‹ Le bourgeois gentilhommeChapitre 61 sur 119 · ACTE IV. SCÈNE V · texte numérisé non relu

ACTE IV. SCÈNE V

Covielle. — Oui. C’était un fort honnête gentilhomme.

M. Jourdain. — Comment dites-vous ?

Covielle. — Je dis que c’était un fort honnête gentilhomme.

M. Jourdain. — Mon père ? S

Covielle. — Oui.

M. Jourdain. — Vous l’avez fort connu ?

Covielle. — Assurément.

M. Jourdain. — Et vous l’avez connu pour gentilhomme ? 10

Covielle. — Sans doute.

M. Jourdain. — Je ne sais donc pas comment le monde est fait.

Covielle. — Comment ?

M. Jourdain. — Il y a de sottes gens qui me veulent 15

dire qu’il a été marchand.

Covielle. — Lui, marchand ?

C’est pure médisance,

il ne l’a jamais été. Tout ce qu’il faisait, c’est qu’il était

fort obligeant, fort ofhcijeux, et comme il se connaissait fort bien en étoffes, il en allait choisir de tous les côtés, 20 les faisait apporter chez lui, et en donnait à ses amis pour de l’argent.

M. Jourdain. — Je suis ravi de vous connaître, afin que vous rendiez ce témoignage-là, que mon père était gentilhomme. 2 c

Covielle. — Je le soutiendrai devant tout le monde. ' M. Jourdain. — Vous m’obligerez. Quel sujet vous amène ?

Covielle. — Depuis ’ avoir connu feu monsieur votre père, honnête gentilhomme, comme je vous ai dit, j’ai 30 voyagé par tout le monde.

M. Jourdain. — Par tout le monde ?

CoviELLE. — Oui.

M. Jourdain. — Je pense qu’il y a bien loin * en ce pays-là.

5 Covielle. — Assurément. Je ne suis revenu de tous mes longs voyages que depuis quatre jours ; et par l’intérêt que je prends à tout ce qui vous touche, je viens vous annoncer la meilleure nouvelle du monde.

M. Jourdain. — Quelle ? “

10 Covielle. — Vous savez que le fils du Grand Turc est ici ?

M. Jourdain. — Moi ? non.

Covielle. — Comment ! il a un train tout à fait magnifique, tout le monde le va voir, et il a été reçu en ce 15 pays comme un seigneur d’importance.

M. Jourdain. — Par ma foi, je ne savais pas cela.

Covielle. — Ce qu’il y a d’avantageux pour vous, c’est qu’il est amoureux de votre fille.

M. Jourdain. — Le fils du Grand Turc ?

20 Covielle. — Oui, et il veut être votre gendre.

M. Jourdain. — Mon gendre, le fils du Grand Turc I

Covielle. — Le fils du Grand Turc, votre gendre. Comme je le fus ^ voir, et que j’entends parfaitement sa langue, il s’entretint avec moi, et après quelques autres 25 discours, il me dit : Acciam croc soler ouch alla moustaph gidelum amanahem varahini oussere carhulath 1 C’està-dire : N’as-tu point vu une jeune belle personne qui est la fille de monsieur Jourdain, gentilhomme parisien ?

M. Jourdain. — Le fils du Grand Turc dit cela de moi ? 30 Covielle. — Oui. Comme je lui eus répondu que je vous connaissais particulièrement, et que j’avais vu votre

Page 1