nous nous sommes ren: du compte des efforts faits par nos administrateufs pour assurer le triomphe des idées royalistes ; nous avons examiné les dispositions qui furent prises pour tenter de faire oublier à jamais les institutions que la France devait aux Révolutionnaires de 89. Nous avons vu le clergé joindre sa voix à celle des pouvoirs publics, et déféndre, du haut de Ia chaire, la cause des Bourbons ; le Gouvernement éssayer, par tous les moyens de mettre à son service cétte grande meneuse de foule : lä presse. D'un autre côté, le licenciement de l’armée, la mise en solde spéciale d’un grand nombre

d'officiers entraîna, chez ceux qui furent l’objet de ces mesures, une haine profonde du Gouvernement de Louis XVIII. Tous ceux, qui avaient combattu sous l'Empereur, regrettaient le temps, où ils imposaient leurs lois dans les cupitales de l'Europe. Ne pouvant espérer un retour de leur idole, ils se joignirent aux libéraux pour combattre les ultraroyalistes. La presse libérale, malgré l'hostilité du Gouvernement, malgré la censure, n’en fut pas moins très active et eut certainement une très large part, dans la préparation des événements qui amenèrent la chute de Charles X.

Montrer comment se développa l'esprit public de notre - département, sous les sollicitations dont il fut l’objet, analyser les résultats des élections, faire ressortir que nous ne pouvons considérer le résultat de ces élections comme le reflet de l’état d'esprit des populations bourbonnaises et que l'opinion des électeurs, qui étaient peu nombreux et grands pro-. priétaires terriens pour la plupart, ne correspondait pas à celle des masses populaires, tel va être le but de la seconde partie de cette étude.

Lorsque Louis XVIII remonta sur le trône, il n'y était pas appelé par la nation. La rapidité, avec laquelle les événements s'étaient succédés depuis un quart de siècle, avait comme éteint, pour un moment, la faculté de vouloir de la France ; elle lui avait donné peu à peu, l'habitude de se laisser conduire. Aussi, contempla-t-elle en silence, la première Restauration ; de ce silence à l’acceptation, il n’y avait qu'un pas, semblait- "+ ; il fut vite franchi par les légitimistes. Ceux-ci s’installèrent en France comme en pays conquis. Ils commirent faute sur faute et mécontentèrent l'opinion, à un tel point, que Napoléon, revenant de l’île d'Elbe, put, avec les 600 hommes qui l'accompagnaient, faire une marche triomphale sur Paris. Les Bourbons n’eurent, que 1e temps de quitter la capitale.

Mais l’'Empereurne devaitpas resterlongtemps en France. Les puissances alliées lui donnèrent à peine le temps de

reformer son armée. Le Dieu de la guerre l'avait abandonné et Waterloo vit la fin de sa prestigieuse carrière. Après son abdication, les Ghambres se prononcèrent pour Napoléon II. L'armée entière acclamait ce dernier. Les Alliés n'étaient plus aussi certains que Louis XVIII fut le monarque désiré par les Français ; l'impossibilité où il avait été de constituer, même un noyau d'armée royale, leur avait ouvert les yeux. 11 l’emporta cependant.

Les partisans du nouveau régime se remuaient et tâchaient de montrer qu'ils étaient le nombre. Dans notre département, la nouvelle du retour à la royauté fut généralement accueillie avec étonnement. Il n'y eut que peu de manifestations royalistes ou impérialistes.

A Liernolles, Crouzier François réunit à dîner chez lui, quelques jeunes gens ; après le dîner des toasts furent portes au Roi ; puis les convives se rendirent chez le nouveau maire, pour le forcer à remplacer le drapeau tricolore qui flottait sur l'église, par le drapeau blanc. Le maire était absent. Les manifestants se dirigèrent vers la place de l’Eglise, et, à coups de fusil, abattirent le drapeau tricolore, après quoi, ils le brülèrent, aux cris de « Vive le Roi ». Ils confectionnèrent ensuite, au moyen d’une nappe clouée à une perche, un drapeau blanc, que l’un d’entre eux hissa à la place de celui qu'ils venaient de détruire (1).

Par contre, dans la petite commune de Saint-Didier, le contraire se produisit. Le drapeau blanc qui, le 8 juillet. avait remplacé le drapeau tricolore sur le clocher, fut enlevé par un groupe de jeunes gens de Saint-Pourçain et traîné dans la boue. Les coupables furent d’ailleurs arrêtés, et condamnés à trois mois de prison, cinquante francs d'amende, un an de surveillance et cinq ans d'interdiction de port d’ar-

(1) Archives départementales de l'Allier, M, police, 1re série, 1815.

