CONCLUSION
« Ne vous le dissimulez pas ! Si on parvenait à vous imposer la branche aînée des Bourbons, le chef de cette branche, voulut-il franchement le bien, ne pourrait le faire; son entourage lui forcerait nécessairement la main ». C'est ainsi que s’exprimait courageusement, le 1* juillet 1815, à une séance de la Chambre des représentants dont il faisait parte, le colonel Bory de Saint-Vincent, en rendant compte de la mission d'inspection qu’il venait d'accomplir à l'armée campée sous Paris. Ces paroles prophétiques furent, à l'heure où elles étaient prononcées, fortement applaudies. Mais l'opinion de la Chambre des représentants devait bientôt changer, et ces hommes qui tenaient entre leurs maïns, non seulement le sort, mais aussi l'honneur de la France, ne surent pas montrer l'énergie que commandait les circonstances. Ils se laissèrent manœuvrer par une poignée d’intrigants et, quelques jours après avoir acclamé Napoléon II, offrirent la couronne au Comte de Provence.
Le chef de la branche aînée des Bourbons allait se trouver en présence d'une situation difficile. La foule des émigrés attendait beaucoup de son retour. Il était difficile à Louis XVIII de ne pas écouter les plaintes de ceux qui l’avaient suivi dans son exil. Il ne pouvait les satisfaire qu’en mécontentant l'autre partie de la nation, celle qui s'était couverte de gloire sous la Révolution et sous l’Empire.
En fait, deux Frances furent en présence pendant la Restauration. L'une avait quitté le territoire français, à la suite du comte de Provence : elle avait combattu contre les armées de la République et se parait de rette lutte comme
de son plus beau titre de gloire. Par une fiction qui lui était chère, elle plaçait la patrie là où était le Roi : Louis XVIII avait cemmencé à régner dès la mort de Louis XVI. Elle attendait impatiemment la récompense de ses longues années de souffrances. Pour elle, l'œuvre de la Révolution et de l'Empire ne devait pas être prise en considération ; l’his- toire devait reprendre son cours, interrompu en 1789, comme si rien re s'était passé depuis. Cependant, les récompenses qu’elle attendait ne pouvaient lui être accordées qu’au détrim'ent des intérêts acquis pendant les années qui venaient de s'écouler. Il fallait sacrifier des hommes qui s'étaient élevés aux plus hautes positions sociales, par leur mérite et leur travail, à d’autres dont le seul titre était d’avoir émigré. La France libérale était profondément irritée contre les émigrés; passionnée pour la liberté, fermement attachée aux conquétes sociales et politiques de la Révolution, elle fut en proie à ia crainte d’un retour à l’ancien régime.
La Restauration bourbonnaise avait pourtant fait naitre de grandes espérances. Le despotisme de l'Empire avait fortement mécontenté l'élément libéral de notre pays ; las d'obéir, 1l accepta, au début, le nouveau Gouvernement. La Charte, d’ailleurs, garantissait les conquêtes essentielles de la Révolution. On espérait que Louis XVIII, guidé par l'intérêt général, ne penserait qu'au salut de la nation et saurait se concilier l'opinion toute entière.
L'espérance fut de courte durée. Cette bourgeoisie, qui avait considéré la chute de Napoléon comme un heureux événement, laissa éclater son mécontentement, lorsqu'elle comprit que le Gouvernement des Bourbons ne lui permettrait de satisfaire aucune de ses aspirations. En 1830, le Bourgecis et l'Ouvrier se retrouvèrent pour construire les barricades et réclamer cette liberté qu’on leur avait tant de fois promise.
La Restauration, cependant, brilla d'un certain éclat :
Lt Le A LR de né nd be à Mn
elle le doit, en partie, à des causes tout à fait étrangères au régime. Pendant cette époque, eurent lieu les premiers essais de Gouvernement parlementaire. Les véritables principes de ce système, s'ils furent dénaturés dans leur application, se dégagèrent assez vite chez les théoriciens. Ils furent tour à tour défendus par les ultras et par les libéraux selon la situation politique du moment. Un grand mouvement littéraire, artistique et scientifique se produisit également à cette époque. La jeune génération lasse d’être enfermée dans les formules étroites de l’ancien régime, donnait libre cours à son imagination et à son intelligence, se frayait une voie nouvelle. La cause de la liberté fut brillamment défendue, contre les prétentions des ultras, dans les journaux, dans les livres, au théâtre et jusqu'à la Sorbonne.
Mais lès hommes de l’ancien régime s’entêtaient dans leurs errements et ne voulaient pas comprendre l'importance de ce mouvement ; ils étaient hypnotisés par l’espérance de reconquérir les privilèges et les prérogatives qui étaient leur apanage, avant 1789.
Leur grand tort fut de croire que les institutions de la Révolution ne pouvaient être viables. Comme les hommes, les Grandes Assemblées ont quelquefois du génie : les institutions que l’Assemblée constituante et la Convention fondèrent pouvaient supporter l'épreuve des années, car elles répondaient aux aspirations nationales. Les masses populaires avaient longtemps soutenu leurs représentants avec énergie, et lorsque, fatiguées, elles allaient être vainCues, survint Napoléon qui continua leur œuvre, et à force de victoires retarda la Restauration bourbonienne. Les grandes institutions de la Révolution, bien qu'altérées dans leur esprit, sous l’Empire, n’en constituaient pas moins, à la chute de celui-ci, la force et la puissance de la nation.