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mes (1). Quelque temps plus tard, le même fait se reproduisait à Saint-Germain-de-Salles (2). Dans le courant du mois de mai, le comte de Saint-Roman, dont les sentiments royalistes étaient connus, fut violemment pris à partie, à Moulins. La foule ne le malmena pas trop, grâce à l'intervention d'un gendarme nommé Laforce (3).

Mais ces manifestations de violence furent plutôt rares, et ce fut avec calme, que notre département apprit le rétablissement des Bourbons sur le trône de leurs pères. Cette attitude n'est, d’ailleurs, pas faite pour surprendre celui qui connaît le Bourbonnais. Pas de grand centre dans notre vieille province. Moulins et Montluçon, deux petites villes ayant respectivement 44.000 et 4.700 habitants, étaient les seules agglomérations importantes de notre département. A Moulins, pas ou presque pas d'industrie ; les habitants, petits bourgeois, avaient et ont encore une aversion marquée pour le désordre. Enelin à l’obéissance aux lois, quelles qu'elles soient, le peuple de Moulins participa avec allégresse à toutes les fêtes qui furent données, tant sous les Cent-Jours, que sous la Restauration. Il se trouvait toujours quelqu'un pour applaudir les proclamations qui annonçaient un changement de Gouvernement, pourvu qu’elles fussent faites par un héraut d'armes, suivi d'un cortège officiel. La fête finie, le cortège disloqué, chacun reprenait ses occupations, comme si rien ne s'était passé. Montluçon était plus mouvementée. Cité industrielle, centre minier, elle avait mieux compris les grandes idées sociales qui avaient bouleversé l'Europe à la fin du XVII siècle et au commencement du XIX%. Les ouvriers savaient déjà se grouper et faire entendre leurs

@ Les coupables étaient les nommés Lebrun, Martin, Chégu et Vichy, de Saïint-Pourçain, (Archives départementales, M, police 1re série, 1815).

(2) Archives départementales, M, police 1re série, 1815.

(G) Archives départementales, série R, gendarmerie.

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voix : témoin une tentative de grève qui eut lieu en 1825. L'opinion publique agissait plus fortement sur la haute classe, et c’est à Montluçon que l'opposition libérale remporta son premier succès électoral, par l'élection du baron Deschamp de la Varenne contre le candidat officiel.

Le département était essentiellement agricole. L’arrondissement de Montluçon, si on en excepte le canton de Montmarault, était le moins fertile. Dans le canton de Marcillat, les habitants, paysans routiniers, se montraient rebelles à toute amélioration dans les procédés de culture. L'arrondissement de Gannat était plus fertile et comprenait une partie de la riche plaine de la Limagne. La culture du blé y était dominanie. Il y avait trois grands marchés où les cultivateurs des environs vendaient leurs grains : Ebreuil, situé au pied des derniers contreforts du Massif Central : les grains vendus s'écoulaient en grande partie dans la région montagreuse ; Gannat et Saint-Pourçain étaient des marchés plus importants. Les grains étaient achetés par des marchands, qui les dirigeaient sur Lyon. Lorsque la récolte en blé avait été bonne en Bourgogne et dans les départements limitrophes du Rhône, les grains de l'arrondissement de Gannat

atteignaient rarement un haut prix. Ils étaient alors dirigés

sur le Nivernais et allaient même contribuer à l’approvisionnement de Paris. Dans les cantons de Chantelle et de Saint- Pourçain, la culture de la vigne était assez développée ; les vins récoltés jouissaient d’une juste renommée. Le commerce des grains était également très développé dans l’arrondissement de Lapalisse, où des marchés importants se tenaient à Cusset et à Lapalisse. À Lapalisse, étaient entreposés les grains provenant des arrondissements de Montlucon et de Gannat, pour être de là dirigés sur Lyon. Le canton du Mayet-de-Montagne était le moins fertile de l’arrondissement ; la culture dominante était le seigle. Dans les autres cantons, on cultivait le blé ; la culture de la pomme

de terre prenait de plus en plus d'extension (1). L'élevage était déjà une source de richesse pour l'arrondissement de Moulins ; les marchés aux bestiaux qui se tenaient à Moulins, sur le cours Bercy, étaient bien approvisionnés. Toutefois, l’agriculture faisait peu de progrès. Le paysan bourbonnais conservait les méthodes de culture de ses pères. Les grands propriétaires habitaient les villes et avaient peu de contact avec leurs fermiers ou métayers. Ces derniers suivaient la tradition, et ne s’adressaient à leurs maîtres qu'avec déférence. Cependant, le paysan bourbonnais a quelque peu évolué depuis 1789, mais il est assez difficile de définir son état d'esprit, au lendemain de la Restauration. Les grands propriétaires terriens, anciens émigrés pour la plupart, avaient tendance à le traiter comme un être inférieur. Ils ne réussirent qu’à le mécontenter et à le jeter dans l'opposition. Le paysan bourbonnais est naturellement indolent et pacifique ; ses idées s'accordent avec sa physionomie. Il ne les exprime guère, d’ailleurs, devant ceux qui n’ont pas sa confiance. Il se défie des citadins et de ceux qui essayent de le dcminer. Il aime ceux qui parlent son langage, et qui s’adressent à lui sur un certain ton de familiarité ; à ceux-ci, il révèlera son opinion, fera part de ses espérances, de ses aspirations. Son interlocuteur découvrira alors, sous son apparente bonhommie, une intelligence et un don d’observation, s'alliant à beaucoup de finesse. Son bens sens supplée heureusement à quelque manque d'instruction. Sincèrement affectueux pour sa famille, sous une apparence calme et froide, il vénère ses vieux parents et ne les envoie jamais à l'hôpital. Très sensible aux idées de justice, l'œuvre accomiplie par la Révolution, le remua profondément. Les idées des

(1) Les habitants de l'arrondissement de Lapalisse utilisaient alors la pomme de terre pour la fabrication du pain, où elle entrait dans la proportion de un tiers.

Constituants trouvèrent dans les masses rurales du département de l'Allier un terrain favorable. Le Gouvernement de l'Empereur, s'il avait habitué nos populations à obéir, n’a-

- vait pas effacé le souvenir des luttes soutenues pendant les dernières années du XVIII* siècle. Le sous-préfet de Montluçon écrivait, le 9 septembre 1815 : « Les habitants de te. pays-ci sont en général mal disposés pour le Roi, qu'ils ne connaissent pas » (1). D'ailleurs, si la masse du peuple était calme, il restait encore des hommes capalbes de s’exalter et d'essayer d'entraîner les indifférents. Ces hommes, que la prison attendait, tentèrent de réagir contre l’inertie de leurs concitoyens. Ils auraient voulu que le pays manifesta sa volonté. Ils appartenaient généralement à la classe intellectuelle, exerçant presque tous des professions libérales. Ils n'étaient pas bonapartistes, et se seraient certainement ralliées à une monarchie constitutionnelle, désireuse de respecter les libertés promises par la Charte. Ils n’osaient pas encore, en tout cas, prononcer le mot de République. Tout de suite, l'Administration fut mise en méfiance contre ces hommes, qu'elle voulut empêcher, par des mesures sévères, de répandre leurs idées. Elle trouvait que les pouvoirs judiciaires ne la soutenaient pas assez dans la lutte qu'elle avait entreprise contre eux.

Cependant, les dispositions adoptées par les pouvoirs publics ne furent pas sans produire quelques effets, tout au moins à la surface. Les adversaires du régime, obligés de se cacher, sous peine de déportation ou d'emprisonnement, agirent avec plus de circonspection. Si leurs idées restaient les mêmes, ils n’en étaient pas moins dans la nécessité d’attendre ur moment propice pour les exposer publiquement.

Les sous-préfets, dans leurs rapports d'octobre et novem-

(1) Archives départemeñtales de l'Allier, M, police ire série, 1815.

2 Lie

bre 1815, affirmèrent que l'esprit public s'était amélioré (1). Les remplacements de fonctionnaires auxquels il avait éte procédé, les mesures de rigueurs prises contre un grand nombre de citoyens, avaient quand même eut un certain résultat, et le Préfet put écrire, le 4 octobre 1815 : « L'esprit des habitants du département de l'Allier est généralement bon ; les sentiments dont ils sont animés pour leur souverain légitime ne sont pas équivoques ». Cependant, malgré cette constatation rassurante, il ne peut s'empêcher d'ajouter une ombre au tableau : « Je ne dois pas laisser ignorer à Votre Excellence, quil existe, dans ce département, beaucoup de malveillants. Le séjour des troupes, françaises dans les arrondissements de Montluçon et Gannat y entretient des idées et des principes bien difficiles à détruire ; si ce séjour devait se prolonger, il serait impossible de maintenir dans le devoir une partie des habitants de ces deux arrondissements » (2). Ceci se passe de commentaires, et nous montre que les Bourbonnais n'étaient pas aussi bien disposés pour leur Roi, que notre Préfet le disait dans la première partie de son rapport.