Sous Napoléon, le peuple n'avait pu faire entendre sa
voix, mais sous la Restauration, l’opinion commença à pren-
tr a
dre conscience de sa force. Au début, elle se divisa en deux courants fort distincts. La bourgeoisie avait vu dans là chute de l’Empire une garantie pour ses intérêts ; depuis la Révolution, elle avait acquis la richesse : il lui manquait la puissance ; elle espérait que la Restauration, grâce aux garanties inscrites dans la Charte, allait enfin lui donner ce pouvoir qu’elle convoitait depuis longtemps. La masse populaire, moins instruite, peut-être, mais plus désintéressée, suppléant au raisonnement par le bon sens, sentit plus intensément l'atteinte qui venait d’être portée à l'honneur de la Nation. Pour elle, Restauration et Ancien régime étaient une même chose ; elle plaçait son espérance à l’armée de la Loire. Ces deux courants d'opinion ne devaient pas tarder à se rencontrer et à s’unir dans une même haine des Bourbons et dans un même désir de les chasser de leur trône.
Notre département fut un de ceux qui réagirent le mieux contre la Restauration. Le Bourbonnais est libéral par caractère, mais il n’est pas partisan des idées violentes. D'ailleurs un peuple ne se laisse pas conduire par des complots, et les conspirations n'ont jamais servi à rien. Elles furent nombreuses cependant sous la Restauration, mais n'eurent d’autres résultats que la condamnation de braves gens qui s'étaient laissés convaincre que leur sacrifice suffirait au triomphe de leur cause. Dans notre département, l'opinion libérale fit des progrès constants et nous avons pu constater que pendant les dernières années de la Restauration, la population entière, si on en exempte les grands propriétaires terriens, et ceux que la faveur du prince attachait à lui, était acquise à la cause de la liberté. Des municipalités de grandes villes, comme celle de Montluçon, étaient composées de libéraux dotiree et l'administration de plusieurs communes dut être confiée à des fonctionnaires, faute de trouver des maires suffisamment royalistes. Et pourtant le Bourbonnais nommait des Loue royalistes, voire même
des ultras. S'il est vrai, qu’en principe, le résultat des élections doive donner une image fidèle de l'esprit public, il n’est pas moins vrai que ce principe ne peut être appliqué à la Restaurat'on. Les élections d'alors n'étaient pas sincères. Nous avons vu quels étaient les moyens employés par les préfets de Louis XVIII et de Charles X pour obtenir une majorité royaliste. Le petit nombre d’électeurs rendait leur tâche singulièrement facile. Malgré leurs efforts, à la fin de la Restauration, les libéraux avaient la majorité dans les deux collèges d'arrondissement du département de l'Allier et . étaient à la veille de l'avoir au grand collège. Ils l’auraient eu déjà äepuis longtemps sans les manœuvres de nos administrateurs.
Et cependant, dans notre vieille province une foule enthousiast> célébrait la Saint-Louïs, la Saint-Charles, fêtait ia naissance du duc de Bordeaux, criait « Vive le Roi ». Ne nous trompons pas sur la portée de ces manifestations et tâchons de distinguer soigneusement l'opinion publique et l'esprit public. L'opinion publique appartient au moment ; elle est souvent influencée par des satisfactions passagères ; les intérêts particuliers se donnent libre cours dans ses manifestaticns. La foule, d’ailleurs, se laisse facilement prendre aux charmes de la parole, au prestige, à la célébrité d’un homme : celui qui sait caresser ses passions la domine souvent. Son premier mouvement est impulsif, irréfléchi ; ses colères peuvent être terribles ; les plus ardents entrainent les timides et les indifférents. La foule est très versatile : il n’est pas rare de la voir brûler aujourd'hui ce qu’elle
adorait hier.
L'esprit du moment ne caraltérise pas l'esprit public ; celui-ci a des bases plus profondes : il s'attache aux principes et à l'intérêt général. C’est justement parce qu'il s’attache aux principes et à l'intérêt général que les élections ne peuvent le révéler car elles sont chose essentiellement con-
res
tingente. L'esprit public sa forme silencieusement eb avec ie temps. S'il est contrarié dans sa marche, il réagit avec obstination, mais rarement avec violence. La force brutale ne peut rien contre lui ; il est pareil au flot qui submerge tout. Un Gouvernement même très fort ne peut le dominer, car il représente l’âme même de la nation. C’est ainsi que se préparent, à l'insu de l'observateur superficiel, les grandes révolutions politiques.
L'esprit public n'existait pour ainsi dire pas sous l’ancien régime. Pendant la Révolution, il commença à se manifester, mais d'une façon assez imprécise. Comprimé sous l'Empire, son véritable règne commence sous la Restauration. La force n’est plus capable de le contenir ; il déborde le cadre des réglements et des lois.En vain Charles X et ses ministres essayent, à coup d'ordonnances, d’endiguer le flot montant, ils ne peuvent y parvenir. C’est pour avoir méconnu cette force que le Gouvernement de la Restauration ne put se maintenir au pouvoir. Il paraissait solide pourtant ; le besoin d'ordre qui suit invariablement toutes les grandes secousses sociales lui accordait des chances de durée. Mais les ultras avaient compté sans cette force qui tient toute entière dans un écrit, dans un discours, dans une parole.
Les mesures en apparence les plus anodines, ont quelquefois une extrême influence sur la suite des évènements. Lorsqu’en 1827, les ultras votèrent la loi sur l’organisation du jury, ils n’en comprirent certainement pas toute la portée politique. Cette mesure donnait un avantage énorme aux libéraux, car en établissant la permanence des listes électorales, elle rendait la fraude très difficile. Elle influa. d’une manière sensible sur le résultat des élections, dans notre département. En 1824, les électeurs du Bourbonnais avaient envoyé à la Chambre une députation entièrement acquise à la cause des ultras, Aux élections suivantes, en 1827, la
AC STE DAS Li,
té
RNA PU;
Laura bla dm tt 2
ae à.