Ce qui, d’ailleurs, indique assez bien le peu de confiance de nos populations dans le nouveau gouvernement, est la créance que trouvaient toutes les nouvelles du retour de Napoléon, nouvelles plus extravagantes les unes que les autres. On signalait l’arrivée de Bonaparte à la tête d’une armée de nègres, et cette nouvelle se propageait sous le manteau de la cheminée, sans que la police put trouver ceux qui l'avaient répandue. Le lieutenant de gendarmerie Toury,

(1) Archives départementales de l'Allier, M, police ire série, 1815, (2) Archives départementales de l'Allier, M, police 1re série, 1815.

de Montluçon, relevait un placard (1) apposé dans uné église, annonçant que Napoléon était en train de former une armée à Belgrade. Il fait cette constatation dans son rapport : «d'esprit public (2) est tellement corrompu ici, qu'on y compterait à peine vingt royalistes ».

D'autres fois, on annonce le retour de Marie-Louise et de son fils ; on parle de l’arrivée de Murat à la tête d’une

(1) Proclamation au peuple français :

Amis,

Mon armée va franchir vos frontières, Je ne viens pas, ainsi que les satellites de la tyrannie, pour vous conquérir. Les droits que j'ai de régner sur vous et surtout ceux que j'ai à votre amitié, sont les sûrs garants de votre fidélité et de l'empressement que vous mettrez à me recevoir, Mes compagnons d’armes seront loin d’'imiter l'exemple de ceux qui s’arrogent aujourd'hui la puissance de vous commander, pour faire ravager la France et partager vos dépouilles à vos ennemis. -

; Français, vous connaissez mOn cœur et mon attachement au bien de la Patrie ; jamais je ne vous aurais revus s’il m’eût fallu acheter si Cher le bonheur de vous gouverner. ;

Les braves qui me suivent pour vous délivrer ne sont pas tous Français, mais leur attachement pour ma personne et pour votre malheureuse Patrie les rend véritablement vos compatriotes.

Français, que vos larmes se tarissent ; deux années de malheurs et de calamités vont enfin faire place à une heureuse tranquillité. Qu'ils tremblent, les ennemis de la France ; déjà le moment de la vengeance est arrivé ; déjà ils ont senti ce que peuvent le désespoir et le courage que l’on a voulu humilier,

La France, encore une fois régénérée, va faire peser sur ses ennemis, si fiers de leurs succès passagers, tous les fléaux dont ils veulent l’accabler.

Au Quartier général impérial de Belgrade, le 14 août 1815, NAPOLEON.

Pour copie conforme, le Major général, Joachim NAPOLEON.

(Archives départementales, M, police 1re série).

@) Archives départementales, M. police 1re série, 1815,

nombreuse armée ; on répand le bruit que Bonaparte est à Paris, que le Roi est réduit à une pension et que « demain on pourra crier : « vive l'Empereur ». Si nous enfrons dans les détails, nous trouverons encore des signes plus typiques de l'attachement de nos campagnes au « régime déchu ». C’est ainsi que le maire de Bourbon-l'Archambault demandait que « l'esprit de vertige » qui régnait dans sa commune fut l’objet d'une surveillance spéciale ; que le sous-préfet de Lapalisse se plaignait de la quantité d’agitateurs qui existaient dans le canton du Mayet-de-Montagne. A Bellenaves, la célébration de la fête du Roi était troublée par un groupe de jeunes gens et d'anciens militaires criant : « vive l'Empereur ». Tous ces braves gens, sur qui le génie de Napoléon avait exercé comme une sorte de fascination, se rallieront plus tard aux libéraux, à ceux qui déjà avaient reconnu que l'Empire était un régime autocratique, sous lequel la liberté n’était qu'un mot.

Les élections qui eurent lieu en 1815, ne purent refléter la véritable esprit des masses populaires. Un très petit nombre de citoyens fut, du reste, appelé à donner son awis et dans quelles conditions !

Le gouvernement procédait à l'épuration du personnel administratif ; il fit de même pour le personnel politique. Les pairs qui s'étaient ralliés à Napoléon, pendant les Cent Jours, furent remplacés. La Chambre des Députés fut dissoute le 13 juillet. Cependant, la nouvelle loi électorale prévue par la (Charte n’était pas encore faite. I1 y fut suppléé par ordonnance royale. Les collèges électoraux d’arrondissement et de département étaient conservés, tels qu'ils avaient été constitués par le sénatus-consulte de l'an X. L'ordonnance de dissolution, par son article 2, convoquait les collèges électoraux d'arrondissement pour le 14 août. Les ccilèges du département devaient se réunir huit jours plus tard. Chaque collège d'arrondissement élisait un nombre de candidats égal au nombre des députés qui devaient

représenter le département (art. 5). Les collèges départementaux devaient choisir la moitié au moins des députés, parmi les candidats présentés par les collèges d’arrondissement. Si le nombre total des députés était impair, le partege se faisait à l'avantage de la portion des députés choisie parmi les candidats (art. 7). Pour être électeur d'arrondissement, il fallait avoir 21 ans accomplis. Les électeurs de département devaient en outre être choisis sur la liste des plus imposés. L'article 10 fixait l’âge de l'éligibilité à vingt et un ans.

Le gouvernement usa de la faculté qui lui était accordée par l’article 27 de l'acte du 16 thermidor an X (4 août 1802) pour compléter les listes électorales. Une ordonnance du 21 juillet autorisa les Préfets d'ajouter aux collèges électaraux de département vingt membres, dont dix pris parmi les trente plus imposés du département s'ils n'étaient déjà électeurs, et dix autres parmi les personnalités ayant rendu des services à l'Etat. A la même date, le Ministre de l'Intérieur écrivait aux Préfets, à propos des choix à faire : « Le Roi désire et l'intérêt de la France exige que les assemblées aui vont se former soient animées de cet esprit d'ordre et de conciliation, qui peut seul, donner à Sa Majesté, les moyens de guérir nos maux et d'assurer notre repos à l'avenir. Il importe donc que les légionnaires que vous serez dans le cas d'admettre dans les collèges soient tous choisis parmi des hommes recommandables par leur modération et leur dévouement au Roi » (1). Ainsi, le gouvernement lui-même, s'il tenait à voir la nouvelle Chambre composée de royalistes, voulait aussi qu'elle comprit une majorité de royalistes modérés (2). Le résultat des élections dépassa l'espérance du

(1) Archives départementales, série E, élections 1815.

(2) Le prince de Talleyrand recevant M. de Castellane, père du maréchal, qui avait été nommé président du Collège électoral des Basses-Pyrénées, lui recommanda de faire son possible pour « éviter

gouvernement ou plutôt, en amenant une majorité ultraroyaliste, ne la satisfit pas.

Les électeurs choisis par le Préfet, et ajoutés aux listes déjà dressées, étaient certainement un sérieux appoint de voix royalistes. De plus, beaucoup des électeurs qui auraient pu faire de l'opposition, qui se seraient montrés les plus remuants, les plus audacieux, les plus sincères dans la défense des idées libérales étaient emprisonnés ou poursuivis, en tout cas, obligés de se cacher, pour échapper à l'exil ; les journaux d'opposition ne pouvaient avoir et n'avaient pas, surtout en province, une grande influence. Seuls, les royalistes pouvaient impunément étaler leurs opinions. On devine aisément ce que pouvaient donner des élections, faites dans de telles conditions. |

Le gouvernement s'était réservé la nomination des présidents de collèges électoraux. Il indiquait ainsi, nettement, quels hommes il désirait voir élus. Les présidents étaient, en quelque sorte, des candidats officiels, et s’ils ne furent pas toujours élus, ils exercèrent une grande influence sur la direction que prirent les votes. |

Une ordonnance royale du 26 juillet nomma les présidents des collèges électoraux du département de l'Allier.

Collège de département. — De Serre de Saint-Roman, Comte de Frégeville, pair de France.

Collège de l'arrondissement de Montluçon. — Amable de Fontanges, chef de bataillon, chevalier de la Légion d'honneur.

Collège de l'arrondissement de Gannat. — Legroing de la Romagère.

les élections de royalistes purs, autant et plus que celles des jacobins », et lui dit « que le ministère voulait des constitutionnels, et qu'il ne s’en cachait pas, qu'il était prêt à le répéter sur les toits

et dans la salle des gardes ». (Mémoires du Maréchal de Castellane, tome I, p. 299).

dt pis. Cu Patrie

ét. ii. + «

Collège de l'arrondissement de Lapalissé. — Devaulx de Chambord.

Collège de l'arrondissement de Moulins, — de Charbonnières. ee

Les collèges d'arrondissement se réunirent le 14 août 1815. À Montluçon, le président du collège fit sentir aux électeurs « l'importance et la nécessité des bons choix, et le dévouement entier que tous les vrais français doivent au monarque légitime », dans un discours « expressif et touchant » qui fut accueilli par « les cris unanimes de : vive le Roi ». A Gannat, Legroing de là Romagère invita l’assemblée à « répondre aux vues sages et éclairées, aux intentions justes et bonnes » de Louis XVIII. « Pour atteindre ce but, dit-il, nous ne devons donner nos suffrages qu’à des personnes que nous croyons, en notre âme et conscience, devoir les mériter par leurs vertus, leurs talents et leur attachement sans bornes pour le Roi » ; et après avoir montré, à tous ceux qui étaient présents, la nécessité de faire disparaître « tout sujet de haine et de discorde entre les français » et de réunir tous leurs efforts « pour consolider le trône et l'autel », il rendit hommage à « la manière généreuse et franche, avec laquelle les augustes souverains alliés » avaient rendu la paix à la France. A Lapalisse, le président rendit également hommage à la générosité royale ; dans son discours, il exprima « son attachement au Roi » et indiqua « les raisons pressantes » pour lesquelles le collège devait « faire tous ses efforts pour contribuer à former une bonne représentation nationale ».

Les résultats des élections aux collèges d'arrondissement furent les suivants :

Arrondissement de Moulins

4 tour. — Inscrits : 143. — Votants : 114.

De Serre de Saint-Roman : 90 voix, élu.

Aladanne de Paraise Laurent-Claude : 79 voix, élu.

ee HAT 16

De Coëffier Simon, maréchal de camp, inspecteur des gardes nationales de l'Allier : 73 voix, élu.

Arrondissement de Montluçon

1% tour. — Inscrits : 110. — Votants : 81.

Camus de Richemont (1), maréchal de camp 51 vaix, élu.

Aupetit Durand (2), avocat et propriétaire : 44 voix, élu. De Fontanges Amable (3) : 46 voix, élu.

Arrondissement de Gannat

1% tour. — Inscrits : 109. — Votants : 79.

Hennequin Joseph (4), ex-législateur : 42 voix, élu. 8° tour. — Votants : 74.

Lelièvre de la Grange : 35 voix.

Lucas Pierre : 35 voix.

Desrolines de la Motte : 25 voix.

3° tour. — Votants : 73.

Lucas Pierre, ex-législateur, président du tribunal civil de première instance de Gannat : 39 voix, élu.

(1) Voir page 255.

(2) Né à Colombier, le 22 décembre 1764. Reçu avocat au parlement de Paris en 1789. En 1790, il quitta Paris et se retira dans ses propriétés de Montluçon. Il ne prit aucune part à la vie publique de 1790 à 1815.

Le Gouvernement de Louis XVIII le nomma procureur du Roi près le Tribunal de Montluçon et conseiller général, Il fut plusieurs fois député royaliste de l'Allier. :

(3) de Fontange Amable (marquis), né à Gannat en mars 1739. Ancien capitaine de Poitou-infanterie, ancien émigré. Il avait été ncmmé conseiller d'arrondissement sous la 1re Restauration.

(# Voir page 204.

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Desrolines de la Motte, porte-manteau du Roi, Chevalier de Saint-Louis : 37 voix, élu.

Lelièvre de la Grange : 25 voix.

Le premier candidat, Hennequin, ne se trouvait pas sur la liste des éligibles, n'ayant pu justifier du paiement de 1.000 francs de contributions.

Arrondissement de Lapalisse

1 tour. — Inscrits : 96. — Votants : 79.

Devaulx de Chambord (1) : 63 voix, élu.

Boyron-Rosier : 42 voix, élu.

2° tour. — Votants : 77.

Préveraud de la Boutresse : 37 voix.

Burelle (2) : 36 voix.

3° tour. — Votants : 74.

Préveraud de la Boutresse : 45 voix, élu.

De ce tableau, il se dégage que les résultats, excepté dans l'arrondissement de Moulins, ne furent pas obtenus sans lutte. Les hommes désignés comme candidats étaient tous royalistes. Las des guerres de l’Empire, ils s'étaient ralliés à la monarchie. Quelques-uns, entre autre, Préveraud de la Boutresse, de Saint- Roman, Aupetit-Durand, peuvent être classés parmi ceux que l’on appellera plus tard les ultras. Hennequin et Burelle sont plus modérés dans leurs opinions. Partisans des mesures de conciliation, ils voudraient voir une administration sage réaliser l'union de tous les Français. La tendance libérale est représentée par le général baron Camus de Richemont, qui sera plus tard le porte-drapeau du parti dans l'arrondissement de Montluçon.

(Gi) Né à Souvigny le 25 décembre 1775. Lieutenant de louveterie. 11 fut nommé conseiller général en 1828, (2) Voir page,

Ainsi la majorité des électeurs d'arrondissement du département de l'Allier avait des opinions nettement royalistes. La composition même des collèges l'explique aisément. Il convient d'abord de remarquer le petit nombre d'électeurs chargés de représenter les habitants du Bourbonnais : 458 pour une population de 280.000 habitants. Sur ces 458 inscrits 353 seulement prirent part au scrutin, ce qui représente environ un quart d'abstentions. Les membres de l'ancienne aristocratie que comptaient les collèges ne pouvaient que saluer avec joie l'aurore du nouveau gouvernement ; la plupart des autres électeurs, enrichis depuis la Révolution, voyaient dans la Restauration bourbonnaise une garantie de leurs situations et de leurs intérêts. Ceux qui avaient été ajoutés à la liste par le Préfet, en vertu de l'ordonnance du 21 juillet 1815, avaient certainement voté avec les royalistes. D'autre part, il n’était pas très prudent d'afficher, à cette époque, des opinions avancées. Tout ceci explique la différence, entre l'opinion des hommes qui composaient la députation de l'Allier, élue pendant les Cent-Jours, et les tendances des collèges électoraux d'arrondissement.

Huit jours plus tard, le 22 août 1815, Le collège du département se réunissait à Moulins sous la présidence du comte de Serre de Saint-Roman. L'assemblée procéda à l'élection de son bureau. Préveraud de la Boutresse et Bartillat furent nommés scrutateurs, Gauthier de Nades secrétaire.

Le président, dans son discours d'ouverture, montra « la - nécessité d’éteindre toutes les passions, d'étouffer tout esprit de parti, de se rallier autour de l’auguste monarque » qui gouvernait la France, pour la sauver encore une fois des horreurs de la guerre. L’assemblée accueillit ce discours par de vives acclamations, des cris de « Vive le Roi », « Vive la famille royale ! », et demanda l'impression du discours.

Le président avertit les électeurs, que le Aépartement de l'Allier nommant trois députés, deux au moins étaient à

CES à,

LOL

choisir parmi les candidats présentés par les collèges d'arrondissement. On passa ensuite au vote.

Les résultats furent les suivants :

Inscrits : 259 ; 1* tour. Votants : 174 ; majorité : 88 Préveraud de la Boutresse, 97 voix, élu - 2° tour : Votants : 177 Coëffier de Moret Simon, ® voix, élu.

__ Nomination du troisième député 1% tour : Votants : 172 Aupetit Durand, 53 voix, Aladanne de Paraize, £ Lucas Pierre, 29.

Au deuxième tour, il y eut 164 votants, mais on trouva 166 bulletins dans l’urne ; le scrutin fut annulé,

3° tour : Votants : 143 Aupetit Durand, 74 voix, élu.

Le président, après avoir félicité l'assemblée de l'excellent esprit, dont elle avait fait preuve, dans le choix de ses députés, déclara terminée la session du collège électoral de l'Allier. Lés électeurs, avant de se séparer, demandèrent qu'une adresse au Roi fut rédigée et désignèrent des commissaires pour la porter « au pied du trône (1) ». Les électeurs,

après avoir protesté de leur amour pour les Bourbons, approuvaient la politique de répression qui commençait à produire ses effets. Cette adresse serait à reproduire en entier ; nous en citons au moins les principaux passages :

(1) La délégation était composée : de Serre de Saint-Roman, pair de France ; André-Marie, marquis de Sinety ; Chevenon de Bigny ; Félix de Conny ; Elisée Suleau ; auxquels furent adjoints : d’Aigremont, inaréchal de camp ; Béraud des Rondards ; Froment, garde du corps ; Lucas, médecin des eaux de Vichy ; de la Plaine ; de Longueil ; de Labbesse, (Archives départementales, série E. 1815),

« Dans ces jours de deuil, où le succès d’une trame odieuse vous arracha à notre amour, la France tremblante au seul aspect de tous les fléaux débarqués ensemble au Golfe de Juan, pleurant un père dans son Roi, dût voir que l’ordre, la paix et le bonheur passaient la frontière avec Votre Majesté. |

« Sire, si jamais une plus cruelle adversité n’éprouva votre âme royale, jamais un plus sincère et plus religieux dévouement ne dût combler ses malheurs ; objet d'amour et de vénération, jamais le nom chéri de Louis le Désiré ne fut plus souvent et plus tendrement répété ; dédommagement du passé, espérance de l'avenir, la vieillesse et l'enfance l’invoquaient avec une égale ivresse, avec une égale ferveur.

« Sire, vous avez apprécié la situation de la France. Une cruelle expérience nous a prouvé qu'elle ne sera à l'abri de nouveaux malheurs que lorsque ses magistrats de tous les rangs seront des hommes fidèles à leurs devoirs et dévoués sans réserve au Roi et à la Patrie. Déjà, des mesures fortes, mais sages, vont, en intimidant le crime, préparer le repentir. Cette prudente sévérité est un bienfait de plus. Sire, si tous les sujets de Votre Majesté rendent grâce aujourd'hui à sa juste rigueur, comme ils bénissaient auparavant son inépuisable clémence, il n'en faut accuser que les ingrats et les parjures (1) ».

Nous avons déjà remarqué, que dans les collèges d’arrondissement, un grand nombre d'électeurs ne prirent pas part aux Opérations électorales. Au collège de département, sur 259 inscrits, le nombre maximum de votants fut de 177, ce qui représente un tiers d'abstentions. Le député qui obtint le plus grand nombre de voix, Préveraud de la Boutresse, réunit 97 suffrages, un peu plus du tiers des inscrits. Avons-nous besoin de faire remarquer que, parmi ceux qui ne prirent

(1) Bulletin de l'Allier, No 471, 21 septembre 1815.

ASTM SEEAS

pas part aux élections, bien peu étaient royalistes, que d'autre part, les électeurs adjoints par Île Préfet au collège électoral constituaient un sérieux appoint de voix royalistes, pour dire que les trois représentants du département de l'Allier étaient loin de représenter l'opinion publique du Bourbonnais ?

Les résultats des élections dépassèrent les espérances des royalistes les plus optimistes. C'était à croire que l’opposition n'existait pas. La Chambre de 1815, connue sous le nom de Chambre introuvable, était composée, en majeure partie, d'hommes nouveaux dans la politique ; son royalisme ardent la porta à prendre des mesures qui ne contribuèrent guère à apaiser les partis et permirent à l'opposition de critiquer avec succès, devant l'opinion publique, le nouveau gouvernement.

La Chambre introuvable se mit aussitôt au travail. Les adresses des collèges électoraux laissaient peu de doute sur ses véritables intentions et ne faisaient rien présager de bon. Nous avons vu quelles furent les mesures de répression votées par ceux qui se disaient les représentants de la nation et comment elles furent appliquées dans notre département (1). Il est indéniable qu’elles eurent un effet immédiat sur l'opinion publique. Bonapartistes et libéraux furent obligés de mesurer leurs paroles ; ils ne purent exprimer leurs idées en public. Ils ne désarmèrent pas pour cela et s’efforcèrent de profiter de tous les répits que leur laissait la police. Un rapport du Préfet, du 22 janvier 1816, en fait la constatation : « Malgré les mesures que l’autorité prend pour maintenir la tranquillité publique et empêcher qu'il n'y soit porté aucune atteinte, la malveillance redouble d'intrigue, pour troubler la sécurité et ne cesse d'entretenir des craintes indéterminées et de répandre dans les campagnes des bruits alar-

(1) Voir premier partie, Chapitre I.

mants (1) ». Le sous-préfet de Gannat constate de même, dans son arrondissement, que l'esprit public paraît « inquiet et incertain (2) ». Nous retrouvons les mêmes craintes dans un autre rapport du Préfet du 5 février de la même année. Le département est calme, mais ce calme est tout en surface. L'orage gronde dans les cœurs. Les pouvoirs publica sont inquiets de la tournure que peuvent prendre les événements. La créance qu’ils accordent à tous les bruits qui circulent montre leur nervosité. Le sous-préfet de Gannat écrit : « On ne peut pas dire que la tranquillité publique soit troublée, mais il n’est pas difficile de s’apercevoir, par le bourdonnement général, que les malveillants ont un retour de rage (3) ». Un mouvement très vif se dessinait ainsi contre le parti qui était au pouvoir. L'opinion publique réprouvait les mesures de violence votées par la Chambre introuvable. Les bruits les plus absurdes continuaient d’ailleurs à être répandus dans les campagnes. L’espérance et le désir du retour d'un régime meilleur étaient si grands, qu'ils trouvaient du crédit un peu partout. Le sous-préfet de Montluçon n'était pas tranquille. « On m'assure, écrit-il, qu'il y a ici une grande fermentation parmi les ennemis du Roi ; leur physionomie, depuis trois jours, porte l'expression de la joie. Quelques propos me sont revenus qui excitent mon attention. Hier soir, une personne, en passant auprès de deux particuliers, qui se promenaient, entendit l’un d'eux dire ces paroles remarquables : « pour cette fois, j'espère que ces coquins de royalistes y passeront (4). »

Le 18 juin 1816, le sous-préfet de Roanne écrivait au Préfet

() Archives départementales de l'Allier, M, police tre série, 1816.

(2) Archives départementales de l'Allier, M, police 1re série, 1816...

(3) Archives départementales de l'Allier, M, police 1re série, 1816. Rapport du Sous-Préfet de Gannat.

(4) Archives départementales de l'Allier, M, police 1re . 1816. Rapport du Sous-Préfet de Montluçon,

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